‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 55 sur 110 · F, A VRAIE RÉFORME · texte numérisé non relu

F, A VRAIE RÉFORME

1 Le procès de Seevet, par ScsadÉ , — Strasbourg.

3 Sébastien Caste lliûn; Tome I page 412T

LES EEIKCIFES BB LA RÉFORME LIBÉRALE

son principe, justifiée dans toutes ses applications, poussée jusqu'à ses plus modernes conséquences* défendue enfin contre tous !es sophismes théologiques, politiques et historiques Mf Buisson se demande « par qui, et au nom de qui, » a été faite une œuvre d'une aussi haute portée! Et il répond: «Par la Eéforme et au nom de l'Evangile* Le premier en date de tous les manifestes en faveur de la liberté de conscience, qui se trouve en être du même coup l'exposé complet et le code définitif, ce n'est pas seulement une œuvre protestante, c’est l'œuvre même du protestantisme*

«Un siècle et demi pins tard, l'auteur de V Histoire des variations j 1 résumant avec force la suite d'arguments que nous venons de reproduire, s'écrie : «Il faut en convenir, ces raisonnements sont tirés du fond et pour ainsi dire des entrailles du protestantisme »« — Oui, ces hardies proclamations étaient bien tirées du fond et des entrailles du protestantisme.

la réforme . Et maintenant, qu'on relise la pauvre défense à laquelle en sont réduits les défenseurs du protestantisme autoritaire* «Les protestants, écrit Mr de Félice 2, ont réclamé le droit de cité, an seul nom de la Vérité divine dont ils se jugeaient les fidèles interprètes, et nullement au nom de la liberté de croy-

1 Bossuet, avertissement eur les lettres de Mr de Jurieu,

1 Histoire des protestants de France, page S5.

ance et du culte. Si on leur eût proposé d'accorder à ceux qu'ils regardaient eux-mêmes comme l lêr étiques ou impies des droits semblables aux leurs 7 ils y auraient vu une récolte contre la loi de Dieu . »

La contradiction est trop flagrante pour ne pas s’imposer aux esprits les plus prévenus. Certes, il y avait des protestants qui pensaient de la sorte, mais ils étaient loin de constituer tout le protestantisme, On vient de le voir. C’est donc qu’il y avait en réalité deux Réformes ; Tune, fidèle à son principe, donnait à tous les croyants le droit d’étudier et d’interpréter la Bible, selon la lumière de la conscience individuelle ; F autre, infidèle à son principe, hostile à toute liberté, revendiquait, pour ses conducteurs seuls , le droit d’interpréter la Bible, et se montrait prête à tous les excès, pour domestiquer les âmes et juguler les consciences. Celle-ci, aveugle conduisant des aveugles, «n’avait pas aperçu du premier coup toutes les conséquences de son principe , parce que les Réformateurs avaient emporté avec eux une partie des préjugés de leur première éducation . H Celle-là, consciente et fidèle, libérée de tous les préjugés catholiques « en posant le droit d’examen individuel, avait indirectement établi la liberté religieuse, et c’est à bon droit qu’elle est regardée comme la mère de toutes les libertés modernes 2, $

1 Histoire des Protestants, par G* * de Félice. Fh 5ô

* Ibid, P. 56.

LES DEUX AÉFGEîrES

LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE

Les deux citations qui précèdent sont empruntées à un historien calviniste, Mr de Félice qui, certainement, n’avait pas prévu qu’on ferait servir son jugement sur la Réforme à une thèse qui lui est absolument étrangère. Je m’empresse de dire que Mr de Féliec, comme d’ailleurs tous les Calvinistes, ne connaît qu’une Réforme et qu’il protesterait, avec véhémence, contre l’usage imprévu que je fais de son texte. Mais il m’a plu d’établir la réalité des deux Réformes , en me servant de l’appréciation d’un historien qui n’en connaît qu 'une. On en ferait autant avec tous les jugements des Calvinistes ou des Luthériens qui croient à une seule Eéforme : la liberté religieuse ne saurait venir d’un confessionnalisme exclusif et intolérant. Ces affirmations contradictoires hurlent d’être accouplées. Elles sont un défi au bon sens. Il suffit de les séparer et d’attribuer à la Réforme de Calvin ce qui concerne l’autoritarisme dogmatique, et à la Réforme de Castellion ce qui concerne la liberté religieuse, pour mettre de l’harmonie dans des expressions irréductiblement contradictoires. La pieuse gageure est devenue vérité historique,

