‹ Sébastien GouvèsChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— Laissez donc, j'arriverai à l'hôpital l'H retard d'une heure et voilà tout. A ce que je vois, mon cher confrère, nos Facultés de province sont restées rétrogrades.

Ainsi parlait le professeur Ephraïm Mercier, solennellement renversé dans un large fauteuil. Par trois hautes fenêtres ouvertes sur l'avenue Montaigne, le somptueux cabinet de consultations recevait une lumière matinale, tiède et douce, qu'atténuaient les stores ; les tableaux, objets d'art multiples, complétaient l'atmosphère de bien-être et de luxe. Du dehors montaient des rires d'enfants et le bruit joyeux de l'arrosage.

Il s'exprimait avec une nonchalance aisée, le riche professeur. Sa main droite caressait un coupe-papier d'ivoire. Sa main gauche caressait sa barbe, qu'il portait soyeuse, fournie, terminée en pointe et trop

noire pour ses quarante-sept ans. Dans sa face régulière, aux angles durs, les yeux brillaient d'une flamme étrange sous le lorgnon que de temps à autre il ôtait, essuyait, puis remettait en place, selon un rythme machinal. Sous la moustache soignée, les plis de la bouche gardaient une sorte d'ironie et la voix se nuançait en inflexions hypocrites, tantôt d'une onction feinte, tantôt d'une gravité voulue.

En face d'un tel personnage, Sébastien Gouvès, assis de trois quarts sur une chaise en tapisserie, se sentait mal à l'aise. Ce n'était plus le camarade aimable et sans façon qu'il avait connu à Montpellier et qui généreusement lui offrait un laboratoire. Depuis vingt minutes que la conversation était engagée, les points importants demeuraient dans l'ombre. Il semblait même que Mercier éludât toute attaque précise à ce sujet. 11 s'en tenait à des généralités, à des plaintes vagues quant aux ennuis professionnels, aux jalousies inévitables, au peu de temps réservé pour la science pure...

— Hélas! soupira Gouvès, saisissant ce Liais, la clientèle est une mangeuse de talents. Mais il faut vivre. Ceci m'amène...

— La clientèle est pourtant nécessaire, fit l'autre, lui coupant la parole. Les maladies observées à l'hôpital nous dupent par des contours trop nets, ce que j'appelle : les cadres stricts de la misère...

Il conlinua sur ce Ion, et le pauvre savant se demandait :

— Comment lui rappeler ses promesses?

Enfin, n'y tenant plus, il interrompit une nouvelle tirade par cette question brutale :

— • Puis-je toujours, cher maître, compter sur les huit mille francs d'appointements convenus?

Le visage de Mercier, à ces mots, subit une transformation soudaine. Le regard devint froid; les joues blêmirent. 11 articula, après un court silence :

— Je n'ai pas Thabitude, monsieur, de manquer à ma parole, et celle-ci doit suffire. Les conditions devotre séjour ici seront exactement celles que j'ai établies à Montpellier.

Peu patient de sa nature, Gouvès fut sur le point de relever Uinsolence. Mais il réfléchit vile à sa situation précaire et s'ordonna d'être calme. Une brouille serait un désastre irréparable. Elle lui revint souvent à la mémoire, par la suite, cette minute ambiguë où il eût pu rompre un pacte menteur et recouvrer sa liberté.

Mercier était subtil. Il voulait mater pour toujours ce timide, mais comprit qu'il avait été brusque, et, désireux d'effacer une im.pression pénible, poursuivit d'une voix presque crdine :

— Je suis convaincu que nous serons contents l'un de l'autre. Vous me rendez, mon cher, un grand service... Si... si... afilrma-t-il avec feu, devant un geste

de dénégation. J'aurai souvent recours à vos lumières;

vous saurez élucider certains problèmes que se pose

mon imagination et qu'elle n'a point le temps de

résoudre...

Cette vanité puérile divertit le méridional et acheva de l'apaiser. Le charlatan se dressa, comme agité par un démon intime.

— Mon cerveau est une forge en pleine activité, les soufflets se gonflent, les flammes crépitent. Les enclumes retentissent. Je poursuis à la fois vingt hypothèses. Elles se mêlent, s'enchevêtrent, déchirent mes insomnies, et, souvent, au chevet d'un malade, la force créatrice m'absorbe, me détourne du cas particulier. Je passe pour un distrait. Je suis en somme un inventeur — il leva sentencieusement l'index effilé, où brillait une bague d'or — Vlnventeur, Pourtant, je l'avoue, le laboratoire me rebute. Mon amour des synthèses me rend inapte à la cuisine expérimentale. C'est pourquoi il me faut un collaborateur.

Là-dessus, il soupira bruyamment, se rassit, et, affmant la pointe de sa barbe d'une main nerveuse, fixa sur son auditeur deux yeux inquiets et noirs.

— Se moque-t-il de moi? songeait Gouvès. Puis-je attacher ma destinée aux serments de ce comédien?...

Mercier, déjà, passait à un autre exercice.

— La franchise avant tout, cher collègue. Cartes

sur table. Quelle est en ce moment la direction de vos merveilleux travaux? On m'a parlé Là-bas de trouvailles sensationnelles, frisant le génie...

Il connaissait les hommes, celui que dans la société on appelait le bel Ephraïm. Ces simples appâts bouleversèrent son naïf obligé, le livrèrent sans méfiance à la curiosité et à la ruse.

En termes clairs, Sébastien Gouvès expliqua le sens général de ses recherches, qu'il poursuivait depuis dix ans, les rapports mystérieux de forces peu étudiées, les preuves à l'appui tirées de la botanique, de la zoologie, de la clinique même, l'avenir ae certaines théories sur la lièvre et leurs applications possibles.

Mercier Uécoutait avec soin, se gardait de l'interrompre, dans une pose recueillie, attentif autant à l'individu et à sa méthode qu'à son discours, émerveillé par cette ardeur lucide, combinant la manière de l'exploiter sans trop de douleur et sans bruit. Il lit quelques objections pour la forme, puis, sentant le terrain solide, l'érudition du bonhomme prodigieuse, il continua de l'interroger, le stimulant de temps à autre par de petits murmures admiratifs.

Le savant s'emballait, heureux de parler et d'être compris, grisé par son propre enthousiasme. Sa finesse méridionale le retint au bord des ultimes secrets, de ce qu'il appelait tantôt sa réserve et tantôt la dot de

Marianne; mais, sauf cela, il s'ouvrit de ses rêves, il confessa ses longs tourments quant au virus-vaccin du tétanos et du diabète, au traitement rationnel d^ l'ataxie locomotrice, au rôle antagoniste des tissus el de certains poisons, à l'architecture intime du cerveau. Il partait d'expériences connues et s'élevait aux plus rares sommets avec une incroyable aisance, s'opposant de bonne foi des difficultés qu'il résolvait ensuite et dont les détours le menaient plus loin, ou, par une volte spontanée, fortifiaient ses arguments antérieurs.

Mercier n'était ni un sot, ni un cuistre. Il se félicita d'avoir déterré à Montpellier un collaborateur d'une pareille envergure, un de ces êtres que la destinée, après les avoir retardés par des obstacles proportionnés à leur génie, peut en quelques heures porter au premier rang.

— Fougueux, naïf... sentimental, se dit-il. J'ai fait^ erreur en le rudoyant. C'est par de bons procédés que je me l'attacherai : le difficile sera de le garder. Il ne faut pas qu'on me le vole.

Il attendit que l'orateur, faute de souffle, suspendît un moment sa conférence; alors, debout, en proie à une feinte émotion, il s'écria :

— Mon cher collègue, ce n'est pas huit mille francs, c'est dix mille... et je signe le traité pour autant d'années qu'il vous plaira. J'ai bien mérité de la

science en vous appelant à Paris, le seul théâtre digne de vous, de votre immense talent...

