‹ Sébastien GouvèsChapitre 6 sur 22 · CHAPITRE Al · texte numérisé non relu

CHAPITRE Al

Zebio Ourlac fut, comme le disait plaisamment Avan, délégué par le Coiriité d'étude et de vigilance des samedis soirs de la rue Lhomond^ pour assister au lameux congrès du mois de septembre, baptisé « le congrès du vol ». Coquilet s'était récusé, malgré son dévouement, déclarant qu'il ne pourrait point ne pas faire un esclandre. On avait dû calmer la fougue de Robert, proposant de territier l'assemblée, qu'il appelait le bureau, avec l'aide de compagnons énergiques, et de proclamer la déchéance de « Mercier le Juif », « Mercier la Fraude ». Ni Marianne ni M""' Gouvès ne se sentirent les nerfs capables de subir une pareille épreuve.

Comme il arrive dans les grands centres et plus qu'autre part à Paris, ville turbulente et bavarde, la nouvelle qu'une injustice scandaleuse allait recevoir au prochain congrès de médecine sa consécration

publique, cette Douvelle, déformée, modifiée, am.plifiée, circulait parmi le public de l'Ecole et, par les accointances de la presse spéciale avec la presse politique, des docteurs avec leur clientèle, arrivait presque au grand public. Les gens renseignés expliquaient qu'il s'agissait du docteur Mercier, du bel Ephraïm, dont la photographie en redingote grise s'étalait aux devantures. « Heu heu » faisaient en haussant les épaules, et sans se compromettre, les opportunistes, tous ceux, nombreux en France, que leur tempérament prudhommesque essouffle sitôt franchie la zone des a coteaux modérés », ceux qu'Avan baptisait les € pas tant que ça », vu qu'en toute circonstance, et au milieu des pires catastrophes, ils se méfient de Texagération, ramènent chaque événement, chaque supposition aux mesures strictes du ne quid nimis.

— Le connaissez-vous d'abord, ce docteur Gouvès? Quelle est sa vie privée ? Est-ce un savant considérable ? Il n'est pas illustre. Certes, le génie est modeste, mais prenons garde aux réputations de clocher, si vite construites à notre triste époque, prenons garde surtout à l'envie. Le docteur Mercier est beau, riche, jeune, parvenu à une situation considérable... Rien d'étonnant s'il excite la jalousie de ses confrères...

Telles étaient les objections que, sous diverses formes, faisaient ces doctes personnages à l'hypothèse

d'une communication frauduleuse. Pour eux, un cocu n'est jamais complètement cocu ; on n'est jamais sûr qu'une femme ait fait une sottise. Personne n'est ruiné ni très riche, bon ni méchant, hypocrite ni absolument sincère. La vie est une moyenne grisâtre.

Parmi ces niveleurs de la réalité, quelques adroits compères plaident ainsi le faux pour savoir le vrai, et ne cherchent qu'à exciter Pire et la contradiction, d'où sortiront des accusations plus précises.

Cest une infamie ! déclarèrent la plupart des femmes du monde, admiratrices de Mercier et qu'il savait si merveilleusement attacher à son char. D'abord des compliments, énormes etvoraces, dont il accablait les laides comme les belles, les arrogeantes comme les timides, les grinchues comme les aimables, des compliments sur le visage, les yeux si vifs, la bouche si rieuse, les lèvres si roses, le nez si « français », des compliments sur la parole, sur la démarche, sur le costume, 'du chapeau à la pointe des petites mules, des compliments variés à l'infini, rapportés par le mari, l'amie intime, Tennemie, la jalouse, la femme de chambre ; et certaines commères à triple ventre, surchargées de bijoux, les « Bouddhas pour loges d'Opéra)), servaient naïvement de commissionnaires^: « Ah, ma chère ! 7iotre docteur vous aime tant... Il vous trouve si gentille... Et il paraît que déjà son

régime... Le fait est que vous avez singulièrement

maigri... »

Après les compliments, de la pitié : « Pauvre petite femme, » la larme à l'œil, le geste qui regrette, qui déplore, qui comprend à demi-mot, qui s'inquiète, qui s'étonne : « Eh quoi, une personne si douce !... t> Après la pitié, de la complaisance : « Sans doute, il vous fatigue... Il est brutal {un sourire), cela se comprend. Voulez-vous que je lui écrive?... y) II, lui, c'est l'ennemi, l'éternel adversaire, le mari, celui qu'il faut combattre et avec qui l'on doit ruser, vis-à-vis de qui toute manigance est licite et toute malhonnêteté risible. Aux alarmes sert, mieux que personne, le a bon docteur», « espoir et refuge des amants », rempart contre la maternité, préservateur de V alcôve sèche, l'alcôve moderne où l'on ne parle que d'argent, et des petits que fait la rente, car Vautre conversation déforme. Souvent, on l'amène, le Mari. Dans le cabinet de Mercier, penaud et gêné comme devant un prêtre, il s'excuse et bafouille, promet de « ne plus recommencer y>. En sortant, il revêt sa colère avec son pardessus, mais c'est fini, l'engagement est signé. Qu'il s'adresse à ses gourgandines. Elles sont bien là pour quelque chose.

Après la complaisance, l'intrusion plus directe dans les affaires domestiques, l'éducation des enfants, leur santé, rintluence opposite du père et de la mère. Et

toujours et invariablement, Mercier donne raison à la femme, sachant qu'elle est la souveraine du logis, qu'elle remportera dans la lutte, par la fatigue et la résignation du mâle, et qu'il bénéficiera de la victoire... «C'est une manœuvre des antisémites, )) a déclaré sa principale cliente, la duchesse deRestaing^ f^uand on lui porta la nouvelle; la duchesse de Restaing, c'est non seulement le faubourg, mais tout ce qui gravite à l'ombre, tout ce qui espère ses entrées, tout ce qui bâille au blason, au houto)i dans les chasses, à l'invitation intime.

On se répète que Mercier n'est qu'à moitié Juif : (( Il n'a pas le type... Il est le premier à railler ses coreligionnaires. » Il na pas rôdeur non plus, s'écria en un jour de verve Lourdemont, Fami de la folle Henriette. Mais ce qui vient de chez les Yalère est suspect. On connaît leur inimitié, après une amitié trop tendre... Ephraïm fait tant de jaloux, déclarent sérieusement toutes les sous-Restaing, toutes les belles petites qu'émeuvent la barbe noire, le lorgnon d'or et la voix brève.

A la tête du bataillon sacré marchent les privilégiées, les amoureuses, sensuelles ou platoniques; elles sauront défendre « leur ;) docteur, celui qui représente l'idéal masculin et dont un seul regard fait frissonner... 11 est le maître du mystère. Devant lui, on se déshabille avec un double tremblement. Il

est celui qu'on ne trompe jamais. El comme il provoque bien l'aveu! Comme il le reçoit sans insister, dissimulant un demi-sourire ! Quel admirable et parfait silence! Elles sont rares, celles qui peuvent se vanter d'une faveur passagère... Pour aucune, la chose n'est certaine. Les noms qu'on cite, avec mille périphrases et des allusions significatives, comme on s'entretenait jadis des amours du roi, les noms bénis sont discutés. Ici l'envie a son jaune domaine. Ne l'attendit-elle pas toute une nuit, couchée en travers de sa porte, la fameuse duchesse aux passions irrésistibles?

Parmi ses confrères mêmes, Mercier est détesté, mais craint. Il a choisi ses créatures, des garçons ardents, distingués, braves, qu*il a poussés, soutenus, envers et contre tous, et qui, de bonne foi, le défendent, le défendraient jusqu'à la mort. Ils ne citent de lui que des traits généreux, car il a le plus beau cabotinage, le discret, celui qui ne se livre qu'à bon escient et quand le résultat est sûr. A ses élèves, la lutte à peine engagée, comprenant qu'il n'aura contre lui que deux adversaires sérieux, l'un apparent, Gauduile de Lauminois, l'autre masqué, Yalère, aux plus subtils de ses commensaux, il a donné le mot d'ordre : Sébastien Gouvès est un raté aigri, un malheureux provincial, à qui le bon Mercier a voulu faire une situation. Il l'a tiré de sa chaire de Mont-

pellier, s'illiisionnant sur son savoir, doté d'un laboratoire, d'appointements fabuleux; il l'a lancé sur des pistes sûres, lui abandonnant la broutille de son génie, le guidant par la main vers des recherches sur le point d'aboutir. Maintenant, selon Tordre des choses et la triste loi de la nature humaine, il est victime de sa délicatesse; la brebis galeuse est devenue bélier. Le serpent récliaulïé distille son venin. Toute la zoologie sert aux métaphores sous lesquelles on accable l'infortuné méridional, dont on raille, pardessus le marché, l'accent, la vantardise, la redingote râpée.

