PREMIERS
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SÉBASTIEN CASTELLIOÎT
Castelli on et son beau-frère, et T insis tance qu'il met à en énumérer le détail n’est pas sans suggérer la pensée qu’il y trouve quelque plaisir. II lui fait part aussi des difficultés que Oastellion éprouve à faire face aux exigences du Collège, avec le modeste traitement qu’on lui donne: «L’entretien de «ses deux bacheliers et les charges nouvelles qui «lui incombent par le fait de son mariage, lui font «une obligation de demander une augmentation «de traitement». Calvin désespère tellement de l’obtenir, qu’il n’osera «même pas l’essayer. » Et comme s’il oubliait que ces questions de famille ou de traitement sont totalement étrangères à la prospérité du Collège, Calvin conclut sans transition : «Voilà l’état de notre collège, vous voyez bien que vous n’avez pas à en être jaloux ! »
II y a ici une intention de dénigrement manifeste. Calvin avait-il déjà oublié que Castelli on avait reconstitué le Collège f Ne pensait-il plus déjà à ces livres de classes dont il l’avait doté et qui faisaient l’admiration de tous ? Suffisait-il de deux incidents minuscules qui n’avaient rien à voir a vec les écoles,, pour que tout cela n’ait plus de valeur ï Ce serait mal connaître Calvin* Sa logique était trop affinée pour se laisser ainsi surprendre* S’il n’y avait aucun lien entre ce qu’il écrivait à Viret et ce mouvement d’humeur auquel il se laisse aller, c’est qu’il y avait, en lui, d’autres motifs, inexprimés encore, aux-
CASTEIXION À GENÈVE
quels se rattachait inconsciemment sa pensée.
il serait faux de dire qu'il y avait en lui, à ce moment-là, le moindre sentiment de jalousie, on même que la jeune gloire de Casteilion lui portât déjà ombrage. Mais l'indépendance de son caractère, la confiance qu’il avait en ses connaissances d'humaniste, l'initiative pédagogique qu’il avait osé prendre sans le consulter, le succès de ses petits livres et les témoignages laudatifs qu'on croyait devoir adresser à Calvin lui-même à ce sujet, tout cela avait accumulé en lui une irritation qu'il n’avait pas su maîtriser et qui, à la première effusion, s'était manifestée, en termes assez vifs. Aussi bien, ce n'étaient pas là les seules raisons. Calvin savait que Casteilion préparait une traduction du Nout eau Testament, Ce dernier le lui avait confié, depuis quelque temps, et il ne s’était pas, le moins du monde, préoccupé de ce fait que Calvin lui-même avait déjà fait cette traduction. L’audace de ce « jeune homme»1 qui osait reprendre une traduction qu'il avait déjà faite, dépassait les bornes. Calvin en avait déjà écrit à Viret, pour lui dire combien il trouvait cette chose inconvenante. Dans une lettre du 11 Septembre, il en parle à nouveau et sur un ton qui caractérise bien son état d’âme: «Apprenez maintenant, lui écrit- il, les fantaisies de notre
