LES DERNIERS JOURS
Bullinger, le grand ami de Calvin, «sans conclure expressément à la peine de mort, laisse entendre que c’est bien là sa pensées 1 II serait, dès lors, audacieux d’affirmer que ce sont les Eglises suisses qui ont condamné Servet à mort. Certes, elles poussent le Conseil à sévir, mais celui qui reste responsable de la sentence, c’est celui qui n’a cessé de la réclamer et qui, quelques jours avant, écrivait à Bullinger : «Je suppose que r individu sera condamné et qu’après demain il sera conduit au supplice. » Le Petit Conseil ne tarda pas à réaliser cette supposition que Calvin avait des raisons de croire fondée. Le 26 octobre, il condamnait «Michel Servet à être mené à Ohampcl, et là, brûlé tout vif, le lendemain, avec ses livres.
Dans la même séance, le magister Collinet comparaissait devant le Consistoire, pour rendre compte d’nn grand méfait. Il avait répandu, dans Genève, la lettre de Oastellion à Edouard Yï. Cyest V esprit meme de la Réforme qui comparaissait devant les inquisiteurs protestants .
Servet implora la pitié de Calvin. Il voulait lui « crier merci. >>-
1 Extrait d’une lettre de Verqeriü. Opp. CaL XIV : 635, a Calvin ne voulait pas * le bûcher. * Il écrivait le 20 août 1553 : * J+espère que Servet sera* condamné k mort ; mais Je désire qu’on lui fasse grâce de la fèine, atroce. ► (lo bûcher). Il a même fait des démarches pour faire changer 3e genre de mort. «(Lettre du 26 Ûct. 1553). Le sentiment de sa responsabilité l’effrayairiil ? Peut-être. Mais pouvait-il s’étonner de ce que * ayant semé le vent, il récoltât la tempête 7 »
SÉBASTIEN CASTE LLIÜN
«Alors, écrit Calvin, je protestais simplement, comme l<z vérité était f que je n avais jamais poursuivi contre lui aucune lutine particulière. Sur cela, je lui rappelai doucement. . . . que je n avais laissé pourtant à l’exhorter bénignement par lettre ; bref que j avais jusqu7 au bout usé de toute humanité* * , * Puis après, disant que je laissais là tout ce qui concernait ma personne, je le priai que plutôt il pensât de crier merci à Dieu* , * , >>
Ce récit qui fait peine à lire, tant il y a d’affectatioii doucereuse j contient cependant un conseil qui semble sincère et vraiment chrétien : « Je le priai qu’il pensât de crier merci à Dieu* » Cette exhortation si douce et si élevée ferait presque oublier F exaspérant piétisme des lignes qui précèdent; mais Servet n’avait pas attendu cette pieuse exhortation* En proie à une vive agitation, il avait, dans sa prison, des extases de ravissement, à Fidée de mourir pour son Dieu, comme le Maître ; puis il poussait de lourds soupirs, gros de toutes ses illusions défuntes. De toute son âme déchirée, il criait merci à Dieu , et, sa langue maternelle lui revenant dans ces heures d’angoisse, c’est en espagnol qu’il disait : « mon Dieu, mon Dieu, aie pitié de moi*>> Calvin entendait tout cela et voici le récit qu’il en fait :
«Quand on lui eût apporté des nouvelles de sa mort, Servet était, par intervalle, comme ravi* Après, il jetait des soupirs qui retentissaient dans toute la salle * . « . parfois il se mettait à hurler, comme un homme hors de sens* Bref il n’avait non plus de contenance qu’un démoniaque. Sur la fin, le cri sur-
LÀ RÉFORME CALVINISTE À t'ŒtlVBB
iDOüta tellement que, sans cesse, en se frappant la poitrine iX beuglait à l’espagnole : misericordias ï miserieordias ! h . * * » 1
Maintenant qu'on relise ce conseil si doux, si élevé, si éminemment chrétien: «Je le priais qu’il pensât de* crier merci à Dieu ! » N'est- ce pas effrayant % s er vet, martyr Le lendemain, Servet marchait au supplice* Au cours du trajet, il dit, a plusieurs reprises : «O Dieu, garde mon âme, ô Jésus, fils du Dieu Eternel, aie pitié de moi !» Devant le bûcher, Servet tomba à genoux et s'abîma- dans une profonde prière. Pare], qui raccompagnait, montrant cet homme à genoux, le donnait en spectacle aux assistants comme les Athéniens, jadis, montraient à leurs enfants un ilote ivre : «Vous voyez, disait-il, de quelle grande force 1 dispose Satan quand il s'empare de quelqu’un. Cet homme. . . , maintenant. . , . est au pouvoir du dia- ■ foie ! »
Cet homme en prière, au pouvoir du diable ! De quel esprit donc pouvaient être animés tous ces « hommes de Dieu» qui s'acharnaient sur lui 1
Les Réformateurs ne s’attendaient pas à cette sérénité. Si Servet avait pu crier à la foule son indignation des procédés de Calvin, s'il avait dénoncé son intolérance, avec quelle joie on l'eût traité de «chien aboyeur», de «démoniaque hors de sens».
