‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 57 sur 110 · SÉBASTIEN CASTE LL 10 N · texte numérisé non relu

SÉBASTIEN CASTE LL 10 N

que se jouer des hommes, leur tenant le bec dans F eau ? Or, si nous n'avons religion certaine et résolue en F Ecriture, il s'ensuivra que Dieu nous a voulu occuper en vain par je ne sais quelles fallaees, comme s’il nous parlait de coqueeigrues. >>

Vaticamis

Quel opprobre, au contraire rejaillirait sur Dieu, s'il n'avait pas voulu qu'il y eût des mystères. Car enfin s'il a parlé clairement, c'est donc qu'il a jeté des perles devant les pourceaux ï . « . .

Et Castellion rappelle que l'apôtre disait des Juifs : ils ne comprennent pas la Loi, ils ne peuvent doue pas comprendre le Christ !

C'est donc, continue Vaticamis, que la Loi n'était pour les Juifs qu'une grande énigme. D'autre part, ce n’est pas en vain que Moïse a dit : «Les choses cachées sont à notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et nos enfants, et cela de toute éternité, afin que nous puissions observer les préceptes de sa Loû £ C’est comme s'il disait : La signification (Je cette Loi, concernant les mystères sacrés nous est fermée ; elle est claire seulement à Dieu. Mais les choses qu’elle nous ordonne de faire (et j'entends par là; aimer Dieu et son prochain, ne pas tuer, ne pas voler.,..) tous ces commandements nous sont clairs et nous pouvons les observer. — Voilà la vraie foit la véritable obéissance qui consiste à aimer Dieu d'un tel amour qu'on fait ce qu'il ordonne, alors même qu'on ne peut pas pénétrer ses desseins.

Mais ce sont là des arguments d'ordre moral qui pouvaient convaincre ceux qui distinguaient 1a. foi et les croyances, la vie morale et l'adhésion à telle ou telle formule de métaphysique. C'étaient des

les deux réformes aux prises

arguments qui échappaient à Calvin, Ce qui pouvait le faire réfléchir, c'étaient des arguments bibliques. Et Castellion ne résiste pas à la tentation de lui en fournir à satiété :

«Esaïe lui- même, dit-il, appelle ses prophéties un livre fermé que ne pourront comprendre ni les ignorants, ni les savants. Dans les Psaumes, on trouve un grand nombre d' images mystérieuses qui ne sont pas autre chose que des énigmes. >>

Ces arguments sont bien dans l'esprit des polémiques religieuses du temps et, pour un grand nombre, ils étaient sans réplique :

Oui, certes, insiste Castellion, on a le droit de parler des mystères dont Dieu a voilé sa Révélation, mais non pas comme le fait Calvin, dont l'esprit de calomnie va jusqu'à parler de «fai laces et de coquecigmes. >> Dieu ne se joue pas de nous. Mais le livre des Proverbes (XXV : 2) proclame que <ria gloire de Dieu est de voiler les choses.» Calvin, lui, affirme le contraire.»

C'était grave à l'époque de Calvin, pour ceux qui croyaient à la théopnenstie, d’être pris en flagrant délit de contradiction avec l’Evangile. On dirait que Castellion se fait im malin plaisir d’accumuler les preuves et, après l’Ancien Testament, c’est le Nouveau qu’il cite. Il relève les paroles de Jésus concernant les paraboles qu'il propose à ses disciples ou à la foule, et qui ne sont pas autre chose que de petites énigmes proposées à la sagacité de ses auditeurs K Mais laissant là son argumentation bi-

1 II cite Aussi les Apocalypses et en particulier T Apocalypse attribuée à Jean, et iri sa démonstration est naturellement irréfutable pour Calvin.

SÉBASTIEN CASTELLIOÎï

blique, il élève la question et la replace délibérément sut le terrain moral. Et c’est peut-être cette transposition des valeurs religieuses qui caractérise le mieux la Béforme, telle que F entendait Castelliom Il n’y a pas d’orthodoxie doctrinale, car les doctrines sont incertaines et trompeuses. L’homme sage n’édifie pas sa vie intérieure sur des doctrines transitoires et obscures. Il l’édifie sur la conscience morale et là, il n’y a plus d’incertitude : c’est le roc.