1 H avait six arjg de moins que Calvin.
SÉBASTIEN CASTEIilON
«Sébastien, Il y a de quoi vous faire rire et vous «mette en colère. Il y a trois jours, il vint à moi «Il me demanda s'il ne me conviendrait pas de lais- «ser publier sa traduction du Nouveau Testament. » Cette demande semble bizarre, mais Castellion avait déjà trouvé un éditeur, Jean Gérard, qui voulait bien imprimer le livre à la condition que Calvin donnerait son imprimatur. Cela n'était pas pour rebuter le jeune professeur. Il était sûr de sa science d'hellénisant. Il ne doute pas un instant que Calvin ne lui rende justice. Sa traduction ne fait nullement double emploi avec celle du Béformateur de Genève. Calvin comprendra sou dessein et donnera généreusement son adhésion. Mais Calvin, au lieu de traiter le jeune professeur comme un égal, le traite comme un débutant qui lui soumettrait une version fautive. La suite de la lettre à Viret le montre clairement :
* Je répondis, écrit Calvin, qu’elle avait besoin de nombreuses corrections .... que je ne voulais pas en empêcher 1* impression mais que cependant j’étais disposé à tenir la parole que j’avais donnée à Jean Gérard, c'est-à-dire d’examiner et de corriger ce qui demanderait correction. Castellion repoussa cette condition. Il s'offrit cependant à venir me lire son manuscrit si je voulais lui fixer une heure. Je F avertis que jamais, quand il me donnerait même 100 couronnes, je ne consentirais à me lier à des rendez- vous à heure fixe et ensuite à discuter parfois, pendant 2 heures, sur un seul mot. C’est làdessus qu’il est parti visiblement peiné. *>
CASTELLION A GENÈVE
On le serait à moins ; surtout quand la déférence tous met dans l'impossibilité de critiquer le travail de celui qui critique le vôtre. Si Calvin avait quelques observations de détail à faire à la traduction de Castellion, celui-ci en avait de bien plus importantes à faire à la sienne. Ce n'est pas un mot qu'il eût voulu changer mais des phrases entières, une foule d'hellénismes, des barbarismes choquants* de purs non-sens* 1 des gloses tendancieuses que Castellion, d'ailleurs, évite avec une étonnante maîtrise. Déjà, dans son Histoire critique du Nouveau Testament j 2 le Père Eichard Simon montre l'incontestable supériorité de la traduction de Castellion : « On peut dire, déclare-t-il, que Castellion était beaucoup plus habile, dans les trois langues hébraïque, grecque et latine, qu'aucun docteur de Genève, » et dans son HistoireOritique des Versions , il déclare qu'il y a «peu de traducteurs qui aient possédé ces trois langues aussi parfaitement que lui. &
Aujourd'hui la question ne se pose plus. 3
Mais comment Calvin, dont l'autorité commençait à ne plus supporter la contradiction, aurait-il pu admettre que la traduction du jeune professeur
1 Exemple» : «UEv&ngile du Christ est 1a vertu de Dieu en salut à toue les croyante. » ™ *Ot> en vous dénonçant ceci je ne vous loue point de ce que tous ne vous assemblez point en mieux mais en pire. » etc.
* 1 Page £74.
s Voir le chapitre consacré au* traductions bibliques de Castellion.
SÉBASTIEN1 CASTELLIOK
fut supérieure à la sienne ? Castellion ne pouvait être qu un audacieux, gonflé de suffisance. Et Calvin était bien à plaindre d’être exposé à des démarches de cette nature : «Yoilà pourtant, écrivait-il avec découragement, les inepties qu’il faut que je dévore en silence.»
Bcgretfce-t-il de ne pouvoir ouvertement dire son fait à ce jeune principal dont la personnalité se fait si envahissante ? Ces inepties qu’il doit encore dévorer en silence , il ne les tolérera pas toujours. Mais cette amertume qui s’amasse en lui, cette animosité sourde qu’on saisit presque à son origine, vont bientôt se fortifier de nouvelles rancunes et précipiter la rupture.
Un fléau fréquent à cette époque vient, un instant, faire diversion à. ces pénibles préoccupations. La peste éclate à Genève et, après une première période, au cours de laquelle un des pasteurs de Genève, Pierre Bianchet, s’installe courageusement à Fhôpital pour porter aux pestiférés les encouragements de son ministère, T épidémie reprend avec plus de vivacité. Le Conseil ordonne d’envoyer «un ministre pour soulager et consoler les pauvres infects». Mais les ministres de Genève ne sont pas disposés à affronter le péril. Il en est même qui déclarent que, «plutôt que d’aller à l’hôpital, ils voudraient aller aux diables.»
