‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 26 sur 110 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

mires hébraïque ou grecque ou latine. Il répudie tous ces termes concrets et ces mots de formation mystérieuse qui ne peuvent apporter aux ignorants aucune clarté. Il met à la place d'honneur des équivalents à signification précise, les termes employés dans le peuple; il semble même qu'il affectionne particulièrement les mots familiers, les expressions originales, vigoureuses, un peu vives parfois, qui ont cours dans les provinces et qui ont gardé toute la saveur du terroir. On lui en fit un grave reproche ; il le prévoyait, mais il ne pensait pas qu'on se~ rait aussi injuste qu'on le fut, de son temps, et qu'on l'est encore aujourd'hui, sur son intéressante tentative,

les critiquer Certes, il y a, dans son texte, un grand nombre d'expressions qui nous étonnent ou qui nous choquent, des rapprochements de mots qu'on classe dans la catégorie des termes nobles et qui voisinent étrangement avec des termes sans éclat et souvent roturiers. On y a vu un manque d'éducation: «En

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fait de langage, affirme Mr Douen \ il est resté rustre. 11 écrit : un tas de gens, un tas de faux frères . la marmaille - vêtus douillettement..

votre œuvre est de miqué-maque. »1 2 Mr. Douen semble perdre de vue la pensée très nette qui a présidé à la rédaction de la Bible de Castellion : il écrit pour le peuple et c’est ainsi que le peuple parle aujourd’hui encore. Ce que Mr. Douen considère comme un langage de rustre est précisément ce qui différencie l’essai de Castellion des essais de ses prédécesseurs. Il ne vise pas au style noble ; il vise au style vivant. Et Mr Douen lui-même reconnaît l’originalité de ce style si prenant, parce que sans recherche. Mais pourquoi s’étonner qu’il soit difficile de trouver, dans cette Bible, une page «qui n’offense pas les oreilles modernes ? »3 Qnel est donc l’ouvrage du milieu du XVIème siècle, surtout s’il est écrit pour le peuple, qui pourrait subir une semblable épreuve ® Pourquoi reprocher à un écrivain qui affirme sa volonté de parler le langage peuple, de s’attacher fidèlement à réaliser son dessein ? Et suffit- il qu’il y réussisse pour le traiter de rustre 1 Lorsqu’un écrivain proclame son désir de ressusciter, de vivifier des termes méconnus, dédaignés

1 O, Douen. Appendice au livre I de Mr Buisson," Page 423.

2 Pour : «Votre couvre est du néant. * {Keusü : Es, SLI : 24),

Surtout, comme le fait Mr Doueît (page 421} lorsqu'on vient de citer

toute une série de mots ayant cours en France, vers 1550, et qui ont tout k fait disparu.

mais pleins de saveur, de force ou de charme, lorsqu’il se propose d’innover et de créer même, en remplacement d’expressions trop concrètes, des équivalents populaires et des termes concrets, n’estce pas trop perdre de vue sa pensée ou la trahir, que de lui reprocher d’avoir puisé, à pleines mains, dans le vieux français si suggestif du XVème siècle ou même dans le vocabulaire si imagé du langage parlé de son temps i Est-on autorisé à dire que la terminologie de Castellion «est un mélange de vieux français, de patois savoyard et bressan et de néologismes » surtout lorsqu’ immédiatement après, on cite un témoignage autorisé 1 qui réduit à néant ce jugement sommaire et montre que, à maintes reprises, Castellion était plus fidèle à la science profonde des mots et plus correct dans ses néologismes hardis ou dans ses rares emprunts patois que le français moderne ! 2

G ne faut pas oublier qu’en 1550 le français, en tant que langue écrite, était loin d’être fixé, soit dans son vocabulaire, soit dans son orthographe, soit dans sa syntaxe, et ce n’est pas anx modernes dont ce-

1 M* O. Doüjen qui fait à Castellion ce reproche, cite immédiatement après le témoignage de Mr ClÉdat, au sujet des mots : aecoiser (apaiser) affolir (rendre fou) ; à tout, (pour atec). Mr. Buisson lui -même no peut pas supporter ce a tout z * l’insupportable à tout, * dit- il. Or ce terme est fréquemment usité dans les Bibles du XV^ siècle** (ClÉdat)* Les autres termes sont très corrects et régulièrement formés.

2 Voir, pour plus de détails h l'Appendice.

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pendant il se rapproche, par tant de côtés, qu'il faut le comparer, c'est à ses contemporains, c'est par exemple à Ba bêlais. Une étude comparative de son vocabulaire et de celui du curé de Meudon montrerait que ce n'est pas par ignorance qu'il adoptait telle ou telle expression bizarre, mais par un noble souci de la simplicité, de la clarté, de la couleur, de la précision ou de la correction,

Calvin que Pon considère, avec raison d'ailleurs, comme un des créateurs du français moderne, n'avait pas moins de hardiesse et ses néologismes sont loin d'être toujours aussi heureux que ceux de Castel lion. Mr Do uen est obligé de les relever» Il le fait d'ailleurs, avec bonne grâce, mais ce qui, pour Castellion, est du patois bressan, devient pour Olivetan et Calvin du dialecte picard.1 Cet euphémisme n'empêche pas Olivetan et Calvin, tous deux nés à No yen, d'employer des mots patois dont l'emploi littéraire ne se légitime pas toujours avec autant de bonheur que les termes patois , choisis par Castellion;2 Sans doute, c'est une tâche délicate que de vouloir enrichir une langue, Bonsard, an X VIème siècle, en a connu le péril et Mistral, en innovations rt Provence, peut lui aussi s'en convaincre. Mais qui donc en face du projet que nourrit Mistral de rénover le vocabulaire provençal, par la résurrection de

1 Û. Düuen. Ibid page 424.

