‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 101 sur 110 · CALVINISTES · texte numérisé non relu

CALVINISTES

combattue à outrance, c'est bien notre libre Néerlande . S'il est un endroit où Ton ait souffert, où le sang ait coulé, où Ton ait fait des sacrifices sans nombre pour abolir cette plaie, c'est bien notre pays * . . - Guerres meurtrières, combats sanglants et sur terre et sur mer, sièges tragiques, dévastation de bourgades et de villes, nous avons tout mhL Les nobles puissances qui président aux destinées de notre nation, ont toujours professé quo la première et principale cause de la révolte du pays fut la tyrannie de F Inquisition et Fin tolérable contrainte qu’elle faisait peser sur les consciences.

«Tel est le fondement môme de notre florissant État ! Qui pourrait supporter qu’on cherche à l’ébranler sous une fausse apparence de ferveur religieuse et de zèle divin ? < - ♦ . Ceux que le parti pris n’a pas rendus tout à fait aveugles, ont reconnu à leur plumage les tristes oiseaux qui, venus de l’étranger, 1 où ils avaient sali leur nid, nichent aujourd’hui dans nos églises, et s’y installent commodément sinon au-dessus, tout au moins à côté des Dieux ! »

Suit ici le détail des vexations et des multiples abus de pouvoirs, auxquels s’étaient livrés les autorités calvinistes :

«On a raillé impudemment les meilleurs ouvriers de Dieu, qui ne le cédaient à personne ni en érudition, ni en sainteté, ni en amour de la commune patrie. On les calomnie, on les traite d’impies, au moindre soupçon d’une divergence doctrinale avec ceux: qui, sans aucun droit, s’approprient la souveraine direction de F Église -

«Et voici la merveille: ceux qui, dans leur ministère pastoral, dans leurs conférences, s’efforcent d’apporter quelque apaisement à l’humanité déchirée, ceux qui ne calomnient personne, qui ne condamnent pas, qui parlent avec douceur

1 Le bourgmestre d’Amsterdam, O. P. de Hqqït, avait fait, avec plus de modération, la même remarque. G omar» le farouche Calviniste était né à Bruges et avait longtemps demeuré dans le Palatinat.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

et proclament la tolérance mutuelle et l’amour fraternel, ceux- là , non seulement on les tient pour suspects, maïs on les fuit, mais on les traque, on les dénonce du liant de la chaire ou dans des libelles passionnés, comme s’ils voulaient étouffer 1 toute religion et précipiter la ruine de FEtat

On a fait croire au peuple que la Religion, dans ses principes essentiels, est menacée de destruction, et, par des calomnies sans nom, on a réussi à dresser les communautés

contre leurs conducteurs spirituels - Et ces fauteurs de

troubles se plaignent des désordres qu’ils créent A les entendre, la paix n est possible et le calme ne peut renaître au sein de l’Eglise, que si les pasteurs qu’ils ont compromis et qu’ils emmuselleraient volontiers, se soumettent à leurs pieuses directions î

En vérité n’est-ce pas là une contrainte intolérable et une violation des droits de la conscience individuelle ? Eh 1 quoi, tous ces ministres érudits, pieux et pacifiques, dont s’honore le pays devraient être jugés par 3 ou 4 zélateurs I Ils devraient être interrogés comme des écoliers qu’on contrôle?

Ils seraient ligottés à quelque nouveau formulaire qu’on fortifiera journellement de nouvelles doctrines, pour semer encore de nouvelles discordes ?... *

«... - Dieu de bonté ! où donc ces gens-là veulent-ils nous LES PiPE3 conduire, en leur sainte fureur ? Où s’arrêtera leur ambition et leur tyrannie ? . . . - Devons-nous voir encore de pauvres chrétiens pendre à des gibets ou prier dans les flammes ?

Au lieu d'un pape qui vivait loin de nous, et que nous avons rejeté, en verrons- nous, dans notre pays même, une demidouzaine ou plus encore} s'asseoir sur un trône pontifical pour réglementer la foi de chacun ? >>

Et après cette émouvante apostrophe. Fauteur

1 Eu hollandais « Bmooren * qui signifie aussi * faire cuire à Pétcmffce *

Pour ne pas revenir sur cette préface que le traducteur hollandais n'a fait qu'amplifier, j'ai joint ici, sans autre indication, les deux textes.

