PRÉFACE
1 Iï s’agit ici, entre autres, d’un petit pamphlet émanant d’un groupe d’Italiens et de Français de Eâlc. Il contenait sept griefs et Caatellion le reproduit à la fin de son livre.
LES DEUX ItÉFOKMES AUX PKISES
qu’ils contenaient. Mais dans toutes les questions qui ne touchent pas au débat doctrinal, je montrerai les erreurs de Calvin, et chacun pourra voir ce qu’est cet homme, altéré de sang. Je n’agirai pas avec lui comme il a lui- même agi vis-à-vis de Servet : après l’avoir fait brûler vivant avec ses livres, il le déchire, mort. Et, combattant ses erreurs, il se réfère aux pages et à d’ innombrables endroits du livre qu’il a fait brûler : c’est comme si quelqu’un ayant incendié une maison nous demandait ensuite d’aller y chercher quelques vases ou de nous reporter à J’ endroit où se trouvaient les chambres. Nous n’avons pas brûlé les livre? de Calvin : l’auteur vit et son livre est édité en latin et en français. Personne ne peut nous soupçonner d’avoir altéré quoi que ce soit. Je transcrirai d’abord le texte même de Calvin que je veux discuter et lui donnerai un numéro d’ordre. Ensuite, donnant à ma réponse des chiffres correspondants, je transcrirai mes objections. On pourra de la sort© se faire une opinion rapide. » 1
Ce procédé peut paraître étrange : il est pratique et il prévient toute contestation. C’est cette méthode que Servet avait employée, dans sa prison, pour réfuter les accusations de Calvin et cela, par respect pour le texte de son adversaire, qu’il ne voulait pas tronquer. Mais ici, il ne s’agit plus de simples réponses marginales ; il s’agit de relever chaque phrase, chaque idée, et de les réfuter, une à une. «Cette lutte, corps à corps, de deux textes qui se hâehent, écrit Mr Buisson s, donne miusion d’une sorte de
1 Du latin. Toutes les citations extraites du Contra HbCIum Calmni sont directement traduites du texte latin. Je n’aî pas cru devoir adopter celles de Mr Buisson.
Cette préoccupation a peut-être dominé, un peu trop, la pensée de Buisson. On sent, dans ses citations et les rapprochements imprévus qu’il
SÉBASTIEN CASTE LLIOX
duel entre les deux esprits.» C'est le duelj un duel à mort , entre les deux Béf ormes, qui commence.
L'adversaire de Calvin prend le nom de Vaticanus* 1 et le débat s'engage, vif, ardent, avec des intonations de sarcasme et de prière, avec des accents d'indicible horreur et de piété mystique.
Dès les premières lignes, l'esprit général du livre se dégage. C'est un libre croyant qui discute avec un pontife :
Calvin
4 Nous savons que le diable2..., a usé de sa ruse accoutumée, suscitant plusieurs esprits fantastiques qui ont semé diverses sortes $ erreurs . * . . entre autres, il y a un certain Espagnol, nommé Michel Servet, lequel a fait un amas confus de rêveries tant énormes (et de délires si absurdes) 3 que son impiété surmonte tout le mal que les autres ont machiné de faire .... Combien que je visse bien son poison
fait dé plusieurs article# (fort éloignés dans le Contra libeÜfcm Calpini) le désir très manifeste de dramatiser le dialogue qui, il faut le reconnaître, traîne parfois en longueur,
1 On ignore les raisons de ce choix. L’hypothèae de MT Bord 1er que cite Mr Buisson n’a aucune valeur. D’après lui, c’est parce que les objections de Gasteluon auraient pu être formulées par un catholique, qu’il adonné à son porte paroles le nom de Vaticanus. Rien n’est moins exact. Jamais un catholique n’aurait tenu semblables propos.