Est-ce donc qu'il n'y a rien de certain ? Oui, certes : toutes les choses qui sont nécessaires à notre saint ou qui touchent à notre obéissance ou qui concernent notre mission

sont certaines . II n'y a point d'incertitude sur les préceptes

de la piété ; aimer Dieu et son prochain, aimer ses ennemis, être patient, mi séricor dieux, fraternel ; il n'y a point d'incertitude en ce qui concerne nos obligations spirituelles. Mais nous, insoucieux des devoirs qui nous sont imposés, nous nous laissons absorber par les mystères qui sont du ressort de Dieu comme si, en vérité, nous avions été admis à son Conseil. Nous disputons abondamment du salut, de la prédestination, de J a tri ni té, nous montrant pleins de certitude au sujet de choses dont nous ne savons rien, et pleins de dédain pour les choses qui s'imposent à nous. C'est ainsi que naissent des multitudes de questions qui, en dernière analyse, aboutissent à l'effusion du sang des malheureux ou des faibles d'esprit qui ne sont pas d'accord avec nous !>>

On ne saurait marquer d’une façon plus nette l’incertitude des métaphysiques humai nés et l’impérieuse nécessité des niigations morales. C’est bien parce que Castellion a compris la relativité de la connaissance qu’il a parlé, écrit, souffert. Et il y a là

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

un apostolat nouveau, inconnu jusqu'alors* Ce n'est pas de l'agnosticisme : Castetlion professe des certitudes spirituelles inébranlables* Ce n'est pas du scepticisme : Castellion est un libre croyant, et sa foi est si profonde qu’elle est le fondement même de sa vie. C'est l'apostolat de la foi libre ; mais la foi, dans la pensée de Castellion ne s'identifie pas avec des croyances arrêtées : elle est un acte de confiance absolue, un don de soi, une consécration à l'œuvre de vie sous le regard de Dieu, La foi seule donne ïa vraie vie (le salut), non pas parce qu'elle est l'expression des dogmes orthodoxes, mais parce qu'elle est une volontaire et joyeuse soumission aux ordres du Christ, Et c'est bien là, la doctrine du fidéisme, telle que Mr Menegoz Fa définie dans ses ouvrages : c'est le salut par la foi, indépendamment dès croyances. Mais c'était là une doctrine inconnue à Calvin* La foi, pour lui, s'identifiait aux dogmes professés, et ceux qui osaient discuter les dogmes qu'il avait établis, portaient atteinte « à l'honneur de Dieu»; ils n'avaient qu'un but : celui de «dépiter Dieu en sa personne»* Ils voulaient jeter le trouble dans les consciences, et leur apparent libéralisme n'était qu'un prétexte pour éviter le juste châtiment de leurs mutineries:

Calvin

■ , . .«On voit clairement, que ce que j*aï dit ci-dessus est trop vrai, à savoir que tous moqueurs de Dieu et gens débordés

SÉBASTIEN CASTE LLION

à impiété et pareillement tous mutins en débattant que les princes et magistrats ne doivent point mamtemr par glaive la* vraie religion, plaident leur cause particulière, pré te ndant - . . * (avoir le droit}* ■ , , de troubler tout le monde sans en être repris, ni qu'on leur fasse sentir qu'ils font mal. »

La riposte de CasteUion est vive. Il relève d’abord qu’en assimilant les adversaires de la répression des hérétiques à « des gens débordés à impiété et à des moqueurs de Dieu» — Calvin condamne Luther, Augustin et tous les écrivains du Traité des Itéré tiques. Mais ee n’est là qu’une entrée en matière :

Vaticanus

. , . t Il y a quelque duplicité dans F accusation de Calvin ; il ressemble en cela à ces voleurs qui recommandent aux voyageurs de prendre garde aux coupeurs de bourse, afin d’endormir leur suspicion. C’est ainsi que Calvin, constatant que tout est troublé, se hâte d’accuser les autres* afin qu’on ne le soupçonne pas lui-même. Il est pourtant manifeste que si quelque chose peut troubler les consciences, c’est bien son attitude de persécuteur. Le seul fait d’avoir fait condamner Servet a troublé non seulement Genève* mais l’Europe entière. Et l’âme d’un grand nombre en est encore tout endolorie. C'est pourquoi il s’empresse de reprocher aux autres ce qu’il a fait. Jadis, lorsqu'il était parmi ceux qui souffraient de la persécution, il avait un autre langage, il écrivait de longues pages contre la persécution. Et pour que personne ne doute de ce que j’avance, je transcris ici un long extrait de son Institution ; mais cette page était dans la première édition de son livre ; dans la seconde, il a modifié tout cela* >