Des renseignements bizarres circulent sur l'intérieur, le repaire de la rue Lhomond. Moumelte est une parente réduite en esclavage. On martyrise, on empêche de manger le vieux grand-père, que les voisins nourrissent de rogatons par charité. Il y a un fils, mauvais soldat. Une fois par semaine se réunissent chez le savant aigri, pour comploter, les plu& notoires révolutionnaires, des gaillards que la police surveille... L'assassin de Degraize, AuditlVet, ce scélérat qui, par bonheur, rata son coup, est l'amant d'une autre fille de révolté, amie intime de Marianne Gouvès. Sur celle-ci la calomnie s'acharne. Sa beauté, sa vie humble et cachée exaspèrent des récils de haine, où elle apparaît comme un monstre, une prostituée, la honte du logis. Et le père sait tout^

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mais il ferme les yeux. Sa complaisance touche à l'infamie. Ainsi s'explique l'intervention probable d'un magistrat impudique, l'opportuniste Gaudulle de Lauminois, que la Marianne affole et lance dans cette mauvaise affaire : a. Mon pauvre vieux Gaudulle, — s'est écrié Toulet Mabruze, le président de cour, le rival, devant douze personnes, — il ne sait guère où on le mène. » Des démarches furent, à l'instigation de Mercier, tentées près de l'amoureux du Gours-la-Reine. On représentait au magistrat qu'il se compromettait, qu'il était victime d'une jeune rouée et d'un vieil ambitieux : « Prenez garde. L'accusation de plagiat est ridicule. Elle s'effondrera... Et alors... »

Gaudulle, sans vouloir l'effrayer, avertit sa tendre amie de ces visites et objurgations :

— Nous aurons, comme je le pensais, affaire à forte partie. Le Juif met tout en branle. Imaginez que le ministre de la justice lui-même m'a envoyé son chef de cabinet pour me dire que, d'après la rumeur publique, j je tramais quelque chose contre Mercier, et qu'il me voyait avec peine engagé dans cette sotte histoire de procès. J'ai répondu qu'il n'y avait ni procès, ni trame ; que la vérité aurait son jour. Mais, au nom du ciel, soyez prudente, mon amie, pour vous surtout, et, quoi qu'il nous en coûte, prenons des précautions. »

Marianne avait un cœur viril. Elle ne s'affola point.

Elle fut seulement heureuse d'avoir un prétexte pour ne plus franchir le seuil de cette maison qui, depuis la fatale soirée, était son cauchemar, le centre ardent de son remords. Autour d'elle, dans la rue, chez les fournisseurs, elle devinait une méfiance, une hostilité sourde : « Pourquoi avons-nous quitté Montpellier? > Elle se garda de prévenir son père. Il semblait joyeux, rasséréné, plein de confiance. Il avait fait la connaissance de l'éditeur Yautier, homme énergique et entreprenant, qui le rassurait. Les mesures étaient prises pour que le Mémoire sur la Pesanteur parût prochainement. Il travaillait avec ardeur, ayant Goquilet comme secrétaire, n'allait au laboratoire que juste le temps nécessaire pour y remplir la besogne commandée. Guilon parti enfin, et comme on lui laissait le choix de son aide, il avait pris le neveu de M"'' Conslans, la concierge, le maigre et pâle Arsène, un brave garçon, ignorant de tout, mais très souple, qu'il stylait à mesure et qui lui était dévoué comme un chien. D'ailleurs, il faisait tout par lui-même, habitué à se passer d'auxiliaire, et !3on adresse extrême le servait, limitait les instruments et les expériences au strict nécessaire.

Indifférent au bruit du monde, ignorant les infinies ressources de la méchanceté humaine, il était tout à son travail, à son espoir, à sa liberté reconquise. 11 travaillait une partie de la nuit, se soutc-

nant avec du café; la hâte, la nécessilé d'être prêt à une date fixe, exaspéraient sa fièvre cérébrale, | lui rendaient aisés les plus ardus problèmes. Il mangeait en un quart d'heure, dormait peu, d'un sommeil traversé de rêves glorieux et scientifiques, où des animaux parlants l'environnaient, où des images révélatrices prenaient corps, où sa découverte devenait un vaste poème cosmique, dont Lucrèce ému lui proposait l'impression, la traduction en vers magnifiques, qui sonnaient encore au réveil en sa tête de bon latiniste.

"M"'' Gouvès faisait taire Moumette, que les bavardages des voisins épouvantaient: « Votre maître en lera tant qu'il ira en prison, » lui avait dit le boucher. La pauvre fille en pleura jusqu'à l'aube. Le lendemain, les yeux pochés, certaine d'être rebutée par son patron, elle confia la chose au père Ensade, qui n'y comprit rien, lui recommanda de corser la salade et d'y ajouter un chapon. Comme les êtres d'instinct, elle avait l'inluition d'un danger menaçant ceux qu'elle aimait. Sa maîtresse était absorbée par les lettres de Paul, de plus en plus aigres, violentes ou maussades, de Paul qui, derrière la libération, ne distinguait pas son avenir. Marianne lui imposait silence. Désespérée, elle prit un grandparti, s'absenta une journée entière pour aller faire visite à un oncle de passage, en réalité courut chez Ourlac, rue de Ponthieu : « Ah,

monsieur Zebio, je me crève d'inquiétude, de maucor. Yoilà ce que l'on raconte. >> Elle fit le récit pittoresque de ses tribulations, des vilenies qui lui rendaient la a villasse » odieuse.

Le peintre Técouta avec les yeux humides, tant ce dévouement simple Fémouvait. Lui-même, par les divers milieux où il fréquentait, se rendait compte de la périlleuse situation de son ami. Il ne suffisait pas à détruire les bruits calomnieux qui couraient et chaque jour prenaient plus de consistance. Il rassura Moumette, tout en lui recommandant de veiller. Ce qui le désolait surtout, c'était l'atteinte à la réputation de (( la Merveille », de sa chère Marianne. Il en souffrait par le cœur autant que par l'esprit. Et il lui était odieux et cruel de songer que le puissant Gaudulle devenait le seul espoir de ces braves gens, par quelle affreuse intrigue, il rougissait d'y penser. Aucun recours viril, Paul étant si faible. Et seule la crainte eût muselé l'opinion.

La veille même du congrès, Marianne reçut une lettre de son nouvel et important ami Edouard Davidson. Celui-ci, en quelques mots, la mettait en garde contre les sottises de ses compatriotes :

« Il circule de méchants propos sur votre père. Je mets, bien entendu, mon journal à votre disposition, et tout ce que v«us désirerez passera en première

page. Je ferai moi-mêrne les articles, si vous voulez bien me transmettre les indications nécessaires. Mais le second Humbug (c'est aussi le nom de mon bateau) est également votre serviteur. Quand vous m'aurez fait rhonneur de le visiter, vous vous rendrez compte que, bien que petit, il peut servir de refuge à toute une famille en cas de peste ou de calomnie. Ceci n'est pas une parole en l'air, à la française... »

Suivaient les assurances d'un dévouement passionné et immuable.

La jeune fille réiléchit longtemps, seule, dans sa chambre, devant sa veilleuse. Pour la seconde fois, l'intervention directe du destin apparaissait nettement à son àme superstitieuse. Elle se promit bien de ne pas négliger ce protecteur tombé des nuages, si galant, si discret, et elle lui fit savoir, par la voie qu'il lui indiquait, qu'elle aurait prochainement un entretien avec lui, à bord de son yacht : « Mais je suis espionnée de près; nous choisirons une soirée où je me rendrai libre. >* *

Dans le grand amphithéâtre de la Faculté, brillamment décoré pour la circonstance, le professeur Ephraïm Mercier vient d'achever sa communication sur la Fièvre en tant que syndron|^ bacillo-médul-

laire, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. 11 n'a parlé de son collaborateur qu'une seule fois, en insistant sur les syllabes sonores de Sébastien, et des murmures ironiques, bienveillants pour lui, ont accueilli cette malice grossière, car les auditeurs sont prévenus, par une campagne adroite et sourde, à la muette, ce qu'on a surnommé la guerre des Hébreux. Ses collègues entourent le triomphateur. Ourlac distingue des crânes chauves, des chevelures grises, noires, argentées; on s'empresse, on colporte des nouvelles. Il descend des gradins, se mêle à la foule. Une voix assurée déclare :

— Il paraît, cher maître, que vous nous ménagez prochainement une surprise.

— Certainement, répond le Juif avec aplomb. Ourlac tressaille. Pourvu que Gouvès arrive à

temps! Le scélérat a repris toute son assurance. Fort de l'appui de ses élèves, il projette le crime complet, la publication anticipée du fameux mémoire sur la Pesanteur et le Langage dont il a tous les éléments. Zebio retrouve son indignation, sa malice d'autrefois. Il se glisse vers la sortie, et là, profitant d'un moment de silence, sa petite personne invisible dans le tambour de la porte, il crie de toutes ses forces : ^ Filou ! » par deux fois, pour qu'il n'y ait pas de doute, et s'enfuit comme un voleur, sous l'œil des huissiers stupéfaits.

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Mercier eul une presse admirable, sans une note discordante. Les grands organes parisiens reproduisirent le compte rendu total de la séance et de son exposé, ce qu'ils ne font qu'exceptionnellement. Ici et là on retrouva, en termes dithyrambiques, cet espoir que a le maître préparait une découverte retentissante, que retardait le seul désir, bien légitime, de la porter au point de perfection ». Suivaient quelques phrases banales sur le bon renom de la France à Tétranger, l'injustice qui refuse aux Israélites l'esprit scientifique et l'initiative, le regret que des scrupules exagérés remissent à un autre congrès une révélation de cette importance. Quant au nom de Sébastien Gouvès, il fut intentionnellement passé sous silence ou estropié.

