‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 58 sur 110 · SÉBASTIEN CA ST BILLION · texte numérisé non relu

SÉBASTIEN CA ST BILLION

spectacle de la Genève calviniste plonge dans une grande tristesse,

Blais comme Calvin insiste sur les persécutions de l'Eglise romaine, Castellion lui adresse cette véhémente apostrophe :

Vaticamis

Si Servet t'avait combattu avec des armes, tu aurais eu ART10LK 4î le droit de faire appel aux magistrats, Blais c’est par la plume qu’il t’a combattu, pourquoi as- tu combattu ses écrits par le fer et le glaive î Voyons, pourquoi as- tu fait appel à 1 intervention du magistrat ? Est-ce en cela que réside votre piété et consiste-t-elle à vous emparer des voyageurs pour les jeter aux flammes, alors même qu’ils ne font que traverser votre ville et n’y occasionnent aucun trouble ? Et tu as P audace de condamner les |:rocédés de Ro me ? Blais cite- mol j donc chez les papistes un seul luthérien ou un seul calviniste f > qui, au sortir de la messe, ait été jeté en prison, comme Servet 1 Fa été, chez vous, au sortir du sermon ? »

Et comme Calvin tout en condamnant Engage article 42 du glaive dans l'église catholique le revendique pour combattre l'erreur, Castellion lui répond ;

En exhortant les princes à défendre la vérité par le glaive, tu ne fais pas autre chose que les armer contre la vérité, car la vérité, tous croient la posséder»

Mais, objecte Calvin, le véritable adorateur de Dieu qui combat pour sa foi7 ne ressemble eu rien à V incrédule qu'anime « ime rage aveugle I » A quoi,

Castellion réplique :

LES DEUX RÉFORMES AUX FRISES

Certes, car ]es armes du chrétien, celles tout au moins que Paul lui attribue, sont : la justice, la foi, la patience et les autres vertus* Calvin, lui, a le glaive* Si arrêter et brûler un homme qui n’est convaincu d’aucun crime et qui invoque le nom du Christ, si ce n’est pas là une rage aveugle > qu’on me dise en quoi consiste cette aveugle rage, »

Cette rage, d’après Calvin, réside dans la folle cruauté des papistes qui, « fascinés par leurs stupides superstitions, foulent aux pieds, avec orgueil, le V erbe de Dieu*»

Castellion ne juge peut-être pas, avec moins de sévérité, les abus de pouvoir de l’Eglise romaine et il professe en son cœur la même indignation contre de tels procédés* Mais ce qu’il n’arrive pas à comprendre, c’est que Calvin qui la condamne avec tant de véhémence, n’ait rien de plus pressé que de P imiter en ce qu’elle a de plus détestable et de plus criminel*

Pourquoi, lui dit-il, pourquoi empruntes- tu donc aux papistes leurs bûchera ? Diras- tu que c’est le Christ qui t’a appris à brûler les hommes ? Qui donc t’a enseigné à agir de la sorte ? >>

Calvin est conscient des objections que soulève sa théorie. Mais il fait crânement tête à l’orage et il pousse jusqu’au bout son principe : 4 Ce qui condamne le zèle maladroit, c’est l’ignorance qui l’inspire* Mais il y a im zèle louable : c’est celui qui anime les fîls de Dieu , et qui les pousse, et qui les ex-

halte à la défense d'une foi qui leur est absolument démontrée. »

La réponse de Casfcellion tombe sur Calvin, en phrases brèves, cinglantes, comme autant de coups de fouet ;

4 Les fila de Dieu T s’écrie Vaticanus. Si vous étiez des fils article 46 de Dieu, vous feriez les œuvres de Dieu. Un fils de Dieu n’affîrme pas sa foi eu brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle.» Celui qui persévérera jusqu’à la fin, dit l’Evangile, sera sauvé. «Mais dans quoi faut-il persévérer ? Dans la persécution ? J^on, certes, dans la tolérance. 1 Voilà une certitude de la foi, mais c’est là quelque chose que Calvin ignore.

Oui, Calvin ignorait tout cela et cette seule constatation a plus de poids qu'un long réquisitoire.