Puis, serrant, avec force les deux mains cordialement offertes et pesant sur les mots de sa voix grave et lente :

— Seulement, prenez garde. C'est la gloire que vous désirez; c'est elle qui vous attend... La gloire est un couteau. Elle brille et elle tue.

Son geste superbe indiqua la fenêtre, la ville ensoleillée.

— Paris est plein de brigands. Un mérite comme le vôtre suscite partout envie. Si vous croyez mon expérience, vous vivrez retiré, dans ce laboratoire où rien ne vous manquera, car ma bourse vous est ouverte. Vous éviterez les fréquentations faciles, les pièges, les amertumes que je subis douloureusement, moi, le lutteur, mais qui tueraient un homme de votre trempe, peu fait pour la guerre d'embuscade, ignorant le milieu,

— Telle est mon intention, répliqua Gouvès simplement. D'ailleurs m.es moyens très médiocres et ma nombreuse famille ne me permettraient pas un autre genre de vie.

— C'est pour le mieux. Cependant il ne faut rien exagérer. Inutile de vous cacher. — L'adroit politique songeait à tout. — Je donne chez moi souvent des soirées intimes : gens du m.onde et savants mêlés qui

vous disUairont de vos travaux, auprès de qui vous trouverez, présenté par moi, l'accueil le plus cordial. Vous avez une fille, n'est-ce pas?

— Une fille et un fils, beaux tous deux et aimant la vie. — Les yeux paternels brillèrent de fierté.

— Amenez-les-moi, j'adore la jeunesse. Il est bien entendu que leur mère les accompagnera. Quoique célibataire, je reçois les femmes de mes amis qui lui feront d'aimables relations. Et tenez, ce soir même, on fait ici un peu de musique. L'occasion est bonne. Je vous attends tous les quatre.

Ému par tant de cordialité, Gouvès abandonna ses craintes du début.

— Il est charmant, se répétait-il en descendant le riche escalier avec sa précipitation des jours de fièvre. Coquilet se trompe. On jalouse cette fortune, cet appartement, ces bibelots, ce succès rapide.

Dans la rue, le soleil acheva de le griser.

— Et intelligent, et hardi !... Quelle différence avec nos patauds de là-bas. Gomme il m'écoutaitî La gloire est un couteau. Voilà une belle formule.

Dans son enthousiasme il faillit se faire écraser. D'un bond il se trouva aux Champs-Elysées, remplis, à cette heure, d'enfants et de domestiques ; un petit garçon courait sans chapeau.

— Sije prévenais les parents? C'est honteux! Savez-

VOUS qu'il risque d'attraper une méningite? cria le brave homme à la nourrice stupéfaite; puis, s'informant de la rue de Ponthieu, auprès d'un sergent de ville, il eut le plaisir d'apprendre qu'elle se trouvait en face de lui.

Au cinquième étage d'une haute maison à odeur de friture, il sonna avec vigueur, comme l'avait recommandé le concierge.

— On y va, on y va! grommela une voix enrouée. Dans l'encadrement de la porte ouverte apparut

un petit homme chauve, sans âge déterminé, avec un visage simiesque rosé et jaune, sillonné de grosses rides, des yeux vifs et des gestes un peu solennels.

— Bonjour, Ourlac.

— Ah, mon Gouvès, mon cher Gouvès, d'après tes dernières lettres je m'attendais à te voir et j'étais impatient. Ça n'est pas très grand, mon domicile — à nous deux nous tenons Fantichambre, — mais j'ai une sorte de petit salon.

Eusèbe Ourlac, familièrement Zebio, peintre fainéant, compatriote de Gouvès et son plus vieil ami, l'entraîna dans une pièce exiguë et obscure où l'on distinguait vaguement deux sièges, une table, quelques toiles et dessins accrochés au mur.

— C'est mon musée... souvenirs de camarades. Quelle joie de te retrouver à Paris! Ah, nos bonnes conversations! Et la femme! Et mon élève Paul,

peint-il un peu au régiment? Et la Marianne! Et

Moumette et le père! Tous en bonne santé?

— Tous. D'ailleurs, tu vas les embrasser. Je t'emmène déjeuner à la maison.

— C'est qiie...

— Quoi? Pour notre arrivée tu ne peux pas refuser...

Ourlac réfléchissait avec une certaine gravité, un doigt sur le front; puis il prit bravement son parti :

— Je dois faire aujourd'hui ma livraison d'images au Bon Marché. Il faut t'avouer que, Fart nourrissant peu ses adeptes, je colorie pour les grands magasins... Un intermède... Ça entretient la main... Ma foi, tant pis, je serai en retard...

— Tu te tires d'affaires? demanda Gouvès, qui aimait jouer à l'homme positif.

— Admirablement. Un petit viager, la besogne en question, des bricoles ici et là...

L'ingéniosité de Zebio, son sens pratique de l'existence émerveillaient son ami, qu'encombrait et désolait le moindre souci matériel.

Ourlac ouvrit une armoire remplie des objets les plus divers, pots de colle, pots de peinture, pinceaux, morceaux de carton, encres de couleur, porte-plume rangés avec un soin méticuleux et une patience de fourmi.

— Voilà mon attirail... peu encombrant. Sur cette grosse lampe-ci, je cuis mon œuf sur le plat du déjeuner, el elle me chauffe en hiver. Elle me fournit aussi le combustible nésessaire à mes travaux. L'embarras, c'est la défroque... Te rappelles-tu ton pantalon gris qui m'a fait cinq ans? Le vêtement que j'ai sur le dos a fourni presque la même carrière et il reste en très bon état...

' Effectivement, le petit homme était mis avec une propreté scrupuleuse.

Gouvès sourit affectueusement.

^ — • Tu es demeuré un bon administrateur de toimême...

— Il faut bien. J'ai trouvé une façon légère de marcher qui n'use pas la chaussure. D'ailleurs, par les grosses pluies, j'évite de sortir sans nécessité. Ma médiocrité, c'est mon hygiène et c'est aussi mon plaisir. Parfois je m'imagine que je suis Robinson. J'ai dû aller en soirée cet hiver chez un gros bonnet de la maison Hachette, qui m'a rendu des services. Mon concierge, dont j'instruis le gosse, m'a prêté son habit. Avec du carton un peu fort je me suis taillé un plastron et un col de chemise admirables; mes souliers vernis au pinceau; le menton soigneusement rasé à l'aide de mon canif, encore un précieux camarade, celui-là, il me sert à tout, j'avais, mon cher, une excellente tournure. Sans compter que le

buffet m'a rempli l'estomac pour deux jours et fourni

de sucre pour un mois. ^^

Les deux copains, bras dessus, bras dessous, descendirent les Champs-Elysées. Liés depuis leur enfance et tendres tous les deux, ils échangeaient avec joie les plus minces souvenirs. Ourlac possédait une belle imagination artistique. Rêveur et profond, de cette forte race languedocienne qui accumule et concentre les impressions comme la pierre de ce pays la chaleur, il avait vivants dans sa mémoire oculaire, dans ce qu'il appelait « son trésor », une multitude de paysages et d'aspects captés par ses regards d'enfant au cours de nombreuses escapades. 11 les évoquait à volonté et, depuis vingt ans, projetait de les fixer sur la toile dans leur intensité lumineuse; mais un fossé cruel séparait sa velléité de sa main et du pinceau; apte à savourer les chefs-d'œuvre des autres, les expliquant avec éloquence, il désespérait de les égaler, et son orgueil le rendait stérile bien plus encore Que sa paresse. Avec cela nulle acrimonie. Il jouissait gentiment des succès de ses camarades, presque tous arrivés, riches et célèbres. Sa bonne humeur native, son ingéniosité le faisaient inviter dans de beaux intérieurs et des châteaux cossus, d'où il s'enfuyait un matin, poussé par son amour de la libre flânerie. 11 connaissait mille petits métiers, quantité de « trucs » pour se tirer d'affaire, quand ses très maigres

ressources étaient épuisées. Malgré sa taille exiguë, il imposait le respect par un ton doctoral, des gestes mesurés et une grande assurance.

