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Sébastien Gouvès

Par un brûlant dimanche de juin, le docteur Sébastien Gouvès de Lunel s'installait, avec sa femme, son fils et sa fille, dans un très modeste rez-de-chaussée de cet te étroite et caillouteuse rue Lhomond, qui semble, derrière le Panthéon, le triste corridor des gloires mortes.

Des bagages et des meubles de pauvres, nombreux, disloqués, composites, encombraient les six petices p4èces. Le boyau qualifié de cuisine auvrait au fond sur \e jarduiy quatre mètres de sable rare et de gazon pelé, qu'un mur bas séparait d'un préau d'école. A l'autre bout de l'enfilade, l'antichambre et la salle à manger donnaient sur l'escalier, en face de la loge.

Sébastien Gouvès, en bras de chemise, déballait

méthodiquement les objets; quil passait à Paul, lequel les rangeait à terre contre le mur.

C'était un homme du Midi, robuste et trapu, imberbe, au visage rugueux, creusé par cinquantecinq ans de lutte, d'étude et de privations. Ses cheveux, touiïus et grisonnants, encadraient d'une ligne nette le front admirable, élevé, rond et bossue audessus des sourcils eu broussailles. Enfoncés et mobiles, deux yeux d'un noir brûlant éclairaient cette âpre physionomie de paysan rusé, laboureur de pensées, défricheur de problèmes. La bouche, large et charnue, avait un pli amer. Le nez, très accentué, court et carré du bout, complétait le masque d'une ténacité sensuelle.

Paul, son fils, soldat en congé, débarrassé de la lourde capote, n'avait conservé du visage paternel que le regard puissant et doux. Les traits mous, indécis, les joues blêmes signifiaient la faiblesse, malgré les moustaches châtain clair aux pointes conquérantes; et les gestes mêmes par lesquels il aidait son père avaient des arrêts, des hésitations, des reprises de paresseux. Il soufflait et s'épongeait le front, brossait mélancoliquement les plaques de poussière de son large pantalon garance, bâillait de chaleur et répondait à peine aux interpellations, exclamations et jurements du fougueux savant languedocien, Gouvès de Lunel, Gouvès le bavard.

Dans la pièce à côté, les deux femmes s'occupaient du linge et des vêtements. M"' Gouvès, de silhouette obscure et résignée, habituée à trembler devant son mari, qu'elle admirait et aimait depuis trente ans, comme elle tremblait devant son père, le vieux Guillaume Ensade, était assez usée par l'existence soucieuse pour n'avoir plus d'âge^ ni de figure. Quel étonnant contraste avec sa fille, Marianne, brune, élancée, hautaine, qui, les bras nus dans la lumière, effaçait, par sa splendeur, le logis sordide, T occupation avilissante ! D'elle, de son corps souple et cambré, de ses yeux sombres piquetés d'or, de son nez fin, de sa bouche harmonieuse, de sa chevelure aux reflets de bronze, la beauté émanait comme un parfum violent. Grande fleur sauvage poussée en terrain de misère, elle était telle que la métamorphose, pour les sens et la joie, du génie paternel captif sous sa rude écorce et les outrages de la vie. Les nobles rêves du savant, de l'apôtre ignoré qu'était Gouvès, avaient pris la forme émouvante en cette fille d'un père à l'épreuve, et la beauté morale vaincue s'était muée en beauté physique pour conquérir un monde rebelle.

— Zou, garçon, du courage! M"' Gonstans, notre brave concierge, est allée chercher delà bière. Pauvre microscope, il n'a pas trop souffert du trajet! Avec une grande adresse de ses doigts bronzés et

poilus, mais délicats, Gouvès faisait tourner les vis

de l'appareil étincelant.

— Il me brûle, l'animal !... On grille plus qu'à Montpellier dans cette rôtissoire de Paris... Julie, ma mignonne, cria-t-il, j'espère que notre Moumette et le père n'auront pas manqué le train, qu'ils seront ici demain, à l'heure dite...

Après bien des vicissitudes et des années d'une pratique épuisante qui répugnait à sa haute intelligence générale, le docteur Sébastien Gouvès, universellement estimé à l'étranger pour d'importants travaux sur les fièvres et le système nerveux, mais dédaigné de ses concitoyens en raison de sa pauvreté et de sa modestie, avait obtenu, par chance insolite, une chaire à l'Université de Montpellier. Alors, en pleine ardeur scientifique, doué d'une imagination lucide et de cette perpétuelle curiosité qui mène aux grandes découvertes, il n'abandonnait point, pour ce, la clientèle, car il n'avait que de très petites rentes, insuffisantes à nourrir deux enfants, une femme, un beaupère. Par la stricte économie de Julie Gouvès, le ménage s'était maintenu honorable et sans dettes, si l'on ne mangeait pas de la viande tous les jours. Peu à peu la gêne s'accentuait, car il fallait payer les études de Paul et de Marianne ; en outre, le vieil Ensade, jusqu'alors employé dans une compagnie d'assurances, atteint d'infirmités croissantes, cessait tout travail

réel, devenait Taide illusoire de son gendre, passait ses journées à coller des étiquettes, à frotter les verres du microscope et le fléau de la balance.