“Voir Appendice'.

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vocables disparus ou de néologismes hardis que ne comprennent pas toujours les Provençaux euxmêmes, qui donc oserait dire qu’il ne possède qu’imparfaitement le vocabulaire de sa langue ü C’est pourtant ce qu’ose écrire Mr Douen, au sujet de Casteilion K C’est pour les mêmes raisons d’ailleurs, qu’on dirait de Calvin, de Rabelais et même de Montaigne, qu’ils sont des novateurs. La postérité n’a pas deux poids et deux mesures et, pour les mêmes motifs, elle accorde les mêmes consécrations. Un jour viendra où on tirera de l’oubli les livres de Casteilion et où la linguistique lui rendra justice car il fut un précurseur en ce domaine comme dans les autres. Il n’est pas jusqu’à son orthographe qui ne trouve aujourd’hui une consécration qu’elle n’a point connue de son temps. Les grammairiens modernes ont conservé l’usage qu’il faisait de l’accent circonflexe et la suppression radicale de la lettre s dans les mots où, ne se prononçant pas, elle

Mr. Dquen trouve une preuve de ce qu’il avance danB ce fait que Cas* t.ullion avait vécu 10 ans* à Bâle, n'cn tendant plus que l’allemand jet, pour mieux confirmer sa thèse, il va même juaqu’4 dire que Càstellïqn n*a « jauiftia parlé que le patois de la Bresse t. Il serait intéressant de savon* oàS Mr, Do tien a puisé ce renseignement, concernant la jeunesse d'un homme qui, à 20 ans, écrivait des vers grecs et latins, dignes de figurer dans les Anthologies des poètes connus de cette époque. On serait, me semble-t-il, autorisé à conclure de cola, non pas que Ca&teujon a vécu dans Bon village, mais qu au contraire il n'a pas dû s’y attarder beaucoup. A rapprocher de ces considérations une des conclusions de l'étude de Mr Doues ï «BÈze, écrit-il*, se trompe singulièrement quand il accuse Castellioü de ne pas savoir le français. Castellion en possède parfaitement la syntaxe et le génie . . *

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n’a pas d'utilité pratique. Les apôtres de l’ortho- 1 graphe simplifiée ne font pas autre chose que reprendre sa notation euphonique, et la Revue des Deux Mondes, en supprimant la lettre t à la fin des mots où elle est inutile, renouvelle tout simplement l’orthographe de Castellion.

Est-ce à dire qu’à côté de ces hardiesses heureuses il n’y ait pas des innovations bizarres, inacceptables, dont la nécessité ne s’imposait nullement ? lsTon, certes, et Castellion lui-même n’aurait jamais osé le prétendre.

Puisque nous sommes en présence d’une transposition audacieuse de la Bible en langage populaire, pour la rendre compréhensible aux gens sans culture, c’est à ce point de vue seulement qu’il faut se placer pour la juger. Or, de cet examen, il ressort nettement que l’écrivain était non seulement un traducteur hardi, mais un novateur souvent heureux, et on ne diminue personne en le mettant en lumière.

Mais le vocabulaire n’est qu’un moyen de tra-LA version de duction : c’est la traduction elle-même qui importe CAiVI> ETCELLE

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et ici alors s’affirme, sans discussion possible, la supériorité de la Bible de Castellion.. Mr Douen n’est pas suspect de partialité eu faveur d’un homme qu’il traite de rustre et qu’il accuse de ne pas savoir son vocabulaire français. C’est son témoignage seul que je veux invoquer, Mr Douen com-

pare la Bible de 1553 , (celle d’Olivetau et de Calvin) avec celle de Castellion et il déclare que la comparaison est loin d’être à r avantage de celle de Calvin. 11 en analyse soigneusement les imperfections qu’il classe sous quatre chefs :

1° Les hébraïsmes et les hellénismes dont la Bible de Castellion est exempte h 2° Les obscurités et les non-sens.

3° Une multitude de tournures enchevêtrées qui défient toutes les règles de la syntaxe et dont Castellion n’offre que bien peu d’exemples,

4° Les tournures déjà vieillies et dépassées an moment de Pîrnpression, ainsi que le montrent les passages correspondants de Castellion,

Nous ne pouvons suivre l’éminent critique dans son suggestif parallèle et relever, après lui, les hébraïsmes et les hellénismes, les phrases dépourvues de sens que semblent accumuler Olive tan et Calvin, tandis que Castellion les évite avec un rare bonheur.