Lorsque Gouvès Teut mis au courant de sa situation nouvelle, il réfléchit un peu, puis avec inquiétude :

— Le connais-lu au moins, ton Éphraïm Mercier? Il court à son sujet des bruits assez fâcheux. Ce serait une rude déconvenue...

11 n'acheva pas la phrase, le savant déjà s'emportait :

— Me crois-tu un enfant? Je me suis renseigné... par moi-même. Mercier est un grand calomnié, un gaillard du plus haut mérite. Je le quitte à l'instant. Affable, courtois, désintéressé. Deux heures durant, il m'a tenu sous le charme. C'est un amoureux de médecine qui a rencontré un maniaque de son espèce et -se l'attache généreusement, voilà tout...

Ourlac n'insista pas. Il savait l'entêtement de son ami.

— Je t'ai à Paris, c'est le principal. Fameuse cité [ Par un jour clair, comme maintenant, les choses et gens sont en or fluide. Je voudrais exprimer cela : c'est difficile : des silhouettes dans une vapeur blonde. Il avait raison, le papa Turner. Ce grand bijoutier de soleil nous lance à tour de bras des pierreries. Dût on ne jouir qu'une heure du spectacle, à lui seul il

4G SÉBASTIEN GOUVÈS

vaudrait la peine de vivre... A propos, Paul fait-il des

progrès ?

— Je ne sais. Paul m'aime bien, mais il appartient à sa mère. C'est un Ensade. Intelligent, paresseux, bon et soumis, passionné par exemple. T'ai-je raconté qu'un soir, à Montpellier, je l'ai surpris caressant la fille du voisin, avec une fièvre, des paroles brûlantes!... Il avait quinze ans... Cette métamorphose, par une amourette, d'un garçon nonchalant et silencieux à Tordinaire me frappa...

— Et notre Marianne ?...

— Belle, plus belle que jamais. Hier, au Luxembourg, elle semblait une reine. Chacun se retournait. Ah, la noble chérie! Elle est mon espoir, ma fierté...

— Surveille-la bien au moins, Paris est dangereux.

— Bah! elle est de bonne race, et sage avec cela. ïl lui faudrait un mari ; mais elle n'a pas le sou, la pauvre. C'est ce qui me désole. J'ai rencontré, dès mon arrivée, un de mes élèves, un nommé Coquilet, qui ferait bien l'affaire.

— Sébastien, garde ta grande le plus possible. Elle est la douce flamme de ton cœur et le fétiche de ton génie.

Sur le pont de la Concorde ils s'arrêtèrent. A droite, la Seine montait, claire, svelte et moirée vers l'horizon brumeux de lumière ; à gauche, les quais et Notre-

LA GLOIRE EST UN COUTEAU il

Dame formaient une délicate image de piété et d'histoire reflétées par l'eau.

— Ceci, dit Ourlac, c'est la ville paisible et heureuse. De ses aspects nombreux comme ceux d'une âme en mouvement, on ne se lasse jamais. Il n'est pas de^ femme aussi belle et changeante. Que de fois suis-je resté, accoudé au parapet, épiant les variations de l'heure, savourant une sorte d'extase 1

^ — C'est un des charmes de la vie, répliqua Gouvès avec un soupir. Elle s'apaise quand on la regarde;, mais, si on l'interroge, elle s'irrite. Science ou art, c'est la mêm.e chose; un effort pour renouer le lien entre nous et ce qui nous entoure, lien rompu par notre égoïsme, et de là sont sortis nos maux.

Philosophant de la sorte, les deux amis arrivèrent rue Lhomond.

j^ Les femmes, avec ardeur, organisaient l'installation. Le père Ensade fumait dans un coin. Ourlac, que tout le monde aimait, fut accueilli par des cris de joie^ et Moumette elle-même l'embrassa.

— Mais je ne vois pas Paul ?

— 11 est couché, avec la fièvre. La fatigue sans doute, répondit tristement M""" Gouvès, que la moindre indisposition de son fils inquiétait.

Le savant disparut, puis revint bientôt, fair contrarié.

— Ce n'est pas grave, certes. Rassure-toi, Julie.

Mais, demain, son congé expire et je doute qu'il soit

en état de rejoindre le régiment.

— Demande une prolongation.

— A qui? Je ne connais personne.

Après un court débat, quelqu'un prononça le nom

de Mercier.

— C'est une idée! s'écria Gouvès. Il est influent. Le hasard fait qu'il nous prie ce soir à une soirée intime, invitation qu'on ne peut décliner. Je lui demanderai un mot pour le ministère...

La gaieté revenue, on s'occupa d'improviser le déjeuner. Le couvert fut mis sur la plus grosse malle. D'après les indications de M""' Gouvès qu'il appelait ^familièrement Providence, aidé de Marianne dite la Merveille, le peintre plongeait dans les paniers où disparaissait sa petite taille, pour y pêcher assiettes, verres, couteaux et fourchettes. Ce faisant, il interpellait tout le monde et particulièrement le pèreEnsade, ■ dont l'égoïsme profond le réjouissait.

— Ne vous donnez pas tant de peine, papa, criaitil au vieillard immobile, mastiquant avec lenteur un ] fort acompte de pain et de fromage. Vous vous mettrez en sueur. Un rhume est vite attrapé.

Cependant Gouvès vantait la cordialité de Mercier, son intelligence et les splendeurs de son installation. Il se frottait les mains...

— Dix mille au lieu de huit. Puis, mes enfants,

quel homme ! Avec lui, j'espère accomplir de grandes choses.

— Même sans lui, père, hasarda Marianne.

Tout en s'activant, Ourlac admirait sa sveltesse, ses traits purs, ses yeux profonds cernés de bistre, la douce blancheur des bras nus jusqu'au coude, sortant de larges manches noires flottantes. Il l'avait quittée jeune fille, i) la retrouvait femme, belle à troubler un « ancien » tel que lui, qui aurait pu être son père.

— La Merveille, dit-il. jamais tu n'as mieux mérité ton nom. Yeux-tu qu'après déjeuner ton vieux camarade te promène un peu par la ville?

— C'est que j'aide maman...

— Ya, ma fille, j'ai Moumette. L'exercice t'est indispensable.

Pour remercier la bonne dame, comique dans une robe de chambre à ramages bleus et jaunes, car elle affectionnait les vêtements excentriques, Ourlac ajouta :

— Je compte bien que Paul, son temps fini, va se remettre à la peinture. Il a de si belles dispositions ! Pas un artiste encore n'a rendu Paris dans sa splendeur. Ah, si j'avais la jeunesse !

— Décidément, cette ville tourne les têtes, s'écria le savant. Hier, notre jeune voisin, violoniste fou de son métier, nous exposait un projet d'opéra où les

principaux rôles seraient tenus par les pierres de

Lutèce...

Il eut son bon rire aux rides nombreuses qui découvrait des dents superbes. j

— Musique, peinture, drame, roman, que tous s'y mettent! Ce n'est pas trop de tous les arts.

Le bohème leva sentencieusement son bras au bout duquel était une assiette.

— Le sujet est inépuisable. J'ai voyagé par l'Europe. J'ai vu Londres, ses squares, ses brouillards et ses parcs, ses rangées de maisons basses pareilles à des décors; j'ai vu Hambourg, les docks géants dressés sur le fleuve, les masures de bois ouvragé; Amsterdam, rouge et noire, doublée par ses calmes canaux et coiffée de pignons; Moscou, mère des coupoles et musulmane des neiges ; Cordoue, perle rose sur la chair céleste, rafraîchie de jets d'eau, illuminée d'oranges; Venise, enfm, d'un or surnaturel où le marbre meurt dans une eau vieille et tragique, où la mort et la volupté glissent avec la noire lenteur des gondoles...

