‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 61 sur 110 · FEÉD ESTIN AT3G N CALVINISTE · texte numérisé non relu

FEÉD ESTIN AT3G N CALVINISTE

arrachées de la Bible de Castellion % Pourquoi les censeurs Réformés qui toléraient les extravagances et les excitations au meurtre de quelques Calvinistes en délire, supp rimaient-ils brutalement une page de notes bibliques? «J’ai entendu, écrit à Castellion un de ses anciens élèves, qu’on avait arraché une feuille de votre Bible, là où il y avait de bien étranges opinions. On disait même qu’il ne s'en était guère fallu qu’on ne rejetât toute votre Bible, mais que vous y procédâtes de telle douceur qu’on se contenta d’arracher ce feuillet-là,1»

Qu’étaient ces opinions bien étranges que Castel lion avait osé soutenir I Avait-il imité les Réformaseurs de Genève et s’était-il laissé aller à des personnalités outrageantes et injurieuses ? S’était-il livré à des calomnies à l’égard de Calvin ou des Calvinistes ? Nullement, mais son crime n’était pas moins grand, A propos de quelques versets bibliques, il avait osé discuter la doctrine de la prédestination, Or, s’il était permis à Calvin de décréter que cette doctrine était divine et révélée, il n’était pas permis de la confronter avec l’Evangile,

La doctrine de la prédestination est très connue, mais nous nous en voudrions, par crainte d’infidélité, de la définir nous-mêmes. Voici la définition qu’en donne Calvin :

Oppt Culvirii XV, 210,

LE TRIOMPHE DÎT CALVINISME

«Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire d’un chacun homme, car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie étemelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle l’homme est créé, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie 1. >>

On peut rapprocher cette définition de celle que donne le petit manuel populaire, édité à Genève, en 1560, par Jean Crespin :

a La prédestination, c’est le décret éter nel de Dieu par lequel il a délibéré en soi-même ce qu’il voulait être fait dans chaque homme, car tous ne sont pas créés d’une pareille condition, mais la vie éternelle est ordonnée aux uns, la damnation éternelle aux autres. £

C'est le règne de l'arbitraire divin. Et lorsqu'on demande à Calvin de justifier ce bon plaisir contre lequel proteste le sentiment de justice et de responsabilité, il en est réduit à répondre qu'il n’a pas à la justifier.

«La volonté de Dieu, dit- il, est tellement la règle suprême et souveraine de la justice que tout ce qu’il veut, il le faut tenir pour juste d’autant qu’il le veut. Pourquoi il l’a voulu ? Ce n’est pas à nous d’en demander la raison, vu que nous ne la pouvons comprendre et, d’autre part, il ne convient pas que nous disputions si la volonté de Dieu est juste ou non. U faut entendre sous le nom d’icelle une règle infaillible de justice,

La question ne se pose donc pas pour Calvin : la prédestination est une indiscutable réalité de-

Institution chrétienne, Livre III, chapitre XVI, Verset V.

vaut laquelle le croyant doit s'incliner sans comprendre. Cette méthode, certes, pouvait se légitimer dans une Église d’autorité où le Souverain Pontife passe pour avoir reçu de Dieu des lumières spéciales, mais an sein des églises de la Réforme, il était plus difficile d’obtenir ime adhésion aveugle. Oastellion crut devoir réfuter la doctrine de Calvin. A dire vrai, sa réfutation ébranlait tout l’édifice calviniste et les Réformateurs de Genève étaient trop attentifs aux conséquences de son hérésie pour ne pas eu voir la portée,

Oastellion s’élève d’abord contre cette idée révoltante que Dieu aurait pu créer des hommes pour la perdition étemelle, tandis qu’il en a créé d’autres poux le salut ;

«Dieu, écrit-il, n’a créé aucun homme dans le but de le perdre, mais il a voulu que ceux qui se refusent à être bons soient perdus. Il veut, en effet, que tous les hommes soient bons et que tous puissent être sauvés.... c’est ainsi que Dieu dit : Je ne veux la mort d’aucun pécheur, maïs Je veux qu’il se convertisse et qu’il vive. * 2

Il y a, dans la conversion, un élément personnel qu'il faut mettre en lumière.. Chacun doit s’efforcer de s’approcher de Dieu ; c’est son effort qui importe. La façon dont l’homme exprime la grande Réalité qu'il a saisie n’a qu’une valeur relative. La vérité n’est saisie par aucun docteur dans son absoluité :

■ Du latin : Annotationnca in caput 9 nd Rom. Page 10,

LE TRIOMPHE ïiU CALVINISME

«La chercher et dire ce qu'on en pense ne peut pas être cri- castellion et mineL On ne peut contraindre personne dans la foi, La foi est Lt: de

libre K Si Dieu n5 avait pas créé T homme libre* s’il F avait créé LA LIBÈRTÉ esclave* F homme ne pourrait jamais choisir le mal et pécher.