Au milieu de ces déboires et de ces tristesses, le vaillant ménage avait eu la fortune de rencontrer un dévouement, Moumelte, robuste fille de paysans provençaux, qui devint une magique auxiliaire, réalisant sur tout acbat des économies surprenantes, menant Paul au collège, taillant les robes de Marianne, travaillant la moitié des nuits à rapiécer le linge de la maison, avec cela têtue, emportée, familière et ne cédant qu'au Maître, pour qui elle avait un culte passionné. L'instinct de cette pauvre ignorante était allé droit au génie et au cœur du savant, alors que pas mal de docteurs fameux, de réputations locales et la plupart des étudiants riaient entre eux des fantaisies du « bon toqué », duLunélatique, plaisantaient ses distractions fréquentes, ses redingotes décennales, ses pantalons rapiécés, et, plus que tout, ses théories hasardeuses et son audace expérimentale.

C'est qu'en effet Gouvès de Lunel différait étrangement de cette foule de professionnels et d'intrigants dont la carrière médicale est, en France, encombrée. Il n'était tout d'abord ni athée, ni matérialiste, ni positiviste.

Élevé par une mère dévote, il s'était, le long d'une enfance réfléchie et d'une adolescence studieuse,

6 SÉBASTIEN GOITÈS

affranchi peu à peu du dogme, en conservant l'esprit chrétien, la sensibilité à la pitié et à la douleur. Elle était, cette pitié, le sous-sol fécond de sa conscience, l'aboutissement de sa mystique et de ses longues rêveries. Il l'avait cultivée, élargie sans cesse, associée à chaque effort de son intelligence, si bien qu'il ne pouvait penser qu'en s'émouvant et que chacune de ses découvertes était le prolongement d'un frisson charitable, la conséquence de son désir à poursuivre sous leurs masques le mal et l'injustice. Cette vertu devint son viatique à travers les duretés de l'existence, la brume qui lui dissimula l'angoisse et la détresse personnelles. Elle tournait son âme vers autrui de l'aube aux ténèbres, l'empêchant de se replier sur soi, de s'irriter, de s'aigrir. Ainsi évita-t-il le piège de l'analyse et la stérilité du doute.

Or cette « bonté du charbonnier ;) ne gêna jamais le fonctionnement de son merveilleux cerveau de poète autant que de savant, apte à poursuivre l'analogie jusqu'à ce qu'elle devienne trouvaille, la métaphore tant qu'elle révèle une face inconnue de la réalité : le Réel, terme vague pour la plupart des hommes, qui, chez certains privilégiés, prend une valeur insolite et une force de création.

Par nature, Gouvès était un innovateur autant que par zèle pour le vrai. Ses sens percevaient toutes

choses dans leur fraîcheur et leur simplicité, n'acceptant ni préjugé ni routine. Il aimait passionnément la vie en ses moindres aspects et, à mesure de son développement, il se faisait d'elle une image de plus en plus harmonieuse et candide. Aussi, sans qu'il les cherchât, trouvait-il aisément des formules qui bouleversaient ses collègues, les irritaient par leur nouveauté.

Il n'imitait pas d'ailleurs ces pédants qui, sous prétexte de science, méprisent l'art et le monde extérieur. La musique lui versait une merveilleuse ivresse, donnait des formes soudaines à ses pensées les plus secrètes : (( Je dois à Beethoven ma théorie sur la pesanteur; les lieds de Schumann sont associés à mes travaux sur la moelle. >) Dans les pires détresses, Julie Gouvès n'avait pas vendu son piano, antique, solide et bon, qui en ce moment même occupait à lui seul la moitié d'une chambre. Telle était l'unique distraction de la courageuse femme, et souvent Marianne l'accompagnait, d'un jeu fier et robuste où se dévoilait son tempérament.

Il aimait aussi la peinture, le dessin. D'un voyage de jeunesse en Italie, il avait rapporté de précieux souvenirs, des visions de couleurs et de lignes qui faisaient sa règle esthétique. Paul avait hérité de ce goût, montré une habileté précoce, couvert ses cahiers de classe de croquis ingénieux et rapides. L'espoir de

se réveiller un beau matin dans la gloire d'un Rembrandt ou d'un Léonard convint à sa nonchalance. Pendant deux longues années d'engourdissement militaire — la libération devait venir dans trois mois — il obtint congés et faveurs grâce à des portraits d'officiers et à la décoration du mess. Sa mère, qui l'idolâtrait et adoptait ses chimères comme elle excusait ses sottises, recueillait les moindres essais, afin d'en composer un album, lequel « plus tard vaudrait gros ».

Enfin, on n'ignorait pas à la Faculté que le père Gouvès « chérissait les Muses ». Dans quelques circonstances solennelles, il s'essayait à des pièces de vers d'un tour classique, qui lui valurent la jalousie de ses collègues et les compliments ironiques de la presse locale. Cela complétait la vague défaveur où il avait jusqu'alors vécu.

Or il advint que, quelques mois avant le début de ce récit, un congrès médical réunit à Montpellier plusieurs célèbres professeurs de Paris et de l'étranger, parmi lesquels Ephraïm Mercier, le richissime médecm Israélite, membre de flnstitut et de toutes sociétés savantes.