Dans la même séance, Calvin annonce que «Mai-
CASTELLION À GENÈVE
tre Rastian est tout prêt, pour aller en rhôpital pestilentiel. » Calvin qui savait comment Cas te 11 ion s était conduit, lors de la peste de Strasbourg, pouvait dire quel était son mépris du danger et son courage devant la mort. Le Conseil décide que c’est le lendemain seulement, après le sermon, qu’on prendrait une décision. Le lendemain mercredi \ il est «ordonné qu’il soit envoyé un ministre à rhôpital pestilentiel et a député Maître B asti an ». Toutefois le Conseil décide de surseoir â cette décision. Le Conseil ne veut-il pas se priver des services d’un professeur dont la présence au Collège lui semble indispensable ? Quelqu’un a-t-il fait observer que Castellion n’est pas encore ministre % Sans doute, il fait fonction de pasteur à Vandoenvres ; il monte en chaire tous les dimanches, mais il u’a. pas reçu la consécration. Un membre laïque du Conseil espère-t-il encore trouver un pasteur consacré, pour que la défection des ministres de Genève soit moins scandaleuse ? Les Registres sont muets à cet égard, mais on fait, à nouveau, appel à Pierre Blanchet qui, avec le même renoncement, accepte, une seconde fois, la tâche périlleuse. Malheureusement cet humble héros do devoir est emporté par la terrible maladie, le Juin. Le jour même, le Conseil ordonne qu’il soit remplacé. Il laisse les pasteurs libres de prendre une décision mais il désire que Calvin
*1 2 Mai 1543, Registres consistoriaux.
SEBASTIEN CASTELUQN
sait mis hors de cause : il est nécessaire à l’Eglise. Le mardi, 5 Juin, en séance consistoriale, «MM. les ministres; Jean Calvin, de Géneston, docteurs, Âyme Champereaulx, Philippe de Eglesia, Abel Popin et Louis Trepperaulx, prédicants à Genève, » ont comparu en conseil « et a été proposé « comment nul d'entre eux n'ont la constance d'aller « à V hôpital pestilentiel . . . . combien qu'ils confes- «. sent que , en cet endroit, ne font pas leur devoir 1».
Le procès verbal note encore que Calvin ne peut pas être désigné «pour ce qu'il besogne à servir en l’Eglise ». Les prédicants après s’être retirés un instant reviennent et, tout honteux, déclarent que «ce serait bien leur office mais Dieu «encore ne leur a pas donné la grâce d’avoir la «force et la constance, pour aller audit hôpital. «Ils prient qu’on les tienne pour excusés». 2 Et ils présentent au Conseil un Français, de Tours, Simon Moreau, qui finalement est agréé.
Moreau s’installe à l’hôpital, et, l’épidémie terminée, dans la séance du 14 Janvier 1544, les prédicants proposent de donner une église à Simon Moreau, «mais, considérant qu’il n’est pas encore « propre au ministère , malgré qu’il ait montré du «bon vouloir, demandent qu’on le mette en mesure
1 Registres Consistoriaux. C'est nous qui soulignons. a Mr. de Genestgn dît qu*il est prÈt à se dévouer si h sort tombe sur lui.
CASTELLIOX Â GENÈVE
«de s’instruire pour qu’on puisse ensuite le mettre «en quelque village pour prêcher ».
Le «ministre» qu’on avait envoyé à Fhôpitai n’étant pas encore consacré, il est désormais établi que si le Conseil avait sursis à l’offre de CasteUion ce n’était pas parce qu’il n’était pas ministre : c’était pour des raisons analogues à celles qui avaient fait écarter Calvin. C’est qu’il était indispensable aux écoles. II n’en reste pas moins que son offre spontanée d’aller à F hôpital, alors qu'il n’ était pas en cause, est un geste qui méritait d’être mis en lumière. Cela n’empêchera pas d’ailleurs Théodore de Bèze, douze ans après la mort de Sébastien CasteUion, de proclamer que «désigné «par le sort pour aller à Fhôpitai, il refusa impn- «demment de tenir ses promesses ! Il faut disait- il «que chacun entende quel homme ou plutôt quel «monstre il était!!»1
Ce monstre qui avait sollicité la redoutable mission d’apporter aux pestiférés le secours de l’Evangile, ayant vu son offre repoussée, s’était remis à son œuvre scolaire. Mais il est probable
1 Les nécessités de la justice distributive des hommes de parti faisaient un devoir à Pinaulteur de Casteluoi? d’exploiter la grandeur d'âme de Calvin. Voici comment il y arrive. Calvin, exempté par les magistrats ne proteste pas i il s’incline. Dans sa première édition, Théodore de Bèee affirme que c’est malgré lui (invitum) que les magistrats l’ont sauvé mais c’eat encore trop peu. Dana les éditions suivantesj Calvin insiste: fil veut absolument aller à PbÔpïtaD, Î1 faut presque qu’on le tienne I L’épithète < invittu an, » jugée trop faible, est remplacée par : *licet ultro se offerentem. *
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