Dieu, en effet* qui ne veut que le bien* le pousserait toujours vers

le bien - Il apparaît nettement de F étude des livres sacrés

que si Adam a péché, ce n'est pas parce que Dieu Va destiné au mah car Dieu ne veut pas le mal, mais par sa propre volonté et sa propre faute ; aucune contrainte divine ne s'exerçait sur lui.

Mais, m'objectera-t-on, si Dieu n'avait pas voulu qu'il péchât* il eut pu le lui interdire. Certes, s'il avait créé une bûche et non un homme ou s'il F avait immédiatement anéanti. Mais créer un homme* et le forcer soit à pécher, soit à bien agir* c'est comme si* en créant un oiseau, on lui enlevait la liberté de voler ; en vérité . . ce ne serait pas créer un oiseau. Mais, m'ob~ jecte-t-on encore, Dieu peut tout ce qu'il veut» Certes, mais il ne veut rien d'abmrde ou qui ne puisse exister. Il ne veut rien de vil ni de répugnant. »

Dieu n'est pas libre à la façon des hommes ; il est lié par son éternelle sagesse et son absolue perfection. Il y a des choses qu’il ne peut pas vouloir, parce qu'elles seraient la négation même de son Etre 2.

Dieu crée les hommes pour la vie-, pour le bonheur , et non pour la perdition. Il est le Père de tous, A

1 Page 9. L’exemplaire sur lequel je fais cette traduction est couvert de notes marginales en latin, écrites 4 Fcncre par un Bemûnstrant du commencement du XVIlMe @iècle. C’est l’exemplaire de T Université d'Amsterdam (fonds des Remonstrants) cité par Mr Boisson comme étant au Rijks Muséum ; il est en réalité à la Bibliothèque de F Université.

* Gasteliion reviendra souvent sur cette idée hardie qui était, au X Viorne siècle* une doctrine blasphématoire, mais qui est devenue, de nos jours, la pierre angulaire de toutes les métaphysiques désireuses d’apporter au problème du mal une solution acceptable.

SÉBASTIEN CASTELLIÛN

chacun il donne les mêmes pouvoirs et nous pouvons en faire Fus âge que nous voulons :

4 J'ai le pouvoir, écrit Castellion, de tuer un homme : ce pouvoir m'est évidemment donné par Dieu qui m’a créé fort et ingénieux, mais ce pouvoir en lui- même n'est pas mauvais ; si je tue, j'abuse de mon pouvoir, car la puissance dont je me sera ne m'a pas été donnée dans ce but t si on me Ta donnée, c'est avec la liberté d'en faire un bon ou un mauvais usage V*

Dieu nous indique le chemin qui mène à la vie. Il nous y pousse même avec une constance qui ne saurait se démentir* mais l’homme reste libre de lui obéir ou de lui désobéir- Le bien qu'il lait, il ne peut pas U faire sans V aide de Dieu, car cette aide lui est toujours acquise dès qu’il travaille dans son plan. Le mal qu'il fait, il le fait contre la volonté de Dieu, car Dieu ne veut pas le mal:

Dieu donc veut que tous soient sauvés par Christ, Ceux qui veulent être sauvés le peuvent, avec son secours, à condition de se consacrer aux choses exigées pour obtenir le salut. Ceux qui périssent, périssent malgré la volonté de Dieu et la destinée qu'il leur réservait, parce qu'ils ont fait un mauvais usage de leur volonté libre. Malgré qu'ils soient destinés à la vie, les ho m mes peuvent se perdre, s'ils lé veulent, comme Judas. Ceux qu’on croit destinés à la perdition peuvent se sauver, comme Ezéchias, s’ils s'amendent à temps, Ceux qui sont sauvés le sont non par leur propre mérite, car il ne leur est rien dû, mais par la volonté éternelle, la miséricorde gratuite de Dieu, Ceux qui sont condamnés ne le sont nullement parce que Dieu l'a