— Bravo ! cria Gouvès, et Marianne, figée dans uq geste, buvait cette éloquence de ses grands yeux, immobiles.

— Eh bien, continua l'orateur, nulle de ces reines, douces ou tragiques, palpitantes de vie ou meurtries par le temps, ne vaut Paris, cité du labeur

€l de rinlelligence, assise aux bords de son fleuve lumineux. Tu subiras sa force féconde, mon ami, car elle est. la libératrice. Le monde attend d'elle ces grands mots qui le bouleversent au cours des âges.

— La Révolution, alors ! . . . comme hier soir Albert. . ,

— Robert, rectifia la jeune fille.

— Certes, la Révolution en permanence. Souhaiteslu donc qu'on reste immobile ! Il n'est pas une rue de Paris qui n'ait son passé ou son avenir, pas un faubourg qui ne soit héroïque. Je sais que la province le déteste... On l'a vu pendant la guerre et la Commune. La province a tort. Car ses moindres rayons se reflètent en ce vaste miroir. Et toi, qui es un glorieux, tu cueilleras ici tes lauriers...

... Ces belles palmes toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir...

murmura Marianne, dont la mémoire poétique était extraordinaire...

— Continue, ma fille...

Mais trois ou quatre seulement.

Au nombre desquels on me range, Savent tresser une louange Qui demeure éternellement.

La voix claire et mélodieuse fut interrompue par le robuste organe de Moumette :

— Le bifteck ne sera plus mangeable.

Le repas fut allègre. On agita mille questions, mille projets. Gouvès voyait tout en beau. Il taquinait le vieil Ensade, fléau des pommes de terre et du pain, sa femme, mère de Raphaël, Marianne, déesse des étudiants. Il plaisantait Ourlac sur sa tirade à la Mirabeau.

— Ta place est au Palais-Bourbon. Voilà encore un monument rempli de gens désintéressés, d'une intelligence lucide, d'un dévouement forcené à la chose publique...

Mo Limette amusa les convives, en déclarant que toujours :

— Les bouchers y étaient rudement voleurs, dans cette grande boutique à perdre la tête.

Elle avait failli être écrasée dix fois. On s'était moqué de son accent.

— Bah, répondit le savant, ces petits malheurs forment la vieillesse.

— Où pourrais-je te mener, ma mignonne, demanda Ourlac à sa jolie compagne?

— Où tu voudras. Je suis si contente !

— Et moi donc ! Tu ne t'imagines pas comme ton père me manquait. Le noble esprit! Par exemple, il n'est guère méfiant... Ce Mercier...

LA GLOiriE EST UN COL'TEAU 53

— Bah ! jouissons du présent.... Ne me gale pas mon plaisir.

Elle désira d'abord aller aux boulevards.

Ils marchaient côte à côte sans se donner le bras. Elle, s'amiisantde tout, animée, bavarde, avec un rire clair où sa bonté était apparente. Lui, lier de sa compagne, rajeuni de vingt ans, se traitait tout bas de vieille bête, car il avait l'âme romanesque, la tendresse facilement amoureuse. Il l'interrogeait :

— Tu n'as pas laissé ton cœur à Montpellier?

Le charmant visage eut un mélancolique sourire.

— Mon cœur tout entier appartient à mon père. Cela te paraît étrange... Tu t'étonnerais bien davantage si tu savais le fond de mes pensées...

Une riche Victoria les frôlait. Sur les coussins, une femm.e aux traits accentués, avec quelque chose de cruel dans le regard, était nonchalamment appuyée, un petit chien noir ébouriffé à côté d'elle.

— Quelque cocotte, murmura Zebio.

— Ces femmes-là sont heureuses, soupira Marianne. On les admire et on leur obéit.

— Cela, c'est l'apparence, petite. Mais la réalité est triste.

— Bah! la réalité est toujours triste. Ce qui les dégrade, c'est leur égoïsme. Si l'argent qu'elles gagnent honteusement servait une cause noble, les mépriserais-tu encore?

— Je t'avoue que cette hypothèse...

— Naturellement, tu ne l'as pas prévue. C'est cette imprévoyance qui fait nos jugements incomplets et rapides.

Ils parlèrent d'autre chose; mais, par quelque détour, la conversation revenait toujours à Gouvès, à sa destinée qu'elle déclarait « inique et douloureuse » , à son génie méconnu, à la bassesse de ses confrères qui l'exploitaient et le dédaignaient.

— C'est du fétichisme que tu as pour ton père, finit par dire Ourlac, un peu jaloux.

— Peut-être...

Elle prit une voix grave :

— ... Son insuccès révolte en moi l'instinct de la justice. Et puis... il brille en lui une flamme cachée que seule je connais, qui le rend à mes yeux le plus noble des hommes.

Ils arrivaient aux boulevards. La jeune fille marchait d'un pas sûr et rythmé, avec une grâce légère. Elle ne s'arrêtait pas aux devantures : le peintre en fit la remarque.

— C'est que je ne convoite rien de ces choses... Les bijoux, les robes, les dentelles... il me semble que les plaisirs cessent dès qu'on les tient dans sa main... C'est le désir qui les rend précieux. Moi, j'ai assez d'imagination pour supposer que je les possède. Alors, ils ne me tentent plus.

Par contre, elle observait les passants, ceux qui s'arrêtent et tlâuent, ceux qui semblent pressés, les pauvres diables accablés sur les bancs.

— Au milieu de ce luxe... ces mystérieuses misères. Est-ce singulier ! Ils me sont plus cbers que les beaux messieurs. Leur vie est sans doute bien plus curieuse.

— Puisque les malheureux t'intéressent, je t'en montrerai que je connais et pas très loin d'ici. Paris est fait de ces contrastes.

Marianne, habituée aux longues courses, ignorait la fatigue. Quant à Oiirlac, ses interminables flâneries lui avaient fait des jambes d'acier. Ni Tun ni l'autre ne craignaient la chaleur et ils se félicitaienl du soleil qui donne aux rues un air de fête.

— Tu verras ceci l'hiver, petite. C'est un changement total. Là-bas, vers le canal de l'Ourcq où, s'il reste du temps, je voudrais te conduire, la neige donne aux quais, aux maisons basses, aux bateaux amarrés, un aspect fantastique de petite ville hollandaise. Je te montrerai une esquisse assez réussie. Ah, Paul aura de la besogne...

— Paul (elle haussa les épaules), nous l'aimons tous, m.aman surtout. La pauvre femme l'a gâté d'une façon ridicule... Je me demande ce qu'il fera, son service militaire achevé.

— Et la peinture! Je lui ai donné ses premières leçons... Tu oublies qu'il est mon élève.

56 SÉBASTIEN GOITÈS

— Hélas, un élève paresseux... Encore une préoccupation que je chasse... Oh, comme le quartier change! Quelle mélancolique avenue!...

Ils avaient suivi la longue rue Lafayette et se trouvaient à l'entrée de la rue d'Allemagne. L'implacable lumière rendait plus tristes encore les hautes maisons aux fenêtres desquelles séchait du linge. Le royaume des bouchers commençait.

— Nous ne sommes pas loin des Abattoirs, dit Ourlac... Un endroit sanglant et sinistre... que je t'épargnerai. J'ai vu cela par un crépuscule d'hiver humide et bas. Des troupeaux de porcs se bousculaient avec des grognements hideux, piétinant dans les flaques rouges, brutalisés par leurs bourreaux en blouses maculées. Gela rappelait la guerre et la déroute.