Il l'ignorait si bien qu'il ne comprend pas qu'on ne tienne pas pour un monstre un homme qui diffère avec lui d'opinion :

Calvin

«Si on mène au gibet quelque méchant parce qu’il aura .v^rTCLIS 4g dit que toute l’ Ecriture sainte n’est que fable et moquerie .... qui est- ce qui n’aurait honte d’attribuer à un tel et si vilain monstre le titre sacré et tant honorable de martyr 7 Car St Augustin le dit très bien : c’est la cause qui fait les martyrs, non pas la punition.»

Vaticanus

Décidément cet homme tient absolument à rendre odieux ceux qu’il accuse d’hérésie, mais il ne se demande pas si ces

1 Le mot n’existait pas encore, mais l’idée e&t nettement indiquée dans lé texte latin ; tPersequendo ?* Imo patiçndo. *

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

pseudo ^hérétiques ne sont pas plus fidèles que lui aux Saintes Ecritures* »

Calvin ne s’arrête pas à ces distinctions superflues. Et il s’empresse de conclure, sans voir toute la faiblesse de son syllogisme qui repose sur d’aussi pauvres prémisses :

«Or, si celui-là n’est point martyr, mais malfaiteur, pourquoi -fcJ le juge qui l’aura condamné ne sera-t-il pas estimé justement sévère à faire son devoir, et non point un persécuteur cruel ? >>

Voilà bien où Calvin voulait en venir ! Que parlet-on de persécution et de tyrannie ï Calvin a été un juge justement sévère, et son attitude, au lieu de lui attirer le moindre blâme, devrait lui valoir les félicitations de tous ! Mais la conclusion se poursuit et elle mérite d’être citée :

article 49 «Il est donc ici requis, continue Calvin, de garder bonne prudence et bonne mesure : à savoir que les princes ne s’escarmouchent point à la volée pour défendre une cause qui leur sera inconnue ; et aussi qu’ils ne se jettent point hors des gonds pour épandre le sang humain sans attrempance. >

Vatimnus

Ainsi donc la cause pour laquelle on fit périr Servet n’était pas une cause inconnue* Ce sont apparemment des choses très claires, ces questions sur lesquelles le monde entier discute ; la Trinité, le salut, le libre arbitre, etc. ! Mais rien n’est inconnu à Calvin*

Calvin

article 60 *1^ proverbe ancien dit que T ignorance est toujours hardie

et cruelle à merveille.»

Vaticanus

Tu dis vrai : et cette hardiesse et cette cruauté sont bien manifestes dans le fait qu’on traîne au supplice ceux que Dieu défend de tuer.fr

Et comme Calvin reproche à ceux qui tuent, pour article 51 des doctrines incertaines, leur inconscience ou leur hypocrisie, comme il ose condamner l’homicide,

Castellion s’écrie :

«Mais c’est moi qui devrais écrire ces choses contre Calvin s’il ne les avait écrites lui -même î On voit bien qu’il a écrit ces lignes avec le sang de Servet I »

Calvin s’attache ensuite à montrer qu’il ne faut aeticle 53 pas s’en rapporter au jugement des autres et qu’un juge devrait être jugé avec sévérité et même tenu pour «(déloyal et infâme» s’il se fiait «au dire ou au cuyder » des autres: son appréciation n’aurait aucune valeur.

En a-t-il été autrement à Genève ? lui répond Castellion.

Les magistrats qui ont jugé Servet étaient d’une incompétence notoire en matière de théologie. Us étaient même d’une culture médiocre .

Et le fait seul que, dans leur lettre aux églises, ils déclaraient qu’ils ne pouvaient pas douter de la foi de leurs pasteurs, montre assez nettement qu’ils se raportaient au jugement d'autrui,»

Il s’agit ici évidemment de la lettre de consultation adressée à toutes les églises suisses. L’argument de Castellion prend ici une valeur singulière, car les

LES BEUX KÉFOKMES AUX PEISES

magistrats — dont Fmcompétence était notoire — demandaient un arrêt à des hommes qui ne savaient rien ni de la défense } ni « du fait, » Est- ce donc que, d’après Fopinion de Calvin, le tribunal devait être tenu pour «déloyal» et le jugement pour «infâme H 11 ans la pensée de Calvin ces qualificatifs s’adressent seulement à l’Eglise romaine. Comme s’il voulait détourner l’attention de ses lecteurs du bûcher de Genève, il dénonce complaisamment la barbarie de Home et menace les papistes des foudres célestes :

