‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 99 sur 155 · RENCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

RENCE PUBLIQUE

a eue avec son collègue Borrhée, au sujet de la prédestination, 1 Castellion répond à Calvin qui lui reprochait de n’avoir pas voulu profiter de l’occasion qu on lui offrait de déblatérer contre la religion 2 :

1 Voir page 334.

Ce reproche semblerait bien établir l’espoir que fondaient les adver. saires de Castellion sur cette conférence contradictoire : l’interruption trop hâtive, qui montra le danger à Castellion et le décida à se taire, dut occasionner quelque irritation à ceux qui cherchaient l’occasion de le perdre.

ET LES PEOCÉDÉS CALVINISTES

Ici encore, en ce qui concerne cette conférence, ton libelle est mensonger. Jamais personne ne m’a concédé la liberté de déblatérer : la seule liberté qui me soit chère est de dire humblement mon avis. Je n’ai aucune raison de rougir de ce qui s’est passé : j’en prends à témoin tous ceux qui assistaient à cette conférence. Il convient, me semble-t-il, de leur accorder plus de crédit qu’à toi, car tu ne sais les choses que par ouï- dire, tandis qu’ils ont vu, eux, de leurs propres yeux. Mais la passion t’égare et ton jugement s’en ressent. De toute évidence, tu as au sujet de cette conférence des idées aussi arrêtées qu’en ce qui concerne la gaffe.

Passons aux autres accusations : Tu affirmes que j’éprouve DE l’tmpiété une grande joie à me moquer de tous les principes de la piété, et un peu plus loin, tu ajoutes que tout ce qui émane de moi jette un véritable ridicule sur la religion. Voilà donc pourquoi tu m’accuses d’impiété. Eh bien, si je suis vraiment tel et si tu es digne de quelque créance, je consens à subir toutes sortes de tourment, à mourir d’une mort ignominieuse, j’accepte qu’on publie ma honte aux quatre coins du monde et, tel un monstre abhorré, je demande l’anéantissement total de mon être.

Mais, en vérité, je ne suis pas tel : et j’en atteste ce qui précisément émane de moi et l’influence que j’exerce, soit par mes écrits, soit par l’austérité de ma vie. Mes écrits existent encore. L’austérité de ma vie est connue d’une foule de gens.

Est-ce à dire que je me flatte d’être sans péché ? Hélas, non, et je m’en humilie, mais ce dont tu m’accuses est faux et s’il était vrai que je sois un impie, je m’offrirais moi-même à tous tes châtiments.

Tous peuvent juger de mes écrits et je ne redoute la sentence de personne si on me juge sans haine. De l’austérité de ma vie, tous ceux qui m’ont connu, depuis mon adolescence, peuvent en témoigner, et si besoin est, je tiens à ta disposition des témoignages innombrables. Mais tout cela est-il bien nécessaire ? Ton témoignage à toi et celui des tiens que j’ai cité plus haut, ne suffit-il pas ? Après t’avoir quitté, j’ai vécu à Bâle et ici je puis prendre à témoin la ville entière, tout entière. Mais

LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT

l’impénitence

DE CALVIN

je dois t’avertir que si, devant son témoignage unanime, tu croyais devoir dire que ses habitants «maudissent Dieu jusqu’ à satiété, ou qu’ils sont des bouffons faisant profession d’aboyer contre toute piété», tu jugerais sans grande justice et avec quelque partialité. Aussi bien, tes propres élèves même ont reconnu plus d’une fois qu’on ne saurait élever le moindre doute sur 1 austérité de ma vie. Mais comme ma doctrine diffère de la tienne, ils se contentaient d’affirnier que j’étais dans l’erreur. Comment donc oses-tu publier sur moi de telles choses et en appeler au témoignage de Dieu? Ne vois-tu pas, Calvin, combien c’est effrayant d’invoquer le témoignage de Dieu sur des accusations que, seules, la colère et la haine te dictent ?

Moi aussi, certes, j’en appelle à Dieu, mais alors que tu l’invoques pour m’accuser avec véhémence devant les hommes, je l’invoque (et c’est pour moi d’un pris inestimable) parce que je me sens faussement accusé. Si je mens et si tu dis vrai, alors je prie Dieu qu’il me punisse selon la mesure de mon crime et je demande aux hommes de m’enlever et la vie et l’honneur. Mais si je dis la vérité et que tu sois un faux accusateur, je demande à Dieu qu il me protège contre les embûches de mes adversaires et qu avant ta mort il te donne, à toi, de regretter ta conduite 1 afin que ce péché ne porte pas préjudice au salut de ton âme. »

Mais il ne semble pas que Calvin ait jamais senti le besoin de faire amende honorable ou qu’il ait été beaucoup tourmenté par le remords. Th. de Bèze, qui fait, de ses derniers moments, un récit «édifiant», parle bien d’im acte global d’humilité fait devant les syndics, mais on ne voit pas qu’à sa dernière heure