Celui-ci, ambitieux, intelligent 'et fourbe, parvenu jeune encore à la grande notoriété par l'argent, les femmes et l'intrigue, cherchait justement un collaborateur a modeste ». et dévoué pour les ouvrages

sérieux qu'il n'avait pas le temps ni les moyens d'écrire. Il crut l'avoir trouvé dans Gouvès, dont il devina la puissance créatrice. Il fit des propositions qui enchantèrent le savant pauvre : huit mille francs d'appointement, un laboratoire admirablement outillé au Jardin des Plantes. L'objet essentiel du pacte demeurait secret; le méridional ne comprit point, malgré sa subtilité, qu'on exigeait de lui la servitude et l'anonymat. Il vit seulement la possibilité de travailler libre, à l'abri du besoin, dans la fréquentation de ceux qui, de loin, semblaient des maîtres désintéressés et hardis. Sa femme, plus clairvoyante, n'osa lui confier ses craintes. Il n'hésita point à quitter sa ville, sa chaire, ses médiocres appointements, à faire, comme il disait, peau neuve. Et il apportait, ce jour d'été, dans ses cartons, la matière de vingt découvertes et de désillusions mortelles.

— Enfin, voici la bière I Restez, madame Gonstans, vous boirez avec nous.

— Ce n'est pas de refus, docteur.

La robuste commère à face de grenouille essuya les cannettes et les verres, disposa le tout sur une malle. Paul versa lentement, pour éviter c( la mousse ». On but à la bonne arrivée, à l'avenir, aux absents, au père Ensade et à Moumette.

— Elle vous plaira, notre Moumette, dit le savant avec familiarité. Elle est brusque, mais c'est un bon

JO SÉBASTIEN GOUVÈS

cœur. Nous ne sommes pas des gens fiers, n'est-ce pas, Julie, mon trésor? Et je soignerai gratis vos rhumatismes, ajouta-t-il en apercevant les nodosités qui déformaient les vastes mains de la concierge.

Dans le chaud silence du dehors, la voix d'un violon s'éleva. Ce chant mélancolique, imprévu, en contraste avec le soleil, avait quelque chose de solennel.

— Du Chopin, murmura Marianne.

Elle dressait la tête, pour boire le son. Ses narines palpitaient. Son père la caressa d'un reijard admiratif et tendre.

— Mais qui donc joue ainsi?

— C'est tout en haut, le petit Berthel, du cinquième, un artiste qui vit seul. 11 crève de faim, le pauvre, et souvent je lui porte sa part du fricot.

— Si on lui proposait de se rafraîchir? Quelques minutes après, un jeune homme brun,

maigre, à tète volontaire, court et moustachu, recevait sans timidité les félicitations de Marianne et de Gouvès. Il était, lui, de Nîmes, presque un compatriote ; sorti du Conservatoire avec un second prix, Tannée précédente, il gagnait sa vie tant bien que mal dans les concerts et les petits théâtres.

— Mais j'ai de l'ambition, poursuivit-il avec un tin sourire... ,Ie travaille, j'étudie beaucoup, j'ai composé un opéra...

— Vous avez des parents? demanda doucement Julie Gouvès.

— Non, madame; par malheur, je n'ai plus que moi à mal nourrir. L'existence est pénible ici. Et ce n'est qu'à Paris cependant qu'on peut espérer, ambitionner, hUler.

Il parlait avec une décision tranquille, son regard fuyant Marianne, car il savait la beauté dangereuse, quand il voulut, tout à coup, sorlir de lui-même, faire preuve d'éloquence :

— Mon opéra, c'est Paris tout entier, dans sa force et dans sa splendeur. Les musiciens actuels, qu'hypnotise Wagner, vont chercher des légendes obscures, alors qu'ils ont sous la main les plus vastes réservoirs d'harmonie qui se puissent imaginer. Vous verrez, mademoiselle — la flamme des yeux attentifs l'exaltait — et vous aussi, monsieur Gouvès, quel sublime et gigantesque chaudron de pitié, de débauche, d'injustice est cette colossale cité que l'on habite et que l'on ignore, de vie apparente et mystérieuse, sorte de révolution figée, où riches et pauvres se côtoient sans se mordre, mais non sans se haïr. Un soir d'été, tel qu'aujourd'hui, nous entendrons bruire autour de nous l'immense concert des convoitises qui se propagent dans les rues chaudes. Alors je saisis mon violon et me laisse traverser par ces images sonores...

— Mais, pour un opéra, jeune homme, il faut une intrigue, interrompit Gouvès, qu'émouvait &e sincère enthousiasme. Le goût français n'admet les grandes synthèses qu'avec un fil conducteur.

Cette observation quelque peu prudhommesque fit sourire le musicien.

— Mon cher maître, laissez-moi vous appeler ainsi, car tout bon méridional connaît et admire Gouvès de Lunel, nous avons changé cela. La musique est une autre vie, dont les intrigues sont particulières. Elle développe les essences secrètes, les énergies spirituelles et sensibles qu'enferment la cité, la forêt ou la m.er et que les hommes s'approprient et morcellent en sentiments, passions, vertus ou vices. Dès que plusieurs individus sont en présence, il y a, se tairaientils, du drame entre eux ; il y a, se croiraient-ils indifférents, de l'intrigue parmi eux. Nos silences sont faits de tragédies muettes. Le mouvement ni la parole ne sont indispensables à rechange des plus vives ardeurs.

