LES VRAIS MOTIFS UE CASTELLTÜÎÏ
Mais peut-être ce point de vue dans lequel ils se sont volontairement cantonnés les obligeait-il à laisser de côté la pensée évidente que trahit l'originale tentative de Castellion.
Ce n'est pas sans danger qu’on étudié l’homme plus que le document, ouïe document plus que l'homme. On court le risque, en séparant l’homme du savant, de laisser tomber, entre les deux, la pensée initiale et génératrice qui éclaire et explique le tout. IL serait exagéré et injuste de dire que Mr Buisson, dans sa résolution d’étudier l’homme plus que le document 1, a méconnu sa pensée génératrice, mais il présente cependant Castellion comme un érudit curieux et hardi dont le calme trahit «plus de candeur que de courage ». C’est possible, mais cette voie est redoutable. A vouloir présenter Castellion comme un être de simplicité qui n’a pas une notion exacte de la portée de ses audaces, on risque de méconnaître ce qui précisément constitue sa puissante personnalité et de dénaturer l’énergique dessein qu’il nourrit.
Les Réformateurs de Genève ne s’y sont pas trompés, et cela seul explique leur levée de boucliers et leur tenace ressentiment : «Qui n’est pas avec eux est contre eux». Ils comprennent que c’est con-
1 «En toutes ses œuvres et même dans ses deux traductions* colossale entreprise d’érudition philosophique et théologique, c’est l’ homme plus que 1© document qui nous attirait.* (F. Buisson, page 29 L),
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
tre eux que se dresse Casteliion et il le fait d’ailleurs avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa pensée. Loin de méconnaître les effets de ses conclusions hardies ou d’en atténuer r expression, on dirait qu’il met une certaine coquetterie à les rendre plus manifestes,
Calvin, considérant la Bible comme la parole de Dieu , conclut naturellement qu’elle est absolue et éternelle. Or voici ce qu’écrit Casteliion :
«Je ne me fais pas Tin cas de conscience de dire .qu'il a disparu ici un ou deux mots puisque nous savons que des livres entiers ont péri. Mais, dit-on, la parole de Dieu demeure à jamais. Ûui3 c’est-à-dire que sa volonté s'accomplit nécessairement. Quant à entendre cela des livres eux-mêmes, c'est vraiment faire trop d 5 honneur au parchemin et aux copistes. »
Pour Calvin, les livres sacrés, étant l’expression de la pensée de Dieu, sont d’une lumineuse clarté, Casteliion avoue qu’il y a de très nombreux passages où il ne «voit goutte», et encore ne signalet-il pas toujours, dans sa traduction, ces obscurités du texte, car «ce serait une chose infinie ». Ponr rendre la pensée biblique plus claire, il a l’audace d’ajouter des notes explicatives. Ces audaces mettent les Réformateurs de Genève dans une folle indignation, Calvin et Bèzie ne tarissent pas : des notes explicatives à la parole de Dieu? Ce «brouillon» annotant des textes sacrés ?
Calvin affirme l’inspiration littérale de la Bible,.
LES DECX MÉTHODES
SÉBASTIEN CAS1ELLI05T
Càstellion distingue nettement entre la lettre et l’esprit et affirme que la « lettre est comme une boîte, cosse ou coquille de l’esprit L * En dépit des défenses de Genève, il prend la liberté grande d’examiner cette cosse et de décortiquer l’esprit:
«Et comme les bêtes peuvent bien voir le corps d’un homme et ouïr sa, voix, mais elles ne peuvent voir son âme ni entendre son parler (sinon quelque peu de mpts, voire à grand peine* . ) ainsi les méchants peuvent bien voir la lettre et ouïr les mots des Saintes Ecritures et voir ce qui y est raconté, commandé ou défendu : mais quant à F esprit de la lettre et où c’est que veut aller férir la pensée de Dieu, les méchants n’y entendent rien à cause qu’ils n’ont pas FEsprit de Dieu. >>
L’Esprit de Dieu vit seulement dans Pâme de tous ceux qui se laissent guider par lui, avec foi et humilité. L’humilité de cœur et d’esprit est une nécessité primordiale ; l’orgueil spirituel qui pontifie et condamne est un signe manifeste d’infirmité intellectuelle, Malgré P assurance qu’ils montrent, les autoritaires dont la superbe ne supporte pas la contradiction, n’ont pas Pesprit de Dieu, C’est la relativité de la connaissance qui pointe, à travers ces lignes, et nous la verrons bientôt se développer et s’affirmer de magistrale façon, La foi, telle que P entend Castelüon, n’est pas l’adhésion de Pesprit aux formules des théologiens. Il n’a pas encore proclamé la distinction entre la foi et la croyance mais