«La barbarie qui domine aujourd’hui en la papauté, s’écrie -til, est détestable et n’échappera point à l’horrible vengeance de Dieu,..1 , .Le commencement de procéder contre les bons martyrs est ne leur octroyer nulle défense ni les recevoir à aucune dispute. >>

article 54 Mais oui, répond Castellion, on leur octroie la permission de se défendre, seulement on le leur permet comme tu l’as permis toi- même à Servet, c’est-à-dire en les avertissant qu’on les mettra à mort, s’ils ne se rétractent. Toi, ton premier acte a été P arrestation ; tu as emprisonné Servet et tu as écarté du débat, je ne dis pas tout ami de Servet, mais tous ceux qui n’étaient pas ses ennemis. Témoin Gribaldus que tu as repoussé avec tant de superbe.

Mais voici que Calvin fait im tableau des horreurs qu’il condamne avec tant de vertueuse et de chrétienne véhémence. . , . chez les antres :

1 Quelle notion de Dieu, Calvin pouvait-il bien avoir ? Avait-il compris, quelque chose au Dieu de l’Evangile, et savait -il de quel esprit il était anime ?

SÉBASTIEN CA9TELLI0N

Calvin

a Ainsi quand ils ont coupé la broche à toute raison 1, ils article 55 traînent les pauvres gens à la torture pour les démembrer puis Us les brûlent à petit feu et n’oublient nul tourment pour leur faire sentir leur mort à bon escient, comme disait un ancien tyran. Voilà un exemple d’une stupidité brutale, conjointe avec une pareille inhumanité.»

Ici CasteÜion rappelle les tortures que Calvin a imposées à ses adversaires. Il dit que si Servet n’a pas été condamné à la torture, c'est grâce à Tintervention du «sénateur» Pierre Vandal : «c'est même à partir de ce moment, affirme-t-il, que Calvin Ta traité en ennemi : tant il est vrai que pour peu qu'on ait de clémence, on ne peut pas être un ami de Calvin.» Enfin, relevant les détails que Calvin donne

des souffrances que les papistes infligent à ceux

qu'ils brûlent à petit feu, Castellïon s'écrie : «Mais c'est le supplice de Servet qu'il décrit là, et ce sont les autres qu'il traite de tyrans î En vérité, il est convaincu que ce sont là des tortures qui ne sont permises qu'à lui et aux siens!»

Calvin le croyait, en effet* Ce qui, chez les «papistes», était une intolérable barbarie, devenait, à Genève, un acte de justice.

«Car j dit Calvin, les brûleurs du pape n’ont d’autre cause article 51 que de faire ainsi les enragés, sinon qu’ils ne peuvent souffrir qu on déroge en rien à leurs folles inventions qu’ils ont controuvées sans propos.»

1 Calvin oublie ce qu’il écrivait jadis au duc de Somerset (Voir page Ü5),

LES BEUX BÉE ORMES AUX PUISES

fl

Vatimnm

Les catholiques n'ont appliqué leurs lois sanguinaires contre Jean Huss qu après le Concile de Constance, c'est-à-dire après des siècles et des siècles de domination. Calvin, lui, les applique au moment même où il commence a peine de régner. Que sera- ce lorsque nous en serons au dixième successeur de Calvin ? Et c'est après cela qu'il ose condamner les autres

Oui, car le Réformateur de Genève n’a jamais identifié ses actes aux procédés du pape . Il essaie même de les opposer à cette barbarie qu’il condamne :

«Il n'y a nul doute que les bons protecteurs de la foi, dit-il, devant que de juger, ne doivent connaître aimablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu. »

CaflteUion l'arrête ic i, en pleine période oratoire, et le ramène à la réalité :

« C’est bien ainsi, en vérité, riposte-t-il, que Ion a agi a Fégard de Serve t. On le reconnaît le dimanche: on F arrête à la sortie du temple, on le jette en prison, et il n'en sort que pour être conduit au bûcher. C'est là, sans doute, la façon calvimenne de «connaître amiablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu. »