Dans ce discours, prononcé avec feu et d'une voix de timide enhardi, Marianne comprit qu'elle jouait un rôle. Elle connaissait ce pouvoir étrange qu'exerce la beauté par sa seule présence. Elle songeait :

— Il dépendrait de moi que ce pauvre garçon devînt follement amoureux! D'ailleurs, il a de l'intérêt, du zèle. La rencontre est de bon présage.

LE PAl^ ET LA PEINE 13

Et elle offrit à Berthet, ébahi de sa propre faconde, une seconde chope de bière, qu'il accepta.

Le jeune homrne une fois sorti, ainsi que la concierge, Gouvès déclara que l'on avait assez travaillé.

— Femmes, un brin de toilette! Nous allons prendre l'air de Paris, de la « symphonie » du voisin. Et, pour inaugurer pompeusement ce séjour, je nous paye à dîner au restaurant.

Tous quatre descendirent la rue Soufflot, de cette allure guindée spéciale aux provinciaux nouvellement débarqués. Gouvès marchait devant, sa fille à son bras. Suivaient, à quelques pas, Paul et sa mère. Ils admiraient la foule, Tair joyeux des promeneurs, les toilettes, la hauteur des maisons, la verte perspective du Luxembourg d'où s'envolaient des flonflons de musique militaire. Paul s'appliquait à saluer \es officiers. Les étudiants, par couples ou par bandes, se retournaient sur Marianne, sa provocante beauté, sa démarche royale. Elle portait une robe noire très simple. Sous une petite loque noire, combinée, exécutée par elle-même, d'après les plus récents modèles, sa figure mate aux lignes pures resplendissait; la fièvre de Tarrivée, du changement, l'admiration sentie autour de soi et la douceur dorée du crépuscule l'enorgueillissaient jusqu'aux larmes. Son âme ardente de vingt-deux ans se reportait à quelques rares souvenirs d'amour, à des silhouettes de provinciaux,

élèves du père, amis de la maison, dont un seul, Pierre Trousselin, marié depuis, avait su la toucher vraiment. Elle songeait que cette ville immense renfermait, à n'en pas douter, celui dont elle serait la joie. Elle rimaginait riche, beau, jeune, illustre, car elle chérissait les choses brillantes, mais il mettrait à ses pieds tous ces avantages, fier uniquement d'être aimé d'elle. C'était une de ses idées que sa beauté, par des voies indirectes, servirait la gloire paternelle, vengerait le brave homme, dont elle pressait le bras, des injustices et des affronts subis. Celui qui mettrait Sébastien Gouvès à sa place, dans le Panthéon des vivants, celui-là aurait Marianne, les battem.ents de son cœur et la fraîcheur de son baiser. Aux portes du Luxembourg, ils hésitèrent.

— L'heure s'avance, affirma Gouvès. Tous ces gens qui s'amusent sont sûrs de leur dîner. Il faut nous enquérir d'un bon restaurant, pas trop cher.

— Mais qui nous renseignera, mon ami?

— Nous ne sommes pas aveugles. Nous verrons par nous-mêmes. Suivez-moi.

Et, délibérément, ils descendirent le boulevard Saint-Michel.

A la terrasse d'un immense café, deux jeunes gens se levèrent et vinrent à leur rencontre.

— Mon cher patron, dit le plus grand, noir de

cheveux et de barbe, et armé d'un fort accent du Midi, je suis bien aise de vous rencontrer.

— Coquilet! s'écria Gouvès, joyeux à l'aspect de son meilleur disciple. Vous connaissez mon fils et ces dames?

L'étudiant s'inclina, serra la main de Paul, puis présenta son camarade :

— L'ami Robert, un Parisien, lui, mais presque un frère. Nous ne nous quittons pas.

Le a Parisien y), pauvrement velu, avait, au-dessus d'un visage pâle et irrégulier, menton ras, proéminent et pommettes saillantes, un front de mystique et deux yeux étrangement clairs qui évitaient de se fixer. Jérôme Goquilet, lui, était de ces natures droites et limpides qui se livrent de prime abord. Gouvès les invita tous deux à dîner et l'on prit le chemin du restaurant Foyot.

Assis à une petite table qu'éclairaient coquettement deux flambeaux, les six convives excitèrent la curiosité générale. Le savant, très en verve, confiant dans l'avenir, parlait haut, commandait (( ce qu'il y a de meilleur». Bouteilles et plats se succédaient, au grand effroi de la ménagère qui s'exagérait la dépense probable. Toutes portes ouvertes à cause de la chaleur, il venait du dehors un bruit de voix et de voitures, un souffle tiède qui courbait la flamme des bougies. Les garçons s'em.pressaient, opposant un air digne et des

conseils d'une discrète obligeance à l'invincible farai-

liarilé méridionale.

— Du Châteauneuf, celaî... Ce n'est pas à moi qu'on le ferait croire, disait Gouvès se versant un plein bord du vin rose et parfumé... Tout s'en va, les raisins et les hommes. Le terroir de France s'appauvrit. Eh ! buvez, jeunes gens ! Parmi les idées qui fument à travers le cerveau, il en est une, peutêtre, qui sera la bonne et fera la gloire de son maître.

... Il réfléchit une seconde, le verre à la main, superbe de visage et d'assurance, l'ironie de sa bouche s'accenluant :

— La gloire! Je l'ai rêvée... C'est une grande chose... Mais pourrai-je maintenant l'atteindre?... Ne suis-je pas trop vieux?