Doumergue devait se faire, plus tard, le champion de cette insoutenable thèse, mais ses belles proclamations ne convaincront jamais que ceux qui sont déjà convaincus. On ne fera jamais entendre à ceux qui ont quelque bon sens que la liberté de

aËUASTIEK CASTELLIOÎT

conscience ait pu sortir d’une théocratie tyrannique l. Mr Pierre Mille ne s’y trompait pas, lorsqu’il écrivait, dans un de nos quotidiens les plus répandus 2 : «Me sera-t-il permis de dire qu’il n’est pas de plus grande erreur que de considérer le protestantisme comme foncièrement et originairement libéral 1 Luther et surtout Calvin furent tout le contraire de

libéraux. Ils n’eurent jamais l’ombre même d’un

soupçon qu’il pût exister quelque chose comme la liberté de ^nser, comme le libéralisme, » Ce jugement est cruelpqür le Luther des premières années de la Réforme : il est juste pour Calvin. Mais Luth er^ et Calvin sont-ils le protestantisme f A côté de ces deux personnalités, sous lesquelles on essaie en vain d’écraser] la Réforme, il y avait toute une phalange de libres croyants qui méritent quelque attention, À côté ou au sein même de leur protestantisme autoritaire , il y avait un autre protestantisme, et celui-là, il ne se contentait pas d’avoir « le soupçon qu’il pût exister quelque chose comme la liberté de penser ou comme le libéralisme^ il affirmait la nécessité de ce libéralisme, et il revendiquait hautement, nettement, avec une belle et sereine audace, la liberté de conscience.

Le contraire seul est vrai : c’est la théocratie tyrannique de Calvin qui eat sortie du mouvement d’émancipation religieuse du XVI^ siècle. Le Calvinisme n’est qu’une excroissance -parasitaire de la Réforme. Et, malgré la pieuse application de Mr DouiMERGüe, Calvin ne sera jamais, dans Ie& milieux renseignés, le père des «libertés modernes. *

2 La Dépêche de Toulouse, du 2 février 1913.

les principes de la réforme libérale

Ce protestantisme-là devait bientôt donner aux Calvinistes d’autres preuves de sa vitalité et de sa force* Le groupe de Bâle était peu nombreux* mais il comptait des hommes dont Fhistoire devait garder les noms* Il y avait là Lélio Socin, Célio Gurione, Bernardins Bonifacio, Oporin, d’Amerbach 1 2 et celui que de Bèze appelait <de galant qui se déguise sous le nom de Bellie . , * , votre beau translateur de la Bible * * le prince de votre ligue : Castellion. »

De Bèze avait raison ; il y avait là une ligue, la ligne des ^Réformateurs libéraux, la ligne de la Réforme laïque. Maïs qu’était ce groupement minuscule au sein du Calvinisme triomphant ? L’exemplaire du Traité des hérétiques d’Àmerbach porte en dédicace ces mots : «Le moucheron contre l’éléphant 3. »

H’ était-ce pas là un symbole % Le groupe d?ou é manaient ces idées de tolérance n 3 avait-il pas conscience de sa faiblesse % Et la toute-puissance de Fad- ^ver s a ire ne devait -elle pas, par avance* décourager tout effort ï ÏT était-ce pas, en effet, la lutte disproportionnée, follement audacieuse, , d’un moucheron contre un éléphant %

1 II est probable que ce groupe» dirigé par Castellion» avait collaboré 4 cette œuvre de compilation qu’est le Traité des hérétiques. C’eat probablement Üporix et le marquis d’Üria» avec quelques amis» qui firent

1 es frais de la publication,

2 îeeuu fonoL s^sG’avTt* Exemplaire offert à d’àmerbach» par le

marquis d’Orïa» parrain d’un des enfants de Castellion.