DériaratiûîL pour maintenir la vraie foi, Page 96,
Maie il se tut, n’ayant aux lèvres que des accents de prière : «Ô Dieu, 6 mon Dieu !» Et comme EV rel, dans son zèle de convertisseur calviniste, le pressait de se rétracter: «K’as-tu donc rien d’autre à dire ! » Servet lui répondit, avec, dans les yeux, l’extase du martyr : «Que puis-je parler d’autre chose que de Dieu ! » La mystérieuse et divine Présence, en sa terrible agonie, lui tenait lieu de tout.
Mais le bûcher attendait sa victime, Servet y fut attaché avec, à ses flancs, son livre de féconde et vivante hérésie, et la flamme l’environna de toutes parts. Le supplice fut terrible. L’agonie fut longue. Servet, à la morsure des flammes, poussa un grand cri Mais, jusqu’à la fin, malgré ses atroces souffrances, il resta fidèle à sa foi. Ses persécuteurs ne purent lui arracher un mot de rétractation, et pourtant il eût suffi qu’il consentît à dire : «Jésus, fils éternel de Bien » et son supplice prenait fin. Servet refusa de rétracter ce qui était sa conviction et, après avoir prié pour ses accusateurs, il s’écria : «Jésus, fils du Dieu Eternel , aie pitié de moi, » Sa dernière profession de foi était une prière. Il expira, sans qu’un mot de haine, ou de bravade, ou de colère, ou même de protestation, se fût échappé de ses lèvres, irréductible dans sa conviction, calme dans sa foi, ferme dans ses espérances, en disciple conscient du Crucifié du Calvaire.
Mais il eût manqué quelque chose à sa mort, si
IA RÉFORME CALVINISTE 1 l’ ŒUVRE
ses bourreaux n’avaient essayé de la salir. Il fallait, avant tout, enlever à Serve!- l’auréole du martyre. C’est à quoi s’attache son persécuteur :
«Afin que les disciples de Serve!, ou dea brouillons semblables à lui ne se glorifient point en son opiniâtreté furieuse, comme si c’était une constance de martyr , il faut que les lecteurs soient avertis qu’il a montré, en sa mort, une stupidité brutak dont il a été facile de juger que jamais il n’avait, parlé ni écrit, à bon escient, comme s’il eût senti de la religion ce qu’il en disait. . . * ■> l
Ce souci de tuer Servet, une seconde fois, montre Calvin sous un jour bien pénible :
« Je vous prie, continue Calvin, que veut dire cela qu’ayant liberté de parler, comme il eût voulu, il ne fit nulle confession ni d'un côté , ni de V mitre 2, non plus qu’une souche de bois ?
«Il ne craignait point qu’on lui coupât la langue, il n’était point bâillonné, on ne lui avait point défendu de dire ce que bon lui semblerait. Or, étant entre les mains du bourreau, combien qu’il refusât de nommer Je sus -Christ, fils éternel de Dieu, en ce qu’il ne déclara nullement pourquoi il mourait, qui est-ce qui dira que ce soit une mort de martyr . , % »
Qui i Toute la postérité consciente. Les pasteurs, les libres croyants qui, dans les églises réformées
1 Déclaration pour maintenir la vraie foi. Page 95.
2 Sa persistance à maintenir sa formule unitaire, ses prières afin que Dieu fût miséricordieux à ses bourreaux, ne sont rien pour Cal vin.
