NOUVELLES LUTTES. VIEHX ARGUMENTS
SÉBASTIEN CÀSTEL1I03T
nonciations de Calvin et de Bèze produisaient leur effet : la calomnie s'insinuait, persistante, mauvaise, haineuse, corruptrice ; elle empoisonnait les âmes, elle rongeait lentement, elle corrodait les assises de cette redoutable hérésie de la liberté de conscience qu'il fallait abolir. Officiellement donc, on taisait le nom suspect, qui pouvait faire échouer la tentative de rénovation religieuse. Mais dans les confidences d'âme, on parlait ouvertement du génial maître de Bâle, dont la pensée vivante travaillait toutes les Eglises, Ce n'est pas sans raison qu'on accusait la jeunesse studieuse des Pays-Bas « d'avoir deux auteurs favoris : Coornhert et Castellion. >> 1
Cependant la querelle prédestinatienne se généralisait et passait des «écoles dans les chaires.» Le peuple s'en empara. Les exagérations se firent plus redoutables, de part et d'autre. Les prédicateurs calvinistes protestaient avec véhémence contre les idées nouvelles et affirmaient « qu'Àrminius ouvrait la porte à toute sorte de libertinage.» Au synode de Delft, 2 im pasteur demanda «qu'on bannît tons les sectaires et tous ceux qui refusaient d'embrasser la Religion Réformée.» Cette proposition fit bondir Uytenbogaert : 3 «Que mon âme,
1 Sébastien Casteluqn, P. Buisson, tome III page 325.
2 En 1607.
3 Pasteur wallon, de La Haye.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
s’écria-t-il, n’entre point dans vos conseils ! On peut vous appliquer ces paroles de Tacite ; Ils font la solitude et nomment ça la paix ! >>
Mais les passions étaient trop surexcitées pour qu’on en restât là. Arminius et Gomar furent convoqués, en 1608, à La Haye, devant le Grand Conseil, en présence de quatre ministres. L’éminent Hugo de Groot, qui assistait à cette conférence, rencontra l’ami d’ Arminius, IJytenbogaert, dans le couloir de la salle des séances. Uytenbogaert ne lui cacha pas ses craintes. LL avait le sentiment qu’Àrminius revivait les heures douloureuses de la lutte que Castellion avait jadis soutenue, et il n’augurait rien de bon de cette rencontre. Il en était tout triste et il dit à Hugo de Groot ;
ffLes opinions des docteurs sont adoptées servilement par les disciples. Les Eglises sont trop négligentes ou superficielles pour empêcher leurs chefs d’étouffer sous le poids de leur autoritarisme doctrinal les vivifiantes suggestions des esprits libérés. Dans leur sein, aussi bien que dans les autres assemblées , c’est le nombre qui vaincra l’élite. Je crains fort que V affaire d* Arminit ts ne se termine comme celle de GasteUïon. hui aussi était un homme d’une érudition exceptionnelle^ et sa mémoire restera à jamais bénie parmi les hommes et pourtant, il fut réduit par la f ureur de ses adversaires à une si dure extrémité, qu'à certaines heures, il dut gagner sa vie, scier du bois ! & 1
La pensée de tous se reportait, comme celle d’Uytenbogaert, vers l’humble savant qui, le premier,
1 Du latin. Epîsèolæ ad N. R., dune Riveli Opéra, tome III page 974,
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avait affronté les foudres des Calvinistes. Mais cela se disait dans le secret des conversations privées . Le nom de Castellion était trop abhorré par les adversaires d’Arminins, pour qu’on en pariât ouvertement, C’eût été compromettre la cause, Coornkert, lui -même, était devenu si suspect, qu’il suffisait de s’en réclamer pour encourir le reproche d’impie ! Et ici, on doit dire qu’Arminius ne se montra pas tout à fait digne dn Réformateur de Bâle, dont il professait ouvertement les idées. Comme on l’avait accusé de recommander à ses étudiants de lire les livres de Ooornhcrt, alors qu’il parlait sans enthousiasme des écrits de Calvin, il crut devoir se plaindre de ces accusations, et dans ime lettre qu’il écrivit à un magistrat d’Amsterdam, sans renier Coomhert, il exalta à un tel point la valeur des Commentaires de Calvin, que Thistorien Brandt taxe de a folies î> ces hyperboliques éloges, et il ajoute en note qu’ils ne a font point honneur à Arminius, » 1 Uytenbogaert était plus crâne, et il ne craignit pas devant les députés des Etats, de se dégager nettement dn dogme calviniste : « Encore une fois, messeigneurs, j ’ose dire que je ne suis ni arien, ni papiste, ni calviniste , ni luthérien, ni pélagien, mais chrétien, destiné à faire connaître les perfections de Celui qui nous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. ...» C’était catégorique et audacieux.
1 jBeaïsdt. Page 377,
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«He souffrez pas, ajouta-t-il, ne souffrez pas que Ton agisse contre ceux à qui on donne les noms odieux d'hérétiques et de novateurs ! >> Ces paroles étaient prononcées à l'occasion d’un grand événement en préparation. Il s’agissait de réunir un Synode national, où seraient réglées toutes les querelles dogmatiques ; c’est pourquoi Uytenbogaert prend ses précautions : «II y a deux partis dans l'Eglise, il ne faut pas que la majorité chasse la minorité. Les partisans des doctrines nouvelles croient être dans les vraies traditions de la Réforme ; ils tiennent leurs droits pour sacrés, et ils ne veulent pas qu'une majorité intransigeante puisse y porter atteinte.»
On aime à voir ici, mis en œuvre, revendiqués comme des droits, les principes que le Béformateur de Bâle avait eu tant de mal à défendre. C’est sa pensée qui entre, vivante, dans les Eglises de la Béforme. Désormais l’histoire des Eglises protestantes se confond avec Phistoire des deux principes. La question est de savoir qui vaincra : Castellion ou Calvin, la liberté religieuse on la doctrine calviniste %
Arminius mourut, le 19 Octobre 1608. Il était jeune encore, mais ses luttes et ses travaux Pavaient épuisé. C'est peut-être cette mort prématurée qui contribua, plus que tout, à en faire un chef d’école. Quoiqu'il en soit, c’est à partir de ce moment que les « innovateurs $ prirent le nom d 5 Arminien s.