SÉBASTIEN CASTEIXÎON

Oui, et le pachyderme ne devait pas tarder à écraser «1! insecte bourdonnante 5 mais la cause du moucheron devait, un jour, triompher de celle du pa cliydgrggjg.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

La portée du Traité des hérétiques Réchappait pas aux Réformateurs de Genève. Calvin, devant cette incroyable prétention de supprimer F usage du glaive dans la répression de l’hérésie, s’écrie : «Plaise à Dieu que les pasteurs de cette Eglise (Bâle où vient de paraître le livre) se réveillent, même tardivement, pour que le mal ne s’étende pas plus loin. » Ce serait, en effet, bien terrible si le mal (c’est-àdire, la tolérance religieuse) se répandait dans les Eglises Réformées. Théodore de Bèze traduit son émoi par des conclusions pour le moins imprévues : «Vous voyez, écrit-il à Bullinger, vous voyez à quoi cela tend : une fois PEcriture dépouillée de tonte autorité, nous n’aurons plus qu’à passer au pharisaisine, nous serons le jouet des papistes et même des turcs. » 1 C’est de l’affolement. Théodore de Bèze dont la logique se flattait d’être rigoureuse ne sait plus très bien ce qu’il écrit. Aussi Bnllinger est-il

1 Opp. CALVUïlt XV, page 97.

SÉBASTIEN CASTEI.LION

très médiocrement rassuré, lorsqu’il apprend que Théodore de Bèze a l’intention d’écrire une réfutation du Traité des hérétiques. Farel rapporte que Bullinger, pour dissuader Bèze de son projet, aurait dit du Traité de Bellius : « C’est l’ouvrage d’un Allemand ivre, d’un insensé, il ne vient pas de Magdebourg, mais de Maydebourg, ville des fous. Il s’évanouira tout seul : il ne mérite pas qu’on y réponde. »

Mais Farel ne partage pas cette sérénité. Il est très préoccupé par ce Traité d’hérésie ecclésiastique et il écrit : «Je voudrais bien que Bèze pressât son ouvrage contre les impies hérétiques. » 1

Bèze, d’ailleurs, s’est déjà mis à l’œuvre pour « réfuter leurs blasphèmes, non par des injures, écrit -il mais par la vérité. » 2

Les amis de Calvin et Calvin lui-même estimaient en effet, que les doctrines de clémence et de liberté était des doctrines blasphématoires: «L’honneur de Dieu» leur était trop cher pour laisser passer de semblables monstruosités, et le livre de Théodore de Bèze, venant après celui de Calvin, devait répondre victorieusement à tous ces «académiques» en délire*

L’ouvrage parut enfin 3, il portait comme titre :

1 Lettre à Vibet, 26 Avril 1654.

3 Opp. Calvtni XV. 07.

En latin, dans le mois de Septembre 1554, et en français, quelques temps après, & ■* ^te. H kl ^

CwCà a. t

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

«De V autorité du magistrat en la punition des hérétiques et du moyen d'y procéder. » C’était une attaque passionnée des principes de tolérance, énoncés dans le Traité des hérétiques , et il méritait bien le nom qu’on lui donna, tout de suite, «d’Anti-BeMus.*

Théodore de Bèze s’indigne à Vidéo que les audacieux « brouillons » qui ont pris Finitiative de cette publication dangereuse aient osé se placer sous le patronage du prince de Wurtemberg. Il estime trop , ce prince pour le considérer comme complice et il Finvite, en termes non déguisés, à sévir rigoureusement :

«Ces galants, écrit-il, sont bien dignes qu’en leur personne on pratique le point de doctrine que je veux ici soutenir, à savoir que iea blasphémateurs et les hérétiques doivent être réprimés et punis par les magistrats. *>

Sa sainte indignation ne connaît pas de bornes quand il parle de ces «perturbateurs et cruels brigands en FEglise de Dieu»;

«Très illustre prince - , « . , écrit-il, je vous exhorte et requiers au nom de Dieu> moi le plus petit de tous les fidèles, de vous

repousser, par tous js] mains, lés loups cj

y £ f euipiujreA- soigneusement?, uiugemnieiiL i ^ I les moyews que Dieu vous a mis entre.

ui - ü x t— ““M- - ae jeter sur le troupeau

On croit rêver, mais ce pieux ministre qui, au

1 Traité l'autorité - . . - 1, page 427-

SÉBASTIEN OASTELLION

nom de Dieu, requiert un prince d’employer tous les moyens à sa disposition pour mater ces êtres de férocité que sont; les chrétiens tolérants, ne se contente pas de vagues dénonciations. Il tient à être précis.

Il ne peut cependant pas nommer celui qui a réuni «ce mélange de pièces» dn Traité des hérétiques • H en est si dépité qu’oubliant l’usage qu’il voudrait faire de son nom, ü lui reproche avec ironie de n’avoir pas signé son œuvre :

«Lui qui se montre, ^en toute autre chose, tant audacieux et téméraire/, toutefois, en ce livre* qui ne parle que de misé- < • ricorde et J de) clémence, il a été si craintif et peureux qu'il n'a osé mettre la tête hors, sinon déguisé et masqué. H

Mais cette prudence ne lui sera d’aucun secours.