Deux jours après, Gouvès, cà nouveau inquiet et morose, reçut la visite de Guilon.

— Patron, dit le gamin cynique, j'ai, avec l'aide et à Vinsiication de Mercier et de son Anatole, volé vos paperasses, qu'ils ont copiées en une nuit, puis remises dans le tiroir. Ils croient que je ne pourrais faire la preuve. Voici — et il tira de sa poche crasseuse une feuille de papier que le savant reconnut aussitôt et dont il n'avait pas constaté l'absence — voici ce que j'ai conservé de cette petite opération. Je le garde, en cas de besoin. Mon témoignage vaut mille francs en justice. Si le cœur vous en dit, v'ià mon adresse.

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Et il disparut, laissant sur la table une carte de marchand de vin, sans queGouvès, pétrifié, eût Tidée de le retenir.

Cette démarche de Guilon avait été conseillée par Gaudulle et Coquilet, qui, en cas de procès, se ménageaient ainsi un coup de maître. Mercier, se méfiant, avait, lui aussi, chargé Anatole de ne point perdre de vue leur dangereux complice; mais celui-ci avait en haine ses employeurs et, à bénéfice égal, se réjouissait de les livrer. Il expliquait la chose solennellement, avec de grands détails, le soir, entre deux parties de manille, chez son mastroquet de Tavenue Montaigne, à deux pas du Juif, et la valetaille du voisinage exultait, lui payait à boire, s'enorgueillissait d'apprendre maints détails ignorés des journaux.

D'ailleurs la presse, qui recueille les scandales avec quelque retard, puis les attise, les perpétue, commençait à s'émouvoir d'une aventure, d'abord restreinte, mais qui, maintenant, faisait la tache d'huile. La haute situation de Mercier expliquait cet intérêt subit, ainsi que la pénurie de nouvelles, car la mort d'Audiffi-et parut un sujet assez banal. Le résultat fut qu'une nuée de reporters s'abattit sur la rueLhomond eirondutrecommanderàMoumette de tenir sa langue. Goiivès en reçut d'abord quelques-uns, déclara devant eux ne lien comprendre à tout ce vacarme.

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— La preuve qu'il n'y a pas de quoi Ibuelter un chat, c'est, messieurs, que je suis toujours chef de laboratoire du professeur Mercier.

— N'avez-vous pas renvoyé votre aide?

— C'est une affaire intime qui n'intéresse pas îe public.

— On raconte que votre fils a dépéché des témoins au docteur; on dit aussi que la communication sur la Fièvre serait votre œuvre.

— Mon fils est au régiment, où il achève son stage. Quant k la communication, j'ai fourni quelques notes.

Les visites et interrogatoires ne cessant pas, le savant prit le parti de fermer sa porte au nez des journalistes. Ceux-ci, alors, inventèrent de toutes pièces des conversations compromettantes, qu'il dut démentir, jurant, sacrant, maudissant ces mœurs de sauvages, regret tant sa bonne tranquillité provinciale, sa modeste chaire de Montpellier.

Coquilet lui transmettait les conseils de Gaudulle, lieureux d'aider son maître et le père de Marianne, malheureux d'être en rapports constants avec celui qu'il soupçonnait de compromettre sa bien-aimée, celle qu'il s'obstinait à adorer.

— Ne perdez pas l'espoir, lui répétait la bonne M"" Gouvès, désireuse d'une union qui calmerait ses craintes et la déchargerait d'une lourde responsabilité. Elle sera touchée de votre fidélité à son père.

Par là, vous atteindrez son cœur. Je remarque déjà qu'elle parle de vous avec plus de fréquence.

— Hélas ! soupirait le mélancolique prétendant.

Le magistrat recommandait d'éviter tout énervement, toute perte de force, de hâter le fameux mémoire. Il écrivait : « Je ne vais pas vous voir pour ne pas rallumer les colères. Vautier a confiance. Il pense que votre travail est d'une originalité admirable, bouleversera les mauvais projets de nos ennemis. Pour qui connaît le personnage, cet éloge est invraisemblable. Achevez au plus vite, dussiez-vous, dans la suite, revenir sur le détail. Ayons un corps de thèse à opposer aux calomniateurs. Mes renseignements me permettent d'aftlrmer que l'adversaire, lui aussi, sourdement s'agite et complote. »

Par une de ces coïncidences fréquentes à Paris, Berthet le voisin, le musicien du cinquième, donnait des leçons de piano à une amie de Mercier. Il se rendait compte ainsi de l'intrigue, des multiples démarches, de l'ardeur déployée. Il venait raconter ces choses discrètement à M""* Gouvès, qu'il trouvait seule ou causant avec l'abbé Cuypin. Celui-ci n'avait qu'un mot à la bouche, toujours le môme, qu'il répétait avec une mimique ridicule de sa grosse face poupine : « De la prudence! De la prudence! »

Quant à Marianne, elle était réellementau supplice. Sa vive imagination lui grossissait encore les périls

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de celle lulte inégale d'où dépendait toute la réputation, toute la vie de son adoré. Tantôt son angoisse, tantôt son remords prenait la première place. Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, maigrissait à vue d'œil. Elle marchait beaucoup et vite, ruminant mille projets, que venaient interrompre des souvenirs. En proie aune fièvre perpétuelle, elle courait chez Avan. Là, elle trouvait Louisette en larmes, tapie dans un coin de l'atelier, au milieu des marbres. Le cerveau faible de Lupit se détraquait décidément. Elle n'osait plus le laisser seul. Il lisait aux enfants de longs fragments de drames en vers de sa composition, qu'il déclarait devoir être joués prochainement à l'Odéon, aux Français. Ses copies dramatiques lui tournaient la tète. On le gardait par charité dans l'administration où il était employé, mais on ne lui confiait aucun travail. Les petits suppliaient leur grande sœur de ne pas les quitter. Il fallait qu'elle leur donnât la soupe chaque jour et l'on ne pouvait vivre d'aumônes, quoique la générosité du sculpteur fut infinie. Il écoutait son malheureux modèle en tirant d'énormes bouffées de sa pipe, dissimulant sous des mines bourrues sa profonde pitié. Jamais il ne la laissait partir sans un secours.

— Il faudra que nous trouvions une maison de santé qui se charge de ton malade. Tu te tueras, ma pauvre petite. Et sans toi que deviendraient les gosses?

Elle répondait par des sanglots qui secouaient son corps maigre. L'hiver arrivait à grands pas ; le feu, le vêtement, « tout cane tombe pas du ciel ».

Confiant son déplorable logis à des voisines charitables, car le peuple est bon pour le peuple, elle allait faire des poses chez des amis d'Avan, qui, prévenus, lui payaient ses séances double. Elle se brûlait les yeux, le soir, à la couture, métier mal rétribué, qui lui usait son peu de forces, et souvent on refusait une besogne hâtivement faite. Les patrons redoutent la détresse. Les visages creusés, entrevus au bas crépuscule dliiver ou à la lueur d'une lampe dans l'atelier, les attristent, comme des remords. Les portes se fermaient devant elle. Ses quelques prolecteurs l'abandonnaient. Elle connut l'horreur des vieilles dames charitables, leurs rebufades, leurs remontrances, les stations dans les sociétés de secours où les malheureux secouent, avec la vermine, la même lamentable légende. Robert enfin, son Robert, son unique refuge, était un autre sujet d'alariPiC. Cette anarchie, qu'elle maudissait, le lui prenait du matin au soir, et elle menlait au sculpteur, pour évitera son ami des reproches.

Depuis la mort d'Audiffret, le jeune homme était devenu ombrageux, violenl, d'une intransigeance teLe qu'il rebutait même ses camarades. Il avait adoré le mécanicien. C'était par son influence qu'il avait

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cherché à s'instruire, devenir un artiste, prendre rang dans celte société mauvaise, mais indestructible et qui opposait sa masse inerte au courage individuel, à l'esprit d'initiative, à la révolte. Par bonheur, un architecte, qui réparait la cathédrale de Chartres, eut besoin d'un surveillant adroit. On lui recommanda Robert. Il avait du scrupule à accepter ce travail qui Téloignait de Paris, de a son devoir »; mais Louisette elle-même l'encouragea. Elle le préférait à Tabri du péril, loin des compromissions, des contacts dangereux. Elle n'entendrait plus sa maussade complainte. En attendant, elle accomplissait le tour de force de vivre et de faire vivre les siens, mais la moindre indisposition, une bronchite, car elle toussait souvent, deviendrait une catastrophe.

— Ah, la vie est dure aux pauvres bougres, répétait A van.

