‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 18 sur 110 · BAISSANT · texte numérisé non relu

BAISSANT

de l’Esprit, se consacre librement et volontairement au ministère pastoral: «c’est nous, dit Calvin, qui le destinions aux fonctions de «pasteur». On ne demande pas à Castellion s’il veut; servir le Christ de FEvangile et si sa conviction est édifiée sur renseignement de Jésus : «Nous lui demandons, écrit Calvin, s’il est d’accord avec nous sur tous les points de la doctrine». Ce n’est pas au texte ou à 1 * esprit de FEvangile qu’on entreprend de l’amener: «Nous avons entrepris, écrit Calvin, de l’amener.... à notre opinion». Le futur ministre de FEvangile, Castellion, n’avait pas à se demander si tel ou tel article du soi-disant symbole des Apôtres est contraire à FEvangile : «il devait lui suffire, écrit Calvin, que notre interprétation n’eût rien de contraire à la saine doctrine».

Nous ! Notre ! Nous 1 toujours nous ! Pour qui sait ce qu’était à Genève l’influence de Calvin, ce pronom personnel ou possessif est un pluriel qui pourrait n’être que singulier : peut-être même 3 e document gagnerait-il en sincérité si, au lieu

CASTELLION À, GENÈVE

du mot mus on lisait le mot mou La personnalité de Calvin s'impose déjà avec une telle puissance qu’il est, aux yeux d'un grand nombre, r incarna tibn de la Réforme* Son moi impérieux tend à devenir la mesure de tout : <?Le moment n'est pas loin où résister à Calvin sera, pour Calvin, résister au Saint Esprit»* 1 Le Réformateur Genevois n’est plus rou vrier de la Réforme, il n’est plus le libérateur d'âme, il est le fondateur, r organisateur, le défenseur jaloux d'un nouveau dogmatisme ecclésiastique qu'on appellera le Calvinisme et qui, à quelques détails près, n’est pas autre chose qu'un succédané du catholicisme d’un Saint Augustin*

Calvin désormais ne tolérera plus qu'on soit d'un autre avis que lui* Casteïîion a l'absolue conviction qu’il est dans le vrai ; Calvin a la convie fcion qu'il possède le vrai absolu et c'est ce caractère d'absoluité qui s'attache, pour l'un à la conviction seulement, et pour l’autre à la vérité possédée, qui marque le point de séparation et qui explique les deux attitudes*

On a beaucoup parlé de l'humilité de Calvin l’humilité et il ne manque guère l’occasion d en parler lui- CAtvrN même* Il n'est rien, semble-t-il, qu’il condamne avec tant de vigueur que l’orgueil ou la confiance

1 Binsaou : page 205*

m soi ? ou la certitude puisée dans des recherches personnelles* À maintes reprises, nous T entendons recommander* à Castellion de ne pas «se fier /«plus que de raison à son propre jugement*.

Quelques jours après la séance, au cours de laquelle il s’était opposé à la candidature de Castellion, Calvin écrit à Viret :

« Je rends justice à son talent et à sa science. Mais je voudrais seulement que F un fût joint à plus de jugement et que F autre fût tempéré par la sagesse. Je voudrais surtout qiFon pût le guérir de cette confiance illimitée que lui inspire une instruction limitées 1

Déjà, à propos de son projet de traduction du Nouveau Testament, Castellion s’était vu admonester de cette façon. Or, nous savons aujourd’hui combien les traductions de Castellion sont supérieures à celles de Calvin. Dans le fragment de lettre à Viret. que nous venons de lire, Calvin fait allusion au Cantique des cantiques et à l’interprétation de la descente de Jésus aux enfers. Castellion, se refusant à voir, dans le Cantique des cantiques, FUnion mystique de l’église et du Christ, ou bien, dans la descente de Jésus aux enfers, un simple frisson de conscience, montrait une suffisance insupportable : «Il conviendrait «qu’il se guérît de cette confiance illimitée que

Qpp. Caxviwi: Tome XI

CÀSTELLION À GENÈVE

«lui inspire une instruction limitées Et Calvin qui taxe si légèrement les autres de suffi sauce, après avoir exposé son point de vue concernant ces questions , écrit: «Je supporterai sans peine «les railleries * * * * quant à être réfuté par de bonnes «raisons, je ne ie crains pas* »