SÉBASTIEN CASTELLIQ3T

de la préface, s’adresse à son lecteur et c’est avec des accents de prière qu’il les supplie de ne pas prêter les mains à de semblables complots qui constituent de véritables trahisons :

a Lecteur aimé, ne souillez pas votre âme de sang. Demandez ardemment à Dieu qu'il nous préserve de cotte criminelle doctrine, qu’il ouvre enfin les yeux de ceux qui la pratiquent encore dans la chrétienté, qu’il garde nos magistrats de l'introduire sur notre sol, et qu’il leur donne assez de sagesse pour distinguer la vraie mère qui veut que son enfant vive, de la mère monteuse qui demande sa mort !

Et puisse ce traité, dont nous vous recommandons T usage, servir à votre bien ! »

C’est à ces circonstances que le Contra libellum Calvini doit d’avoir vu le jour et j’ai le sentiment que s’il eût été permis à Castellion d’exprimer un vœu à cet égard, il n’eût pas souhaité d’occasion plus propice. Son livre est exempt de ressentiment personnel : il n’écrivait que pour empêcher la criminelle erreur de l’Inquisition, d’envahir la Réforme, H n’écrivait que pour affirmer les immortels principes de l’ère qu’il rêvait, Et les amis inconnus qui ressuscitaient sa vigoureuse réplique aux doctrines impies de Calvin, réalisaient, à un demi-siècle d’intervalle, le souhait inexprimé de son âme persécutée,

 dire vrai, ils n’obéissaient guère à ces considérations sentimentales: leur dessein était plus positif, Ils avaient besoin de défendre leur liberté me-

LA RÉFORME DE IA RÉFORME

nacée : ils appelaient à ia rescousse le vieux lutteur de Bâle.

Il est inutile de dire quelle colère souleva cette publication parmi les Calvinistes. Mais leurs protestations montraient qu'on avait frappé juste. L'édition latine était à peine épuisée, dans les milieux intellectuels, que paraissait, en vue d'une vulgarisation plus grande, une traduction hollandaise. La préface, revue et considérablement augmentée, portait la discussion devant le peuple et troublait, dans lenr quiétude, une foule de braves gens qui aimaient à se reposer sur l’autorité des docteurs. L'agitation était à son comble : l'église d'Amsterdam semblait acquise dans sa presque totalité, aux idées de tolérance et de libre examen. Mais il fallait gagner le pays tout entier. C'est alors que Pieter Arentzoon prit l'initiative d'éditer, en hollandais, tout ce qui restait de V œuvre "complète de Castellion. Et il dédia son édition aux « Nobles^ hauts et puissants Seigneurs des Etats de Hollande et de Frise.» Sa lettre ouverte aux autorités du pays, vaut que j en donne ici une traduction fragmentaire. Après un exorde d’une belle tenue, concernant la fondation de la République et la victoire remportée sur les despotes religieux qui, dans leur incommensurable orgueil, '<$ prétendaient sonder les cœurs et les reins et se substituer 4 Dieu, » l'éditeur entame la question brûlante. Il s'élève contre « ceux qui,

l’agitation

Û ASTELLIONISTE

LE

« KAJjJ’AIT'ETJB * ET L’HOMME PJEÜX

malgré Tordre du Christ, dans leur zèle à sarcler Fivraie, avant le temps de la récolte, arrachent à pleines mains les tiges de froment, » Et, après avoir cité le classique exemple de Gamaliel, et fait une rapide allusion à la pacification de la France, ü en vient à parler de Fauteur du Conseil à la France désolée qui fut « si bon prophète, le pieux et savant professeur de F université de Bâle* »

Sébastien Castel lion, écrit-il, avait surpris T Ennemi, le Malfaiteur, le Criminel en train de se livrer à son œuvre néfaste. Il l'avait vu s'insinuer dans les églises chrétiennes et y semer de nuit les germes do discorde et d'orgueil. Il avait vu se lever la redoutable moisson, au sein de la Réforme et, membre des églises qui s'en réclament, il s'était donné la mission d'avertir et les conducteurs et le peuple. Ses écrits, empreints d'une grande douceur, étaient dignes des préceptes des prophètes et des apôtres. Mais il fut mal récompensé de son zèle. Il fut en butte à d'odieuses calomnies. On le persécuta jusqu'à sa mort. On a poursuivi sa mémoire par tous les moyens. Et pourtant il a rendu à F église ^inappréciables services, il a révélé à tous les croyants le secret des criminelles disputes qui nous déchirent , Il a percé à jour ces fallacieuses doctrines de la prédestination et du salut qui obscurcissaient la vérité évangélique î II a dévoilé V ambition de ceux qui, sous prétexte de piété, veulent contraindre les consciences.