Marianne soupirait. Elle avait honte de son infortune personnelle en face de pareilles angoisses. Elle partait donc. Irait-elle chez Ourlac? Le peintre révitait dans ces derniers temps, car il ne pouvait s'empêcher de la questionner et il avait horreur du mensonge. Alors, par les quais et les Halles, elle montait au faubourg du Temple. Chemin de misère, sous le ciel triste! Les cris mélancoliques des marchands semblaient de longues plaintes parmi lesquelles s'empressait un peuple hâve.

Quelquefois Jeanne Roiimine était seule, avec le chat Belzébuth, dans sa petite chambre. L'atelier chômait. En dépit de son habileté connue, les commandes nouvelles se faisaient rares depuis le rouge scandale et les lâches calomnies des journaux. A la mort d'Audifïret, elle avait m.ontré un eaime surprenant. Après les formalités judiciaires, l'enterrement eut lieu, sinistre. Derrière le corbillard des pauvres, sous l'œil hargneux des sergents de ville, marchaient quelques compagnons, Robert, Coquilet, Berthet, Louisette, Avan, Ourlac, deux ou trois parents dépaysés et craintifs, Jeanne au bras de son père, tremblante de froid et de douleur, mais les yeux secs. M fleurs, ni discours. Après une vie manquée, Audiffret entrait à la muette dans la paix profonde du tombeau, en un coin obscur du Père-Lachaise, et Roumine paya les frais de sépulture.

Au retour de cette corvée, Marianne, qui avait tenu à accompagner son amie, la laissa, par discrétion, seule avec son chagrin, mais elle venait chez elle de temps à autre. La solitaire parlait peu, assise dans un vieux fauteuil qui tenait toute la petite pièce. Une implacable décision se lisait dans ses yeux de couleur changeante. Cette blonde giasse, aux traits potelés, avait une àme d'une extrême énergie, que démentaient ses calmes allures et son langage modéré. Elle était sa:îur de ces filles russes, de ces nihilistes

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qui, au nom d'un sanglant idéal, affrontèrent les pires supplices et dépassèrent les hommes en héroïsme, a Je me vengerai, » avait-elle dit au sortir du cimetière, en embrassant son amie. Nul doute qu elle ne s'apprêtât à tenir parole, qu'elle ne méditât mûrement les représailles.

Elle interrogeait Marianne sur la grande affaire, lui donnait quelques conseils, parlait comme d'une autre rive, comme une personne détachée des intérêts vulgaires.

— Pourtant, tu aimes aussi ton père, ma chérie, murmurait sa compagne en lui prenant les mains.

— Sans doute, et je vous le»recommande. Mais, différent du tien, il supportera bien des choses. Il en a déjà tant vu î

La vie de Piournine, en effet, n'était qu'un tissu d'expulsions, de fuites, de séjours forcés à l'étranger. Éternel proscrit, il supportait stoïquement le bouleversement de ses habitudes, perdu dans ses calculs et dans son idéal, « Où qu'on m'envoie, j'emporte avec moi les étoiles », indifférent aux clameurs de haine, enflammé d'un immuable amour pour cette humanité qu'il jugeait maintenant basse et méchante, parce que leslois la déforment, mais capable d'atteindre à l'apothéose delà liberté, de la fraternité, de la justice. Le portrait de Llanqui était le seul ornement de sa chambre. 11 lisait et relisait sans :esse l'admirable livre,

la biographie de prison et de flammes qu'a consacrée Gustave Geffroy à la mémoire du grand révolutionnaire.

Quelquefois, le savant rentrait, chargé de livres. Le regard ému qu'il jetait à sa fille prouvait qu'ils étaient d'accord, qu'il suivait dans son esprit les progrès de sa résolution et l'admettait tacitement. Il appartenait à cette forte race pour qui les paroles et les actes ne font qu'un. 11 se refusait le droit d'intervenir dans les résolutions de son enfant, de contrôler sa haine. Il avait aimé Audilfret comme un fils, plein de confiance dans cette franche et loyale nature, et la mort de son disciple lui avait été particulièrement douloureuse, bien qu'il jugeât la vie un court passage, sans au delà que le vestige intellectuel ou moral, où l'on doit distribuer en hâte ce que Ton a de bon, de sage, « son privilège », comme il disait.

Il témoignait à Marianne une bonhomie charmante. Sa haute affabilité émouvait la jeune fille, dont Timaginalion lyrique admirait par ailleurs une existence conforme à l'idéal, et menée sans détours vers l'étoile, même incertaine.

— Où en sont les affaires?... Le père, que dit-il depuis samedi?

Il donnait son avis avec une grande sagesse, ni trop prudent ni trop hardi, connaissant par expérience les embûches sociales et la témérité de la lutte, lorsque l'adversaire est un puissant :

•2.S0 SÉnASTlEN GÛLVÈS

— La vérité triomphe toujours.

Il discutait souvent avec ses amis là justesse de rct axiome, car la jeune génération, de crainte d'être diipfi, méprise les lorrnules sentimentales et ne croit guère qu'à la force : « L'application des doctrines de Darwin à la vie aura été une grande erreur. » Les paroles, dans cette bouche, avaient une valeur insolite, mûries dans le silence et voisines de Texemple.

Quelquefois :

— J'ai besoin de prendre l'air, veux-lu rn'accompagner? disait Jeanne, car elles se tutoyaient maintenant.

Elles sortaient toutes deux. Un livide soleil illuminait les rues populeuses d'une joie fausse. Elles marchaient en silence. Une ruelle tout à coup s'ouvrait entre deux maisons et Ton voyait du linge étendu, de maigres enfants, un alcoolique tâtonnant, une dispute.

— Pauvres gens, soupirait la révoltée, qui n'ont jamais le temps du rêve î

Parfois un voyou aux yeux trop noirs complimentait rudement ces jolies passantes. Mais, leur dignité l'impressionnant, il n'insistait pas; une déplorable fdle, un châle roug^e aux épaules, leur lançait un regard d'envie. Par un long trajet de boulevards déserts, elles se dirigeaient vers le cimetière.

Soudain un bruit d'orgue, de pistons, debonimenls, une odeur de friture annonçaient une fête foraine. La somnambule ravaudait au seuil de sa roulotte, en haut du petit escalier, un chat sans couleur sur les genoux. Le photographe, d'une voix morne, proposait un joli groupe. Un lamentable pierrot, des palettes de bois en main, près de la roue qui tourne et des verroteries, invitait à tenter le sort. Le dompteur roux et musclé, dans l'intervalle des séances, instruisait un ours brun au poil rare, répondait sans entrain aux questions d'un petit bourgeois, curieux de zoologie ambulante.

— Je sais où est l'enfant d'Audiffrel ; père m'a juré de s'en occuper, je suis tranquille, disait Jeanne Roumine, indifférente à ces spectacles. A toi aussi, ma chérie, je laisserai, en cas de malheur, quelques indications...

Elle serrait fortement la petite maio de sa jolie compagne, puis, avec un sourire douloureux:

— Ai-je été assez sottement cruelle? Comme si tous les hommes n'avaient pas un passé, ne dissimulaient pas quelque chose! Dire que c'est moi, moi seule^ qui l'ai envoyé à la mort, le pauvre ami !

Marianne n'essayait pas de la contredire, sachant l'inutilité des discours.

L'hiver fut précoce, cette année-là. Un vent aigre soufflait sur les hauteurs du Père-Lachaise. Les jeunes

282 SÉBASTIEN GOCVÈS

filles gravissaient les pentes, entre les demeures basses des morts, les souvenirs révolutionnaires et la sombre végétation. Dans la brume verte du crépuscule, Paris fumait, caravane immobile, où désirs et besoins luttent sur place, âprement, et son dessin formait une immense écriture, un mot dont le sens redoutable torture l'imagination.

La tombe d'Audiiïret était bien modeste, dans un petit coin, fraîchement fleurie. La pierre distinctement portait deux initiales entrelacées, une date et la place d'une autre date , comme une menace et une promesse.

— Là, je viendrai bientôt, dit Jeanne.

Son visage était calme, et, comme Marianne s'agenouillait pour une courte prière, elle sentit d'une manière aiguë le vide que laisse la foi défunte au cœur des modernes c( dépossédés », l'angoisse infinie de l'irremplaçable.

Comme elles redescendaient :

— Tu l'aimais à ce point? demanda Marianne, que la disproportion d'une intelligence aussi fine et d'un cerveau fruste d'ouvrier intriguait.

— J'avais pitié, répondit Jeanne, du héros qu'il eût souhaité d'être. Il y a l'épouse du vainqueur. Je ■ suis, moi, l'épouse du vaincu, comme je suis la fille du proscrit. Jules possédait un cœur charmant, qui s*i,;norait, et c'était mon orgueil de le révéler à lui-

même. Ah, les étranges causeriesd'amoureux que nous eûmes! Elles t'auraient étonnée, ma mignonne. C'est que je suis d'une autre race. Les seules peines qu'il m'ait causées, je ne parle pas du drame final, tenaient aux arrêts de son esprit, à ses ignorances butées, à ce que... — elle réfléchit un instant, puis, avec une douceur grave — ... il ne pouvait monter, très haut, là-haut, vers les astres intimes...