Il fut étonné de voir les yeux de Marianne étincelanls, ses narines frémissantes.

— Tu es un assez vieil ami pour que je te dise une chose bizarre... Comment t'expliquer?... Je voudrais être aimée dans ce quartier, auprès de ces massacres, sentir non loin de moi la force et la mort...

— Étrange fille ! songea le peintre. Et quelle sera sa destinée?

Elle continuait :

— Je n'ai pas d'amoureux, parce que Tamour, dans nos temps, a perdu sa beauté. Il vaut par le risque,

l'aventure, le sacrifice, el la pensée du néant l'aiguise et l'ennoblit. J'ai le dégoût des passions plates.

Ils entrèrent dans une sorte de passage que bordaient de hautes et lugubres bâtisses. On entendait des cris d'enfants et de mégères. Des ordures souilhient le sol...

Au quatrième étage d'une de ces masures empestées, ils s'engagèrent dans un corridor sur lequel donnaient plusieurs portes. A l'une, Ourlac frappa. Une petite fille en guenilles, à l'air timide, vint ouvrir.

— Ta sœur Louisette n'est pas Là?

— Non, monsieur. Elle est chez le sculpteur.

— Et ton père?

— Le voilà, monsieur.

Un homme de taille moyenne, de figure humble, à la barbe en broussailles, aux yeux caves, en tricot de laine et en pantoufles, s'avançait, traînant la jambe. Il avait un bras en écharpe.

— Bonjour, Lupit.

— Bonjour, monsieur Ourlac.

— Mademoiselle est la fille de mon ami le docteur Gouvès. Qu'est-ce que vous avez là?

— Un abcès, monsieur, qui m'empêche d'écrire. Depuis avant-hier... Ça fait que je ne peux pas aller à mon bureau. Le docteur croit que ça passera vite. .l'y mets des compresses.

Il prit un air navré. Marianne, saisie de pitié, regar-

dait cette misère, la fillette déguenillée à laquelle s'était joint un petit garçon chétif qui tenait en sa menotte une poupée cassée. Ce dialogue avait lieu dans une pièce étroite et sans autres meubles qu'une table graisseuse, une chaise dégarnie, un matelas étendu à terre. Aux murs, un papier jadis bleu en lambeaux.

Après quelques conseils, quelques encouragements €t l'aumône discrète d'une pièce blanche, les visiteurs quittèrent ce lamentable logis. Dans l'escalier, Ourlac s'expliqua :

— Gomme tu es bonne et charitable, je voulais te montrer un des six cent mille intérieurs de malheureux Parisiens. Nous ignorons ces désastres en province, surtout dans notre Midi, où la vie ne coûte pas cher et où la chaleur est pour rien. Ce Lupit, honnête, travailleur et soumis, a perdu sa femme il y a un an. li est employé à cent francs par mois dans une humble administration quelconque. Il a trois enfants. L'aînée, l'absente, Louisette, une énergique fdle de dix-huit ans, gagne sa vie comme modèle ici et là, grâce au sculpteur Avan, un type dans le genre de Sébastien, un homme de génie et un brave homme.

— Avan, j'ai déjà entendu... Ah, oui, je me rappelle, fit Marianne.

— C'est possible. Il est célèbre, mais quinteux, cassé de rhumatismes. Son contact doit être rude.

Quoi qu'il en soit, la petite nourrit son frère et sa sœur, fait le ménage, prépare le repas, coud, balaye, torche et ne se plaint jamais. Voilà de ces miracles comme il en pousse entre les noirs pavés.

— Ce qui m'étonne, poursuivit la jeune fille d'un ton âpre, c'est que tous ces crève-la-faim, qui sont en nombre, ne se ruent pas sur les richesses étalées, provocantes, que nous contemplions tout à l'heure. Quelle époque avachie !... immorale I...

— Révolutionnaire aussi ! Tu es complète. — Ourlac se mit à rire et frappa son front. — Par bonheur, il te reste le droit sens latin... Si, si, des paroles, tout ça... de la fumée... A propos, si tu as des vêtements chauds, n'oublie pas mes Lupit. Moi, hélas, je suis presque aussi pauvre qu'eux.

— Non seulement des vêtements, mais du linge,, du pain, du vin... maintenant que nous serons riches... Et puis, je reviendrai les voir et je ferai la connaissance de l'aînée.

— Il te faudra vaincre sa répugnance à Fégard des bourgeois. Ce sera, je le crains, difficile. Enfin, tu es un peu magicienne.

Une heure plus tard, Louisette Lupit rentrait de la pose. Elle était grande pour son âge, mince, blonde, avec des yeux bleus d'une passion singulière, vêtue

60 SÉBASTIEN GOLVÈS

de mise bas, mais proprement et sans la douloureuse coquetterie des filles du peuple. Tout de suite, elle s'occupa du père et des enfants, lava le bras malade, prépara la soupe des petils. Gomme elle droit d'un grand panier les maigres provisions récoltées dans ses courses, on sonna.

C'était Robert, suivi de Coquilet. Robert connaissait Lupit de longue date. Il l'avait peu à peu amené aux idées anarchistes, mais en théorie seulement, car l'employé, faible et sans énergie, répudiait les violences, et c'était entre eux un perpétuel sujet de querelles.

Quant à Coquilet, il demanda de l'eau fraîche, tira sa trousse et s'occupa de panser l'abcès, Lupit étant un de ses nombreux « gratis », comme il disait gaiement. Haut un mouvement de surprise quand il apprit la visite de Marianne et d'Ourlac.

— C'est peut-être un présage que cette coïncidence, murmura Robert... superstitieux et se défendant de l'être.

Lupit ne cessait de vanter la beauté, la générosité, le charme de la jolie demoiselle, et ces éloges enchantaient l'étudiant.

— Je l'avais deviné. Cela éclate dans ses yeux, répétait-il, emmaillotant d'ouate le membre du malade et si distrait que celui-ci, piqué par une épingle, jeta un cri de vive douleur.

LA GLOIIIE EST UN COUTEAU tîi

— Vous la connaissez aussi, cette personne? demanda Louisette à Robert, les sourcils froncés.

Elle l'aimait violemment, de toute la fièvre qui brûlait son corps et son esprit. Elle le rencontrait chez A van, mais elle avait toujours refusé de poser devant lui, ce dont la plaisantait sans générosité le vieux sculpteur.

— J'ai dîné avec elle par hasard, le soir de son Lirrivée à Paris... En quoi cela vous intéresse-t-il, la mioche ? demanda le révolté, que cette passionnette flattait.

— Oh, ça m'est égal. Je me méfie de ces jeunes bourgeoises et leur semblant de pitié m'irrite. Cette pitié-là est ignoble et dégradante, et elle a le tort d'apaiser à bon marché la colère. Ce sont de vos phrases, Robert... A quoi servent les pures doctrines, îi elles fichent le camp devant une jolie taille?... Je mis plus anarchiste que vous.

Elle s'exprimait avec une force et une aisance naturelles, et lisait tout ce qui lui tombait sous la main.

— M'" Gouvès l'est peut-être encore plus que nous [leux, anarchiste, conclut Robert, songeant à la conversation du Luxembourg.

Quand Coquilet eut achevé son pansement, les deux ■unis souhaitèrent le bonsoir à la famille Lupit et descendirent la rue d'Allemagne. Bientôt, ils se séparaient. Robert, après plusieurs détours volontaires —

il avait comme la plupart des compagnons la manie méfiante de la te filature » — s'engagea dans une longue avenue qui le menait aux Buttes-Chaumont.

Le crépuscule commençait comme il entra dans le jardin, songeant à la naissante passion du jeune médecin pour Marianne. Lui-même gardait de celleci une impression très vive qu'il cherchait à chasser, parce que «l'amour est une servitude». Il lui plai-| sait qu'elle fût sincère et, dès son arrivée à Paris,' s'enquît des misères à soulager.