^ Le texte que je reproduis ici est le texte de la traduction française de Calvin. Mais cette traduction n’est pas toujours littérale ; Calvin a beaucoup adouci FespresEÎQn de sa pensée. C’est dans le désir de ne pas la dépasser par une traduction personnelle que je reproduis le texte français. Lorsque la réponse l’exigera, j’indiquerai entre parenthèse la traduction du terme latin.
2 Du texte latin : *Sa bêtise lui inspirait des délires tels que .... *
article 2
LES BEUX RÉFORMES AUX FRISES
ABTICLE 4
être plus que morte], toutefois, il ne m’a pas semblé qu’il fût expédient d’y donner remède exprès, et de combattre contre ces erreurs, vu que l’absurdité en est si lourde que j’espérais bien que, d’elles -mêmes, elles s’évanouiraient,*
VaUcanue
11 appelle ici impiétés ce que, dans le titre de son livre, Î1 considère comme des erreurs. Et maintenant il les nomme délires : cela ne s’accorde guère. Car une erreur n’est pas nécessairement une impiété, à moins qu’on ne veuille accuser Paul d’impiété, lorsqu’il persécutait l’église, ou Thomas lorsqu’il doutait.,,» L’Ecriture appelle impies ceux qui, animés de mauvais sentiments, pèchent en connaissance de cause mais nullement ceux qui, ignorant la vérité, se laissent égarer de bonne foi : ce sont simplement des égarés . , , * et loin de les condamner, le Maître a prié pour eux : « 0 Père, pardonne- leur, a-t-il dit sur la croix, ear ils ne savent ce qu’ils font, % Mais dire que les impies sont des déments, n’est-ce pas
délirer soi-même ? - En vérité, si les paroles de Servet
sont d’absurdes délires, elles doivent s’évanouir en fumée, car les hommes ne sont pas si stupides qu’ils se laissent convaincre par d’absurdes délires et de futiles inepties
Calvin
— Depuis, j’ai entendu, par Je récit de gens de bien, que je m’étais abusé en cela. *
Vaticamus
Ainsi donc Calvin s’est trompé. Voilà certes une chose que ]e ne pensais pas trouver sous sa plume. Si quelqu’un s’était risqué à le dire, avant lui, il eut sans doute été accusé de blasphème par les disciples de Calvin.
Calvin
«Et aujourd’hui, quoi ? Nous voyons que la plus grande
SÉBASTIEN CASTELïJON
part ayant perdu toute honte humaine ne feint point à se moquer de Bien. Ils se jettent d’une audace débordée pour fouler les saints mystères, tout ainsi, que des pourceaux, jetant leur groin sur des trésors bien agencés, mettraient tout en confusion,»
Vaticanus
De toute évidence, il parle ici contre lui -même, La trinîté, la prédestination et le salut sont certes des mystères divins bien redoutables. Mais de ces choses, cet homme parle avec une assurance telle qu’on croirait qu’il a été dans le Conseil de Dieu 1 et, par là, il jette dans une curiosité dangereuse la conscience des simples, et les plonge dans le doute. Au sujet de la prédestination, par exemple, il enseigne de telles doctrines qu’il entraîne un nombre incalculable d'hommes dans une fausse sécurité qui ne le cède en rien à celle des contemporains de Loth, à l’époque du déluge,
Calvin
«Un grand nombre, par leur vie impure et scélérate, compromettent le succès de l'Evangile.»
Vatican u#
Qu’il appelle impurs et scélérats les adultères ou les ivrognes ou des gens de cette sorte, c’est naturel : ils sont impurs. Mais Calvin ne comprend pas qu'il y a une espèce d’hommes plus impurs encore : e'est la race des hypocrites qui, cachés sous des peaux de brebis, sont des loups dévorants,
Est-il possible de se taire quand on voit tant de gens dénaturer audacieusement l’Evangile par leurs inventions, et s’exciter dans un inexplicable appétit de nouveautés qui semble les tourmenter comme un prurit de folie ï 11
