LES DEUX PRINCIPES
comme un homme de la foule, qui déteste les querelles et les haines et qui désire voir la religion s’exercer bien plus par la charité que par les discussions, plus par la piété du cœur que par des pratiques externes. Sans doute, je ne dis rien qui n’ait été déjà dit par d’autres ; mais ce qui est vrai, ce qui est juste, il n’est pas inutile de le répéter jusqu’à ce qu’on y obéisse. Accueillez donc, ô Roi, ce travail avec bienveillance ! Si vous en avez le loisir (et vous devez l’avoir), si vous y prenez goût (et vous devez vous y plaire), lisez les saintes lettres d’un cœur pieux et religieux : préparez-vous ainsi à régner comme un mortel qui devra rendre compte au Dieu immortel. Je vous souhaite la clémence de Moïse, la piété de David, la sagesse de Salomon. (De Bâle 1551).
La clémence, la piété, la sagesse ! Castellion a déjà compris que le Christianisme n’est pas nue adhésion à des doctrines théologiques ou une participation à des rites ecclésiastiques, mais une communion profonde et volontaire avec l’Esprit de Dieu.
L’orthodoxisme calviniste lui paraît être la négation du Christianisme et l’anéantissement même de la Réforme. C’est contre lui qu’il s’élève. Bien des siècles avant Vinet, il a compris qn’«il n’y a pas de vérité, là où n’est pas la liberté. »
11 ne s’agit pas de deux points de vue qui s’opposent. Ce ne sont pas deux tendances qui s’accusent. Ce sont deux religions qui se heurtent. C’est une religion de liberté qui se dresse en face d’un ecclésiasticisme autoritaire. Comme au premier jour de
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
la Réforme, deux principes se menacent, et l’un doit tuer l’autre : le principe d’autorité et le principe du libre examen.
Deux protestantismes sont en présence : un protestantisme définitif, au sein duquel la Réforme s’arrête et se pétrifie ; un protestantisme progressif au sein duquel la Réforme se continue et, sans arrêt, se renouvelle. Il faut choisir.
Castellion ne se fait pas d’illusion : il sait que Calvin est entouré d’un état major trop puissant et de troupes trop nombreuses pour être vaincu, par son effort de pionnier de l’Esprit : mais ce n’est pas une raison pour se taire et il dit sa conviction et il en appelle «au Juste Juge.» Le Maître, lui aussi, fut vaincu par les hommes, mais «nul n’a de puissance contre la vérité.»
«Que s’il y a quelqu’un qui ose contredire à ces choses, il faut qu’il confesse nécessairement qu’il bataille contre le sang pour l’épandre, et nous, le défendons pour le retenir et étancher.
« On verra duquel des deux la cause sera plutôt facile à maintenir devant Dieu qui est le juste Juge.»
L’histoire aussi est, parfois, un juge équitable : la cause, aujourd’hui, est entendue. La conscience moderne a donné son verdict. C’est celui que les Réformateurs de Genève considéraient comme l’instrument de Satan qui était le véritable ouvrier de Dieu.