SÉBASTIEN CA STE LL ION
présidée par Calvin lui-même, il resta inflexible dans sa résolution. — Comme la situation ne pouvait s’éterniser, le Conseil et Calvin décident de garder Castelli on qui, d’ailleurs, n’a pas abandonné le collège.
Seulement, tandis que les procès verbaux ne mentionnaient son nom « Maître Sébastien» qu’en le faisant suivre de cette mention «lequel, jusqu’à la venue de Maître Cordier, gouverne les écoles», on lui donne désormais le titre définitif de Directeur, et on lui confie tous les pouvoirs qu’on avait 1J intention de confier à Maître Cordier. Il recevra 400 à 450 florins, avec T obligation de payer lui-même ses «bacheliers» et, indépendamment de ses fonctions scolaires, il est tenu de prêcher à Vandœuvres, paroisse voisine de Genève. 1
Castel] ion accepte, mais son sentiment n’a pas changé. Sa modestie et son effacement volontaire n’étaient pas feints* Il continue à croire que d’autres seraient mieux qualifiés que lui pour une fonction si liante et il déclare qu’il n’aceepte «qu’en attendant un plus suffisant». Le Conseil cependant ne semble pas disposé à accepter cette réserve car le 3 Avril il «arrête et confirme» la nomination de «Maître Bastïan». Le lendemain, Castellion prête serment devant le petit Conseil
1 Sa nomination définitive eut lieu le 7 Avril 1542,
CASTELLION à GENÈVE
et, revêtu d’une nouvelle autorité, il poursuit l’œuvre commencée.
Le Collège redevient la ruche bourdonnante et laborieuse où, sous une impulsion énergique va s’élaborer plus activement encore de miel du vrai savoir. ^ Mais ce vrai savoir1 qui occupe, certes, une place essentielle dans les classes, n’est pas Tunique préoccupation. Castelli on était trop persuadé de la nécessité de former des caractères énergiques pour ne pas mettre en première ligne la culture morale. Aussi est-ce vers cette éducation de T être intime qu’il oriente son enseignement ; tout tend à réveil, à Tenricbissement, à Tépanouissement de la conscience. C’est une génération de protestants conscients et fidèles qu’il faut instruire et éduquer. Les évènements sont trop graves et les temps sont trop troublés pour que les volontés s’amollissent : il faut susciter des volontés indomptables et créer d’irréductibles convictions,
La libération de l’esprit, l’éducation de la volonté et l’obéissance absolue aux ordres de la conscience, deviennent les grands principes de sou système d’éducation qui se réclame de la Renaissance et de la Réforme.
La Renaissance y triomphait dans les programmes d’études classiques et la Réforme y dominait par son inspiration, uniquement biblique, de la culture inorale. Le chant des psaumes, introduit dans toutes
SÉBASTIEN CA5TELLÏON
les classes, apporta nu élément nouveau d'édification religieuse et donna à cette école (où l’éducation de l'être intime tenait tant de place) le caractère d'une église d'enfants où soufflait l'esprit libérateur de la Eéforme et de la Eenaissance.
Mais ce n'était là, somme toute, qu'une application originale et heureuse des méthodes que professaient Sturm et Mathurin Cordier. Ce qui constitue une véritable innovation, ce qu'on peut considérer comme un des plus grands évènements pédagogiques du XVIème siècle, c'est la publication des dialogues sacrés que Castellion écrivit pour ses élèves.
Les livres de classe de cette époque remontaient presque tous au Moyen âge. Depuis un quart de siècle cependant, tous les éducateurs qui n'étaient pas étrangers aux idées d'Erasme cherchaient de nouvelles voies. Des essais intéressants avaient été tentés par les imprimeurs de Lyon, et il y avait déjà toute une éclosion de petits livres qui indiquaient avec plus ou moins de bonheur «comment les enfants peuvent amoureusement et facilement parvenir à la connaissance de la langue latine, » 1
1 Robert Etienne — De la manière d'exercer les enfants à décliner les noms et les verbes — Paris 1543.
eÀSTELLÏOSr À GENÈVE
Une tentative plus originale avait été tentée dans les pays de la Réforme où l’on avait écrit, à l’usage des études supérieures, des dialogues d’écoliers qui traitaient de leur vie scolaire, de leurs études, de leurs jeux et même de leurs querelles.
C’est cette forme dialoguée que Sébastien Cas- les diaujcujes tellion adopta pour son enseignement. Comme il se proposait surtout de faire l’éducation morale de ses jeunes élèves, il écrivit à leur usage des dialogues d’un genre spécial. Il dramatisa les récits de P Ancien et du Nouveau Testament, et il le fit avec une compréhension si nette de la mentalité enfantine, avec une maîtrise d’humaniste si averti, avec une ingénuité et une fraîcheur de sentiment si émouvantes, qu? aujourd’hui encore, ses petits livres soutiennent la comparaison, non seulement avec le De Viris et le Seleetœ, mais avec les meilleurs recueils modernes en usage dans les Lycées, pour les classes élémentaires.
Le premier de ces petits livres de classe est écrit pour des commençants. La première édition, datée de 1543, est en latin et en français. Pour donner une idée de la manière dont Castellion traitait ces petits dialogues enfantins, nous reproduisons ici deux extraits caractéristiques qui donneront une idée non seulement de sa manière, mais de cette langue française si personnelle dans sa forme encore incertaine.