10 Littéralement t * comme s’il avait été dans le Paradis (in paradisdo).
11 Du latin. Contra libet Càly. page 6.
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
ABTIOLE 7
Vaticanus
Mais c7 est lui -même que Caîvin . traite ici d’audacieux, car non seulement il s'est livré à une véritable débauche d’innovations, mais il les a si bien imposées qu7il est devenu très dangereux de le contredire. Il a, par exemple, interdit d'employer, pour le baptême des enfants, d'autres formules que celles qu'il a prescrites, ou de chanter, à certaines occasions, des psaumes qu’il n'a pas autorisés. En fait, il a plus innové lui- même en dix ans, que i’ église catholique en six siècles. Ce qui ne l’a pas empêché, dans son Institution, de s'élever avec tant de véhémence contre ces innovateurs qu’il semble avoir voulu les chasser pour s’installer à leur place. Je me reporte ici au chapitre VI, page 429, de son Institution.»
Mais voici qui semble dépasser un peu la mesure, sous la plume de Calvin : il s’étonne qu’il y ait «des serviteurs de Dieu qui osent, malgré son expresse défense, édicter des lois et s’en servir pour établir leur empire. » Vaticanus n’a pas de peine à lui répondre :
Mais toi- même, Calvin, n’as-tu pas eu cette audace, puisqu’il y a, huit ans, à Genève, tu as édicté des lois dont tu as rigoureusement usé contre d’autres ? >>
Calvin, en effet, se trouvait à cet égard, en assez mauvaise posture, car la nouvelle législation qu’il avait imposée était la condition sine qua non de son retour à Genève, et on ne saurait nier que Calvin en ait usé avec « , quelque rigueur, pour établir son empire.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement Genève qu’il
SEBASTIEN CASTE LLION
roulait régenter. II ne pouvait supporter ridée qu'on échappât à sa discipline* Il s'irrite de la résistance qu'il rencontre, en dehors des frontières de la Suisse, et il se réjouit de voir que Dieu inflige à ces réfractaires « une punition méritée, »
Calvin
Malgré leur intelligence et leur culture, Dieu les laisse abticlî: S tomber dans dos erreurs honteuses et répugnantes . * . * Je me suis renseigné et je ne suis plus étonné qu'en Italie il y ait un si grand nombre de gens qui souffrent de ce mal. J'espère que les Italiens, équitables et paisibles, au heu d'être fâchés par cette appréciation, m'approuveront pleinement et voudront purger leur patrie de la plaie qui îa ronge* (Si seulement la France en était exempte!)1
Vatîcanus
Il vaut la peine de dire ici pourquoi Calvin parle, de la sorte, des Italiens et des Français. A l'étranger, on connaît Calvin beaucoup plus par ses écrits que par ses moeurs. Aussi le regarde- t-on, de loin , comme un Dieu, parce qu'on se figure que sa vie est conforme à ses proclamations publiques. Mais lorsque ceux qui viennent journellement d'Italie et de France font fréquenté quelque temps, lorsqu'ils ont eu avec lui un commerce quotidien, ils ne tardent pas à le connaître et ils découvrent bien vite, en sa façon d'être, ce qui s'est si ouvertement manifesté dans l'affaire Servet, Un Italien vint précisément à Genève alors que Servet était en prison.
Lorsqu'il connut les faits, il déclara qu'il estimait qu'on ne pouvait pas condamner quelqu'un à mort à cause de ses opinions, alors même qu'elles seraient hérétiques et il donna ses raisons - 2 tin autre, un certain Lelius, écrivait à un