La citation que fait CasteUion est, en effet, très caractéristique. Elle se trouve à la page 144 de la

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première édition du livre de Calvin h On y voit comment Calvin, au début de laBéforme, voulait qu'on se comportât à l’égard des hérétiques. Il énumère toute une série d’avertissements fraternels, mais il estime qu’il serait criminel de les tuer : « les faire périr par le fer et le feu, ce serait nier tout principe d’humanité. »

* Voilà, s’écrie Vaticanus, voilà ce qu’écrivait alors Calvin. Que chacun compare maintenant ces premières déclarations de Calvin avec ses écrits et ses actes d’aujourd’hui, et on verra qu’il y a, entre son passé et son présent, le même conflit qu’entre la lumière et les ténèbres .... Parce qu’il a fait périr Servet, il veut maintenant que périssent tous ceux qui différent avec lui d’opinion. 11 renie les règles qu’il avait lui-même édictées et il réclame la mort . . . »

Et Castellion, dans ses dernières phrases, aiguise la pointe de tonte son argumentation :

Il n’y a, dès lors, rien rï’étonnant à ce que Calvin veuille imposer aux autres le silence, car il craint que quelqu’un mette en lumière son inconstance et ses palinodies. Ayant mal agi, il redoute la lumière.»

La réponse est cinglante et l'argument décisif. Calvin se sent sur un terrain brûlant : ou sent qu'il éprouve quelque hâte à le quitter.

1 Castellion aurait pu multiplier les citations. L5 éditeur du CoiUm iibdium Calvini en donne toute une série à la fin du livre. En voici deux: "Le règne de Satan ne peut résider en ce fuit que chacun ait franchise et JL berté de mettre en avant son opinion, touchant la religion.* (A contins. Livre VI folio 215} — *LS empêchement de cette liberté est satanique*. {Idem. Livre VI fol. 216) — Voilà évidemment qui est d’une clarté indéniable

ASSOLE 32

Vaticanus

Voilà un homme qui condamne les gens qui font ce qu’il lait lui- même. Voilà un homme, au front d’airain qui, tout le long de son livre, ne cherche qu’à défendre ses idées par le glaive et à réduire par le fer ceux qui le contredisent, et c’est cet homme qui s’élève contre la tyrannie des autres et les moyens de terreur qu’ils emploient ! Oui, c’est lui, lui qui a si bien terrifié Genève que les magistrats eux- mêmes (sauf ses amis) n’osent souffler mot ! »

Mais Calvin ne semble pas conscient de Didentité de son attitude avec celle des «papistes» auxquels il reproche leurs abus de pouvoir. Il insiste :

«Ainsi, continue^t-il, beaucoup de bonnes gens voyant que toute la religion est vilainement pervertie en la Papauté, que tout y est farci d'abus infinis et cependant qu’une confusion si exécrable est maintenue par la frayeur . ... ils en sont tellement scandalisés que cela leur fait haïr et avoir en horreur toutes punitions sans discerner si elles sont justes ou non. >>

Calvin

«Mais laissant telles manières de gens, je viens à ceux qui sont simples et de bonne sorte, lesquels outre ce qu'ils sont ignorants, en Guidant qu’on ne doive point punir les hérétiques, prennent occasion d’errer, en cet endroit, par la tyrannie qu'ils voient en la papauté. Et de fait, les ennemis de Dieu sont si exorbitants à maintenir, par la terreur \ leurs faussetés diaboliques que cela peut troubler le jugement de ceux qui ne regardent point plus loin. »

1 Le texte français ne contient pas ce terme, mais Casteluon n'aTJÛt que lo teste latin sous les yeux, et le texte latin dit : «meris terroribiiB fut cîrü.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

Vaticanus

Je ne puis juger Calvin avec plus de sévérité qu’il ne se juge lui -même. Car toutes ces choses qu’il condamne chez les autres, il les fait lui -même avec la même ardeur.