Nous ne pouvons montrer ici comment Castellion se dégage, par une traduction originale, des tournures incorrectes, obscures et peu françaises qui abondent dans la Bible de Calvin, comment il rajeunit les tournures vieillies et avec quelle surprenante intuition il rencontre si souvent, dans sa

«Isous n y avoua rencontre qu^uno faute de ce goitre : 4 Je mettrai mou œil sur eux, aur leurs biens. * Noté de M. O, Doühn. Jérémie : XXIII : 6

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correction, les mots propres et les termes modernes «ce qui explique que plusieurs de ses traductions soient restées» : 1

Mr Douen insiste longuement sur le tour mo- supériorité de derne de la version de Casteilion et en cite quel- LA ]tlELE

1 CASTKLLÏOW

ques exemples :

«Mais, ajoute-t-il, ne nous bornons pas à la Bible de 1553 que celle de Casteilion dépasse incontestablement, au point de vue de la forme et de la correction grammaticale ; recherchons si la Bible de 1555 (celle de Casteilion) peut soutenir la comparaison avec la révision de 1588, qui, naturellement,

Fa mise à profit sur bon nombre de points.»

Et il cite, en parallèle, le chapitre XIII de la 1ère épître aux Corinthiens, en signalant <mne faute de syntaxe 2 que Casteilion a évitée et qui se perpétue, jusqu'en 1669, dans les Bibles protestantes qui en possédaient une multitude de ce genre».

g En somme, ajoute-t-il, il est permis de le dire, Le style de Casteilion est tout ensemble plus bref, plus élégant et plus français* Le fondateur de la tolérance est si bien un moderne que sa traduction ressemble parfois singulièrement à celle de Betjss, qui ne Fa pourtant pas lue ... . Et la Bible de Casteilion l'emporte sur la révision de Calvin, soit quant au fond, soit quant à la forme .... Sa version française marque un progrès considérable sur celle de 1553, au point de vue de V intelligence du texte , et un progrès plus considérable

1 O. Douen. Voir Appendice.

s Quand fe parlerais le langage des angea et qm jé n'aie la charité, je ait w . . > pour i si je n'ai pas la charité ,» etc.

encore au point de vue du langage qui reste barbare, gaulois, obscur , incorrect, dans la révision de Calvin, tandis qiûil est clair et vif chez CasteÜion. Dans les bons endroits, la Bible de celui-ci ne sent pas la traduction : on dirait d’un livre pensé et écrit en français. Il égale la concision de l’original dans le fameux passage: tfDieu dit: Lumière soit et Lumière fut*s> Il s’est fait une langue à soi, brève, précise, nerveuse, vibrante, si bien qu’à Fentendre on croit parfois entendre un de nos contemporains. La Bible de Castellion est en réalité la première traduction vraiment française de V Ecriture Sainte . »

Cette appréciation d’un critique qui peut se flatter de n’avoir pas «amoindri les défauts de la Bible de Castellion » 1 est concluante. Il est facile de comprendre maintenant pourquoi, à Genève déjà, le jeune humaniste traduisait le Nouveau Testament, malgré que Calvin l’eût déjà fait.

Le résultat de ce patient labeur explique, en partie, «ces fantaisies » dont se plaignait si amèrement le Réformateur de Genève et fait bonne justice de ses accusations de suffisance et de pédantisme. Les appréciations passionnées que Calvin se permettait à l’égard du jeune traducteur le mettaient, devant la postérité plus équitable, dans une bien fâcheuse posture, mais si le désir de faire mieux que ses savants contemporains était pour VJmmanisU une raison suffisante, le dessein avoué d’écrire une Bible française pour le peuple trahissait dans l’âme du protestant une autre préoccupation.

1 Page 435>

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Ce serait méconnaître complètement le caractère et la portée de son effort si Ton se bornait à étndîer dans sa traduction le vocabulaire et la syntaxe, la correction ou le style. Cette traduction n’est pas seulement F œuvre d’un humaniste épris des lettres sacrées, c’est une œuvre d'hérésie protestante , très caractérisée. On y voit le parti pris de F homme qui, ayant donné librement son adhésion à une religion de libre examen, ne consent pas à abandonner ses droits spirituels et affirme, avec ime opiniâtreté calme, (en humaniste certes, mais aussi et surtout en Réformé), sa volonté de maintenir le libre examen et d’en user sans contrôle.On y voit non seulement le désir de mettre la Bible à la portée des savants et du peuple, mais la résolution réfléchie d’amener les savants et le peuple à une notion plus pure et plus élevée du Christianisme, à une conception plus large de l’inspiration chrétienne. Castellion se propose d’établir les bases de cette Réforme de la Réforme, que l’attitude des Réformateurs de Genève rendait tous les jours plus impérieuse et que les temps accompliront s’il ne l’accomplit pas lui-même.

Et c’est cela que les écrivains qui se sont occupés de Castellion n’ont pas suffisamment mis en lumière. MM Buisson et Douen, qui ont fait de son œuvre de traducteur une magistrale étude, se sont placés à un point de vue dont la légitimité s’explique, certes, et même à certains égards s’impose.

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