1 Du latin. Contra lib, Calv. art. S.
2 Cet Italien était Griealdo Malteo, jurisconsulte à Padoue, etCiSTEL- Erox ajoute que sa sympathie pour les idées de Sebvet faillit Lui coûter cher
LES DEUX RÉFORMES AUX PRÏSES
ami de Genève que Je sang d’Abel criait à Dieu, et que jamais Caïn n'aurait de paix sur la terre, Bernard Qchjno arriva à Genève, le lendemain de l’exécution de Servet, et lorsqu’il apprit le tragique événement, il ne dissimula pas son opinion, et cela suffit à le rendre odieux. Sur ces entrefaites, on reçut une pièce de vers, provenant de deux frères rhétiens \ dans laquelle on lisait que si Calvin avait réussi à brûler un Servet, on en verrait bientôt renaître de nombreux, car le bûcher n’avait pas atteint son âme, «Si le Christ lui- même venait à Genève, ajoutait le manuscrit, on le crucifierait ; la liberté y est morte et on y trouve maintenant un pape qui torture les gens, de leur vivant, tandis que le pape de Rome se contente de les tuer, » Ces cruautés scandalisent presque tous les Italiens, même les Calvinistes, et un grand nombre de Français s’en indignent, C’est pour cela que Calvin est détesté par tant de gens dans ces deux pays. Et il appelle équitables ceux qui approuvent ses cruautés, mais le simple fait que quelquesuns se refusent à croire étourdiment tout ce qu'il proclame, il rappelle «la plaie de la patrie,»
Calvin, en effet, ne peut* pas comprendre qu’on refuse de croire, aveuglément, à sa doctrine et la moindre défiance à son égard lui paraît criminelle :
Calvin
article 10 Si Ton m'objecte que c’est une insigne lâcheté de faire périr un homme et que c'est une raison suffisante de se méfier de moi parce que je l’insulte, mort, alors que je l’ai persécuté, vivant, ou bien encore, si l’on dit que c’est d'une grande cruauté de poursuivre ainsi l'ombre d’un mort, ma réponse est facile et quelques mots suffisent1 2 : Je n’ai pas cessé de faire mon possible, en secret, pour le ramener à des sentiments plus sains.
1 Du paya des GriâOüA
2 Du latin. Art. 10,
SÉBASTIEN CASTE LLION
Va ticanus
C’est-à-dire qu’il a tout fait pour T a mener à V opinion de Calvin* Car de toute évidence, la conviction do ceux qui ne croient pas ce qu’il croit, est une conviction malsaine* Hais supposons que F opinion de Calvin soit saine, par quel moyen peut- il arriver à convaincre un homme et à le ramener à des sentiments meilleurs ? Est-ce en le maltraitant impitoyablement ? Les orateurs, lorsqu’ils veulent convaincre, cherchent à gagner la bienveillance de leurs auditeurs, car on essaierait en vain de convaincre quelqu’un qui serait irréductiblement hostile» Calvin est un bon orateur, or, pour se concilier la bienveillance de Servet, il Fa fait immédiatement jeter en prison ; il a éloigné de lui tous ceux qui auraient pu lui apporter quelque consolation ou lui donner un conseil : il Fa mis au secret, avec un soin jaloux» Il a prévenu contre lui tous ses collègues et, du haut de la chaire, journellement, dans ses exhortations au peuple, il a traîné dans la boue celui qu’il avait fait jeter en prison» C*est ainsi que, s’étant concilié F esprit de Servet, il s’est employé de tout son cœur à le ramener à de meilleurs sentiments. En vérité, alors même que Servet serait venu auprès de Calvin pour F entendre et se laisser bénévolement instruire par lui, ne vous semble t il pas qu’il eût été immédiatement révolté par ces extraordinaires procédés ?
Calvin
«Et afin que nul ne se plaigne que je raconte des choses article 14 douteuses, je réciterai en bref ce que lui-même, environ deux heures avant sa mort, confessa devant plusieurs témoin? » ». »
Deux conseillers étaient présents.... 1 Voyant que je ne profitais rien par exhortation, je ne voulus point être plus sage que mon Maître ne me permet. Par quoi, suivant la règle
1 Ges lignes sont empruntées aux articles précédents que je ne croîs pas devoir citer. Je les ajoute à F article 14 parce que la réponse de Castellion y fait allusion.
