‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 79 sur 110 · RÉFORMATEURS · texte numérisé non relu

RÉFORMATEURS

armes, à saccager les villes et à forcer les consciences :

* Vous avez, promis d’y consacrer les derniers deniers de votre bourse, la dernière goutte de votre sang. Que plût 4 Dieu que vous eussiez jure en la forme de chrétien, à savoir que vous emploieriez sac et bagues jusqu'à ce que vous ayez tué le vieil homme. Voilà, voilà qui serait un complot saint et louable ! >>

Mais le complot que trament tous ces hommes, armés d’instruments de meurtre et animés des pires intentions, n’est pas de cette nature. Avec de tels sentiments, que peut être Ta venir % La réponse s’impose : ou bien une guerre perpétuelle, et c’est lamentable et criminel ; ou bien la victoire d’un parti, et c’est l’asservissement spirituel de l’autre. Perspective attristante, car la raison du plus fort ne démontre rien, sinon qu’il est le plus fort et la soumission, en matière de foi, ne peut qu’engendrer l’hypocrisie* Bernède pire que le mal Une solution qui perpétue la pire des tyrannies, n’est pas une solution. Il n’y en a qu’une qui soit digue de chrétiens conscients ; c’est « de laisser les deux religions libres : que chacun tienne , sans contrainte , celle des deux qu'il voudra.» C’était la solution libérale par excellence, la solution non seulement de tolérance, mais de respect*

Il semble que les protestants de France, ou tout au moins leurs chefs, auraient dû adopter d’enthou-

dernières luttes et défaite finale

siasme cette formule pacificatrice. Certes, ils pouvaient en discuter l’opportunité, mais ils se devaient à eux -mêmes, s'ils voulaient rester fidèles aux principes de la Béforme, d 3 applaudir' à ces paroles d'apaisement qui respectaient la dignité de chaque parti et sauvegardaient les droits spirituels de tous. Or, voici ce qu'écrivait Théodore de Bèze au lendemain de la publication de ce manifeste de liberté politique :

«Pour le moins, ému d’une ambition démesurée, Castellion écrivit un livret intitulé Conseil à la France désolée, sans y mettre son nom, ni le lieu de l’impression, combien qu’il fut en ville libre*(\) Là, il condamne de rébellion et sédition toutes les Eglises françaises et conseille qu'un chacun croie ce qu’il voudra, ouvrant la porte par mêmes moyens à toutes hérésies et fausses doctrines. Je ne daignai lui répondre à ce beau conseil qui sentait par trop son homme bien fort lourd et ignorant de ee qu’il traitait et très mal expérimenté en telles affaires l* &

Evidemment aux yeux de l'impétueux Réformateur, c'était se montrer « bien lourd et ignorant et très mal expérimenté en telles affaires » que de conseiller « qu’un chacun craie ce qu'il voudra. » Ce qui restera comme un signe caractéristique de cette époque et de la mentalité particulière des Béformateurs de Genève, c'est que, dès qu’on leur parle d'un régime de liberté, au lieu de le considérer corn-

Opp. Cal y, XXV; 85,

SÉBASTIEN OASTELUON

L* APPEL DE QÀ3TELLÏÛN

me une perspective heureuse d 'apaisement ou de tolérance ou d'émancipation spirituelle, ils n'y voient qu'une porte ouverte « à toutes hérésies et fausses doctrines. » Un régime de liberté qui eut permis à ces hérésies et ces fausses doctrines de se manifester, leur semblait la pire des catastrophes. Avant tout, par-dessus tout, conserver la saine doctrine: c'était le mot d'ordre. Périssent toutes les libertés à condition que la saine doctrine triomphe.

Je ne crois pas que l'Eglise catholique ait jamais donné des preuves plus manifestes de cette peur de la liberté.

Avec quelle reconnaissance, les vrais fÜs de la Réforme se reportent aux belles et nobles pensées de ce libérateur spirituel, de ce grand Réformateur de la Eéforme qu'était Gastellion. Avec quelle joie ils lisent sous sa plume ces émouvantes exhortations qui sourdent avec abondance de son âme généreuse : « Le Conseil qui t'est donné , ô France , c'est que tu cesses de forcer consciences , ni tuer , ni persécuter, mais permettre qu'en ton pays îl soit loisible à ceux qui croient en Christ et reçoivent le Vieux et le Nouveau Testament de servir Dieu sebn la foi non d’autrui , mais la leur. »

Conseil de sagesse et de bonté, de tolérance et de justice que les Réformés ont si souvent rejeté et qu'ils ne peuvent énoncer aujourd'hui qu'en reconnaissant leurs erreurs. Et c’est ce qu’a fait Castel-

DERNIÈRES LUTTES ET DEFAITE FINALE

lion avec une humilité, ime discrétion dont on eût dû lui savoir quelque gré, car s'il en est un, parmi les fondateurs de la Eéforme, qui puisse hardiment se désolidariser de l'intolérance calviniste, c'est bien lui. Il serait, certes, autorisé à rejeter sur d'autres les abus de pouvoir qu'on reproche à la Béforme. Mais s'il repousse avec horreur l'idée d'avoir participé en quoi que ce soit à des actes qu'il blâme, l'heure venue de la confession publique, il veut être à côté de ceux qui s'humilient :

# Et en notre temps, nous qui avons pavé et orné les sépulcres des martyrs occis par nos pères, je crains fort que nous n’ayons imité nos pères et fait de nouveaux martyrs qui seront honorés de nos enfants, car le plus souvent la vérité est publiquement plutôt passée que connue. » 1

Mais comme si Castellion savait par avance l'inanité de ses objurgations aux chefs et aux puissants, c'est vers les petits qu'il se tourne en dernier lieu, et c'est à eux qu'il adresse sa dernière prière :

<ïEt vous, gens privés, qui n'êtes ni enseigneurs ni seigneurs, ne soyez pas si prompts à suivre ceux qui vous poussent à mettre la main aux armes pour tuer vos frères,

« Le Seigneur nous donne à tous la grâce de revenir en notre bon sens, * , « que s’il ce fait, j’en louerai le Seigneur ; s’il ne ce fait, pour lo moins, j'aurai fait mon devoir et espère que, au moins, quelqu’un particulier apprendra quelque chose et connaîtra que j’ai dit 3a vérité, qui sera cause, quand

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