Et c'est parce que ces funestes et redoutables doctrines menacent de s'implanter en ce pays, que j'ai cru quHl était nécessaire et vital pour notre patrie , de réunir les livres et les manuscrits de cet homme pieux et savant, de les traduire en notre langue maternelle et de les répandre dans le peuph, en une seule fois , Je place mon édition sous la hante protection de vos Seigneuries et je vous prie, Nobles, Hauts et Puissants

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Seigneurs, d'agréer F hommage de mon oeuvre et de la protéger contre la malveillance et la calomnie. >> 1 2

Cette adresse et cette supplique montrent assez l’espoir qu’on mettait en la pensée de Castelïion.

N’éat-il pas étrange que les livres hollandais qui traitent de la Réforme et de la genèse des idées libérales dans les Pays-Bas aient, jusqu’à aujourd’hui, gardé le silence sur ces documents1? — Le traducteur qui signe ouvertement son œuvre, présente chacun des ouvrages de Castelïion aux lecteurs. Nous ne pouvons reproduire ici ces introductions, mais nous croyons nécessaire pourtant d’en signaler quelques extraits qui en marquent la tendance et nous révèlent nettement l’esprit du temps.

A propos du « Traité de la calomnie a» l’éditeur LES FAXTK observe que <a les faux docteurs, et les pharisiens hypocrites ne sont pas tous morts avec le monde ancien. Ii en est de nos jours, hélas, qui se révèlent avec audace. » Et il ajoute ces conseils de sagesse :

<s Aussi, cher et pieux lecteur, soyez prudent. Gardez-vous des pasteurs qui, au lieu de panser les blessures, se fout meurtriers,... Sondez les esprits* N'accordez pas à la légère votre confiance à tous ceux qui viennent vêtus d'humilité.

Un loup déguisé n'est pas une brebis. Les brebis ne mangent pas les loups . et c'est aux fruits qu’on reconnaît l'arbre, &

1 Du hollandais. Opcra Sébastian! Gastellionis* voor Pieter â- RBNT3Z. Boeckvercooper ....

2 II avait déjà para en Hollande une édition latine du < de calumnia* en 1502, sous le titre de Anii-lnquîsitor contra ctdwnniam, etc.

A propos du Traité inédit, concernant la prédestination, le traducteur se livre à une critique acerbe de ceux qui, sous prétexte de métaphysique, bouleversent toutes les valeurs morales, «au point qu'on ne sait plus, dans l'Eglise Réformes , s H est bon de tendre de tout son pouvoir à la perfection ! Les docteurs calvinistes affirment que c'est de l'inconscience et de l'orgueil. »

« Et pourtant, en toute sincérité, y a-t-il un bien qui puisse l’emporter sur la volonté d’obéir, de renoncer au mal, de se consacrer au bien, en s’unissant au Christ, qui est venu pour ôter les péchés des hommes ï Non, n’est-ce pas ?

Eh! bien, c’est là un mal, paraît-il. Quelqn’un qui mit toute sa foi (non en lui-même) mais en Christ pour acquérir ce bien, fut traité d’hérétique et abreuvé d’injures. C’est que, pour nos Calvinistes, c’est un mal, une grande honte, une redoutable hérésie que d’aspirer à la perfection, de toute sa sincérité, de tonte sa volonté, et de toute sa foi en Jésus Christ* * * .