1 Littéralement de «faire pénitence - ut agas p ænitentiam . . . »

page 365.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

le Réformateur qu’on a tant glorifié, ait manifesté le moindre regret de son intolérance criminelle. Sous ce rapport, Calvin est mort impénitent, convaincu d’avoir accompli, ici-bas, par le glaive ou la calomnie, la volonté de Dieu. Son état d’âme se révèle tout entier dans cette parole qu’il prononçait quelques semaines avant sa mort et que nous rapporte Théod. de Bèze - : «Dans quinze jours, j’assiste¬

rai à votre assemblée pour la dernière fois, car je crois qu’après cela, le Seigneur me retirera de ce monde et m'élèvera dans son paradis. » 1 Cela ne faisait pour lui aucun doute, il irait tout droit « dans le paradis » et il ne semble pas que, dans son âme il y ait eu jamais le moindre sentiment de regret, au sujet des victimes de son fanatisme. La piété mystique de Castellion idéalisait même la piété de ses adversaires qui ne s’embarrassaient pas de ses scrupules. Calomnies, diffamations, iniquités, abus de pouvoir, tout cela ne pèse guère dans la vie de ceux qui ont l’absolue certitude de représenter la Toute Puissance de Dieu. Il est de toute évidence que des livies dans le genre de celui contre lequel s’élève Castellion, n’ont qu’une médiocre importance aux yeux des Calvinistes. Pour un peu, ils diraient que c’est là «jeux de prince. » PourM. Doumergue, c’est simplement une suite très naturelle et très normale d’ac-

1 Jean Calvin, par H. Denkinger, page 50.

LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT

cès d’humeur, dûs à l’état de santé de Calvin ! «Il ne faut pas se demander, dit-il, si Calvin n’a pas été parfois acerbe, violent, nerveux, énervé, cassant, colérique, » 1 non :

circonstances «Ce qu’on peut se demander, écrit-il, c’est par quel 'prodige atténuantes impossible il ne Veut pas été. Quand un adversaire plus ou moins fâcheux l’attaquait, quand cette attaque tombait juste à un moment (et il y avait toutes les chances pour qu’il en fût toujours ainsi ) où Calvin avait mal à V estomac, était en proie à

la migraine - est-il bien étonnant que sa langue ait été vive,

que sa plume ait été mordante ?.. La tourbe de calomniateurs, encore plus inepte si possible que méchante, s’étonne des accès d’impatience de ce corps débilité.. Et moi, je m’étonne, au milieu de ces accès, de cet esprit de modération et de conciliation !»

M. Doumergue a l’étonnement facile et je n’y contredirai pas : c’est une affaire de tempérament. Peut-être, cependant, d’aucuns préféreraient que Calvin eût laissé aux stoïciens ce fatum qui devint, dans sa doctrine, une source de tant de controverses et de fanatisme, et qu’il leur eût emprunté une plus large mesure de constance d’âme et d’égalité d’humeur. Quand on ne sait pas se maîtriser, on ne se donne pas la mission de maîtriser les autres.

Les maux d’estomac de Calvin et ses migraines n’expliquent ni sa terminologie haineuse, ni ses injures gratuites, ni ses froides diffamations, nisapour-

1 Jean Calvin, par Mr. Doumergue, cité par H. Denklnger, ibid, page 41.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

suite à mort, à l’égard de Servet, pas plus que les fausses accusations, les insinuations odieuses, qu’il a rageusement accumulées dans le silence de son cabinet de travail contre Castellion, à propos d’un livre qu’il n’avait pas écrit et qui, sans animosité et avec respect (on le sait maintenant]1) discutait simplement sa doctrine.

Certes, malgré que la richesse de l’esprit inventif de Calvin soit inépuisable en matière d’injures, le lecteur impartial ne retiendra que la pauvreté lamentable de ses arguments de haine. Toutefois, s’il ne reste rien de ses fausses accusations, s’il n’en est pas une qui résiste aux tranquilles, aux lumineuses, aux chrétiennes explications de Castellion, une chose demeure, c’est que ces dénonciations haineuses, Calvin les a retenues, plusieurs mois, au bout de sa plume, qu’il les a longuement préméditées, lentement élaborées, soigneusement classées et pieusement rédigées. Puis, ce beau travail terminé, il les a lancées dans le monde, en invoquant le témoignage de Dieu. Ce sont là des choses que les migraines n’expliquent pas et qui n’ont de rapport avec les maux d'estomac que par les hauts le cœur qu’elles soulèvent.

La Défense de Castellion était écrite au mois de

1 C’était ce manuscrit qu’on croyait perdu et que j’ai eu la bonne fortune de retrouver, traduit en hollandais dans les œuvres de Goornhert. (Voir page 327).

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