Calvin, de toute évidence, ne donne pas aux mots le même sens que Castellion* Car cette réserve, qui semblerait devoir tempérer la sévérité des juges en matière d'hérésie, lui sert de transition pour confirmer la thèse qu'il s'efforce d'établir :

SÉBASTIEN CASTEELIQN

Calvin

4 Mais cala il* empêche point que V office d'un bon et fidèle magistrat ne soit de réprimer, avec la puissance du glaive et par justes punitions et légitimes, cens qui, étant apostats de la foi, induisent et sollicitent les autres à se révolter; qui, en blasphémant contre F honneur de Dieu ? attirent les pauvres âmes à perdition par leur fallace ; troublent la concorde de Téglise et déchirent F unité de la foi. £

C’est avec un véritable sentiment de malaise qu’on lit ces lignes de Calvin, Les papes n’ont jamais parlé autrement pour légitimer leurs abus de pouvoir, Mais tandis qu’ils ont toujours nettement défini les termes de leurs excommunications, on dirait que Calvin, honteux des pauvres doctrines qu’il est dans la nécessité de défendre, se réfugie derrière les grands mots qui dissimulent mal son imprécision volontaire. Et c’est ce que met en lumière Castelliom II lui reproche de n’avoir jamais donné la définition de l’hérésie, de parler successivement d’hérétiques, d’apostats, de blasphémateurs, comme si nécessairement ces termes étaient identiques. Comment Calvin n’a-t-il pas vu qu’il est hérétique lui-même aux yeux du pape ? Est-ce que Servet était hérétique parce que simplement il pensait autrement que Calvin ? Pourquoi Calvin ne le dit-il pas ? Il y aurait au moins quelque clarté dans ses phrases grandiloquentes et quelque courage dans ses proclamations. Aussi bien, en quoi Servet étaitil apostat 1 Un apostat renie ce qu’il a jadis affir-

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

mé, il combat ce qu'il a jadis défendu : Servet a-til renié la doctrine calviniste f Comment F eût-il fait, puisqu’il ne Ta. jamais professée ï Est -ce parce qu'il a renié les doctrines de l’église catholique, que Calvin le traite d’apostat î Mais alors, Calvin luimême, qu'est-il sinon un apostat ? Et comment peut-il faire à d'autres ce reproche et invoquer pour les punir F intervention du glaive î Calvin se condamne-t-il lui-même au bûcher 1 La vérité est que Calvin en est venu à croire que sa doctrine est la seule doctrine, que son église est la seule église, et qu'en dehors de cette doctrine et de cette église, il n’y a ni vérité, ni salut,

Castellion a compris depuis longtemps que le Calvinisme était un catholicisme naissant et que son intransigeance doctrinale était aussi redoutable que l'intransigeance de Rome, Mais si Calvin, maître de Genève et des grandes églises de Suisse, s'octroyait la liberté de flétrir l'autoritarisme papal, il fermait la bouche ou plutôt, selon son expiession favorite, il coupait la broche à ceux qui osaient formuler la moindre réserve sur ses abus de pouvoir, Le pape restait à ses yeux le plus insupportable des tyrans et il était, lui, Calvin, le défenseur1 «de l'honneur de Dieu. » C'est peut-être parce qu’il a défendu cet honneur de Dieu avec tant d'intempérance et de sot ou de criminel orgueil, que «T honneur de Dieu» est aujourd'hui si mal en point.

L'ours de la fable défendait, avec le même zèle, l'amateur des jardins : on sait le résultat de sa sollicitude. Certes Calvin a fondé le Calvinisme et Ta mené au triomphe, mais on pourrait se demander s'il y a quelqu'un, au sein des pays réformés, qui ait été plus néfaste à la Eéforme.

Castellion l’avait si bien compris qu'il ne cessait pas de lui adresser des appels émouvants :

Enlève à tes magistrats le droit à ïa violence et aux persécutions S Bonne à chacun la liberté de parler et d'écrire, comme 1© veut St Paul, lorsqu'il reconnaît à tous le droit de prophétie, et tu verras bientôt ce qm peut la vérité libérée. Si tu n'es pas convaincu, cours -en, une fois, le péril et c'est

toi -même qui, l'expérience faite, rendras F arrêt Mais

tu ne semblés guère enclin à tenter l'expérience, puisque tu interdis au contraire à tous et d'écrire et de parler* Tu n’agirais pas ainsi si tu mettais ta confiance en la vérité seule et non en la force des hommes ! &