GasteBion avait clairement discerné tontes ces choses et pour atténuer la portée de ces tristes doctrines, il écrivit le livre qne je vous présente* Il se proposait de F éditer pendant sa vie. Blais il nourrissait si peu d’ambition dans son âme qu’il a écrit son livre comme s’il n’en était pas T auteur* Ecrivant seulement pour émettre du vrai, il espérait que ceux qui le liraient ne seraient pas prévenus contre sa pensée et qu’ils tomberaient, de la sorte, dans les mailles ténues de ]a vérité qu’il servait. J’ai trouvé son livre si remarquable* si évangélique t si édifiant f que .*** je n’ai pas pu cacher et garder pour moi ce précieux butin * C’est du pain de vérité et de vie qui doit aller à tous ceux qui ont faim* Et c’est pour cela cher lecteur, qne je l’ai traduit en hollandais, espérant qu il

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servirait à [l'édification de votre âme et favoriserait votre communion avec Christ, »

Est -il nécessaire de multiplier ici les documents pour démontrer un fait qui, désormais, s’impose ? Toutes ces éditions datent de 1013,

Les docteurs calvinistes, outrés qu’on permît, en Hollande, des publications que Calvin avait formellement interdites, protestèrent avec tant d’indignation que les Etats s’émurent, et sur l’initiative de Hugo de Groot, prirent la résolution d’interdire « de prêcher soit sur la doctrine qui exclut la grâce dans la conversion de l’homme, soit sur celle qui fait Dieu auteur du péché, » La lutte cependant persista. Le Synode de Dordrecht, 1 devait la trancher au profit des Calvinistes qui avaient la majorité, Plus de 200 pasteurs remontrants, furent bannis, Hugo de Groot fut emprisonné. Le Calvinisme triomphait. Mais l’idée était lancée dans le monde* Cette dispersion, hors des frontières de Hollande, de 200 pasteurs, pénétrés de la féconde doctrine, fit plus, pour son expansion, que leur activité pastorale dans le milieu où elle se serait limitée .

Le coup d’Etat des Calvinistes, n’avait pas d’ailleurs tué « V esprit » de leurs adversaires* Il demeu-

1 Lee discussions du Synode duxèreut plusieurs mois (du 13 Novembre 1613 Au 9 Mai 1019),

SÉBASTIEN OASTELLION

CONDAMMATIpH DES OASTELLIQ- KIS

raitdans l'Eglise. II y était même si vivant qu’ils durent, à maintes reprises, s’armer des foudres ecclésiastiques, pour remettre au pas les indépendants. Une «grave » affaire, traitée au Synode de Delft, nous montre que le levain « casteilioniste » travaille encore les milieux réformés. Un pasteur Th. Boom comparaît devant le Synode : une accusation redoutable pèse sur lui. Il a osé traduire les Annotations de Oastellion sur ïe eh. IX de V EpUre aux Romains . Les motifs sont, pour le moins, curieux : « Il avait exhumé du sépulcre les os puants de Oastellion. »x II avait ressuscité des erreurs qui, sans lui, n’auraient pas à nouveau troublé le peuple et les églises de Hollande. Sommé de regretter son acte, il répondit que « Oastellion était digue de toutes sortes de louanges. » Il allégua le bon témoignage que lui avait rendu rUniversité de Bâle, Il cita des lettres de Melanchton. . . . etc2. Mais il consentait à regretter son acte, étant donné le temps où il vivait ,

— «Qu'entendez-vous par ces mots ? lui demanda-t-on,

— «J’entends, répondit Boom, une époque où tout ce qu'on fait de bien et tout ce qu'on dit de vrai est immédiatement interprété de telle sorte qu'on en fait une erreur ou un crime** 2

1 Quod foetentia Castaltonis ossa e sepulchro produxerit. (Salom. Théo dotua in Pucifie&torio dijecti Belgiï (page 103),

2 Du hollandais — HIp. de la Rëf. Bbandt XXXVII.

la déforme de la déforme

Devant cette réponse et « considérant » que Boom persistait à tenir Oastellion pour un homme pieux, alors que le Synode le tenait pour un « brouillon» ; considérant qu’en rééditant les rêveries dangereuses de ce «brouillon», Boom avait troublé le peuple et les églises, le Synode le déposait de ses fonctions pastorales \

La citation qu’ Uytenbogaert faisait de Tacite se réalisait : «Ils font la solitude et nomment çà la paix. » Le système du bâillon triomphait dans les églises de la Béforme : 1 3 Index y sévissait avec la même rigueur qu’à Borne. La libre recherche et la foi libre y étaient aussi suspectes. L’autorité ecclésiastique édictait solennellement les formules que devaient s'assimiler les fidèles et signer les pasteurs. Le jour allait venir où les magistrats de Kampen, animés d’un saint zèle calviniste, allaient brûler en effigie, dans une hôtellerie, F hérétique Coornhert1 2. »