— Oh. maître!...

— Coquilet. merci. Yous êtes des très rares qui ont cru en moi. J'eusse aimé former la jeunesse! Ah, mes amis, il en a passé des chimères par cette vieille tête blanchissante, et je jure qu'elles furent bonnes, charitables; soulager l'humanité, j'y pensais nuit et jour, au milieu des tourments de toute sorte, appuyé sur ma vaillante Julie et les braves petits que voilà. Enfants de ma chair, Paul et Marianne, enfant de mon cerveau, Jérôme, prenez la suite du vieux Gouvès. Tâchez de vaincre l'indifférence.

— Eh! qui la vaincra, docteur? fit brusquement

(d'ami)) Robert, jusqu'alors silencieux... Nous vivons dans un temps abominable, mille fois pire que les âges passés, car nous concevons la liberté et nous ne voulons point l'obtenir... car nous nous comportons en fauves et affichons partout ce mot sublime : c( Fraternité. )) L'hypocrisie! l'hypocrisie!... Tel est notre triomphe et le progrès moderne.

La banalité du propos fut rachetée par la voix sèche, brusque, coupante, de logicien fiévreux, et il y eut ce petit malaise qui vient des convictions trop fortes.

— Robert est un révolté, dit Coquilet en manière d'excuse.

— Au vrai, un anarchiste, si les mots ne vous font pas peur... poursuivit l'autre vivement. Monsieur Gouvès, un homme comme vous est un symbole vivant de ma doctrine. Les sociétés, les instituts, les conventions sociales vous renient à cause de votre indépendance.

— Et comment le savez-vous? interrompit Gouvès étonné.

— Par la renommée d'abord, ensuite par mes yeux, simplement. Je vous vois sage et fort et je vous devine odieux à la racaille scientifique et bourgeoise. Au lieu de dîner, dès votre arrivée à Paris, avec tel ou tel qui vous protégerait — pouah ! l'ignoble mot — vous invitez Robert, un pauvre diable sans profit. En

(FaiUres termes, vous portez le crime d'être im spontané, un sincère.

Les paroles âpres émouvaient Marianne. Ce type humain lui était inconnu. La franchise lui donnait le frisson et elle pensait qi.ie les vies modernes sont un tissu de préjugés qui empêchent toute nohlesse et toute justice. Puis, tandis que Jérôme Coquilet ne La quittait pas du regard, saisi par sa beauté aussi vite que le petit musicien au violon, le bouillant orateur ne s'occupait pas d'elle. Et Marianne avait l'admiration du mâle en même temps que l'amour de la lutte. Elle intervint dans la conversation :

— Vous voyez juste, monsieur. Mon père fut toujours exploité, méconnu. A côté d'un élève comme M. Coquilet qui lui garde de la reconnaissance, combien d'indifférents, d'ingrats ! Votre sincérité rafraîchit l'âme.

— Ma fille s'exalte aisément, ajouta le savant avec indulgence. Elle a vécu près de mon esprit et partagé mes pauvres rêves. Espérons en Paris.

Coquilet secoua la tête :

— Vous retrouverez ici, patron, toutes les vilenies, les iniquités, tous les passe-droits de la province, avec cette différence d'une cohue plus grande où les audacieux ont des chances, mais hasardeuses...

Puis, très bas :

— Méfiez- vous de Mercier : c'est un intri2:ant.

M""* Gouvès soupira, ses appréhensions se justifiaient.

— Je ne rne méfie de personne...

Et le docteur frappa la table de son poing rude.

— Tôt ou lard, la vérité a son jour. S'il lui faut des sacrifices humains, je suis prêt. Quand le sage est au pilori, la foule s'inquiète de sa doctrine, et les bourreaux sont ébranlés.

— Quand le sage est au pilori, monsieur, reprit Robert sèchement, on vient par lâcheté lui cracher au visaae. Dans l'aube indifférente et cruelle, il entend les outrages monter jusqu'à lui et il se désespère d'une offrande inutile aux forces aveugles de la destinée. C'est de son vivant qu'il doit vaincre.

Ces propos étranges faisaient dresser la tête aux autres dîneurs. Robert changea de ton :

— Supposez-vous que la plupart de ces bourgeois qui s'empiffrent, expectorent leur habituelle sottise et digèrent, se soucient du vrai ou du juste ? Pour quelques porteurs de flambeaux, la masse demeure barbare, cupide et molle.

— Alors?...

— Alors, que les meilleurs s'unissent et imposent leurs idées aux autres... par la parole... les actes... par le fer, par le feu.

— Le fer ni le feu ne valent rien. Le mal repousse

dans les décombres. Je suis pour la pitié, la bonté et

la charité.

On se leva de table; la soirée s'annonçait lourde, orageuse. M™' Gouvès fatiguée pria Paul de la reconduire au logis, tandis que Marianne, son père et les deux étudiants allaient demander un peu de fraîcheur au Luxembourg.

Les monuments dressaient leurs hautes silhouettes pâles; les statues fantômes, de place en place, interrompaient la sombre verdure. Gomme le docteur et son élève s'entretenaient de leurs projets, la jeune fille accapara Robert, dont l'intelligence rude lui agréait de plus en plus.

