‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 36 sur 155 · CASTELLION FAIT LE PROCÈS DES ÉGLISES CALVINISTES · texte numérisé non relu

CASTELLION FAIT LE PROCÈS DES ÉGLISES CALVINISTES

«besoin, lui aussi, de verser dans une préface le «plus pur d’une âme exercée par tant d’années «de souffrances, de méditations et de prières! « Quelle allait donc être l’idée capitale qu’il jugerait « digne de cette place d’honneur, qu’il mettrait «en quelque sorte sous le patronage de la Bible «elle-même1? Ce fut une doctrine qui n’avait pas «encore de nom et qui s’appela, beaucoup plus «tard, la Tolérance A»

Non, ce n’était pas, par libre choix, qu’il avait pris cette résolution. Les circonstances la rendaient nécessaire. Les lettres de Calvin au duc de Somerset étaient non seulement une approbation manifeste des horreurs de ce tyran en folie qu’avait été Henri VIII, mais un encouragement à de nouvelles persécutions sanglantes. Castellion sent l’impérieuse obligation de protester contre la répression, par le glaive, de l’hérésie religieuse. Il veut réduire à néant les arguments de Calvin, qu’il trouve monstrueux, et il affronte ouvertement la lutte. C’est au pupille du duc de Somerset, c’est au roi d’Angleterre lui-même, au jeune Edouard VI qu’il dédie la préface et la traduction de sa Bible latine.

Avec la hardiesse, la violence même, d’un protestant irréductible qui veut libérer sa conscience

1 F. Buisson. Tome I. Page:

LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL

et qui ne consent pas à l’escamotage pieux de la liberté religieuse, non plus qu’à l’étouffement des principes les plus sacrés de la Réforme, Castellion dénonce l’état des Eglises calvinistes :

«D’où peuvent venir ces controverses auxquelles pendant des siècles on n’a pas réussi à mettre fin et qui tendent invariablement à verser le sang des petits ? Uniquement de ce fait que personne ne veut douter de sa propre opinion et qu’il n’y a personne qui ne condamne les autres. Nous sommes jaloux, nous calomnions et non seulement nous rendons le mal pour le mal, mais souvent nous rendons le mal pour le bien. Et si quelqu’un diffère avec nous sur un point de doctrine, si petit qu’il soit, nous le condamnons et nous le poursuivons par la parole et par nos écrits, jusqu’au fin fond de la terre, en quelque coin qu’il se trouve, et c’est par le feu et l’épée que nous tuons les pauvres gens, sans vouloir entendre leur défense. Cela ne nous empêche pas de dire qu’il ne nous est pas permis de tuer quelqu’un. Et ce disant, nous le livrons à Pilate. Et si Pilate refuse de le condamner, nous disons : « Pilate n’est pas un ami de l’empereur ! » Mais ce qui est le plus effrayant, c’est que nous crions et proclamons que nous agissons, de la sorte, par amour et sur l'ordre du Christ. Nous affublons le loup dévorant, de la peau d’une paisible brebis ! . . . . C’est par zèle que nous serons sanguinaires, oui, par zèle pour le Christ qui a répandu son sang afin que le sang des autres ne fût pas versé ! » 1 2

« Par zèle de Christ * nous arracherons l’ivraie, lequel, a-

1 Traduit du hollandais. Van Ketteren.. (Des hérétiques) Le traducteur hollandais (1620 environ), dans son Avertissement au lecteur, dit qu’il a, sous les yeux, un exemplaire allemand: o est sur ce texte allemand qu il a fait sa traduction et c’est cette traduction que je traduis moimême.

2 Traité des hérétiques, etc. page 95. Cité par F. Buisson.

fin que le blé ne fût arraché, a commandé l’ivraie être laissée jusques à la moisson ! Par zèle de Christ, nous persécuterons les autres, lui qui a commandé que si on nous frappe sur la joue dextre, nous présentions la senestre ! Par zèle de Christ, nous ferons mal aux autres, lui qui a commandé que nous rendions le bien pour le mal.»

Et plus loin :

la leçon de «Attendons la sentence du juste Juge et mettons peine l’évangile non pas de condamner les autres, mais de ne faire chose pour laquelle nous devions craindre damnation. Laissons les zizanies (ivraie) jusqu’à la moisson afin que, par aventure, nous n’arrachions le blé, quand nous voulons plus savoir que notre Maître. Et aussi, la dernière fin du monde n’est pas encore venue et ne sommes point anges auxquels cette charge

soit commise . Les ennemis des chrétiens sont les vice3

contre lesquels il faut combattre par vertus et guérir les maux contraires par remèdes contraires, afin que doctrine chasse ignorance, patience vainque injures, modestie résiste à orgueil, diligence soit mise contre paresse, clémence bataille contre cruauté et que la pure conscience religieuse se rendant louable devant Dieu et, s’efforçant de plane au seul Dieu, rue simulation par terre. Voilà le3 vraies armures et vraiment victorieuses de la religion chrétienne et non pas que la charge de celui qui enseigne soit commise à un bourreau . ...» 1 la relativité « Les choses contenues en la Sainte Ecriture nous sont DE LA données obscurément et sou ventes fois par énigmes et questions connaissance 0bscureS) lesquelles sont en discussion, il y a déjà plus de mille ans, sans que la chose ait jamais su être accordée ou qu encore maintenant le puisse être, si ce n’est par charité, laquelle rompt et apaise toutes les controverses’ et déchasse ignorance. . . ,2

1 Traité des hérétiques, pages 96 et 17. * Ibid. Page 97.

LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL

«Eh quoi! nous laissons bien vivre parmi nous, je ne dis la tolérance pas seulement les Turcs qui n’aiment guère Christ, les Juifs qui le haïssent mortellement, mais aussi nous souffrons bien les maldisants ou détracteurs, les orgueilleux, les envieux, les avaricieux, les impudiques, les ivrognes, et autres pestes des hommes et vivons avec eux, faisant grand chère et gaudissants : par plus forte raison devons-nous (au moins) laisser vivre ceux qui confessent avec nous ce même nom de Christ et ne nuisent à personne ; et qui sont de tel courage, qu’ils aimeraient mieux mourir que de dire autre chose que ce qu’ils 'pensent qui doit être dit ou fait....1

«Plusieurs se sont repentis d’avoir jugé, mais nul d’avoir différé le jugement. Etre plus enclin à douceur et clémence qu’à ire et vengeance, c’est ensuivre la nature de Dieu qui attend si longtemps que corrigions nos vies.... Celui qui tue, incontinent, ne laisse aucun heu à pénitence, aucun temps pour s’amender. Que si cette voie de douceur, de patience et de bénignité est la plus sûre, comme elle est, et l’autre voie est pleine de périls et dangers, celui-là est hors du sens, lequel à son escient et de son plein vouloir se jette au danger. »

Et dans une apostrophe émouvante :

«Nos corps sont entre vos mains, ô Rois, comme vos âmes à vous, sont entre les mains de Dieu : puissiez-vous avoir encore plus de souci de votre âme qui dépend de Dieu, que nous de notre vie qui dépend de vous ! »

Et après quelques belles proclamations de tolérance tirées de l’Evangile :

«Tels sont, ô Roi, les avis que je tenais à vous soumettre ; conseils aux je vous parle, non comme un prophète envoyé de Dieu, mais R0IS

1 Page 98.

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