LES BEUX RÉFORMES AUX PRISES
de saint Paul, je me retirai d'un héritage qui était condamné de soi-même, portant sa marque et flétrissure en son cœur. »
Yaticanus
Avec quelle habileté il passe sous silence ce qu*& répondu Servet, malgré qu'il promette «de réciter en bref, ee que Servet, deux heures avant sa mort, confessa devant plusieurs témoins. Mais passons à la règle du Maître: le Maître, en effet, recommande d'exhorter d’abord» seul à seul, ceux qui pèchent ; puis de le faire devant témoin ; enfin d'en référer à l'assemblée des fidèles. Les premières exhortations de Calvin ont été des injures ; la seconde a été la prison ; et Servet n'a comparu devant les fidèles que pour être hissé sur des fagots et brûlé vif.$
Calvin doit éprouver quelques difficultés à s'expliquer, car il revient souvent sur les motifs qui le poussent à cette publication : on dirait qu'il prévoit les objections que lui feront ses meilleurs amis. Il insiste sur ee fait que c’est pour lui un devoir de conscience :
Calvin
«Plût à Dieu que toutes les erreurs de Servet fussent bien ensevelies. Mais quand j'entends qu’elles volent ça et là, je serais traître et déloyal en me taisant. >>
Vaticamis
Mais c'est toi qui es la cause première de cette vulgarisation ! Quel intérêt avait- on porté au premier livre de Servet ? Aucun. Ses autres livres se seraient vendus en silence. Mais depuis que tu as brûlé l'homme avec ses livres, tous ont un ardent désir de les connaître. 31s pensent que les arguments de Servet devaient être bien puissants
SÉBASTIEN CASTEJXTON
pour que tu aies senti la nécessité de brûler son livre, et qu'à rhenre actuelle, tu te croies obligé de renterrer sous un amoncellement d’injures. N’accuse donc personne de troubles qui. sans toi, ne se seraient jamais produits, $
Calvin passe à l'arrestation de Servet :
Et de fait, je ne veux point nier que ce n’ait été à article 19 ma poursuite qu’il fut constitué prisonnier. ... Je confesse que l’homme qui demanda justice contre lui, le fit à mon aveu, mais depuis qu’il fut convaincu de ses hérésies, 1 * chacun sait que je n’ai fait nulle instance pour le faire punir à mort. . e»
Valicanm
Au début, le bruit courait que Servet avait été arrêté à l'instigation de Calvin. Ses amis nièrent le fait, pour le disculper de cette accusation. Aujourd’hui Calvin confesse nettement son acte.
Mais Calvin n'accepte pas que la question se pose de la sorte. Il se défend d'attacher la moindre importance «à cet article, à savoir jusqu3 où il a procédé»; il s'en voudrait de se défendre d'une chose qu'il trouve toute naturelle; Aussi bien, le problème n’est pas là, et il ne s’arrêtera pas à s’élever contre les imputations des «turbulents, des méchants, des imbéciles et des ivrognes.» Il ne s'agit pas de lui.
Il s’agit de savoir «si, oui ou non, les magistrats chrétiens ont le droit de punir les hérétiques». Et
1 Servet étant mort sans reconnaître son hérésie, on se de¬
mande- à quel moment Calvin place la fin de sa. poursuite.