Or, il se trouve que la science exégétique a donné tort à Calvin sur tonte la ligne* Il n'est pas un seul des griefs qu’il faisait à Castellion qui ne tourne à sa confusion personnelle* Calvin qui écrivait si superbement à Yiret qu’il ne craignait pas d’être réfuté par de bonnes raisons, ne se fiait-il pas «plus que de raison à son propre jugement ? * ÎT eût-il pas fallu que sa. science fût tempérée par un peu plus de «sagesse» et n’eût-il pas été désirable qu’on pût le guérir «de cette «confiance illimitée que lui inspirait une science «limitée» 1

Que de luttes, que d’abus de pouvoirs, que de condamnations arbitraires, que de crimes eussent été épargnés aux églises, issues de la Réforme calviniste, si Calvin avait eu un peu de cette humilité d’esprit qu’il recommandait si abondamment aux autres ! Tous cependant ne se trompaient pas sur les responsabilités de Calvin, dans ce triste débat qui fermait la chaire chrétienne à un des plus purs représentants de l’esprit de la Réforme* Yiret, sans doute, lui a déjà présenté quelques

timides observations. Bibit 1 ne lui dissimule pas son sentiment et insiste très vivement sur ce. fait « qu’on n’aurait pas dû mettre Castellion de côté. » Il lui fait comprendre, en plaisantant, qu’il est de I avis de Castellion et ses railleries irritent profondément Calvin :

Ar'*

« Jo voudrais, écrite à Viret, obtenir de vous autres que vous ne me tourmentiez plus à propos de Sébastien ; c’est un homme qui, autant que ie peux en juger par nos entretiens, a sur mon compte des idées telles qu’il est difficile que l’accord se rétablisse jamais entre nous U

2“ . Ici la raisOÜ invot'llée Q’est plus dogmatique;

d ne s’agit plus de l’interprétation d’un dogme du symbole ou de la canonicité d’un livre de la Bible : le motif invoqué est net et bien des choses s’éclairent qui étaient encore dans la pénombre. Quelles pouvaient être les idées que Castellion se faisait sur le compte de Calvin et qui lui semblaient si graves qu’aucun accord n’était possible désormais ? Calvin s’en explique dans une nouvelle lettre à Viret. 2 «Sébastien, écrit-il, s’est mis dans l’esprit que j’ai le désir de dominer.* L’étonnement de Calvin est intéressant. Il a le sentiment de n’avoir rien fait qui puisse donner lieu à un semblable jugement, tandis que Castellion «l’a

1 Jean Bibit, professeur de grec à Lausanne, dont le renom était très grand à Berne et à Genève,

3 26 Mars 1549.

CASTELLIQN À GENÈVE

obligé à le juger ambitieux et chercheur de difficultés». Calvin, en écrivant cela, est parfaitement sincère. Il n'a pas conscience de son autoritarisme ; ce n'est pas lui qui commande; c'est la Vérité elle-même dont Calvin est le héranJt et le défenseur.

Le veto qu'il oppose à l'admission du jeune professeur au ministère pastoral revêt à ses yeux le caractère d’une véritable obligation. Comme Bibit le pousse à revenir sur sa décision, il lui répond avec sa vivacité ordinaire ; «Je suis prêt «à quitter la place, et volontiers, mais on ne doit «pas me faire violence et m'obliger à l'admettre «contre ma conscience». Ceci met au point tout le débat. Calvin veut qu’on respecte sa conscience, il ne veut pas qu’on l'obligé et qu'on lui fasse violence. Il est le dernier des protestants de son Eglise, Il revendique les droits de conscience, mais sa conscience lui fait un devoir de ne pas respecter les droits de la conscience des autres. Et tous ceux qui oseront émettre une opinion contraire à la sienne seront ou des ambitieux ou des chercheurs de difficultés. C'est si simple, en effet, d’être de son avis, —Calvin ne devait jamais comprendre qu'on pût le croire autoritaire.

Quoiqu'il en soit, son veto était pour Castellion un coup bien douloureux. Il eut avec Calvin des explications pénibles* Le Consistoire était d’avis

SÉBASTIEN CASTE LLION

qu’il ne fallait pas discuter de ces choses publiquement, les divergences doctrinales étant considérées comme une chose honteuse qu’on devait cacher,

NtossrrÉ DE La Réforme n’était pas encore organisée qu’elle

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