Calvin estime que son cas n’est pas celui de la papauté. A ses yeux, la papauté abuse de son pouvoir, en opprimant la vérité; lui, use de son pouvoir pour la sauvegarder. Calvin n’a jamais compris la pauvreté de cet argument dont la candeur touche à l’inconscience. Son orgueil spirituel l’aveuglait, et c’est avec une étonnante naïveté qu’il écrit :

Calvin

article 34 «C’est une intolérable barbarie que là où il n'y a aucune connaissance de la vérité on veuille quand même, sam raison et sans justice* défendre une doctrine par le glaive l>>

Vaticanus

Pourquoi donc est-ce par le glaive que tu défends la tienne ? Pourquoi donc Hiéronyme, pourquoi Gribaldi, pourquoi Servet, (et j7en passe) n’ont-ils pas obtenu chez vous le pouvoir de parler ? Si tu as de bonnes raisons, pourquoi ne te fies- tu pas à elles ? Pourquoi veux-tu gérer tout par la force ? Tu écrivais jadis au roi du Danemark que la sagesse fuit les milieux où règne la force : pourquoi as- tu chassé la sagesse du milieu où tu vis ?

Mais Calvin trouve sans doute qu’à Genève tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que la sagesse y a élu définitivement domicile, à côté de la liberté qu’il laisse aux Gène vois d’adopter in-

tégralement ses doctrines. Ceux qui ne les adoptent pas sont indignes de pitié et c’est le glaive qui doit leur faire entendre raison. Mais, dans la papauté ou l’on n’a* d’après Calvin, aucune connaissance de la vraie doctrine, les mesures tyranniques sont criminelles et o dieuses :

Calvin

Aujourd'hui, il est permis d’écrire que la situation de article 40 l’Eglise romaine ne su maintient que par la contrainte et le meurtre. Ignorant ce qu’est la mission des pasteurs, ceux qui se décernent le titre de prélats fulminent dans des placards tyranniques ; mais la véritable et |)ure Eglise du Christ, sortie des persécutions, se maintient et fleurit même au sein des abus de pouvoir.

Vaticanus

Ceci Calvin l’a écrit, avec encore sur les mains, le sang de Servet. Et pourtant il sait bien que s’il ne s'était pas luimême décerné le titre de prélat et s’il n'avait pas fait édicter des placards tyranniques, il ne lui eût pas été possible de résister à ceux qui l’avaient percé à jour. En vérité, il n’a pas plus de connaissance de la vraie mission du pasteur que ceux-là mêmes qu'il accuse. Il faut que je reproduise ici un placard édicté par les magistrats de Genève dont l’histoire vaut d'être contée . ... Il y avait, à Genève, un certain Ttouillet qui avait eu l’audace de critiquer quelques assertions de V institution chrétienne de Calvin, Il fut immédiatement traduit en justice. Hais comme le procès avait duré longtemps, le Conseil (pour éviter sans doute le retour de semblables choses s édicta cet arrêt, en français : «Etant ouys en Conseil, savants ministres de la parole de Dieu, maître Guillaume Farel et Pierre Viret, et après eux, respectables maître Jean Calvin et maître Jean Trouillei, en leurs dires et reproches souvent débattus

LES BEUX RÉFORMES AUX FRISES

de V Institution chrétienne du dit M, Calvin, le tout bien considéré, le Conseil , ... a prononcé et déclaré le dit Livre de f Institution du dit monsieur être bien et saintement fait , sa doctrine être sainte doctrine de Lieu, . . , . et gue â? ici à V avenir personne ne soit osé parler contre le dit livre ou la dite doctrine. 1 »

Il est certain qu’après ce placard, Calvin n’avait guère le droit de reprocher aux «prélats de Rome» les placards qu’ils pouvaient faire édicter ; il ne serait venu, d’ailleurs, à Tidée d’aucun de ces prélats de faire décréter qu’un de leurs ouvrages était «sainte doctrine de Dieu. » Quant à la défense faite à tous* par les magistrats de Genève, «de parler contre le dit livre», cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Et nous comprenons l’émoi de tous les vrais amis de la Réforme, devant cette «calvinisation» du Verbe de Dieu,

Castellion voit le danger, et répondant à cette idée de Calvin, que l’église réformée, née dans les y vivait florissante, il ajoute :

J avait en elle quelque charité. Hais maintenant qu’elle s’est soumise aux moyens de gouvernement de Calvin, maintenant qu’à son tour elle règne par le glaive, elle a perdu le fruit de sa précoce "floraison. Le métal précieux s’est mué en scories. >>

Ici le reproche perd son caractère d’âpreté ; ou y sent la désillusion profonde d’un homme qui avait mis en la Réforme tous ses espoirs et que le

persécutions*

«Oui, jadis, il

1 Le mercredi, neuvième de Novembre, Tan 1552.

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