Ceux qu'il cherchait n'étaient point dans le bas du parc, presque désert encore à cette heure, la journée ouvrière non achevée. Il longea lentement le bassin d'eau moirée où s'ébattaient les canards, puis monta sur les terrasses par une belle allée ombreuse que traversaient les derniers rayons du soleil. Enfant des villes, Robert adorait la nature. Ses meilleurs sounirs étaient ses courses dans les bois aux environs de Paris, ses rentrées tardives par des nuits tièdes, où l'on entend les soupirs dans l'ombre, où l'on se seul gonflé de choses inexprimables. Pauvre et timide, i^ n'avait étreint que des rêves. Mais il les chérissai: comme des personnes vivantes. Jadis, il avait vouli les fixer. Sa pensée bouillonnante et maladroite trébu chait gauchement en vers ou prose médiocres. De? camarades artistes l'avaient honnêtement décourag» et il souffrait de son instruction rudimentaire, respec

lieux malgré lui des savants, des philosophes, de eux qui ont le don d'exprimer leurs idées et de les nmmuniquer aux autres. Il n'avait pas non plus 1 ("loquence, quoique la conviction sortît rude et iine de sa bouche et impressionnât. Il s'était mis à la sculpture, sous la dure discipline d'Avan, Vami du oruple, avec une patience opiniâtre et un espoir de prisonnier. Là, au moins, on luttait contre la matière et non contre des abstractions. Cette disproportion, entre ce qu'il éprouvait et ce qu'il ne pouvait rendre, le portait à des colères subites, terribles, vite apai- = , et, par contraste, à de longues réflexions où se mêlaient des rudiments de connaissances, des tirades lyriques, des formules de Voltaire et de Diderot. Dans les bibliothèques publiques, la tête entre les mains, suant et peinant, courbé sur un livre difficile, il avait eu aussi de bonnes heures, qui forçaient sa mémoire rétive, pansaient les plaies de son orgueil; mais, si son intelligence le servait mal, il avait une sensibilité directe, héroïque, la passion de la liberté et de la justice, le culte de l'amitié. Et de ceux pour lesquels il L'Ut donné sa vie, Jérôme Coquilet était le premier, parce que ce fils de bourgeois le traitait en égal, discutait avec lui, sacrifiait de bonne humeur son temps et son argent aux multiples détresses qu'on lui signalait.

11 marchait ainsi à petits pas, foulant des taches

lumineuses, respirant à pleins poumons, jouissant de sa force et de la sève printanière, quand, sur la plateforme, devant le restaurant, il aperçut une jeune femme aux traits délicats bien que potelés, vêtue de brun, assez grasse, debout près d'un garçon blond comme elle, au visage blême, svelte et robuste, mis comme un ouvrier endimancbé...

— Bonjour, Audiffret; bonjour, Jeanne.

Jeanne Roumine était la fille de ce vieil astronomie et calculateur, théoricien de la révolte, dont Robert parlait avec enthousiasme à Marianne, après le dîner chez Foyot. Jules Audiffret était son amant, mécanicien adroit et gagnant gros, libertaire lui aussi, avec lequel elle vivait sans contrainte, travaillant à la couture pour aider son père; déclassée singulière, mélange de courage moral qu'elle tenait de Roumine, de mollesse sentimentale et physique venue de sa mère, une Allemande, morte depuis dix ans, la jeune fille était bien de son temps et de son milieu par une nature comprimée, énigmatique, repliée sur ses songes, à détentes brusques, et haïssant la société qui lui enlaidissait l'existence, la réduisait au morne esclavage de l'atelier.

A quelques pas, indifférent, lisait le gardien du square.

— Rien de nouveau? demanda llobert.

— Rien, répondit Audiffret, avec un geste vague.

Brou paraît prêt à tout. Mais en ce moment. ..

Brou était une sorte d'homme sauvage, un ouvrier

cordonnier connu parmi ies compagnons pour son

audace et son mépris de la mort.

— Alors, reprit Robert, nous nous laissons mu.-eler. C'est la fin du parti. Leserpe, le ministre, dépose un nouveau projet de loi qu'il a combiné contre nous avec Yalère, le sénateur.

— Je le sais, on nous boucle. Que veux-tu ? Le socialisme nous tue...

— Les socialistes! — Robert secoua la tête. — Ils nous préparent une nouvelle bourgeoisie, plus atroce encore que la nôtre!... Misère!... Yiendras-tu à la réunion?

— Des bavards! Si je me remue, maintenant, ce sera pour quelque chose, je le le jure !

Audiffret, avec une grimace indéfinissable, montra Paris incendié dans la poudre vive du couchant, Paris 9céan de pierres, et dans ses profondeurs luttent l'or, le pain et la souffrance; les innombrables fumées se perdaient sur les rives d'un ciel rouge, lamé de nuages violets, lequel se décomposait sur place avec lenteur.

Il grommela d'une voix sourde :

— D'ici, on ne voit pas les hommes, mais on voit es barreaux de leur cage. Qui donc aura la force de 3riser les barreaux?

— Nous... avec un peu d'énergie et quand nomuscles parleront.

Jeanne Roumine, contre son audacieux ami, se serrait avec une coquetterie mêlée d'admiration.

— Et votre père?... Quel est son avis?

— Il croit queles temps ne sont pas mûrs, réponditelle d'une voix morne. Voilà ses propres paroles : La Révolution est un enfant que le 'peuple portera longtemps dans ses entrailles. En ce moment^ il accoucherait d'un monstre. La police nous surveille. Sa récente brochure, V Isolé, nous a valu un avertissement.

Tandis qu'elle parlait, Robert, invinciblement, la comparait à Marianne Gouvès. A deux échelons différents de la société n'étaient-elles pas sœurs, ces créatures énergiques, passionnées, aux regards d'une ardeur jumelle ? Mais Vautre l'emportait par le charme et la souple allure.

Rs descendirent en silence les avenues fraîches et vertes où des couples d'amoureux se promenaient maintenant, filles au visage blême, creusé par la fatigue, garçons en tenue de travail, fiers ou nonchalants ; dans l'air flottait une odeur humaine. Et Robert se sentit envahir par cette mollesse qu'il connaissait, dont il se gourmandait comme d'un vice. Les projets de revendication lui paraissaient vains, les doctrines menteuses. La force irrésistible du besoin poussait

les êtres vers leur destinée, déplaçait seulement leurs convoitises. S'il s'agissait de supplanter les maîtres, à quoi servirait la révolte? Victorieuse, ne créeraitelle pas des castes nouvelles, des oppressions nouvelles? L'insaisissable liberté disparaîtrait comme le soleil, son cycle accompli, après tant d'efforts. Seul, immuable, souriant ou tragique, l'amour perpétuait la race et transmettait, le long des âges, des intrépides, des sacrifiés, des faibles dont se jouait l'insouciante nature.

Dans la voiture découverte qui, delà rue Lhomond, les menait lentement cbez Epbraïm Mercier, au trot sur place d'un cheval de rebut — Moumette avait choisi l'attelage, — Gouvès, seul avec Marianne, maugréait de ce que sa femme était restée au chevet de Paul.

— Ce n'est rien, cet accès de fièvre. Julie risque de mécontenter notre bienfaiteur, pour la première fois que nous allons chez lui.

— Il faudrait qu'il fût bien mesquin, le a bienfaiteur », répondit Marianne avec une certaine ironie. D'ailleurs, j'aime mieux qu'au début on connaisse maman sous un jour plus simple, en tenue de ville et non de soirée.