Au retour de ces promenades, Marianne trouvait un billet de Gauduile plein d'amour et qui, chaque fois, ravivait la plaie : « Moi, je me suis livrée, songeait-elle. Heureuse Jeanne qui fit un don sincère! » Sous la lampe, dans sa chambre, la mère relisait les lettres de son fils. Le père, dans son cabinet, travaillait ou dictait à son élève.

Sentant qu'elle faiblissait, Marianne voulut réagir. Les Valère ne donnaient plus signe de vie. Elle rassembla son courage, allarueSaint-Honoré. A la porte, elle rencontra Glorinde, qui sortait pour quelque course. Songeant à Anatole :

— Au nom du ciel, Glorinde, ne pai'lez pas de ma visite. Vous savez que l'on me surveille.

— Je Vous le promets, mademoiselle.

La fille paraissait émue. La nature de « la petite Gouvès )) lui plaisait. Elle éprouva le besoin d'une confidence, et, après un regard aux alentours :

"ISi SÉBASTIEN GOUYÈS

— Cela va mal avec M. Paul, on ne lui écrit plus.

— Je m'en doutais, murmura Marianne.

Son dessein était double. Servir son frère, que sa passion déçue pouvait désespérer et qu'elle se reprochait de trop négliger, servir « la cause » par l'appoint redouté de Yalère.

Introduite auprès d'Henriette, qu'elle trouva froide et indifférente, lisant auprès de la fenêti'e dans un petit salon rempli de bibelots, elle fut, selon son habitude, d'une sincérité immédiate :

— Oubliez mes torts, si j'en eus, mon amie. Aideznous dans cette grave conjoncture.

— Je serai franche aussi, Marianne (la voix se radoucit peu à peu); j'oublierai volontiers, car j'ai pour vous une extrême tendresse que vous avez follement dédaignée. Mais votre ennemi est le nôtre et me tient. Apprenez que jadis j'appartins à ce monstre. Comment, par quelle méprise, c'est ce qu'il est trop tard pour examiner. Il a la preuve. De plus, il sait sur moi des choses qui, révélées, me perdraient. Cet homme, dont votre père est victime, n'a pas son pareil pour l'intrigue et la scélératesse. Approchezvous, ma pauvre petite... Là, tout près de moi, comme jadis... N'ayez pas peur... je suis... vous m'avez stylée... on ne me rebute pas deux fois... je sais tout... vous avez... ne niez pas... ne rougi.s3ez pas... par amour filial... Commentée vieillard, sans

cela, vous eût-il séduite?... C'est tout ensemble héroïque et bas... Donc, cela plaît à la triste Henriette, Tu n'es plus vierge, Marianne... Cela se devine à tes yeux, aux moindres mouvements de ton corps... Et ce corps merveilleux porte aujourd'hui l'empreinte dont rien ne le lavera jamais... Tu peux m'embrasser mamtenanl.

C'était à la fois doux et cruel, si doux et si cruel que la jeune ûUe cacha son visage sur la poitrine de son ancienne amie, qui, miséricordieuse, la caressait do ses mains brûlantes.

— Comme tu as dû souffrir, toi si fièreî... Ah, j'ai vécu la scène, je pourrais te la raconter. Pauvre petite proie du destin, cœur excessif qui veut se sacrifier, et qui ne connaît plus que la détresse... car à qui te confier?... Écoute... Tu ne vivras pas dans la honte. Tu périrais sous le fardeau. La cuirasse qui me protège et que je me suis tressée maille à maille, c'est la tunique de Nessus... Oh, l'illusion sans l'illusion, le faux rachat î... Mon dernier effort fut pour ton frère, pour Paul. Je voulais me refaire une foi... Quelle erreur !... Mais parlons de toi... Cet élève de ton père qui t'aime...

— Coquilet...

— Un nom ridicule, et, sans doute, un brave garçon; n'importe : au bord du gouffre, attache-toi à cette dernière branche. Tu pleures?

286 SÉBASTIEN GOLVÈS

Marianne leva sur sa conseillère un visage brûlé de larmes. C'était pour elle une détente, une crise délicieuse. Depuis longtemps, elle n'avait pas connu une telle douceur, et elle se reprochait sa dureté visà-vis d'Henriette. Gomme si celle-ci la devinait:

— Le vice t'a fait horreur, chez vous, ce samedi... Hélas! je suis une malheureuse qui a fait un pacte avec le désir et mes sentiments les meilleurs sont tous souillés de volupté. Je ne sais même si de te voir si belle et languissante n'est pas ce qui m'émeut en ce moment. Donc, efforce-toi d'aimer cet amoureux. Ton âme est assez fraîche pour un effort semblable. Utilise la pitié, le grand recours des généreuses, utilise ton amour filialj la circonstance, la fièvre de la luUe qui transforme les choses et les gens. Lui l'adore et te pardonnera. Avoue ta faute et son mobile... Délivre-toi, sans scrupule, quand tu te sentiras assez de tendresse. Et fais-en ton mari. Alors vous aurez une existence amère, mais ces déchirements te seront utiles et tu l'aimeras de souffrir par toi, de te faire souffrir, Marianne... Je te parle en femme dégradée que la mort menace... Éteins en toi l'héroïsme, car il te mènerait au crime. Eteins l'enthousiasme. Sois faible et soumets-toi. C'est notre destinée de subir. Celles qui essayent de lui échapper se perdent sans rémission ni grandeui'.

Maii mne ne pleurait plus. Ses beaux yeux encore

humides ne quittaient plus les yeux de celle qui lui parlait, dans un tel abandon. Elle se pencha :

— Merci, Henriette, merci ; je t'aime.

— Tais-toi. Ne tente point Timpulsive, car mon démon est toujours prêt... Tais-toi et va-t'en, sans te retourner. J'ai eu une minute de grâce. Emporte de moi une image intacte; malgré ma chaîne, je vous aiderai de tout mon pouvoir... Tu sentiras ma lointaine influence... Ya!

Brisée de sentiments divers, la jeune fille se leva, envoya de ses doigts légers un baiser à sa bienfaitrice, puis, sur le point de sortir, en une demi-prière :

— Et Paul?

— C'est fini, répondit vivement Henriette. Je n'ai plus la force de me mentir.

Ce même soir, par la faible Glorinde, Anatole averti rapportait à son maître la visite de Marianne. Ce même soir, Yalère faisait venir chez lui, en grand mystère, deux directeurs de journaux des plus acharnés contre Gouvès, avec lesquels il s'entretenait longuement.

L'absence pesait tellement à Gaudulle qu'il finit par se décider et par décider son amie à passer avec lui une journée entière. Tant de précautions seraient prises qu'il n'y aurait aucune indiscrétion possible.

Maiianne consentit. Une curiosité la poussait. Elle

288 SÉDASTIE.X GOLVÈS

avait besoin de revoir cet homme dont elle ignorait le nom Tannée précédente et qui, par le jouet de la fatalité, tenait maintenant le premier rôle dans sa vie. Elle avait besoin de lire clair en son propre cœur et il fallait pour cela sa présence à lui. Elle éprouvait, avec une sorte d'angoisse, cette attraction mystérieuse de la vierge pour l'homme qui le premier l'a possédée, quel qu'il soit. Elle avait, en plus, la forme d'imagination la plus rare, la sensible, de sorte que les moindres circonstances de ces heures révélatrices avaient poussé des branches dans tout son être, tel un réseau veiaeux de formation soudaine. Une nuit, à quinze ans, déjà formée, elle se levait pour prendre dans la bibliothèque un livre que son père avait, après le dîner, montré en cachette à un ami. Elle le reconnaissait à sa couverture rouge, gaufrée. Tremblante comme une voleuse, elle le posait sur le sol et le feuilletait rapidement. 11 renfermait une gravure, une seule, qu'elle regarda avec une avidité inquiète à la lueur vacillante du flambeau, mais qui projetait par tout son être un frisson de volupté à défaillir. Une jolie et grasse nymphe, toute nue, subissait l'assaut d'un satyre. On voyait la force du demi-dieu, la joie douloureuse de sa victime, et cela se passait au boid d'une source, sous un arbre touffu. Que de fois cette révélation tourmenta les rêves de la jeune fille! Elle y pensait lorsqu'on parlait devant elle d'un mariage.

d'un enlèvemeot, d'un scandale quelconque. Elle y pensait en marchant à côté de Pierre Trousselin dans la campagne languedocienne, et, tandis qu'il lui tenait des propos d'amour, elle se représentait l'arbre et la fontaine. Elle y pensait plus fort, quand il s'enhardit jusqu'à la prendre dans ses bras au crépuscule, sous le ciel si rose, devant la campagne brune et dorée. Elle y pensait, enfin, quand Gaudulle s'emparait d'elle, lui devenait monstrueux et cher tout ensemble.

Dans une pareille nature, les empreintes germaient aussitôt. Elle eût pu dénombrer les baisers qu'elle avait subis. Elle les sentait distincts sur sa peau et ils la gênaient devant ses parents, comme s'ils eussent été, au cou, au front, aux mains, des brûlures visibles. Or, ce frisson du mauvais livre, elle l'avait retrouvé dans ce lit étranger, tandis que la pluie battait les vitres, et c'était chez elle une impérieuse nécessité que de revoir la cause, le mâle, le vainqueur.