1 Bible française.
LE REFO BJVÏ ATETJE LIBERAL
déjà, dans la préface de sa Bible française, on sent qu’il tient la croyance pour une opération de T esprit, et la foi pour une attitude de Pâme, un acte de confiance et d’amour :
«Ceux qui* par la foi, viennent au Christ sont humbles et prêts à laisser le jugement de la chair ; ils assujettissent leur volonté à celle de Dieu, étant tout prêts à faire ce qiPil / commandera, doux ou amer, léger ou pesant, sans aucunement y contredire ni même contrepenser. Car la foi purifie le cœur et fait l'homme participant de la nature divine ; d’injuste elle le rend juste ; de désobéissant, obéissant ; de charnel, spirituel ; de terrestre, céleste ; et de mauvais, bon .... »
C’est à ceci qu’on reconnaîtra les hommes de foi si leur cœur est purifié, s’ils participent à la nature divine, s’ils sont justes, obéissants, bons, animés de sentiments élevés et préoccupés des choses de l’esprit. On ne pouvait s’opposer plus nettement au confessionnalisme étroit des Informateurs de Genève, mais ce qui devait soulever à Genève le plus d’indignation, c’était cette théorie de P interprétation biblique qui laissait à la conscience individuelle seule le droit de se prononcer. L’Esprit rend témoignage dans Pâme de chacun ; c’est p>ar la raison, le cœur et la conscience qu’il parle ; aucune autorité humaine ne peut abolir son témoignage intérieur.
Ce n’est plus seulement la revendication du LE LlBKE
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libre examen : c’est le libre examen à l’œuvre ; l’œuvre
SÉBASTIEN CASTE LLION
c’est le calme triomphe des principes initiaux de la Réforme ; c'est l'esprit même de la Réforme s’affirmant dans le domaine sacré de la Révélation* et cela, sans bruit, sans éclat et sans manifestation tumultueuse, sans scandale, tout simplement, parce que depuis longtemps déjà la chose est acquise. Elle l’est, en effet, pour Castellion, Il ne sent pas le besoin de se livrer à un geste de protestation comme celui de Luther, affichant ses thèses révolutionnaires, Ce geste fait, la souveraineté de la conscience en ressort, sans contestation possible, Gastellion agit comme si Luther et Calvin n'avaient pas à nouveau soumis, à l’autorité ecclésiastique, la conscience religieuse. Il persiste dans la voie qu’ils avaient tracée, avec une tranquillité simple, comme un protestant conscient, logique et fidèle.
C'est cette sérénité dans l'hérésie, c’est cette audace tranquille qui mettaient aux champs les Réformateurs de Genève. Il est vrai de dire que leur conception autoritaire de la Réforme subissait un bien redoutable assaut. Ils avaient décrété dans leur « Somme » ou leur «Cathéchisme» que les livres sacrés étaient d'origine divine ; que la Bible était parfaite et suffisante ; que la désignation des auteurs sacrés était indiscutable et que mettre en doute l'authenticité d’un livre, c'était porter atteinte à la parole de Dieu*
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
Or Castellion, trop averti sur la question ia ceitique