Elle frémissait à l'idée que la bonne M""* Gouvès eût pu s'entêter dans le choix de certaine robe tapageuse, verte et rouge, chef-d'œuvre d'une ambitieuse petite couturière de Montpellier, dont l'effet <îomique sur les Parisiennes eût été certain. Elle-même était assez inquiète de son corsage de satin noir, décolleté, très simple, mais de forme sûrement démodée.

La soirée était admirable. Au quartier latin, des groupes d'étudiants chantaient sous les étoiles, et les devantures éclairées projetaient partout de grands cônes pourpres. Puis, ce fut la rue de Seine, déserte et morne, puis la magie des quais apparut, et la fraîcheur du fleuve. Ces groupements de fanaux, la masse bleuâtre du Louvre entliousiasmèrent la jeune fille. Gouvès lui-même, abandonnant sa mauvaise humeur, sifflota un air provençal.

— Quel changernent, hein, petite! La vie d'insecte delà-bas... Ah, certes, je ne la regrette point. Je ne suis pas comme Moumette... ou ta mère, bien qu'elle n'ose se plaindre. C'est sa nature d'avoir de la méfiance. Tout comme notre Ensade, le glouton, qui redoute, en pleine digestion, que le prochain repas n'ait pas lieu.

Sa compagne ne répondit rien, plongée dans son rêve intérieur. Il continua :

— Je suis enchanté de mon laboratoire... Trois pièces... C'est confortable. Presque rien ne manque.

En plein Jardin des Plantes. Tu verras cela. Gomme garçon en chef, par économie, je prendrai le père. Tu m;écoutes, fillette?

— Oui, certes. —Le rire tinta gentiment dans la n^it.__Je ne distingue guère grand-papa dans ce

rôle...

— Gomment!... m'a déjà tenu. Il est très fort pour

les expériences. Sa perversité de vieillard trouve son compte aux vivisections. Il m'épargnera ces sales besognes. Je lui confie grenouilles et lapins. Sous ses ordres, charcutier en second, un petit protégé de Mercier, à l'air honnête, maître Guilon.

Ne sois pas malade, Mon vieux père Ensade...

Ce refrain, qu'il cornait aux oreilles du sourd, faisait la joie de la famille.

Devant la maison de l'avenue Montaigne stationnaient déjà plusieurs équipages. Marianne admira le large escalier, l'ascenseur sculpté, le vestibule, le domestique en livrée marron. Ges détails de luxe se gravaient dans son esprit avec une vivacité singulière.

Ils traversèrent un premier salon éclairé par deux lustres immenses et où un grand monsieur, d'aspect sévère, s'entretenait discrètement avec un autre à face rase de cabotin. A côté, on entendait des rires et des éclats de voix.

La seconde pièce, où se tenaient les invités, était le cabinet de consultations de Mercier; ilparutàGouvès plus vaste, plus imposant encore que le matin. A l'entrée du père et de la fille, il se fit un court silence qu'occupèrent les présentations.

En quelques minutes, Marianne fit la connaissance de M^^Yalère, compagne hautaine, auxiliatrice du sénateur Claude Yalère et cousine de Mercier, en qui elle re-

connutlafemmedelavoitureau griffon noir, rencontrée dans le jour ; de M'"^ Davelle, brune, fine et délurée, au décolletage extravagant, et de son mari, le sculpteur mondain. Ellefrissonna, mais se contint vite au nom de M'"^ Trousselin, la femme de l'ingrat, de l'oublieux Pierre, son unique amour. Lui, était absent, retenu par une consultation tardive et devait, au cours delà soirée, venir chercher son aimable épouse.

Là se trouvaient encore le ministre de l'intérieur Leserpe, tout blanc, aux yeux globuleux, à tête de fouine, ridé, ratatiné, ricanant; Cornet, le célèbre chirurgien, énorme et lourd, à face de soudard, moustachu,, aux mains de bourreau; Yabrant, président de l'Académie de médecine, obséquieux et blafard ; Carcavet de Béziers, un méridional de la triste espèce, intrigant, à barbe d'ébène, complim.enteur et rusé, qui faisait son chemin par les femmes, selon l'exemple du maître, et pratiquait avec dextérité les opérations illicites; Lourdemont, secrétaire de Yalère, ami de la

patronne, joli gars bien vêtu, bouffon de société; Degraize, « gros bonnet d de la préfecture de police, adipeux, chauve et subtil sous un masque bonhomme; Fabin, le poète idéaliste et pouilleux, car Mercier cultivait les arts comme appâts à la clientèle et à la réclame, et prétendait les greffer sur la médecine; Bouvier, directeur de la Lance, potentat du journalisme, ventripotent, dont le visage obscène et boursouflé disparaissait derrière des lunettes d'or.

Les deuxpersonnages de choix qui causaient « affaires graves » au salon, se rapprochèrent. L'un était Claude Valère lui-même, politicien de la grande école et brasseur d'affaires sans scrupule, mais gardien vigilant de la morale traditionnelle et opportuniste, long, souple, le regard vitreux, de geste rare. Sa robuste mâchoire révélait seule une âme de proie, et il parlait avec mesure, pesant ses mois et ses silences. L'autre était Gaudulle de Lauminois, magistrat de naissance, de cœur et d'esprit, soumettant le Code à ses intérêts nom.breux et puissants, sa conduite à l'hypocrisie, mère de voluptés diverses qu'il savourait en connaisseur. Pour l'aspect, un mélange de prêtre et d'acteur; peu de cheveux, mais ramenés avec soin, ni barbe, ni moustache, un menton rond, un nez relevé du bout, des yeux singulièrement mobiles, des lèvres sinueuses et sèches, un organe grasseyant et onctueux. De temps à autre, quelque rire inquiétant plissait sa

chair habituée aux fards, et il tendait vers le ciel un

doigt court auquel brillait un anneau d'or.

Mercier allait de l'un à l'autre, affable, empressé prèS' des dames, sérieux et confidentiel avec les hommes, lançant le Irait, déroulant l'anecdote, fouillant les intentions de son œil noir. Il fit fête à Gouvès, le vanta brutalement, fut discret sur le généreux pacte .

La beauté de Marianne, resplendissante et sans conteste, produisait des effets divers de jalousie, de -^ désir et de haine. La souple jeune fille, modeste, mais consciente d'elle-même, changea en une seconde les dispositions mornes de ces fauves maussades que réunissait l'ambition, que n'ennoblissait nulle pensée généreuse. Déesse venue de régions étranges, elle parut aux uns un danger, à d'autres un attrait lointain, à d'autres (tel GauduUe) une proie immédiate. Nul ne resta indifférent.

M"'' Yalère l'accapara. Son regard dur et faux ne quittait point les bras duveteux, les rondes épaules, la courbe mouvante des seins. Elle l'interrogeait par phrases brèves, La jeune fille, étonnée et confuse, éprouvait une gêne inexplicable, trouvait à la questionneuse un ton viril, qu'accentuaient des compliments audacieux. Henriette Valère portait une robe de mousseline blanche couverte de paillettes d'argent. Ses cheveux, mal teints, à reflets jaunes, soutenaient une petite couronne de diamants; de son coude sail-

LA GLOItlE EST UN COUTEAU 73

lant à ses poignels minces, s'étageaient des bracelets mauresques; autour de son col long, aux muscles visibles, s'enroulait un collier de perles noires.

— Il faut que vous veniez me voir... Vous êtes musicienne?...

— Un peu, madame... ma mère surtout...

— Tant mieux. Nous jouerons à quatre mains. Oh, les jolis doigts!...

Elle les prit, les garda dans sa paume tiède, ^tantôt les serrant avec force, tantôt les caressant.

— Des doigts d'artiste... Je vous donnerai une bague, un gage d'amitié... Montrez les lignes... Je m'y connais...

M""' Trousselin s'approcha. Elle avait un visage osseux, triangulaire, des lèvres minces, pales, et ses prunelles sombres, dilatées, lui donnaient un air d'égarement.