Elle avait dit en partant : « Je passerai la journée entière avec Jeanne. » Celle-ci était prévenue qu'elle servait d'alibi, sans d'ailleurs soupçonner la vérité.

M"" Gouvès avait renoncé à faire des observations inutiles; mais le père, qui travaillait ayec son élève,

eut un mouvement de mauvaise humeur. Il lui arrivait ainsi d'oublier l'âge de sa « grande » et de la traiter en enfant.

— En vérité, fillette, on ne te voit plus. Tu choisis mal le temps de tes promenades. La maison n'est pas si gaie.

Elle rit gentiment :

— C'est une exception, vieux père. Ne fais pas celte vilaine figure, M. Coquilet va me croire une Benoîton.

A peine avait-elle fermé la porte que Gouvès, selon son habitude :

— Est-elle jolie I la petite masque, avec son regard de flamme et sa taille si souple... C'est une exception ^ vieux, père... Ah, mon cher Jérôme, comme je serais heureux si elle se décidait...

L'élève soupira :

— Ilélas, palron, je ne suis pas riche, je ne suis pas beau... et je ne...

Sébastien l'interrompit :

— Comment, pas beau! Peste, vous êtes difiicile f Vous avez, mon ami, un profil de César — il articula Vr rudement, à la provençale — et, quant à la fortune, — il frappa sur son manuscrit — elle est la dedans en pépites.

Coquilet, habitué à cette confusion, ne s'étonna point, mais répliqua avec douceur :

LE CALVAir.E 291

— Non la fortune, patron : la gloire. Ce n'est pas la même chose.

Le rude visage tanné de Gouvès s'assombrit :

— Tu as raison. — Tanlôl il disait tu, tantôt vous, selon les hasards de son humeur ou son besoin d'expansion. — Même si je réussis à confondre les canailles, je serai pauvre comme devant... Bah, vous travaillerez. L'enfant tient de ma race, elle est laborieuse. Sais-tu mon rêve, camarade? Un joli petit mas, moitié castel, moitié domaine rustique, dans la campagne d*Arles, sur cette route jaune de Monlmajouroii défdèrent les Sarrasins, où la poussière est faite d'ossements. Moi, je me repose, ma femme fait de la musique. Toi, tu exerces ton métier, sans te fatiguer, avec une voilure attelée d'un camarguais, une belle et bonne clientèle de voisinage et un petit laboratoire, si ton cerveau te brûle et si le mien flambolte encore. . . Tu es mon second fds bien-aimé... Et de jolis enfants me sautent sur les genoux, malgré les rhumatismes, me demandent de conter des histoires. Hein, ce sera gentil !

Le « profil de César » était accoutumé à ces mirages qui ne faisaient qu'exaspérer sa peine. Il cherchait une réponse convenable, quand la }iorle s'ouvrit lentement.

C'était le père Ensade : il avait un air grave qui, par son accoutrement, devenait comique, car la mèche

de son bonnet de coton dansait encore sur sa tête.

— Voilà ce que j'ai trouvé dans le corridor. Gouvès prit, avec un tressaillement, le papier que

lui tendait son beau-père. Il devinait quelque désagréable surprise. Dès qu'il Feut parcouru :

— Bon Dieu! fit-iî. — Et il leva le poing et sa physionomie devint terrible. Puis, se ravisant, avec un sourire forcé, tel qu'une horrible grimace, il mit la feuille blanche dans sa poche et s'écria d'une voix faussement allègre : — Encore quelque réclamation de fournisseur... Il n'en manque pas ici, de ces pestoioiars !

La lettre, de l'écriture de Marianne, était brève : Impossible aujourd'hui. Trop dangereux, .hitre rendez-vous bientôt. Tendrement. M.

Coquilet, flairant un mystère, devint soucieux. Quant au sourd, il restait là debout, sa haute taille voûtée, solennel et burlesque, espérant du grabuge, car il avait cette étrange perversité des vieillards qui les pousse, ainsi que les enfants, à prononcer les paroles dangereuses, à révéler les secrets compromettants, à attiser les discussions et les rancunes.

— Laissez- nous travailler, grand-père, hurla Gouvès, qui le connaissait...

— Est-ce que, murmura-t-il, déconfit, ce n'était pas de...?

— A tout à l'heure, à tout à l'heure !

Et le savant, sans le laisser achever, reprit la dictée

interrompue. Mais, comme le vieillard allait quitler la pièce, quelque chose de sombre tomba sur le sol, avec un bruit sec, de la poche de sa robe de chambre et se cassa en plusieurs morceaux.

— Quoi encore? gronda Gouvès, extraordinairement pâle,

Coquilet ramassa l'objet et répondit en riant :

— Une tablette de chocolat!

Le glouton s'approvisionnait ainsi de gourmandises qu'il dérobait dans le buffet, au grand désespoir de Moumelte.

Gouvès travailla mal ce matin-là. Une douleur aiguë lui serrait le cœur ; il songeait aux pressentiments d'Ourlac et de sa femme, se reprochait, dans ce Paris de malheur, de n'avoir pas assez surveillé sa grande chérie.

Après plusieurs détours, destinés à tromper les suiveurs, Marianne, au coin de la rue Tronchet et de la rue de Castellane, monta dans un landau aux stores baissés qui l'attendait là depuis quelques minutes.

Aussitôt, deux bras la saisirent. UUe fut pressée contre une large poitrine, tandis qu'une bouche cherchait sa bouche et, dans le baiser, murmurait :

— Mignonne, mon adorée! Enhn.r. Que c'était long ! Que je t'aime !

â9-i SÉBASTIEN GOUVÈS

On la serrait à l'étouffer. Elle ne répondait rien, reprise par sa fièvre au point où elle l'avait laissée l'autre soir, sans pouvoir annuler ni sa volupté ni son remords. Elle entendait des mots d'amour, une histoire passionnée où se mêlaient le nom de son père, le sien, celui d'un éditeur, et des promesses, et des rêves d'avenir :

— Tu seras ma femme devant tous... Fiassure-toi. Je mourrai vite.

— Méchant î...

Ce fut sa première parole et sincère, car là, dans cette demi-obscurité, et pouvant se duper sur l'âge, elle avait pour son maître un sentiment très doux. Ces m.ains sur elle ne la révoltaient point. Cette haleine parfumée plaisait à ses lèvres, car Gaudulle prenait un extrême souci de lui-même.

La voiture roula longtemps, longtemps, tantôt sur des pavés, tantôt sur la route élastique ; il ne se lassait pas de la caresser, de la flatter, perdu de tendresse, lui le débauché, au point qu'il ne se rappelait pas, même dans sa jeunesse, une griserie semblable. A elle revint l'image de la nymphe, ardente et précise, en même temps que le souvenir de la cachette qu'elle faisait, petiie, entre les jambes de son père, pour mieux écouter les histoires. Gouvès alors imaginait qu'on était en voiture, de nuit, pendant l'orage : Le petit cheval va vite. F lac, c'est la boue I... Broum,

c'est la tempête... Cra, cra, un éclair. Comme on a peur!

Elle se bloUissait contre son amant, malheureuse de s'être livrée, heureuse d'être pour l'instant délivrée des craintes, des angoisses, des scrupules.'

Quand le charme cessa, ils causèrent raisonnablement de leur péril, de l'autre péril, de Mercier, de Guilon qu'avait acheté Gaudulle, d'Henriette Val ère.

— Méfie-toi d'elle. Je suis affreusement jaloux. Sur ce mot, Marianne, songeant à Coquilet :

— Et si je me mariais un jour î

Il oublia sa récente promesse et soupira profondément, comme s'il acceptait cette hypothèse. La jeune fille en fut froissée. Extrême en toutes ses manifestations, elle eut envie de faire arrêter la voiture, là, en pleine banlieue, de le quitter et de rentrer à pied. Tout à coup, sans raison apparente, il lui parla d'Edouard Davidson.

— C'est une de mes relations... Un drôle de corps... richissime... divorcé deux fois... je le crois honnête... Il t'a rencontrée dans le monde et il t'admire... oh mais... à la folie...

Elle devint rêveuse. Ils passèrent une singulière^ journée, prisonniers de la voiture, avec la seule halte du repas, dans une auberge perdue; la petite chambre, mal chauffée par une cheminée qui fumait, possédait

296 SÉBASTIE.N GOUVÈS

une table à deux couverts, deux fauteuils et un lit. Sur celui-ci, un immense édredon. Par la fenêtre, on voyait des plaines jaunes, humides, une longue avenue de peupliers, le ruban bleu de la rivière.

La grosse bonne, à l'air madré, sur l'ordre de Gaudulle, apporta en une fois tous les plats, une matelote fumante, du saucisson et un Difteck entouré de pommes dorées qu'elle cala sur un vieux réchaud, vestige d'un château des environs.

