LA RESPONSABI¬ LITÉ DE CALVIN
LA DÉFENSE d’ïïN LIBRE CROYANT
mai 1558. En août, parut un autre libelle «sorti, des mêmes officines, conçu dans le même esprit, émanant de celui qui l’avait déjà auparavant si abondamment invectivé, dans la préface de sa traduction du Nouveau Testament, à l’occasion de ses traductions bibliques » 1 *
attaques DE Ce nouveau pamphlet était signé du nom de
HÉOD . DE BÈZE
Théod. de Bèze. Il portait comme titre : « Réponse aux calomnies de certains sycophantes.» 2 Castellion n’y était pas nommé : c’est seulement dans les éditions postérieures qu’on y trouve son nom. Il y est désigné sous le qualificatif de sycophante , et le pamphlet débute de façon significative : «Que tu signes Bellius ou bien Théophile3., quel que soit le vêtement que tu adoptes, tes oreilles te trahiront toujours comme l’âne de Cumes. ...» Castellion décide de joindre à sa Défense un Appendice, dans lequel il répondra aux nouvelles accusations de Th. de Bèze. Mais c’est à Calvin qu’il s’adresse encore, car il tient à lui montrer les résultats de son attitude :
réponse de «L auteur de ce pamphlet, dit-il, se donne habituellement
CASTELLION i »
dans ses écrits pour ton disciple et ton fils spirituel et, en véiité, chacun peut aisément s’en convaincre: ce sont les mêmes artifices, la même intempérance de langage, la même richesse de médisances et la même abondance de calomnies. Conetamnent aux écoutes, attentif aux moindres rumeurs, il les re-
1 Appendix. SeB. Cast. Def. page 366.
Ad sycophantorum quorundam calumnias etc.
3 C’est de ce dernier pseudonyme que Castellion avait signé sa traduction latine de la Théologie germanique.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
cueille avec une avidité qui n’a d’égale, que l’aveugle crédit qu’il leur accorde.
Mes écrits, mes paroles et mes gestes, il dénature tout avec une étonnante maîtrise ; il me prête généreusement des faits imaginaires, et tient solennellement pour vraies les fictions que lui rapportent les siens. On dirait qu’il craint de ne pas mettre assez de diligence et de fantaisie dans son œuvre de dénonciation ou de ne pas atteindre à la hauteur de son maître et de son père : mais c’est un fils digne de son père, c’est un disciple digne de son maître. » 1
Et après avoir marqué que cette légéreté dans l’accusation, ou plutôt cette crédulité superficielle a été jadis reprochée par César aux Gaulois, Castellion se tourne vers ses deux adversaires. Il les prend à partie l’un et l’autre «car ils se valent » et ce qui s’adresse à l’un peut aussi s’adresser à l’autre. Th. de Bèze, dans son pamphlet, s’efforçait de ridiculiser Castellion, sous prétexte qu’il basait la vie morale sur l’effort moral. Feignant de croire que Castellion professait, que la volonté humaine est toute puissante, de Bèze trouvait plaisant de cribler de sarcasmes cet impie qui avait la sotte naïveté «de tendre à la perfection», comme si la perfection était accessible. Il le représente sous l’aspect d’un être burlesque qui déclare à qui veut l’entendre qu’il est à peine « à deux mille pas de la vie parfaite. » Castellion s’indigne et s’attriste de ces cruelles attaques, mais c’est dans une invocation au Christ que s’exhale toute sa douleur :
1 Page 367.
LA DÉFENSE D’ïïN LIBRE CROYANT
— 0 Christ> s’écrie-t-il, fils du Dieu vivant, toi qui as réalisé ici-bas l’idéal du parfait support, donne-moi assez d’esprit de renoncement pour supporter ces sarcasmes, ces outrages et ces calomnies. Donne-moi la force d’aimer mes adversaires, de faire tourner en bien tout le mal qu’ils me font, afin que moi aussi, je puisse me dire fils du Père de bonté, qui fait tomber la pluie sur les bons et sur les méchants et lever son soleil sur les justes et sur les injustes. Qu’importent leurs décisions, si je possède ton amour ? Que pèsent leurs sarcasmes, si j’ai réprobation de ton Esprit ? Que sont leurs persécutions si tu m’ouvres le royaume de la Vie ?»
Et sans autre réfutation, Castellion passe à une autre allégation, où se révèle l’indigence de ses adversaires. Il s’agit d’un reproche curieux : Bèze accusait Castellion «de contraindre ses disciples par la force, d’entretenir dans les auberges des émissaires qui lui servaient d’indicateurs, qui s’emparaient des hôtes étrangers et dressaient devant les jeunes imprudents d’insidieuses embûches»1. C’est avec de tels arguments que les Réformateurs de Genève combattaient le libre croyant de Bâle. Castellion ne leur en fait pas grâce:
tTT <,PiarCC qUe V0US me haïssez’ vous croyez à tous les mensonges des délateurs, et à ceux-là vous témoignez de l’affection. Et pourtant, vous ne leur faites pas moins de mal qu’ils ne vous en font à vous-mêmes. Car en retour, ils apprennent de vous un grand nombre de faussetés, qu’ils vont ensuite semer à tous les coins de l’horizon. ... Et je ne lance pas ici des allusions imprécises : Je puis citer une foule de menson-
page 369.
1 Appendix Seb. Castell. Defensio.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
ges tirés de vos livres ou de vos serinons, recueillis par vos créatures et lancés dans le peuple, soit contre d’autres, soit contre moi-même ! Ces propos trouvent du crédit chez un grand nombre et c’est un flot toujours croissant d’audacieuses accusations, de petites infamies et d’insinuations mensongères . . ! ô siècle de menteurs ! Quand nous libéreras -tu, fils du Dieu vivant. Christ, Lumière éternelle ?
Allons, courage, jouissez de ces amitiés : vous êtes dignes les uns des autres. Cependant la vérité est déjà manifeste à l’esprit d’un grand nombre ; vos artifices et vos intentions s’éclairent dans l’âme de beaucoup. Dernièrement, quelques jeunes Français arrivaient de Strasbourg avec les oreilles farcies des rumeurs que vous répandez : ils s’attendaient à trouver partout des hommes à moi dans les auberges, à la campagne, aux portes de la ville. Ils avaient de telles idées et une opinion si fantastique de ma personne, qu’ils me croyaient revêtu d’une grande puissance, riche, armé d’une imposante autorité, entouré, d’une foule de hallebardiers et ils se figuraient qu’on pouvait à peine fuir mes émissaires et mes guets apens. Et lorsqu’après cela ils ont vu ce qu’il en était ; lorsqu’ils ont fait la connaissance de l’homme modeste que je suis, pauvre, simple, suspecté par les vôtres, mais d’une tranquillité d’âme parfaite, lorsqu’ils ont constaté que je n’avais pas la moindre intention de tenter quoi que ce soit contre eux, que je ne faisais pas le moindre geste pour attirer quiconque, que je n’étais revêtu ni de munificence, ni d’autorité, ils se sont étonnés, non sans indignation, des mensonges dont on avait rempli leurs oreilles. Enfin, s’étant confiés à moi, ils n’ont pas tardé à juger ceux qui les avaient trompés de la sorte et ayant appris à me connaître, ils m’entourent aujourd’hui d’autant d’affection qu’ils méprisent ceux qui les ont trompés, et leur mépris pour eux est aussi grand qu’était jadis leur affection. C’est ainsi que, par la providence éternelle de Dieu et par sa justice immanente, ce sont mes adversaires qui, en voulant me rendre odieux, tombent dans les embûches qu’ils me tendent.1»