— Tel que vous vous montrez, monsieur, vous devez vivre mal à l'aise dans cette société parisienne dont vous faites un si triste tableau.

— Je vis à l'écart, mademoiselle. De pauvres besognes me font manger. Pour ce qui est du spirituel, je sculpte, et mon maître est Avan, l'admirable génie que vous avez sans doute entendu bafouer, car il travaille en solitaire et dédaigne toute compromission. La fumée ne vous gêne point ?

Il tira de sa poche une courte pipe noire, la bourra, l'alluma et reprit :

— Quand j'appelle Avan mon maître, il faut s'entendre. Abandonné par ma famille et manquant de tout, je fus recueilli par ce brave homme dont le cœur

vaut rinteliigence. il me mit l'ébaiichoir en main, me conseilla d'an ton bourru; puis, quand il me crut en possession des principes indispensables, il me dit : (( Mon enfant, regarde, réfléchis, enthousiasme-toi et tâche de t'exprimer avec tes pattes. »

Elle sourit.

— Voilà ce cjui est difficile.

— Difficile, certes. Et c'est la seule règle. Je ne me fais pas d'illusions. Mes moyens sont courts. Et puis, mes idées sociales nuisent à mes efforts artistiques.

Des groupes les frôlaient dans les ténèbres. Marianne se sentait vibrante. Une multitude de rêveries confuses s'enchevêtraient aux paroles du révolté. Elle demanda, songeant à elle-même :

— X'avez-vous point d'amis à qui vous confier? Car vos propos témoignent de secrètes désillusions.

— Si, répliqua-t-il, avec une douceur soudaine. Ici et là, j'ai découvert des natures libres et loyales avec qui je sympathise. Mais, pour bien des raisons, on se voit rarement.

— EtM. Coquilet?

— Je l'aime de tout mon cœur; pourtant il ne partage pas mes opinions. Les grandes villes, les rassemblements d'hommes ont ceci d'affreux, qu'ils émoussent les personnalités. Chaque passant vous

n SÉBASTIEN GOUVÈS

enlève un peu de substance... Je hais ces déserts

peuplés.

— Tu n'as pas froid, petite? fit la Ibrte voix de Gouvès.

— Oh, père, on étouffe... C'est singulier, continual-elle, que tant d'êtres qui s'ignorent partagent les mêmes inquiétudes. Depuis peu d'heures que je suis ici, bien des choses se précisent en moi qui flottaient à l'état de vapeurs. Votre Paris m'effraye et m'attire.

— Si l'on voulait ! s'écria Robert. Si l'on osait agir! Que de miracles nous accomplirions, hommes et femmes, proches les uns des autres, en joignant nos vagues désirs, nos aspirations, nos amours et nos colères! Que d'éaergies cachées, merveilleuses! Vous m'interrogiez sur mes relations. Je vais parfois visiter, tout en haut du faubourg du Temple, où il végète à l'écart, en compagnie de sa fille et de son chat, un savant extraordinaire, d'une incontestable originalité, Nicolas Roumine, astronome, mathématicien et révolutionnaire...

— Tiens, que c'est curieux!...

Marianne se retourna.

— Père, n'as-tu pas connu un mathématicien du nom de Roumine?

— Roumine... un Narbonnais... cerveau génial, mais brûlé... un ancien camarade... Il est ici?...

— Voyez... continua-t-elle genlimenl... nous n'avons que des amis communs...

— Génial, mais brûlé... murmurait amèrement Kobert... Et c'est votre papa qui s'exprime ainsi!... Quoi qu'il en soit, je salue dansRoumine une des plus nobles, des plus libres im.aginations de ce temps. Ses idées avancées l'ont rendu haïssable à tous nos péda- <'Oo-ues. Sa détresse fut souvent atroce. Il fait des calculs, de sombres travaux pour les seigneurs de institut qui l'utilisent en cachette...

Marianne frémissait de ceè analogies.

— Or le malheureux a une fille, belle, triste et qui l'adore...

îl s'interrompit brusquement :

— ... Pourquoi donc étaler ces misères et vous attrister dans cet agréable jardin?.. Sachez simplement, mademoiselle, que, si tous les déshérités s'entr'aidaient, ceux de l'esprit, ceux du muscle, ceux et celles du cœur, on verrait, on entendrait degrandes choses...

A ce moment, un vaste éclair illumina les allées, les pelouses, les marronniers, les statues, suivi d'un roulement sourd et prolongé.

— Déjà votre Révolution ! dit-elle. Aurons-nous le temps de rentrer avant l'orage V... Que je regrette dfr vous quitter ainsi !

On rebroussa chemin. Gouvès emprunta à Coquilel

2i SÉBASTIEN GOLVÈS

son parapluie, que l'étudiant ne quittait jamais et qui

faisait la joie des camarades.

— Le triomphe de la prévoyance et la peur de l'eau!... Je te reconnais, ô ma race, s'écriait-il, déployant vers le ciel ténébreux la coupole de coton. Il prit le bras de sa fille, souhaita le bonsoir aux jeunes gens et l'on se sépara.

D'énormes gouttes de pluie commençaient à tomber. Les gens couraient, cherchant un abri. Des voitures passaient au grand trot, capotes baissées; les sifflets aigus des gamins raillaient le vacarme céleste. Une subite lueur déchira la nue, montra la rue Soufflot dans sa longueur, au bout, le dôme du Panthéon, tel qu'un fantôme de monument antique. Les terrasses des cafés abandonnées, on rentrait les l chaises et les tables.