A Genève, on ne se contentait pas de ces simulacres, et c’est en réalité qu’on brûlait, pour hérésie, un malheureux atteint d’aliénation mentale qui avait eu, dans ses heures de lucidité, des paroles peu conformes à la doctrine. Le dogme et l’esprit calvinistes régnaient sans conteste. Tout était pour le mieux dans la meilleure des entreprises d’asser-

COOBNHERT RRÜLÊ EN EFFIGIE

1 Du latin. Bayle. Dîct. plrüos. Art. Oastalio.

2 Histoire de la Réforme Branot Tome II page 232.

SÉBASTIEN CÀSTELLÏGN

L* ŒUVRE DE LIBÉRATION humaine

vissement des consciences réformées. L’âme de Calvin et celle de Théodore de Bèze semblaient pouvoir dormir tranquille. Tout, dans l’église qu ils avaient édifiée, semblait aussi tranquille et aussi moTt que dans leur tombeau.

Mais on ne bâillonne pas l’Esprit. Et dans la mesure où Castellion s’en était fait l’écho, Castel lion devait survivre.

Les Remontrants rentrèrent en Hollande, en 1625. Ils furent officiellement autorisés à prêcher leur doctrine L Mais, désormais, les principes dont ils s’étalent fait, un instant, l’écho et les serviteurs, étaient lancés dans le monde : ils ne leur appartenaient plue, pas plus d’ailleurs qu’ils n’appartenaient à Castellion : ils tendaient à devenir les -principes de l'humanité consciente et c’est la Révolution de 89 qui allait continuer l’œuvre de libération.

Les Remonstrants de Hollande n’avaient pas épuisé la pensée du Réformateur. Ils avaient adopté sa dogmatique évangélique et proclamé ses principes de tolérance mutuelle, mais ils avaient laissé de côté tout ce qui aurait pu les compromettre. Or il se trouve qu’aujourd’hui, que nous nous sommes

1 G* est à ce moment que &e

formèrent les Eglises remontrantes.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

dégagés de la terminologie piétiste du XVIèïne siècle, c’est sur ce qu'ils ont volontairement laissé dans l’ombre que la conscience moderne se penche le plus volontiers.

Certes, il est loin de ma pensée de méconnaître LA DOCTRINE la valeur et la portée de ces principes de libération mTO™r™ religieuse et de cette ardente piété qui, ramenant tout à Dieu et au Christ, ont fait au cours des siècles tant de héros et de martyrs, J'ose même affirmer qu'au cours des siècles de persécution, ce n'est pas la doctrine de Calvin qui montait sur les bûchers, ou qui s'exprimait sur les roues, c'est la doctrine de Castelli on. Les martyrs de la foi n'ont pas été soutenus par la doctrine de la prédestination qui n'aurait pu que leur faire maudire leur Dieu : ils étaient soutenus par cette adorable certitude spirituelle que Dieu se penche sur tous ceux qui le cherchent, qu’il fortifie tous ceux qui le suivent, éclaire et béatifie tous ceux qui, volontairement et librement , meurent pour lui rester fidèles.

Et c'est bien là, la grande doctrine, huguenote, l'apaisante doctrine évangélique que Castellion soutint, jusqu’à la mort , contre Calvin,

Je vais plus loin, j'affirme, sans qu’il soit nécessaire d'y insister, qus aujourd'hui, l'orthodoxie protestante des Eglises de la Kéforme, dans sa presque totalité, a rejeté, consciemment ou non, les idées de Calvin et professe, avec une bonne foi touchante

SÉBASTIEN CASTELL10N

et scrupuleuse, les doctrines de son adversaire. Les Réformés de droite qui sont unanimes à appeler Calvin leur Père et qui s’en proclament « les fils respectueux » sont, inconsciemment, des fils si irrespectueux, qu’ils ont répudié ce qu’avait d’essentiellement calviniste la doctrine du serf-arbitre et de la prédestination et qu’ils se sont adonnés avec une ardeur — qui n’a d’égale que leur ignorance ou leur naïveté, — aux doctrines que leur « bon père » dénonçait comme une suggestion du démon. Il n'y a pas un orthodoxe réformé , aujourd’hui, qui ne signerait, avee enthousiasme , les Annotations de Castellion an Chapitre IX de Répître aux Romains, qui scandalisaient les Réformateurs de Genève, et qui sont, aujourd’hui, si universellement reçues , que les Commentateurs orthodoxes (qui les ignorent) les répètent avee une évangélique candeur.