Marianne regardait son amant, et son amant la regardait; elle, mélancolique, les yeux noirs embués, ses beaux cheveux de reflets plus vifs sous le jour terne, son petit nez subtilement mobile de la pointe, la bouche aux lèvres moelleuses. La chair du cou, des poiîinets et des joues mêlait une blancheur mate à des parties glissantes, et tout le corps était ainsi, satiné, duveteux par endroits, vêtement changeant d'une âme diverse, gardeuse d'impressions légères, oublieuse de sentiments forts, selon que se jouait la lumière de conscience, fanal promené par le démon intime. Lui, rajeuni de dix ans, d'une certaine beauté ironique et froide, s'efforçait d'être gai, alerte, de bannir le souci, le perpétuel scrupule de sa compagne.

Assis en face d'elle, il tenait entre les siennes ses longues jambes de déesse. La table élant étroite, il se levait souvent, lui embrassait le front sur cette lisière

pâle OÙ les doux cheveux commencent, d'une ligne adoiablement nette.

— Allons, tu as bon appétit. Le ciel s'éclaircit, Marianne capricieuse, ..

— Ne dis pas cela. On se porte malheur.

— 0 superstition ! Et dans quel monde tu me lais vivre ! Ce brave Goquilet connaissait l'assassin. Son ami intime est un anarchiste de la plus belle race... Quand je pense que c'est Gaudulle de Lauminois, président de cour, qui, obéissant à sa petite fée, fit libérer Jules Audiffret, « sujet dangereux j, disaient les notes de police... Et, pour une fois, elles ne se trompaient pas. Degraize doit me garder rancune.

— C'est une canaille, Degraize ! déclara-t-elle en choisissant une pomme soufflée du bout de ses doigts minces.

Le magistrat aimait la voir froncer ses soyeux sourcils, quand elle rapportait des lambeaux de conversation révolutionnaire : « Cher petit orateur !... t Et il éteignait l'éloquence sur les lèvres rouges.

— Ce Roumine paraît intéressant. Il faisait bonne hgure l'autre jour, dans mon cabinet, lors de l'ambassade reconnaissante.

Elle vanta le père de son amie, s'exalta, cita des traits héroïques dont Jeanne renlretênail souvent. Soudain Gaudulle devint sérieux :

298 SÉBASTIEN GOLVÊS

— La vraie héroïne, c'est toi, toi qui t'es immolée à un vieillard.

Il éprouvait une joie cruelle à s'humilier ainsi.

— Pourquoi me gâtes-tu la joie «le cette journée? Réponse émouvante et simple, accompagnée d'un regard tendre.

— C'est vrai, pardon, mignonne.

Il se leva, la prit dans ses bras. Le lit était tout proche :

• — Veux-tu, veux-tu?

Il l'implorait maintenant, à genoux devant elle assise sur l'édredon tassé, il lui embrassait les pieds. De nouveau le vertige envahit Marianne. Était-elle donc damnée, que le contact de cfet homme expert l'affolait ainsi ?

Elle s'était déshabillée complètement. Les draps rugueux fleuraient l'herbe. La nuit venant vite, les lueurs rougeâtres du foyer dansaient -sur le plafond bas. Anéanti de tendresse et de reconnaissance, il la tenait frémissante contre lui, lui contait tout bas son existence, dans un grand besoin d'aveu, pour que les cœurs adhèrent comme les corps.

— Je suis puissant, riche ; je suis seul. J'ai eu bien des aventures, certes; mais jamais, jamais, je n'ai aimé comme je t'aime. Je redoutais la mort, car la vie m'a donné ce qu'elle a de bon, de savoureux;

LE CALVAinE -209

maintenant, c'estétrange, je souhaite la mort.. . ainsi.. . contre ta chaii , dans le reflet d'un foyer rouge... Elle lui parla d'Henriette Valère, qui, elle aussi, mêlait des pensées funèbres à la débauche. Quand il ïipprit sa tentative, une jalousie atroce l'attaqua, d'Ile de possession, qui saisit et brûle dans le contact même, exacerbe la volupté jusqu'au cri. Impressionnable, communicative, Marianne, à son tour, s'enliévra tellement qu'elle se donnait sans réserve. La nymphe appartint au satyre, et elle souhaitait qu'on allât plus loin, plus avant dans la douleur; elle lui ])arla de Pierre Trousselin. Il tremblait, pleurait, la l'ioyait de baisers, La sueur couvrait leurs membres j is. Leurs visages, éclairés par le reflet du feu, se I niuractaient d'ant'oisse et de désir.

— Marianne, mon enfant, j'ai à te parler.

Le ton de Gouvès était grave. Elle pressentit un malheur. Lorsqu'ils furent dans le cabinet de travail, la porte close, il tira de sa poche un papier qu'elle ne reconnut pas tout d'abord.

— Qu'est-ce que cela veut dire? Réponds-moi franchement.

Malgré la fatigue et la surprise, Tinspiralion libé^ ratrice lui vint nette et soudaine, dès qu'elle se fut assurée des ternies vagues de la lettre.

— C'est vieux, cela, père... du temps de Troussclin...

Puis, voulant être indiguée :

— Quoi, vous me soupçonniez déjà!

— Assieds-loi, petite.

Depuis longtemps il ne lui avait parlé de tout près, d'un air grave et tendre cà la fois, et ses moindres paroles pénétraient au fond du cœur de Marianne, y demeuraient vivantes avec l'intonation et le geste.

— Tu vois dans quelles misères je me débats. J'ai fait une folie en quittant Montpellier... Ta mère avait raison. Les femmes ont un instinct. Ah, mon Dieu !

Elle eut envie de pleurer pour n'avoir pas remarqué son changement d'expression, les rides nouvelles au coin des yeux.

— J'aime, certes, ta mère et ton frère, j'ai aimé la science ; mais, tu le sais, c'est toi, ma grande chérie, que j'aime au delà de tout, que je voudrais heureuse €tsage...

... Il réfléchit un instant, si noble, de regard si pénétrant, qu'elle en devint bouleversée, et elle n'eut plus qu'une idée : « Résiste, n'avoue pas... Tu le tuerais. » Car le désir de la confession immédiate et complète lui remuait l'âme avec l'amour plus ardent que jainais pour son père.

— Sage... Il y a tout dans ce mot si simple... Ma fnère l'employait, ta grand que tu n'as guère connue.

LE CALVAIBE 301

mais de qui je liens mes quelques qualités elle sens des cliosijs honnêtes et droites. J'habite en loi, ma mignonne, moins que quand lu tenais ma main, répétant -.Prenez garde aux petites pierres, papa, assez néanmoins pour deviner le trouble qui l'agite depuis quelques semaines et ses raisons secrètes...

Comme il vil deux larmes suspendues k ses longs cils, il lui prit la tête dans ses paumes robustes et la baisa au front, à la place que préférait Gaudulle, puis coniinua ;

— Tu m'aimes trop. Pour me venir en aide, tu serais capable de... Je chasse des idées qui me rendraient fou. Ta mèie pourra te raconter nos longues conversations le soir. C'est une femme excellente. Tu as grand toit de ne pas récouter davantage. C'est un peu de ma faute... Donc, j*ai remarqué que ce magistral l'admire et te courtise... Et tu le laisses faire, parce qu'il est puissant et mon unique prolecteur contre les gredins qui veulenl me perdre. Eh bien, écoule ceci.

11 se dressa, et, solennellement :

— J'aimerais mieux, et lu sais si je liens à ma découverte, j'aimerais mieux jeter au feu mon mémoire cl sacrifier ma juste vengeance que de la devoir, non certes à une faute, lu es trop fière et de trop bonne race, mais à une défaillance de ma fille; mon véiilable orgueil, c'est toi, loi seule.

Il y eut UQ silence. Marianne se contraignait pour ne pas s'attendrir.

— Ce papier apeu d'importance. Tu me l'expliques et je te crois, ce serait trop affreux de te supposer fourbe et indigne. Mais tu vas me jurer que tu n'as à te reprocher rien, rien de contraire à Tiionneur...

Elle rassembla tout son courage, et, d'une voix assurée, pleine de dégoût pour elle-même :

— Je le jure...

— C'est bien.

11 l'embrassa violemment, rassuré parce mensonge, dont il la croyait incapable. Puis, pour la distraire, il renti'etint de Paul, de sa colère, de ses craintes, de son avenir.

— Cette Henriette Valère lui a tourné la tête. Je sais heureux que tu ne la fréquentes plus, quoique Jeanne Roumine !... Enfin, celle-ci, c'est une exaltée comme son père. Pour ce qui est de Paul, malgré les affirmations d'Ourlac, qui flatte ta mère, je ne le vois pas encore à l'Institut. Dès qu'il sera libre, Zebio va lui procurer du travail, des copies, des portraits d3 bourgeois. Encore faudra-t-il de l'assiduité. Etcegaslà n'a que du sirop dans les veines. Que n'es-tu le fils, maladroite !

Depuis quelques instants, il cherchait un biais, pour arriver à la chose importante ; mais, renonçant à l'arlifice :

LE CALVAIHE 303

— • Fillette, lu devrais épouser Coqiiilet. Nous travaillons ensemble, et, chaque jour, je lui découvre une qualité nouvelle. Il t'adore. Il tremble quand tu entres. Il réussira. Ce serait le bonheur... Et quelle joie pour ton vieux pèreî...

Elle n'eut pas de révolte.