Des objurgations de cette nature ne pouvaient avoir sur Calvin le moindre effet. L'idée ne lui était jamais venue de faire crédit à la vérité seule, et de laisser à chacun le droit de la chercher librement pour en proclamer les parcelles saisies. La repression de l’hérésie, par le glaive du magistrat, est le dogme fondamental de sa conception ecclésiastique et les Calvinistes qui s’ingénient à faire sortir les libertés modernes de ce système d'asservissement confessionnel auront quelques difficultés à convaincre ceux que le parti pris n'aveugle pas.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

Mais il n'en reste pas moins que Castelïion avait assez de foi en la vérité pour lui faire un large crédit et que la Réforme, telle qu'il la concevait, aurait pû être l'école de la foi libre et de la libre recherche. Qui sait ce qu'eût donné une Réforme semblable ! Mais Calvin veillait et il employa toute son énergie

à F étouffer.

Quand on défend une cause mauvaise, si génial qu!on puisse, être, les arguments s'en ressentent et la logique en souffre. Que de fois l'amour propre de Calvin aurait saigné, s’il avait lu le livre de Castellion, Car rien ne lui était plus cher que sa gloire littéraire. Un luthérien, Wesphal, ayant im jour mis en doute sa précision et la valeur de son style, il écrivait avec cette humilité particulière qui le caractérise : «Wesphal a beau faire, jamais il ne persuadera personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris1.» Il est possible cependant qu’après la lecture des réponses de Castellion, l'opinion de Westphal l'emporte sur celle de Calvin. Certes, nous savons tous qu'en pleine polémique on « fait feu de tout bois », mais il ne viendrait à personne l'idée d'identifier l'usage du glaive, dans la repression de l'hérésie, à l’usage de l'éloquence, dans la vulgarisation des choses religieuses. C'est

1 Cité par Bossuet, portrait de Calvim,

SÉBASTIEN CÀSTELUON

pourtant à des arguments de cette nature que celui qu’on est convenu d’appeler le génial Calvin en est arrivé* et il faut voir avec quel dédain* il laisse tomber, du haut de son trône de pontife, ces pauvres paroles qu’il croit définitives :

«Les bonnes gens contre lesquels je dispute tiennent pour article 71 grande absurdité que le royaume de Jésus- Christ soit appuyé sur le bras de la chair. Je confesse qu’il est bien vrai : tout ainsi que c’est chose absurde que la foi soit fondée sur Féloqnenee humaine.,,. Or, s’il n’y a rien qui empêche que la prédication de T Evangile ne soit puissante pour avoir son effet, par la seule vertu secrète du S* Esprit, , . . aussi il n'y a nul inconvénient que la religion et foi chrétienne, combien qu’elle soit soutenue de la seule main de Dieu, ne soit néanmoins a idée par les hommes et n’ait quelque support de leur autorité, quand il plaît ainsi à Dieu, »

Vaticanus

Ce qui est absurde c’est cette comparaison ; elle n’est pas seulement fausse, elle est aussi fort obscure. C’est là un des procédés de Calvin, quand il veut tromper ceux qui T écoutent.

L’obscurité de ses paroles en dissimule T absurdité ; on croit saisir sa pensée, mais elle fuit, comme une anguille dans la boue. Chassons les ténèbres propices et mettons en lumière la comparaison. Voici à mon sens ee que Calvin veut dire : de même que pour expliquer l’Evangile, l’éloquence nous est utile (quoiqu’elle ne soit pas indispensable), de même pour défendre la religion on peut faire usage du glaive ( quoique son emploi ne s’impose pas d’une façon absolue.)

Ce • qui est absurde dans cette comparaison c’est d’unir le glaive à la religion, comme on unit l’éloquence à la vu b garisation d’une doctrine. Sans le langage aucun enseignement n’est possible, tandis que la religion peut parfaitement se maintenir sans armes. L’épée ne lui rendrait pas un meilleur

les beux réformes aux prises

service que les richesses. Si nous voulions imiter Calvin, nous en viendrions à des raisonnements de cette valeur : de même que pour expliquer à ses malades la nécessité de prendre leur potion, un médecin fait naturellement usage do la parole, de même pour mieux les convaincre, il peut faire usage du glaive. Ce sont là des âneries. Mais cet homme (Calvin) est tellement préoccupé de Remploi de son glaive, qu'iî cherche à le placer partout.