— Voyez, Glotilde : le mont de Vénus. Ample et charnu... Mademoiselle sera des nôtres...

Elles échangèrent un sourire. Marianne dégagea sa main.

— Avez-vous quelques relations à Paris?

— Non, madame. Nous vivons isolés... comme en province.

— • C'est un tort.. . à votre âge, et belle comme vous l'êtes. On vous promènera, nous vous montrerons les musées, les collections particulières. Paris est rempli

de merveilles, et je suis sûre que vous aimez les arts.

— Je les aimerais, madame, mais je suis ignor rante...

— On ne l'est pas quand on le dit. Elle est exquise, n'est-ce pas, Clotilde?

— Charmante, répondit M"' Trousselin, avec un coup d'œil mauvais.

Le sémillant Carcavet offrit à ces dames une tasse de ihé :

— Sans l'eau-de-vie de 47?...

— Non, dit Henriette Yalère.

— Et votre mari préside la Ligue de l'alcoolisme !

— Il en préside d'autres... insolent! Gela ne me regarde point.

Marianne accepta, but à petites gorgées le liquide parfumé et brûlant. Ces allures lui paraissaient choquantes. Son honnêteté naturelle devinaitTatmosphère malsaine.

Les hommes cependant avaient engagé une discussion sur la politique.

— Nous le tenons, notre projet de loi, déclarait Leserpe avec fatuité. Messieurs les anarchistes n'ont qu'à bien se ienir.

Yalère opina d'un mouvement de tête solennel. GauduUe de Lauminois prit la parole :

— En s'y attelant plus tôt, on eût évité de grands malheurs. A moi-rnême, ces messieurs ne ménagent pas les avertissements. Chaque jour, ce sont des lettres de menaces... anonymes, bien entendu.

— Qu'eu faites-vous, mon cher maître? demanda Lourdemonl.

— Je les transmets à la police... n'est-ce pas, Degraize ?

L'homme gras s'inclina.

— ... Pour la forme. Mais cela constitue un dossier instructif dont on pourra donner lecture aux Chambres au cas où elles faibliraient.

— Elles ne faibliront point, affirma Leserpe. Le moment est venu de se montrer implacable...

Il eut un geste large :

— ... Nous serons implacables.

Marianne songeait à Robert, à ses propos hardis. Le hasard, en quelques heures, la portait aux pôles opposés des préoccupations actuelles. Les maîtres hypocrites, vantards et peureux, vautrés dans leur luxe mal acquis, lui semblaient inférieurs aux esclaves. Elle se sentait sœur de ceux-ci par la révolte et le cœur intrépide. Elle regretta que son père, si bon, si noble, fût en quelque façon dans la dépendance de Mercier, son obligé... quel mot horrible!

— Ils ont raison, les ennemis de cette société où tout sue la décomposition.

Comme elle agitait ces réflexions muettes, Carcavet, brusquement, l'interrogea :

— Redoutez-vous les anarchistes, mademoiselle? Lors des derniers attentats, la ville avait perdu la tête. Les magistrats eux-mêmes... Seul, M. de Lauminois se montra admirable... Mon cher maître, si, si, j'en appelle à tous... admirable ! -j

Ce fut unanime. On évoqua les détails de l'événe- fli ment terrible : vingt personnes écrabouillées, pulvérisées, les recherches pendant plusieurs semaines conduites par Degraize en personne ; l'arrestation d'Austin, fanatique de vingt ans, son interrogatoire, ses réponses méprisantes au président craintif et singulièrement respectueux; enfin, l'intrépide réquisitoire de Gaudulle de Lauminois, insoucieux des' menaces, réclamant, avec la tête d'Austin, le droit pour les bourgeois de se défendre à outrance et de supprimer sans quartier, sans discussion même, leurs irréconciliables adversaires.

Gaudulle, cependant, gardait une attitude modeste: « Fidèle serviteur du devoir, il était prêt à recommen cer. i> Ce qui lui tenait surtout à cœur, c'était la forme de son fameux discours dont il rappela certains^ passages pompeux, qu'il avait travaillé pendant douze nuits consécutives, buvant chaque soir un litre de café afin de vaincre le sommeil.

Pour souligner ces choses mémorables, il roulait

les r avec frénésie, s'exprimait en langage châtié, dressait et baissait son index. Malgré ses prétentions et ses théories d'une froide cruauté, ce robin intéressa Marianne, lui parut supérieur aux autres. Au moins, il avait du courage.

Tout à coup, elle pâlit. Pierre Trousselin venait d'entrer, suivi d'un robuste Juif à cheveux blancs, le banquier Jacob de Hambourg. Pierre avait peu changé, sauf un léger embonpoint. Il marqua une courte surprise à la vue de Gouvès et de la jeune fille, puis, tandis qu'on fêtait l'homme d'argent, il s'assit à côté d'elle, et, du ton le plus dégagé, lui demanda des nouvelles de tous, de Paul, du père Ensade, de^Moumette. Ensuite, il vanta sa situation, sa femme, sa clientèle et jusqu'à son appartement : «. Rue Marbeuf, à deux pas des Champs-Elysées. J'espère qu'on se verra souvent. »

Et peu à peu, tandis qu'il égrenait ces sottises, un immense dégoût envahit l'âme de celle qu'il souhaitait à nouveau séduire. Maîtresse pour maîtresse, autant elle qu'une autre. A quelques vifs com.pliments hasardés d'une voix fausse, elle comprit ce honteux projet. L'indignation la suffoqua. Comme elle l'éludait en phrases banales, des idées de vengeance et de révolte lui faisaient battre violemment le cœur. A quelques pas, vautré sur un canapé, Jacob de Hambourg riait d'un rire immonde, et tous à l'entour l'imitaient,

rivalisant de servilité devant cette idole moderne, au ventre monumental, au parler tudesque et grotesque.

A partir de ce moment, Marianne ne vit plus les choses et les gens qu'à travers une sorte de brouillard. Elle data sa conduite de cette heure où, bridée quant à ses mouvements et à ses paroles par les convenances mondaines, elle avait senti s'agiter en elle un démon véritable, contempteur de tout préjugé, leveur de masques et de barrières. Elle avait envie tantôt de rire, tantôt de pleurer et de crier. Elle devait faire une étrange ligure. Pierre Trousselin continuait son bavardage, célébrant les vertus de Clo- | tilde, expliquant qu'elle était auprès de lui une amie, une conseillère... « oui, simplement, une conseillère ».

Quand ce niais infatué l'eut débarrassée de lui, vaincu par son indifférence. Mercier l'entretint , quelques instants, aimable et discret, puis, de nouveau, M'^'Yalère qui avait appris à la fois, par le communicatif Gouvès, l'existence et la maladie de Paul et la nécessité d'obtenir un congé :

— Ne me remerciez pas... C'est chose faite. Le ministre est de nos amis... Je me charge de la commission... Yalère est si occupé...

Elle inscrivit, sur une carte de visite, le nom du jeune homme, le motif de la permission, la garnison, Cler-

mont-Ferrand... Il déplut à Marianne qu'on entrât ainsi en relations par une demande de service. Mais la belle Henriette montrait un tel empressement, une telle joie d'être agréable à sa nouvelle amie !

La soirée continua par de la musique. Vers minuit survint, chaude encore du théâtre, une cantatrice illustre, M''' Trolla, pataude, infatuée, mastoque, aux traits de Junon populaire, douée du contralto le plusémouvant. Gaudulle de Lauminois, se glissant près de Marianne, et mû par cet instinct de viveur riche à qui rien ne paraît impossible, profita de l'enthousiasme général pour adresser à la jeune fille une déclaration hypocrite, tout ensemble prudente et brûlante. A sa vive stupeur, elle l'encouragea.

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