«Chacun entend bien qui vous êtes et à quoi vous pré tendez .... Je vous avertis de bonne heure, toi3 dis- je, Bellie a et toi, Montfort, 3 ensemble toute votre ligue. »

Certes, cette ligue de libres croyants, sur laquelle il revient si souvent, constitue nn redoutable danger, mais ce n’est pas elle qu’il craint, c’est celui qui, d’après lui, la dirige et l’inspire. Celui-là, il lui apparaît comme Fïncarnation de l’Esprit du mal en personne, et son ardeur à soutenir ceux qu’on condamne ne s’arrêtera que devant le juste châtiment des magistrats.

1 Idem* page fi.

4 Bellie et Mon fort sont le® deux; pseudonymes de Càstellion. a Cage m .

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

« Finalement, continue Théodore de Bèzc, il y aura quelque académique (comme sont nog adversaires qui disent que les points de la religion ne sont pas certains) faisant F homme de bien et modeste, .... étant appelé, il dira qu’il ne demande que d'apprendre. ... si l'Eglise le veut enseigner. Il dira qu'il prie qu'on ne lui force point sa conscience, mais qu'on

la laisse en liberté - Etant excommunié de l'Eglise, petit

à petit, il assemblera troupe de disciples, fera sa synagogue d part et tiendra école de ses rêveries. Là-dessus que fera l'Eglise?» «Qu'elle crie au Seigneur et il l'exaucera.» Oui, certes, elle criera au Seigneur, mais celui aussi qui a faim criera bien au Seigneur, et, toutefois, il n7 attendra pas qu'un ange lui apporte à manger mais prendra, comme venant de la main de Dieu, la viande qu'un autre lui donne, ... »

Quel est cet académique dont Fin tolérable impudence va jusqu’à prier «qu’on ne lui force point la conscience ?» C’est Castellion, Théodore de Bèze le montre à F œuvre, cheville ouvrière de cette ligue diabolique qui lui donne tant de cauchemars. Le bon La Fontaine n’inventait rien, quand il disait au charretier embourbé : «Aide-toi, le ciel t'aidera. » Depuis longtemps, Théodore de Bèze avait compris, malgré ses déclarations doctrinales, qu’il ne fallait accorder à l'intervention miraculeuse de Dieu i qu'un crédit limité . Il considère, avec juste raison d’ailleurs, qu'on doit lui prêter main forte et, avec une fantaisie non exempte d’humour, il suggère à ceux qui ont autorité de se faire diligemment les exécuteurs du céleste courroux, trop lent à se manifester , Aussi bien, n'était-il pas inutile, en cette ma-

SEBASTIEN CASTE LLION

Ce

tière, de prendre les devants, car tout porte à croire que si les hommes ne s'en étaient mêlés, FEterael eût laissé en paix tous les hérétiques ; mais il saute aux yeux que les Réformateurs de Genève ne pouvaient laisser croire à une telle complicité, et Théodore de Bèze s’élève, avec force, contre cette « charité 1 [ ’ /

diabolique et non pas ehrétienne » :

«Fi donc, a’ écrie- t- il, fi donc de cette non pas charité mais WMè cruauté extrême qui, pour épargner je ne sais combien de lou ps veut mettre en proie tout le troupeau de Jésus- Chris h Or, avises plus tôt, vous tous, magistrats fidèles^ afin de bien U

servi/ Dieu qui vous a mis h glaive en mains pour maintenir ° /t*f"

l 'honneur et la gloire de sa Majesté, frappez vertueusement

de ce glaive, pour le salut du troupeau, sur ces monstres déguisés en hommes.»1

C’est rèhcouragement à la persécution générale , sous la direction des nouvelles autorités ecclésiasti-

(u— ^ ii

je* prv i£4&L

ques. L’Eglise de Borne n’a jamais émis de thèses fcufafa plus hardiment négatrices de la liberté de conscien- J/L. O- c ~U<-tA

ce. Afin qu’on ne se trompe pas sur son sentiment, de Bèze ajoute : «Soutenir que chacun est sauvé cd sa religion, cela est un article de la doctrine de Mahomet, » La doctrine des Réformateurs de Genève ne tolère pas de semblables licences : la tolérance, en matière de foi, est «quelque chose de pire que la tyrannie papistique»:

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Mieux jvaul^ avoir un tyran, continue Bèze, voir© bien cruel f M* ra-sz I

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LES DEUX KÉFORMES AUX FEISES

ebaciiît fasse à sa -ia»taisieï

pas punir les hérétiques, c’est comme s’ils disaient qu’il ne faut pas punir les meurtriers de père et de mère , vu que les hérétiques sont infiniment -pires* >> 1

C’est à cette abominable doctrine qu’en étaient arrivés les Réformateurs de Genève. Certes, il faut savoir respecter les «Réformés» qui se réclament d’une telle paternité spirituelle, mais on conviendra que les libres croyants d’aujourd’hui, malgré qu’ils se réclament de la Réforme ou plutôt parce qu’ils s’en réclament , répudient cette paternité , avec horreur . Les principes de Théodore de Bèze n’étaient pas moins opposés à la Réforme que ceux du duc d’ Àlbe, le farouche exécuteur des ordres de l’Inquisition. Celui-là ne prétendait pas «qu’il ne faut pas punir les hérétiques. » Mais pourquoi son fameux Tribunal des troubles qui multipla les sanglantes tueries n’avait-il pas l’approbation de tous les Calvinistes ! C’était la mise en pratique des principes des Réformateurs de Genève, et on ne pouvait accuser les massacreurs de lTnquisition de mépriser «la parole de Dieu expresse. »

Théodore de Bèze trouve cependant que le supplice des parricides n’est pas suffisant. Il sent le

1 Pages 312 et 87. s

SÉBASTTEÏT CASTELLIQN

besoin de renchérir encore, et de réclamer^ entre les scélérats, coupables d’hérésie, le rétablissement de la torture.

« Quel crime, décrie-t-il, saurait-on trouver, entre les hommes plus grand et plus outrageux ? Tellement, certes, que si on voulait, là, ordonner punition, selon la grandeur du crime, il ne me semble point qucm pût trouver tourment correspondant à F énormité d'un tel forfait. >>

Connaissez -vous, dans les écrits des Inquisiteurs, des appréciations plus effarantes ? Et cela, au sein d’une Réforme dont les promulgateiirs n'avaient pu parler qu'en vertu même du libre examen ! Et cela, au nom de V humble de cœur et d’esprit qu’était Jésus de Razareth ; au nom de celui qui résumait ainsi sa doctrine : «M es Mm-m$nés, c'est à ceci que Von reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres i >>

On voudrait pouvoir dire que ce n’est là qu’un accident de la Réforme calviniste, et c’est avec un intense soulagement qu’on lirait un vigoureux démenti de Calvin. Il serait doux à tous ceux qui, à des titres différents, se réclament de la Réforme, de savoir que Calvin n’a pas trempé, avec Théodore de Eèze, dans cette excitation au meurtre et dans cette lamentable apologie de V assassinat ecclésiastique. Malheureusement les faits sont là et

LES BEUX RÉFORMES AUX PRISES

ils se présentent avec une précision telle qu'on ne saurait les dissimuler, sans se faire îe complice de ce silence propice qu'on a cru habile de s'imposer, dans les milieux d'origine calviniste* Tel n'est pas notre dessein* S'il appartient à quelqu'un de flétrir les infidélités ou les trahisons qu'on a fait subir aux principes de la Réforme, c'est à ceux qui , de toute leur gratitude et de tout leur cœur , s*y rattachent Je suis de ceux là, et — si grands qu'ils puissent être — les Réformateurs ne doivent pas échapper au jugement des libres croyants* Calvin a soutenu les mêmes doctrines que Théodore de Bèze. Mais si ce dernier peut trouver nue relative excuse dans sa méconnaissance des principes initiaux de la Réforme, parce qu'il venait à peine d'arriver à Genève, on ne peut en dire autant de Calvin* Il savait ce qu'avait été la Réforme à son origine. C'est parce qu'il avait pratiquement donné son adhésion au prini cipe de la souveraineté de la conscience qu'il avait

(pu opposer aux doctrines papales sa notion de l'autorité religieuse et son interprétation de la Bible. Depuis lors, à maintes reprises, il avait eu l'occasion d'entendre Castellion et ses amis lui rappeler les principes réformés* Calvin donc n'ignore rien de tout cela, mais les avertissements ne faisaient qu'exalter sa superbe. Il ne tolérait plus qu'on le rappelât au respect des principes qui, seuls, lui avaient permis de se dégager de Rome ; et ce qui, chez Théo-

SÉBASTIEN CASTELtrON

dore de Bèze, pouvait n'être que de l'ignorance, devenait, cheg Calvin, une véritable trahison.