SEBASTIEN CASTELLIQN
ou hors de ces églises, se sont, depuis longtemps, désolidarisés d*avec les tortionnaires de Genève, et se sont sacrés serviteurs de l'Esprit de Vérité et non sectateurs de Calvin.
Serve t fut le premier, le plus glorieux, le plus authentique martyr de la foi libre. Il est mort pour affirmer les imprescriptibles droits delà cod science humaine, pour sauvegarder la souveraineté du libre examen, en matière de foi. Il a subi le plus affreux des supplices, pour faire triompher, malgré Calvin, les principes de la Réforme. Et, protestant libéral, en fils respectueux, je me réclame de lui.
Durant de longs siècles, dans le protestantisme, un mot d'ordre mystérieux imposa le silence autour de ces horreurs. Non seulement il était interdit d'en parler, mais y penser était presque un crime ; puis, par une habile transition, on en vint à excuser les faits en considération de l’intolérance générale. Littré alla même jusqu'à dire qu'on ne trouverait pas un atome de tolérance dans tout le XVDme siècle.
Comment les Calvinistes n'auraient-ils pas adopté LE MONUMENT ce jugement qui leur était si favorable? L’un d’eux, EXI'IATOrRK Dï Thistorien Bungeuer, faisant allusion aux circonstances qui entourèrent le supplice de Servet, écrit: «Tout cela est odieux pour nous, mais
LA RÉFORME CALVINISTE À L* ŒUVRE
n’avait alors rien que de très simple.»1 Mr de Félice complète cette appréciation: «Ce n’est pas Calvin qui a dressé le bûcher de Michel
Servet ; c’est le XYIême siècle tout entier - »2
C'est évidemment cette pensée qui a dicté à Mr Doumergue l'inscription qu’on lit sur le monument expiatoire, dressé par les protestants, àCbampel le 27 octobre 1903 :
«Fils respectueux et reconnaissants de Calvin, notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle, et fermement attachés à la liberté de conscience, selon les vrais principes de la Réformation et de l’Evangile, nous avons élevé ce monument expiatoire, le XXVII Octobre MCMXTL»
11 y aurait de l'injustice à diminuer la beauté de cet acte de contrition, qui répudie ouvertement l'intolérance des siècles passés. C'est presque une ère nouvelle qu’a ouverte le protestantisme : l’ère de la, féconde et vivifiante expiation.
«Au milieu du carrefour, s’écrie Mr Doumergue, nous avons élevé notre grande pierre pour qu’elle dise :
« Passant, arrête tes pas et écoute. Il ne faut pas confondre les Eglises chrétiennes et l’Evangile du Christ, Les Eglises prêchent l’Evangile, plus ou moins fidèlement ; elles ne le mettent pas en pratique tout entier, ni toujours. Ce qui est vrai des hommes est vrai des Eglises : il n’y en a pas une de juste, non pas même une seule !
1 Biuîgewïîh, Histoire de la Réforme* P&g^ 320.
a ee Félice. Hiet* des Protestante, Page 55*
SÉBASTIEN CASTE LLION
«Passant, arrête tes pas et écoute 1
<< Quand les protestants parlent des chrétiens qui fondèrent leurs Eglises au. XVléme siècle, ils aiment à les appeler leurs pères, car ees chrétiens furent les héros admirables de la foi, de la piété, du martyre* Cependant ils furent aussi des hommes, c’est- à -dire des pécheurs. Et précisément, grâce au respect, à Famour pour Y Evangile du Christ qu'ils ont inspiré à leurs enfants, ceux-ci en sont arrivés à distinguer entre les merveilles que cet Evangile a accomplies par leurs père'j, et les fautes que leurs pères ont commises, en contradiction avec cet Evangile*
«Voilà pourquoi, au nom de la solidarité du sang et de la foi, les protestants réformés ont voulu faire amende honorable* Ils attestent, iis certifient leurs regrets, leur humiliation d’autant plus sincère et plus douloureuse qu'elle est plus filiale. » 1
Certes, c’est là nue belle attitude ; des hommes qui s'humilient ainsi se grandissent étrangement, mais les fils respectueux et reconnaissants de Calvin se font peut-être quelque illusion, car leur acte d’accusation ressemble fort à une excuse* On dirait même que c'est là leur unique préoccupation* M> Doumergue a, peut-être, mis un peu trop d’empressement à demander qu’on passât l’éponge :
* Comment , s’écrie-t-il, pourrait-on désormais nous reprocher des actes que nous avo?is si solmtâëüement condamnés f La dette que nos pères avaient contractée, non pas envers Dieu, mais envers la société humaine, nous, les enfants, nous la payons , comme