«Dans l’héritage des Réformateurs et de Calvin, écrit M. Doumergue, il y avait une partie de lumière, illuminant la société future ; il y avait une partie de ténèbres, projetée par une foi antique. On a pris la lumière, on a laissé les ténèbres, » 1

Le très honorable professeur calviniste a raison de parler de ténèbres et d’identifier ces ténèbres « à la formule plus ou moins fausse du serf -arbitre et de la prédestination » mais il se trompe étrange-

1 Discours eux Ica libertés modernes. Page 43.

LA RÉFORME Dû LA RÉFORME

ment en croyant que «la partie de lumière qui devait illuminer la société future » sort des œuvres de Calvin, S'il est vrai que cette lumière réside, comme il l’écrit, dans « Vêg alité , la souveraineté du peuple, V affranchissement des jougs imposés à la com cîence, » cette lumière ne jaillit ni des œuvres de Calvin, ni de son attitude, ni de sa dogmatique, ni de ses méthodes de gouvernement, ni de sa notion de la Réforme, ni de ses principes d’autoritarisme doctrinal *

L égalité des hommes, libérés de tous les servages spirituels, devant la vérité in saisie et le mystère des Réalités terrestres ou célestes, il l’a niée ! La sauveraineté du peuple, qui ne peut résider que dans l’exercice d’une liberté reconnue et réalisée, ü Ta combattue de tout son pouvoir et a pesé sur elle de tout le poids de son inconcevable métaphysique. L’affranchissement des jougs imposés à la conctenee s’est fait malgré lui, contre lui , à sa grande déception, à sa grande colère, et c’est de toute son indignation, à grand renfort d’injures et de calomnies, qu’il a protesté contre ^affranchissement de la conscience. Si aujourd’hui la libre recherche, le libre examen, la foi libre, font partie du patrimoine réformé, c’est malgré lui, et c est contre sa volonté. Si les Eglises sont devenues tolérantes, si l’esprit latitudmaire l’emporte sur 1 exclusivisme doctrinal, si les professeurs de théologie {comme M. Doumergue) peuvent à loisir dis-

cuter ses formules ; si des professeurs de tendance libérale peuvent enseigner dans l’Université qu’il créa, si des pasteurs libéraux en sortent, tous les ans, pour répandre, dans les pays de langue française, les principes de tolérance et de libre examen, c’est malgré lui, et c’est contre lui que tout cela se fait : c’est son œuvre qu’on désagrège, c’est son grand édifice doctrinal qu’on émiette, c’est son esprit qu’on tue. Les Eglises de la Réforme reviennent progressivement à leur destination primitive. La digue que Calvin avait dressée, en plein courant delà Réforme, n’est plus qu’un pauvre amoncellement de ruines impuissantes : la liberté religieuse y coule à pleins bords, se riant de ses ambitions de pontife. La vérité a balayé ses doctrines paralysantes. La science et l’exégèse ont rompu les portes des prisons où il avait cadenassé le texte biblique. L’esprit moderne souffle sur les consciences qu’il avait liées à des carcans de fer, et l’âme, libérée, s’épanouit dans une adhésion volontaire et libre à la Bonne Nouvelle du Maître.

Les églises de la Réforme ne sont plus les églises

ï. A FEN DU ”

oAiviNisüB (je Calvin, elles sont rentrées, après plusieurs siècles d'égarement, dans la tradition protestante. Certes, r esprit calviniste, là où il est professé par une minorité ne désarme pas : il ronge son frein dans l’attente d’une illusoire victoire. Là où il est encore

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

le maître il s’impose avec autorité 1. Mais ses dernières redoutes chancellent, ses vieux remparts se lézardent et, tel un fort désaffecté, on le verra bientôt lever vers le ciel ses pauvres tourelles démantelées et impuissantes.

Mais qu’on cesse de nous dire que Calvin et Théodore de Bèze, ou leurs disciples, ont affranchi la conscience des jougs spirituels ou séculiers. Ce serait plus que du parti pris : ce serait un défi jeté au bon sens et à la réalité historique.

Il y a quelques années on a célébré, à Ge- CALVIN AU nève, le quatrième centenaire de la Béformation 4™e CENTE’

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