C'est ? du moins, cette accusation qu'un syndic Pierre Vandel eut l'audace de faire discuter en plein Conseil. Il avait déposé sur le bureau un gros manuscrit qu'on a, plus tard, appelé «le livre des blâmes», et où Calvin était nettement accusé d'être un mauvais ministre et de s'être fait pourvoyeur de bourreaux. Ce livre a disparu depuis et, sauf quelques rares indications, personne ne saurait dire exactement les ternies dans lesquels Calvin était blâmé. Mais Calvin estimait l'accusation si grave, qu'il n'hésita pas à poser à nouveau la question de confiance, déclarant que «sans être purgé de cela, il ne serait suffisant ni capable pour servir l'Eglise. »

Le Conseil examina donc «le livre des blâmes .» L'heure eût pu être décisive. Il eût suffi d'un dissentiment entre Calvin et les syndics, pour donner à la Béforme une orientation nouvelle* Calvin en a le sentiment. Qui a pu rédiger ce réquisitoire ? Calvin n'hésite pas. Il l'attribue immédiatement à Castellion, à tort d’ailleurs, car il est établi que Gastellion n'y est pour rien : ce manuscrit semble devoir être attribué à David Joris l.

Mais le Béformateur de Genève ramène à Castel-

1 II présente des analogies probantes avec les extraits de cet auteur daua le Bellîua* Vibet et Fasel l’attribuent cependant à Bqlsec ou à Mr de Falàis ou à Piebbe V AND ÀL, lui-même*

IBS DEUX RÉFORMES AUX PRISES

lion tontes les attaques dont il est l'objet* Il écrit à son ami, le pasteur Sulzer, de Bâle, lui dénonçant les nouveaux méfaits de ce «brouillon.» Sulzer lui répond :

«Je m'étonne extrêmement que Castel lion s’efforce de porter préjudice à ta réputation et à ton ministère. Il se montre ici très appliqué à la paix et à la charité. Il sera cependant averti plus sérieusement car les choses que tu lui reproches doivent évidemment avoir quelque fondement, puisque ce sont des hommes de foi qui te les ont rapportées.»1

Calvin trouve sans doute qu'un avertissement n'est pas suffisant car il revient à la charge, courrier tournant.

«Crois-moi, écrit-il avec son aménité ordinaire, Castellion est une Mte gui a autant de venin que d’audace et d’acharnement ; il fait parade de charité, ainsi que de modestie et cependant on ne saurait imaginer rien de plus arrogant. Ce pamphlet, débordant de féroces attaques contre moi, il l’avait écrit, lui et quelques autres, pour me porter un coup terrible. Mais ils ont été bien déçus car le Sénat a ordonné qu’on me donnât le pamphlet pour le lire. Dès lors, si odieuse qu’eût été l’intention, il m’était facile non seulement de dissiper ces nuées de calomnies mais de les faire tourner à ma louange.

Le Conseil, en effet, renouvelé depuis le mois

1 Je as Calvut, Epifltülae et reeponsîa, page 84. Livre IV. Edition hollandaise.

1 Traduit du, latin. Opp. Calvini 7 août 1554. Edition hollandaise. Livre IV, page 83. A noter que, dans P édition hollandaise, on a fait, par erreur, suivre cette lettre de celle de Sulzeb qui est donnée, à tort, comme une réponse.

de février 1554, compte trois syndics favorables à Calvin, Il lui est donc tout dévoué et, ayant examiné le livre des blâmes, il déclare « qu'il le tient pour faux et Calvin pour un bon ministre, » Ainsi ae termina cette rapide escarmouche qui permit à Calvin, si ou en croit son témoignage, de faire «tourner à sa louange l'odieux pamphlet» qu’il attribue à Castellion, Le Réformateur se flattait, aisément, de semblables triomphes. Quoiqu’il en soit, ses futurs défenseurs devaient éprouver plus de difficultés que lui, et il y a quelque apparence qu'on n'arrive jamais à tourner à son éloge l'apologie qu'il écrivit de la condamnation et du supplice de Servet, 1