1 Monument expiatoire du supplice de M. Sehyet, Page 40.
LA RÉFORME CALVINISTE À L1 ŒUVRE
peut se payer une dette qui fut une erreur : en la reconnaissant. Son pas aux yeux de Dieu, mais aux yeux des hommes, cette dette est effacée , die est expiée ! Les adversaires du protestantisme n'ont plus le droit d'en parler . . . * »
C’est évidemment un désir louable, mais c’est aller un peu vite en besogne. Bans son noble souci de laver la mémoire de Calvin, Mr Doumergue oublie les droits de l’historre. Si généreuse que soit la tâche qu’on s’impose, on ne calomnie pas un siècle tout entier pour atténuer la responsabilité d'un coupable. On n’expie pas solennellement le crime d’un homme en se contentant de condamner une erreur dont on se hâte de dire qu’elle fut T erreur de tout un siècle ! 1 Aussi bien, il ne s’agit ni d’une erreur, ni d 'un crime. Il s’agit d’une << poursuite à mort» où abondent les abus criminels, et cela on ne Pexpie pas à si bon compte. Certes, cet acte d’expiation garde toute sa valeur, en face de l’Eglise de Eome qui, usant des mêmes procédés, n’a pas encore fait, et ne fera probablement jamais, un geste semblable, mais il ne saurait donner satisfaction à ceux qui, héritiers conscients de la Réforme
1 Cette insuffisance n’a pas tardé à s'imposer aux promoteurs mêmes du monument. Noue roulons bien reconnaître, écrit Mr. CHAPON stère, que la phrase; 4 l’erreur de Caivin fat celle de son siècle» est nn peu trop sommaire. .Mais, af firme- t-il, toutes les explications qu’on aurait pu en donner auraient juré avec le style lapidaire qu’il fallait, employer sur le monument. 4 (Semaine Religieuse, S Janvier 1910). On eût peut-être pu trouver une phrase * aussi lapidaire» et plus vraie. La brièveté n’ exclut pae l’exactitude.
SÉBASTIEN CÀSTELLIOIE
ne consentent pas à trouver, dans la soi-disant intransigeance dix XVIèm? siècle, des circonstances atténuantes qui équivalent presque à un acquittement. Ils jugent avec d’autres préoccupations.
Il y a, dans les actes criminels de Calvin, quelque chose que les monuments expiatoires n’effaceront jamais et dont les protestants conscients garderont le droit de parler toujours. C’est le crime de Calvin contre la Eéforme; c'est l'audacieuse confiscation de ces principes protestants qui, seuls, lui permettaient de ne pas se soumettre à l’autorité de Borne. C’est la violation réfléchie, consciente, volontaire, des droits sacrés de la conscience religieuse qu'il faisait profession d'émanciper ; c'est son dessein arrêté de poursuivre à mort tous ceux qui mettaient en pratique les vrais principes de la Béforme ; c’est sa main mise sur les consciences réformées, véritable coup d’Etat qui le sacre pontife et souverain des âmes, décrétant d’hérésie quiconque ose penser autrement qu'il ne pense. Tout cela, pour reprendre les termes de Mr Bungener, peut paraître très simple à tous les croyants orthodoxes et catholiques ; c'est odieux pour nous, plus encore, si c’est possible, que la mort d’un homme, car ce n’est pas seulement un être de chair et de sang que Calvin voulait atteindre, c'est Vidée : « Morte la bête, pense-t-il, mort le venin !»
Calvin se trompait, le venm devait survivre
CE QUE LE MONUMENT DE CHAMFEL n’efface H AS
l’échec de