les deux réformes aux frises
au lieu de se défendre, il attaque. San attaque cependant, pour être violente, n'en est pas plus heureuse ! Oastellion n’a pas de peine à lui montrer les conséquences de son argumentation passionnée,
a E-ricLE 22 «Or, comme en cette dispute j’ai affaire à deux sortes d’ hommes, aussi je les traiterai les uns et les autres selon qu'ils le méritent. 11 y a aujourd’hui plusieurs fantastiques et mutins, auxquels s’il était permis de dégorger ce qu’ils ont conçu en leur cerveau, ü n’y a rien qu’ils ne renversassent dessus dessous, selon que leur audace débridée les transporterait. Il ne se faut point ébahir ai telles gens désirent I qu'en ne punissant point les opinions méchantes, on donnât liberté à chacun de dire ce qu’il voudrait. A eela s’accordent aisément tous épicuriens, athéistes et contempteurs de Dieu > lesquels auraient le comble de leurs désire s’ils osaient, à pleine bouche, dégorger les blasphèmes desquels ils gazouillent secrètement entre eux, en leur jargon. >>
VaUcanus
Je te le demande, Seigneur Calvin, si tu avais un procès en héritage avec quelqu’un, et si ton adversaire obtenait du juge qu’il Je laissât parler, lui seul, tout en t’interdisant, à toi, de prendre la parole, est- ce que tu ne t’élèverais pas contre cette iniquité ? Pourquoi donc fais- tu aux autres, ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ? Nous sommes en procès au sujet de la religion, pourquoi nous fermes -tu la bouche ? Est-ce que, conscient de la pauvreté de ta cause, tu craindrais d’être démasqué ou vaincu, et d’y perdre tou pouvoir de dominateur ?
Voyons, ce Luther que tu as, maintes fois, élevé si haut, comment l’ appelleras- tu ? Epicurien ou ignorant ? Car, dans ses notes sur ie chapitre selon St Matthieu, il s’élève nettement
SÉBASTIEN CASTELLIQN
contre ta doctrine : «On voit par là, écrit-il, la grande , F énorme folie que nous avons faite jadis en voulant amener les Turcs à la foi par la guerre , en brûlant les hérétiques et en persécutant Us juifs. Nous notLS figurions peut-être avoir la puissance de détruire V ivraie, parmi les hommes, comme si notre autoritarisme avait quelque pouvoir sur les cœurs qui toujours échappent à la contrainte. , . , Dans quelle épouvante devraient vivre ceux qui potirsuivent les hérétiques, ceux qui pieusement se font meurtriers, nf hésitant pas à faire mettre à mort un homme , sous prétexte qu'il professe quelque erreur ! Je proclame qu'ils devraient frémir s’ils n'ont un front d? airain, alors même qu'ils seraient fermement assurés que F homme qu'ils condamnent est un véritable hérétique. Mais voici , aujourd'hui les hommes brûlent les vrais saints et ceux qui président à ces exécutions sont euxmêmes hérétiques. . .
Maintenant, Calvin, mesure la portée de tes paroles ; non seulement tu condamnes Luther, mais, par tes actes, tu te mets au rang de ceux qui, s1 étant fait un front d’airain et une âme de folie, méritent le nom d’hérétiques et de meurtriers*
J’ai entendu dire que vous êtes aujourd’hui d’accord avec Luther* Mais pourquoi nommerais- je Luther seulement ? Un livre a paru qui est intitulé : Traité des hérétiques, et, dans ce livre, de nombreux écrivains sont cités que tu condamnes globalement. En voici les noms : Augustin, Hiéronyme, Hilarius, Chrysos tome, Pellican, Luther, Brem, Otto Brüns- Md, Regius, Cœlio, Castellion, Georges K lin b erg, Jean Calvin lui-même et un grand nombre d’autres qui, tous, combattent contre le Calvin d’aujourd’hui : unissant en un même faisceau tous ces écrivains, tu les jettes tous en un même bûcher. . . , Et tu oses dire, après cela, que tes adversaires «gazouillent secrètement entre eux» comme s’il n’était pas manifeste que celui-là seul médite et sacrilèges et forfaits qui réclame pour lui seul le pouvoir de parler ! »
L'argumentation est serrée ; c'est la Réforme tout entière que Castellion dresse contre Calvin et