Ses panégyristes glissent avec prudence sur ces pages redoutables, mais ses contemporains dont il avait coutume de triompher, avec tant d’aisance, ne semblaient pas prêts à l'oublier, Calvin avait réussi à faire mettre «sous clé» le livre des blâmes ; a il ne devait pas réussir à faire mettre sous clé ce nouveau livre des blâmes qu'était la conscience de ses contemparains émancipés, Calvin avait à peine obtenu ce triomphe facile qu'on lui signalait à B âle une véritable « conspiration qui , si elle n'était réprimée, semblait devoir amener de grands maux. » Il

1 Vdr page: 173,

a Un ami prudent Ta sans doute lait disparaître des archives car on n'en trouve plue trace.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

ne devait pas d’ailleurs tarder à être fixé et nul doute qu’il n! eût préféré voir se réaliser les craintes de son correspondant1 car une conspiration se réprime; au bout de quelques temps on n’en parle plus, mais un livre demeure: or, e’est un livre qui devait paraître. Castelliun y travaillait depuis la publication de l’Apologie que Calvin avait faite du supplice de Servet 2. Aussi, donna-t-il à ce livre le seul titre qui lui convint. Il l’appela : Contra lïbellum Calcinî ; contre le libelle de Calvin 3. C’est la plus énergique manifestation de la libre croyance ou, si l’on veut, de la libre 'pensée religieuse, au XVT>mc siècle.

En une courte préface l’auteur expose son projet.

Après avoir établi ce qui constitue l’autorité

1 Vergerio, Opp. Calvesi XV. « Septembre 1554.

1 Déclaration pour maintenir la vraie foi.

Contai libeüum Calvini. L’exemplaire que j’ai sous les yeux porte à la page de garde des annotations en français et en latin. L’auteur des notes latines attribue le Qontra Itbeümn Calvini b Lœuus Soclft, sur la foi de quel quea écrivaine (V. CwjPFENJ&trtia s de origine progressu Sociniaflmi, page 5), Bibliothèque antitrmi taire, page 20 et Hoqeneeck : summa controvens. Livre VTïl page 563.) Ces appréciations ne ae discutent pas. Le manuscrit du Contra li-bdlum Oaîviui témoigne de son origine. Les annotations françaises contiennent ce passage : * Il est sur que la première édition de ce présent ouvrage a été faite en Suisse en 1559, Celle-ci, assez peu commune mai a pourtant moins rare que la première paraît avoir été faite en Hollande en MDCXI. Je la préfère à la première, à laquelle néanmoins bien des curie ux de fantaisie accordent la préférence. » Je n’ai trouvé nulle trace de cette pseudo-première édition. Elle n’a jamais existé sans doute que dans la pensée de quelque bibliophile mal renseigné. L’édition de 1612 est la première édition : les censeurs calvinistes de Bâle avaient bâillonné Castellion.

véritable parmi les hommes de bonne foi, il fait une allusion rapide au pouvoir dont jouit Calvin et il déplore l’usage qu’il en fait. Le supplice de Michel Servet a soulevé l’indignation d’un grand nombre de personnes, et déjà des protestations écrites ont été répandues, 1 Devant ses manifestations, Calvin a publié un livre contre Servet afin de se justifier lui-même, de réfuter son adversaire et de prouver qu’on devait le réduire par la force :

«Rares sont cens qui voient où Calvin veut en venir dans ce livre, car il a si bien fardé et maquillé son dessein sous une fausse apparence de piété qui! est presque impossible, surtout à ceux qui lui font confiance de Je découvrir, C’est pour cela que f ai entrepris d’examiner ce livre et- de l’expliquer afin, si possible, de tirer de l’erreur quelques égarés. Que personne ne s’indigne à ce sujet contre moi; que le lecteur pèse mes raisons et que, sans faire acception de personnes, il tende de toute son âme, vers le vrai qu’il est impossible de trouver autrement, Dieu voulant, je rendrai manifestes les projets de cet homme, aux yeux de tous ceux qui ne veulent pas être aveugles. Sans doute, selon sa coutume, Calvin m’accusera d’être un disciple de Servet. Mais que cela ne trouble personne : ce n’est pas la doctrine de Servet que je défends, c’est la fausse doctrine de Calvin qu e j’attaque.

C’est pourquoi je ne discuterai rii do la tri ni té, ni du baptême ni d’autres questions ardues. Calvin ayant fait brûler les livres de Servet, je ne les possède pas et ne puis savoir ce

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