Si Ton veut à toute force rapprocher le glaive et la parole, on peut à la rigueur risquer cette comparaison: qu'une épée soit roui liée ou brillante, il suffit qu'elle soit affilée pour qu'on s7 en serve dans un combat. Il en est de même de la parole : qu'elle soit rude ou élégante, il suffît que l'Esprit la pénétré, pour qu'elle serve à la vulgarisation do l'Evangile. Mais alors què dans les guerres, c'est avec des armes qu'on se bat et non avec des paroles ; dans le champ de la vie religieuse, c'est avec des arguments qu'on s'affronte et non avec des armes. >>

Calvin, qui se félicite si aisément de la précision de son style et de sa maîtrise en matière de discussion, aurait pu trouver peut-être, dans les lignes qui précèdent, quelque raison de se montrer moins glorieux.

Mais voici des arguments qui nous ramènent an cœur même de la question :

Calvin

«Après les pécheurs, Christ a choisi d'autres ministres lesquels n'étaient pas aussi rudes et aussi idiots que les pre miers. (Art. 72). Nous savons quels successeurs sont depuis survenus : à savoir gens lettrés et polis en doctrine humaine. (Art. 73), De même, îe menu populaire duquel Jésus-Christ a commencé à construire son Eglise, n'a point bouché le

SÉBASTIEN CASTELLIÛN

chemin aux rois, princes et magistrats* (Art, 76), La puissance de leur glaive fut aussi bien une offerte sacrée pour honorer

la majesté de Dieu Néanmoins Dieu commande aux article 77

rois et princes d’ employer leur pouvoir à défendre la vraie religion et ITEvangile auquel elle consister

OasteUion répond successivement à chacune de ces affirmations audacieuses. Il caractérise, en quelques lignes, ces humbles pécheurs du lac de Tibériade, que Calvin traite avec tant de sévérité* Il présente des réserves, non sans saveur, sur ces «successeurs lettrés et polis en doctrine humaine » auxquels Calvin fait allusion. Il cingle, de quelques coups de cravache, ces ministres de Dieu qui, pour « honorer sa majesté» font du glaive un usage criminel et mêlent le meurtre à la piété. Mais c'est la doctrine que Calvin proclame, qui arrête vraiment son attention et c'est cette doctrine néfaste qu'il s'attache à combattre :

«Tuer un homme , ce n’est pa*s défendre une doctrine : c’est tuer un homme* Lorsque les genevois tuaient Servet, ils ne défendaient pas une doctrine: ils tuaient un homme*»

C'est une véritable exécution et ces phrases tranchantes, aiguisées, tombent comme un couperet de guillotine. Mais Castellion poursuit :

«Défendre une doctrine ? Ce n’est pas Taffaire du magistrat dont le glaive n’a rien à voir avec la doctrine, c’est l’aîiaire du doefeur* Protéger le docteur, voilà qui appartient au magistrat, comme il lui appartient de protéger, contre toute

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

atteinte, l’agriculteur, T artisan, le médecin et tous les autres. Ah ! si Servet avait voulu tuer Calvin, c’est au magistrat qu'il appartenait de défendre Calvin, Mais c'est avec des raisons et des écrits que combattait Servet ; c'est avec des écrits et des raisons qu'il fallait lui répondre.»

Paroles définitives où l’âme même de la Réforme semble palpiter ! Dans ce corps à corps de deux hommes qui se sont faits les champions de principes et de méthodes contraires, ce ne sont pas deux pensées qui se heurtent, ce sont les deux Réformes qui sont aux prises. La lutte est passionnante car c’est l’a venir du protestantisme tout entier qui est l’enjeu de la victoire.

Calvin

«Un homme privé, combien qu'il n’ait point le glaive au poing pour corriger les blasphèmes, toutefois sera coupable, s'il souffre que sa maison soit souillée d'idolâtrie et qu’aucun de sa famille s'élève contre Dieu : combien cette lâcheté sera-t-elle pins vilaine en un prince s'il ferme les yeux et fait semblant de rien quand la religion sera violée. 11 fera beau voir qu'un homme mortel soit assis sur un haut trône et magnifique, et qu'il dissimule que la ma jesté de Jésus - Christ, son souverain, soit foulée aux pieds ! Il fera beau voir, qu'en punissant ceux qui voudraient troubler ou amoindrir sa juridiction, il donne licence aux méchants de ruiner du tout ou dissiper l'Eglise.»