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
l’insistance qu'il y met, montre bien la valeur qu’il attribuait à ce témoignage collectif. Calvin , ayant rompu avec tous les principes de liberté du protestantisme, n’est plus protestant : il est condamné par l’esprit même de la Réforme, et il ne peut que jeter dans le même bûcher ceux qui se réclament de cet esprit. Mais Calvin n’accepte pas l’accusa* abticle 23 tion de tyrannie qu’on lui adresse : « Ce n’est pas tyranniser l’église que d’empêcher les écrivains mal intentionnés de répandre publiquement ce qui leur passe par la tête. » À quoi Castellion répond avec quelque vivacité :
«Calvin* décidément* considère comme des écrivains mal intentionnés tous ceux qui ne se font pas l’écho de ses doctrines. Aussi demande-t-il, non seulement qu’on les empêche d’écrire, mais encore de parler. De la sorte, lui seul a le droit de débiter ce qu’il veut. Et il vient nous dire que ce n’est pas de la tyrannie ! .... ^
Servet s’était élevé, maintes fois, avec véhémence contre la punition des hérétiques, il avait opposé la loi d’amour de PEvangile à l’Àncienne Alliance. Mais Calvin ne reconnaît pas la Loi nouvelle. Il s’indigne à l’idée que le Christ aurait pu corriger ce que le Dieu d’Israël avait dit à son peuple :
«Si, écrit-il, si Servet veut nous faire accroire que la rigueur de punir les hérésies ait été adoucie à la venue de Jèsus-Ckristf qu’il en produise quelques témoignages ; mais il a été aussi
effronté à mentir - qu'à tenir pour certain tout ce qu'il
songeait. >> 1
Servet ne p a avait pins faire accroire quoi que ce soit au monde et il ne pouvait plus produire le moindre témoignage. Calvin semble perdre ici tout sentiment de pudeur en lançant cette sorte de défi à quelqu'un qu’il a fait condamner & mort. Mais déjà , il ne pense plus à Servet. Celui auquel il s’adresse, dans sa pensée, est vivant : c’est celui qu’il a toujours trouvé sur son chemin, dressé contre son autoritarisme doctrinal. C’est Castellion, Et l’attaque devient, soudain, directe et passionnée. Castel lion ne semble pas s’en émouvoir outre mesure.
Ses réponses, souvent concises, ramassées, ressemblent étrangement aux parades et aux coups de pointe imprévus d’un «fleurettiste» expert, contre lequel un spadassin s’époumonne et s’escrime. Parfois, donnant à sa pensée plus d’ampleur, 0 révèle à Calvin une Béfonne qu’il n’a jamais soupçonnée, et lui donne les plus belles leçons de protestantisme qu’il ait jamais entendues :
Calvin
«Il y a un autre fantastique qui contrefait le philosophe article 26 en sa tanière ; lequel appelant Servet son bon frère, dit qu’il ne faut pas punir les hérétiques pour ce que chacun amène telle exposition que bon lui semble sur l'Ecriture et que la vérité certaine est comme cachée dedans nuées obscures, *
1 Page 16 du livre de Calvin, Comparer avec ce que Mr Douüerguê oâe affirmer, à ce au jet, pour défendre Calvin. Note, page 155.
ÉE3 BEUX RÉFORMES AUX FRISES
Veiïieanus
Il s'indigne qu'il y ait des gens qui osent affirmer que les Lettres sacrées sont obscures. Lui, il les estime claires. En cela, il bataille contre Zwingli, qui les juge obscures. Il bataille aussi contre lui -même, car s’il est vrai que les Ecritures soient si limpides, d’où vient que, pour les éclaircir, il ait édité d’innombrables commentaires ? Il bataille contre tous ceux qui, jusqu’à notre époque ont écrit tant de livres à ce sujet et journellement en écrivent encore. Lui -même, dans la petite préface de son Institution, il déclare que son livre est un instrument nécessaire à la compréhension des Ecritures. Enfin, depuis de nombreuses années, quotidiennement, il harangue ïe peuple, il écrit, il dispute afin de jeter quelque lumière sur ce qu'il dit être éblouissant de clarté. »
On doit reconnaître qne le reproche de Calvin tombe de lui-même et qu'en la. circonstance, Calvin eût pu être mieux inspiré.