Ce spectacle de désordre et de hâte exalta Marianne. : Comme son père l'entraînait, elle entendait encore la : voix âpre et nette de Robert, sa prédiction, son sar- ' casme.

Elle vivait une de ces minutes incomparables où l'esprit et le cœur se pénètrent, où tout l'organisme vibrant croit atteindre la raison des choses. Elle sentait tressaillante en elle une énergie d'amour inemployée, une créature neuve et hardie, hbre de préjugés, prête au sacrifice.

— Je cours à mon avenir, à mon avenir, se répé-

tait-elle, montant avec Gouvès vers le triste logis de la rue Lliomond.

Une surprise les y attendait. Le père Ensade et Moumette avaient pris le train rapide, au lieu de l'express, auquel donnait droit leur permis, et arrivaient ainsi douze heures d'avance. Ils avaient dû payer le supplément. La servante se lamentait encore avec d'abondants détails, son sac de forme préhistorique à la main, épongeant la sueur qui ruisselait le long des rides de sa lar^e et honnête figure, tandis que le vieux, affalé sur une malle, répondait maussadcment aux multiples questions dont on l'accablait.

A la lueur incertaine de deux petites lampes à pétrole prêtées par M""' Constans, au fracas ininterl'ompu de Forage, cette famille en désarroi faisait un tableau touchant et comique. Gouvès avait pris la chose du bon côté et cherchait à calm.er sa femme que le surcroît de dépense indignait. Moumette rappelait ses dix-huit ans de service, son dévouement et ses fatigues, rejetait l'erreur sur le père Ensade. Quant à celui-ci, presque sourd d'ailleurs et tapi dans son égoïsme, il passait lentement une main noueuse sur sa large iigure aux méplats de Romain, tannée et plissée, attendant que sa fille se calmât pour avoir a quelque chose à manger », car il gardait l'appétit vorace.

Le récit de l'aventure épuisé, il fallu* songer à

-2(i S£[L\ST1EN GÛl VÈS

riostallalion. Chacun avait sa chambre, mais aucun lit de prêt. Il s'agit de camper phis que de se coucher. Au dehors, la tempête s'apaisait, on entendait des grondements lointains; la pluie persistante ruisselait le long des gouttières et des vitres, arrosait le sable du jardin avec un bruit de piétinement.

Seule dans la pièce exiguë où l'on avait provisoirement dressé une couchette de sangle, Marianne assembla ses réflexions. Elle avait plus vécu, en quelques heures de Paris, qu'en une année de province. Berthet et son violon, M"'' Constans, Coquilet et sa barbe noire, Robert surtout et son éloquence tranchante, ses prophéties, son délire de pitié et sa colère, se poursuivaient, se remplaçaient dans son imagination surexcitée.

Elle ouvrit la porte de la cuisine, traversa celle-ci : le ruissellement avait cessé. L'humble pelouse du petit jardin exhalait une odeur humide. Au delà du mur, sur le ciel sombre, des toits et des cheminées luisantes se succédaient dans une confusion bizarre. Plus loin encore, devinée, c'était cette immense ville, cuve de passions et d'intérêts, dont les jeunes gens parlaient avec amour et colère, qui obsédait ses habitants.

Comme chaque fois qu'elle glisse à la mélancolie, Marianne songe à son père, à la dure, à l'injuste destinée de ce grand savant fait pour la gloire et que

celle-ci rebute : la gloire, avec quels yeux ardents il prononçait ce mot au restaurant, son verre de vin rose à la main. C'est pour celle fugitive qu'il travaille nuit et jour, qu'il renonce aux crains faciles, qu'il subit les humiliations de toute sorte. Quelle amertume, si la décrépitude ou la mort venaient avant la récompense, avant le triomphe mérité ! Les hommes sont si vils, si prompts à exploiter le faible et à le rejeter ensuite ! Qu'est-ce que cet Ephraïm Mercier dont Coquilet parlait avec mépris? Quel est son but en appelant à lui le confrère pauvre, en lui offrant un laboratoire? Sous le coup d'une déception nouvelle, le vieux ne pourrait-il pas mourir?

Non, cela ne sera pas. La beauté aussi est une puissance. Et Marianne, sur qui les étudiants se retournent, ne peut ignorer qu'elle est belle. Comme elle se l'est juré souvent, elle se sacrifiera au désir paternel, elle sera l'enjeu de la victoire.

Ces pensées lui donnant la fièvre, elle revint sur ses pas et rentra dans sa chambre. Elle chercha dans son porte-monnaie une clef dorée et ouvrit un petit sac qui traînait sur une chaise. Elle en sortit un paquet de lettres parfumées. C'étaient là les douloureux vestiges de son unique amour : à vingt-sept ans, comme il achevait ses études médicales, Pierre Trousselin, fils de notables commerçants du Midi, beau garçon, riche, de parole facile, s'était pris pour la fille

de son maître, pour la « fleur épanouie )), comme on

l'appelait alors, d'une passion partagée.

On se donnait rendez-vous aux portes de la ville, trois ou quatre fois par semaine, au tiède crépuscule du premier printemps, dans la campagne rude et rose où les oliviers font une poussière d'argent entre la terre blanche et le ciel d'un bleu dégradé. Marianne était chaste et savait résister aux caresses trop libres, mais elle livrait son cœur à cet ami tendre et persuasif qui lui montrait le mariage prochain.