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LE TRIOMPHE HH CALVINISME

voulu pour des raisons qui nous sont inconnues, mais parce qu’il veut que soient condamnés tous ceux qui, le sachant et le voulant, ont répudié l’amour de la vérité, et c’est là une raison qui nous est claire. Elle est d’ailleurs proclamée dans toute l’ Ecriture* >>

Dieu donc propose la vie vraie comme pris suprême à nos efforts moraux:

« Entrés dans la lice, nous courrions vainement si Dieu n’avaît proposé un pris, mais si nous ne savions pas vouloir et courir, nous n’obtiendrions jamais le prix.»1

Il importe donc de vouloir. Dieu dans sa miséricorde éternelle nous donnera la force de vaincre. Le Christ est là lui aussi qui nous appelle: «Que ceux qui ont soif viennent à moi et qu'ils boivent. » La fontaine intarissable de divin offre à tous ses flots d’eau vive 2 :

«Personne n’est contraint à la bonté ou à la justice : tous sont invités et attirés par le Verbe de Dieu .... ou par une force intérieure et divine. Mais s’ils ne veulent pas obéir, ils en ont le droit. C’est pour cette raison que Jésus disait ; a Si quelqu’un veut venir à moi. ...» C’est pour cela aussi qu’il disait aux Douze : a Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller 3 ?»

Et Castellion développe cette pensée avec d’irrésistibles arguments- Puis, mettant en présence les deux conceptions religieuses, il ajoute :

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3 Page 21,

3 Page 28,

En résumés si quelqu'un éprouvait quelque difficulté à pénétrer le sens de ces discussions, qu'il se demande quelle est celle des deux voies qui lui paraît la plus conforme à la voie étroite, car le disciple vaut ce que vaut la doctrine» Celle qui rend les hommes audacieux, infatués d'eux- mêmes, cruels, persécuteurs, toujours prêts a jeter l'anathème, assurés de leur salut comme si, déjà, ils siégeaient avec le Christ à la droite de Dieu, cette doctrine, par le seul fait qu'elle produit de tels résultats, peut facilement être ramenée à sa juste valeur» Mais celle qui inspire aux hommes une sainte crainte de Dieu, celle qui les rend inquiets, tourmentés pour eux- mêmes, bienveillants aux autres, cléments, miséricordieux, préoccupés de leur salut et y travaillant avec crainte et tremblement, ne damnant personne, soucieux au contraire d’aider au salut de chacun, cette doctrine, parce qu'elle fait de tels disciples, est de toute évidence d’origine divine, malgré le peu de crédit qu'elle a parmi les hommes» L'essentiel donc est que celui qui professe le nom du Christ renonce à T injustice1 !»

Le parallèle que trace ici Castellion ne peut donner lieu à aucune méprise. Les allusions sont claires» Le pharisaïsme, l'orgueil spirituel des Calvinistes triomphants, sont la négation même de l'Evangile» D'autre part, affirmer que des hommes, enfants de Dieu, peuvent être perdus, avant même leur naissance ou avant qu’ils aient mal agi, c’est renverser toutes les notions de justice et c’est briser par avance toute velléité de relèvement» Cette doctrine apparaît à Castellion comme désespérante et mauvaise :

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LE TRIOMPHE DU CALVINISME

«Si je dis tout cela, déclare* t-IL c'est par pure pitié, car je vois des masses de croyants qui en arrivent à dire ; « $i je suis destiné au salut* je ne puis périr ; si c’est à la perdition que Dieu me destine, je ne puis être sauvé*1 »

C’est la résurrection, dans les pays de la Kéforme, du fatalisme antique* De semblables théories sont désastreuses, car elles risquent de tuer tout effort, d’oblitérer en l’homme le sentiment de la responsabilité, et d’abolir en lui toute espérance* C’est sur un appel à l’espoir que se terminent ces Annotations si audacieuses :

«Que personne ne désespère* que personne ne se croie irrémédiablement perdu : «Venez à moi, dit le Maître lut même, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je donnerai le repos à vos âmes.2 »

Il y a loin de cette admirable doctrine de liberté et de foi, de cette exaltation de l’énergie spirituelle et de la volonté triomphante, à la doctrine de Calvin qui, sans une heureuse inconséquence, devait nécessairement aboutir à Finutilité de tout effort moral* Qu’on ne se récrie pas. N’est-ce pas un Calviniste authentique et autorisé, Amsdorf, qui écrivait que «les bonnes œuvres sont nuisibles au salut î » 3 Certes, c’est là une exagération de disciple

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3 Cité par Buisson, Tome II* page 2GÛ.

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