Calvin
■abticle 2? « Ainsi ce bon théologien aime mieux effacer la foi du
cœur des hommes que de souffrir qu’on punisse ceux qui la renversent ? »
Vaticawuê
Celui là n’efface pas la foi du cœur des hommes qui veut qu’on renvoie le jugement des hérétiques à l’avénement du juste Juge, (à moins toutefois qu’on ne veuille accuser le Christ lui-même qui ordonne de laisser croître l’ivraie jusqu’à la moisson). Et même, il ne s’oppose pas à ce qu'ils rendent compte de leur hérésie celui qui demande que — s'ils doivent être punis — ils le soient, au temps fixé par Dieu lui- même et non prématurément par les hommes. >>
SÉBASTIEN CASTE LLION
Mais Calvin considère qu’on ne doit pas tarder de la sorte* Il y a des « intérêts sacrés » qn’on ne doit pas négliger :
Calvin
æ. «Car quelle religion demeurera pins au monde ?» article 28
Vaticanus
La religion fondée sur une foi absolue aux choses qu’on espère et qu'on ne discerne pas, telle la foi d’ Abraham : ayant reçu Tordre de partir, le patriarche partit, .... sans savoir où il allait. Ayant reçu Tordre de sacrifier son fils, iî se préparait à l'immolation, sans savoir ce qui adviendrait, mais sa foi était absolue, car il savait que Dieu est fidèle.
Calvin
b. «Quelle marque y aura-Lil pour discerner la vraie Eglise ? »
Vaticanus
L’amour, qui provient de la foi 1 Et c’est là une doctrine certaine: «C'est à ceci, dit le Maître, que Ton reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. »
Calvin
c, «Bref, que sera-ce de Dieu et de Jésus- Christ, si la doctrine de 3a piété est incertaine et comme mise en suspens ?»
Vaticanus
La doctrine de la piété ? C'est d'aimer ses ennemis, de faire du bien à ceux qui vous maltraitent, d'être affamé et assoiffés de justice : «Heu tux ceux qui sont persécutés «pour la justice ! Malheur à \ ms, lorsque les hommes diront
2ZS
LES DEUX RÉFORMES ATJX PRISES
«de vous toute sorte de bien, car c'est ainsi qu'ils ont loué «les faux prophètes ! >> Cette doctrine et d'autres semblables sont certaines, alors même qu'on ignorerait ces ténébreuses questions de la trinité, de la prédestination, du salut et d'autres encore, au sujet desquelles on tient les hommes pour hérétiques, tandis que tant d'hommes pieux les ont ignorées. »
C'est la séparation hardie, dans la vie religieuse, des croyances pleines d'incertitude, et de la foi vivante. On croirait entendre Es aïe : «Vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez- vous. Otez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ; recherchez la justice, protégez l'opprimé, faites droit à l'orphelin, défendez les veuves.1 » La Tic morale / seule est nécessaire. La métaphysique est du superflu. C'est encore par l'effort moral qu'on s'unit le plus étroitement à Dieu. Calvin, avec tous les eonfessionnalistes, dit: «Croyez!» CasteUion, avec le Christ des Synoptiques^^ it : «Vivez. C'est la vie qui importe : la vie pure, la vie hanSonieuse, la vie en Dieu vécue en pleine humanité.» Cela, c'est la Religion du Sermon sur la montagne et des paraboles évangéliques : c'est de la Religion étemelle .
Et Castellion reprend la même idée dans l'article suivant :
Calvin
astîüle 29 «Quel opprobre fait-on à Dieu en disant qu'il a tellement entortillé son langage 2 en l'Ecriture sainte qu'il n'a, fait
1 Esaie I: la.
En latin : flesjloquus : énigmatique.