Ils causaient de leur avenir, d'eux-mêmes et de la destinée. La vierge aux yeux de flamme et de mélancolie dépensait le trésor de sa sensibilité; ses grâces un peu farouches effrayaient le jeune provincial, dont l'esprit positif, après une courte défaite, se ressaisit vite et pour toujours.

Marianne s'en aperçut. Bourreau d'elle-même, elle se raisonnait dans la solitude, et, comme ils revenaient séparément, pour ne pas éveiller les soupçons, elle associait la chaude nature à la brûlure de sa déception. L'esprit aiguisé de son père luttait en elle avec une imagination débordante et une puissance de mirage qui la transportait à volonté dans les pays étranges et les époques lointaines. Elle possédait cet instinct nomade des grandes amoureuses qui leur facilite l'oubli, efface les baisers sur leur chair glissante et les rend, le désir assouvi, prêtes à de nouvelles aventures.

Pierre Trousselin n'avait été que le prétexte à l'éclosion de sentiments comprimés par une vie médiocre. Sûre de ce fait, elle vit sans désespoir s'éloigner d'elle celui qui ne Tavait jamais comprise. Six mois plus tard, il épousait une riche héritière de cinq ans plus âgée que lui. De cette brève et banale histoire, il ne restait aux jolies mains de Marianne que les quelques lettres qu'elle déchiffrait maintenant sous la lueur falote d'une bougie.

Bien qu'elle conaiit par cœur ces phrases ta demi sincères, elle jugeait, selon son émotion, des progrès qu'elle faisait dans la vie. Cette ibis, son cœur ne battit plus. En dehors même de cette expérience, elleseutait s'opérer en elle, au sein des profondeurs ignorées, une singulière métamorphose. L'objet de sa volonté devenait immédiat et clair, débarrassé des vapeurs de la jeunesse et des anciens scrupules, usés à force d'avoir servi.

— Nous ne pouvons compter sur mon frère Paul. Mère s'illusionne. Il est sans moralité, plus faible qu'un enfant. Ses dons naturels, il ne les utilisera jamais, grâce à son invincible paresse, et, faute d'une femme riche, il descendra la route de la vie, humblement, misérablement. Quant à la chose capitale, à la destinée de Sébastien Gouvès, elle est, hélas! à ce point fatal où, s'il n'obtient pas la récompense de son courage et de son génie, il doit désormais renoncer à tout.

W SÉBASTIEN GOUVÈS

Seul, il ne pourra vaincre. Reste moi, Marianne, disposant de moi-même. Ah ! triste, triste et chère Marianne! Qii'aurais-tu dit, il y a trois ans, de tes projets? La fortune que j'envisage est dure, honteuse par endroits, et me vaudra maintes avanies. Un seul aurait pu nous sauver : celui qui m'eût comprise, et j'en valais la peine. Il ne s'est pas présenté. Tourne la roue cruelle !... Est-ce notre faute ou celle d'une société mal faite, si la justice, comme disait pauvre père, réclame un sacrifice humain ?

On grattait à la porte. C'était Paul. Elle cacha prestement ses lettres. Il marchait sur la pointe des pieds, en robe de chambre, son bougeoir à la main, l'air triste et préoccupé.

— Tu ne dors pas?... Tant mieux... petite sœur, je suis honteux d'avoir encore recours... mais aprèsdemain, sans faute, je rejoins mon corps, et... une dernière dette... Enfin, peux-tu me prêter quelques louis, que je te rendrai dans deux mois?...

Elle sourit tristement, connaissant la formule.

— Tu sais, mon ami, que c'est la fm. Mes économies ont passé dans le déménagement et le dîner de ce soir...

— Comment, c'est toi?... Mais père avait promis...

— Qu'importe! C'était moi. Ltà, sur la malle... ce porte-monnaie... Ouvre et prends ce qui reste, sauf la pièce d'or trouée, mon fétiche.

Elle suivait ses gestes mous avec un douloureux mépris. Il voulut, l'opération faite, ajouter quelque chose :

— Comment trouves-tu Goquilet?

— Noir et timide, mais l'air d'un bon p:arçon.

— Il est amoureux de toi. Il t'a regardée tout le temps... Ce ne serait pas un mauvais parti...

— Que deviendriez-vous si je me mariais et dans ces conditions misérables? Je suis trop utile à la maison.

— Il m'a révélé, ce fidèle Jérôme, une chose effrayante. Il paraît que Mercier est une canaille et cherchera à exploiter père de toutes façons.

Les yeux de Marianne étincelèrent. Elle répondit lentement :

— Ces belles, trop belles propositions m'inquiétaient. Notre chéri est si confiant ! Mais nous verrons... Gare à ce farceur!... J'agirai...

— Et que pourras-tu, ma pauvre petite?

— Cela me regarde. Bonsoir... Je suis bien fatiguée.

Ils s'embrassèrent. Seule, Marianne réfléchit encore longtemps, le menton dans sa main, assise sur la couchette; enfin elle s'allongea, souffla la bougie et l'on n'entendit plus, dans les ténèbres chaudes, que le ronflement lointain du père Ensade.

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