Vatkanus

C’est à la rhétorique beaucoup plus qu'aux certitudes chrétiennes que Calvin se fie pour établir sa thèse. Voudrait-il montrer par là qu'il est plus expert aux sciences profanes qu’aux sciences sacrées î Car enfin qu'appelle-t-il une vio-

lation effrénée de la piété ? 1 Cest de Servet qu'il s'agit ; c'est de lui que Calvin, tourmenté par sa haine, écrit toutes ces choses, Servet pense que les enfants ne peuvent pas être baptisés ? C'est sa conviction. Cette conviction Calvin rappelle line violation effrenée de la piété. Pour quelle raison ? Celui-là seul est coupable qui pèche, le sachant et le voulant Or s'il est vrai que Servet ait péché, c'est évidemment sans le savoir,

La question pour Castellion ne fait pas de doute. Depuis longtemps, il a saisi le sens profond de îa règle admirable de Fapôtre : «Tout ce qu'on ne fait pas avec conviction est un péché. » Il sait que c'est l'intention qui fait ia moralité de l'acte et que tout ce qu'on fait, avec une conviction absolue, prend le caractère d'un devoir. Mais Castellion tire de ces prémisses, sur lesquelles s'édifient toutes les morales dignes de ce nom, des conclusions d'une portée telle qu'il est indispensable de les citer dans leur texte :

De deux choses l’âne, Calvin : tu as fait mettre à mort Servet ou bien parce qu'il pensait ce qu'il disait, ou bien parce qu'il disait ce qu’il pensait. Si tu l’as tué parce qu’il parlait selon sa conviction intime, tu F as tué pour la vérité, car la vérité consiste à dire ce qu'on pense, alors même qu'on serait dans l'erreur. Le p s al mis te proclame bienheureux celui qui dit la vérité selon son cœur. Toi, tu le fais mettre à mort. Si c'est parce que Servet avait une conviction erronée que tu l'as fait périr, tu devais, avant d'en arriver là, ou bien l'amener à d'autres sentiments, ou bien nous démontrer,

1 Castellion reprend ici les termes latins du libelle de Calvin que la traduction f r&nçnise adoucit : effrenam pictatis viola tionem.

LES DEUX RÉFORMES AUX PUISES

textes en mains, qu’on doit mettre à mort tons ceux qui errent ou se trompent de bonne foi.>>

On pourrait s'arrêter ici, car eette réponse est le résumé de tout le livre de Castellion. Le dilemme est rigoureux. Tu as fait mourir Servet ; pourquoi 1 Parce qu'il dit ouvertement ce qu'il pense on parce qu'il pense ce qu’il dit ouvertement % Dans le dernier cas, tu le tues, parce que tu crois qu'il se trompe et il faut tuer tous ceux qui ne pensent pas comme toi. Si tu le tues parce qu'il dit ce qu'il pense, . . . tu le tues pour la vérité, car la vérité consiste à dire ce qu'on pense, quand même on serait dans l'erreur.

Jamais jusqu'alors, la souveraineté de la conscience n'avait été affirmée avec autant de force ; jamais la relativité de la connaissance n'avait trouvé de formule plus heureuse, jamais parole pins hardie, plus révélatrice, plus apaisante et plus vraie n'avait été prononcée, au sein des Christianismes professés. C'est une ère nouvelle qui s'ouvre ; l'ère du respect de la conscience où s'affirme non seulement le droit à la libre recherche, mais le droit à l'erreur et à l'hérésie, car l'erreur et l'hérésie sont la vérité pour celui qui les professe. C'est avec raison qu'on a rapproché, de cette admirable proclamation, celle qu'un autre protestant, Rabaut Saint-Etienne, près deftrois siècles après, faisait à la Constituante : «L'erreur, Messieurs, s'écriait-il, l'erreur n'est pas un crime. Celui qui la professe la prend pour la vé-

Page 1