— Je verrai. Je réfléchirai... Il m'est devenu extrêmement sympathique. Je veiLcVaimer et... il est fort possible que je réussisse...

Quand Jérôme Goquilet, le lendemain matin, apprit de la bouche de son maître l'heureuse nouvelle, il se sentit envahi par une telle joie qu'il redouta un coup de sang. Toute Ténergie refrénée de son ardente nature lui apparut; il ferait, lui aussi, des découvertes. Il gagnerait beaucoup d'argent, serait illustre, achèterait à sa bien-aimée des bijoux magnifiques, un hôtel, des voitures, des robes, des chapeaux... Bijoux, robes et chapeaux, c'était, d'après sa courte expérience, avec cela qu'on éblouit les femmes. Quand, en compagnie de Robert et de son amie, ils se promenaient le long des boulevards et rue de la Paix, l'émerveillement de la candide Louiselte aux devantures lui révélait le co}ur de la Parisienne.

— Sont-elles heureuses, celles qui portent tout ça !

Dans l'instant même une dame sortait d'un magasin. Grande, vêtue avec un luxe discret, elle semblait l'âme de ces belles choses, leur vie manifeste. Dans la

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voiture armoriée, dont un valet stylé tenait ouverte la portière basse, elle entrait, bijou dans l'écrin, et le petit talon de sa bottine semblait son seul point de contact avec rhumble univers, ce qui la rattachait k la planète.

— Maître, je sens bien que ce matin je ne pourrai rien faire. Donnez-moi le travail, que je l'emporte à la maison.

— Ne te monte pas la tête, animal. Ce uest pas encore décidé. Ah, je me repens de t'avoir

dit...

— Oh, non. non — le brave garçon lui baisait les mains, — ne vous repentez pas. C'est si bon, un peu de joie, si rare ! En admettant même que ça ne se réalise jamais, j'en aurai eu rillusion,.. Votre fils! Imaginez cela!... Chez vous, dans votre maison... Mais comment oserai-je sortir avec elle... si élégante... une reine ?

— Sois élégant, toi aussi. Elle sera sensible à la métamorphose. Achète des souliers, une redingote, que sais-je?

Gouvès ouvrit son tiroir, prit dans une petite boîte un billet bleu et, saisissant les doigts de son élève, le mit dedans avec autorité.

— Oh, oh, que faites-vous?

— Je t'ordonne... Tu me dois obéissance. Je suis un peu ton père déjà... T'imagines-tu que je t'em-

LE CALVAIIŒ 305

ploierais à l'œil... Ça, petit, c'est pour la toilette, le dandysme.

L'émotion de Coquilet se traduisit par une horrible grimace, qui se perdit dans sa barbe noire.

Le Paris que vit le jeune homme ce matin-là fut une ville particulière. Le ciel était terne, mais le peu de soleil rouge que cachait une buée compacte lui parut aveuglant. Les maisons riaient du haut en bas de la rue Soutflot. Les réverbères riaient. Les oens riaient au seuil de leur boutique. Il demanda du feu à un petit vieillard avec une tendre politesse. Il donna quarante sous à un ignoble mendiant professionnel qui traînait son moignon sur l'asphalte. Les arbres du Luxembourg embaumé riaient de toutes leurs branches, et la façade du Sénat semblait telle qu'un géant hilare.

Dans son appartement de la rue Monsieur-le- Prince, qui lui offrit une douceur charmante, un aspect de bien-ê(re et de confort, il trouva justement une lettre de Robert, venu de Chartres pour deux jours, et lui fixant un rendez-vous immédiat. Une autre lettre, d'une longue écriture d'étranger, était ainsi conçue : a Je sais, monsieur, que vous êtes le secrétaire du docteur Gouvès. Mon journal, le Humbug, est à votre disposition pour toutes les communications que vous voudrez bien nous faire quant à la grave discussion qui occupe le monde savant. Comptez sur

notre discrétion absolue. Edouard Davidson. Hôtel Bristol. Post-scriptum. Ces communications, tenues secrètes, vous seront payées à raison de cinq louis chacune, quelle que soit leur longueur matérielle. J'ajoute que nous avons, depuis quelques semaines, une nouvelle rubrique de médecine. Si vous en désirez la rédaction, c'est chose faite. Appointements, cinq cents francs mensuels et l'usage d'une de nos voitures. Un reporter zélé à votre disposition. »

— Q.j'est-ce que ceci? s'écria gaiement Jérôme. Décidément, le ciel me veut du bien! Certes, j'irai vous voir, cher Edouard Davidson.

11 criait si haut, la porte ouverte, que sa voisine, une longue et maigre et brune fille de brasserie, du nom d'Emma, qui l'admirait en vain, car il était chaste, lui dit en passant, sa boîte au lait à la main-:

— Tous avez-t-y gagné aux courses, mon voisin, que vous causez tout seul ainsi ?

Il la fit entrer, lui baisa les mains et lui donna cent sous. Elle le crut complètement toqué.

Il trouva son ami Robert grave, vêtu de noir comme pour un enterrement, assis devant une tasse de chocolat :

— C'est toi, Jérôme. J'ai des choses très importantes à te dire. Mais tu as l'air bien content...

— Je te raconterai. Commence.

— Lupit est fou. Oq s'y attendait. La folie est déclarée et deviendrait dangereuse. Avan le fait entrer dans une maison de santé à Yincennes. Je prends avec moi Louise tle, son frère et sa sœur. Je les emmène à Chartres, où j'ai déniché un petit logement pas cher.

— Ah! c'est bougrement hien, ce que tu fais h'i, mon frérot!

Coquilet, très ému, serra vigoureusement les mains du révoilé.

— Louisette est une brave fille. Quoique modèle, elle n'a été qu'à moi. Elle m'aime et je l'aime... oui.,, somme toute, je l'aime. Avan m'a montré mon devoir. Naturellement la cause y perdra. Je ne l'abandonne point, mais, pour faire manger les mioches, je suis forcé de pactiser avec la bourgeoisie...

Coquilet réprima un sourire. Ces formes solennelles l'amusaient.

— Et puis, continua Robert, depuis la mort d'Audiffret, je me sens capable de quelque bèlise. Je voulais tuer un policier, un juge, n'importe qui. Pendant plusieurs jours, j\ai eu la caboche à l'envers. L'aflaire de Lupit m'a guéri.

— Bravo, je te félicite...

— Enfin, ça n'est pas touL II faut que tu saches, maintenant que c'est mort, que j'ai été amoureux, oh mais amoureux, à en claquer, de M'*" Marianne,

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— Elle est presque ma fiancée, dit Coquilet, impatient d'annoncer la nouvelle.

— Je m'en doutais. Je te savais très emballé aussi. Et, comme tu m'avais fait faire sa connaissance, tu te rappelles, au restaurant du Luxembourg, j'avais des remords, de rudes ruades.

— Pauvre 1 fit Jérôme, attendri.

— Le samedi soir, chez le père Gouvès, où je n'allais, tu comprends, qu'à cause d'elle, je me faisais une bile de chien, quand elle parlait aux autres sans s'occuper de moi. Et puis, vous jabotiez de choses difficiles, de gens et de livres que j'ignore, et ça m'étouffait. J'aurais voulu avoir du bagout, comme Roumine, de la science comme toi, de l'art comme le petit Berthet, enfin n'importe quoi qui lui fît tourner vers moi ses beaux yeux, qui la fît songer à moi la porte fermée.

Il soupira profondément, sortit de sa poche un ruban bleu...

— Un jour, elle a laissé ra sur la tab'e. Je l'ai pris. Je te le rends. A cette heure, je n'en ai plus besoin. Ah, c'est une triste affaire que d'être un gosse abandonné, à qui un cocher a appris à lire dans le journal, un sculpteur à travailler la terre ; je sens que j'avais là (il frappa son front osseux et ses yeux verts brillaient — une légère roseur montait à ses joues blêmes), que j'avais là de quoi faire, si on m'avait éduqué comme les autres. Mais Âvan est venu trop

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tard, lu es venu trop tard. Audiffret aussi. Ça se durcit, la cervelle humaine. Les choses n'entrent phis dedans qu'avec peine. Il y a des soirs, sais-tu, que je pleure sur les bouquins, de rage de ne pas comprendre. Aimer mademoiselle Marianne! C'était de la bêtise. Je ne suis pour elle qu'un pauvre diable d'ouvrier, malgré que je sois adroit de mes pattes... et que je prépare un groupe pour l'Exposition, cette année. C'est un prince qui joue de la guitare, avec une princesse à côté de lui. Louiselte, au moins, ne m'iuimiliera pas. Elle ne fera plus de séances^ tu comprends. Je ne mange pas de ce pain-là. Elle m'admire. Tout ce que je dis est merveilleux. Nous lisons des vers de Lamartine dans le livre que tu m'as prêté... Et elle pleure quand ca sonne bien... J'ai de petites économies... Enfin... voilà... Tu me pardonnes, dis? Les deux hommes s'embrassèrent. A ce moment, un léger bruit de pas sonna dans le corridor. La porte s'ouvrit. C'était Louisette, changée, embellie, modestement vêtue de sombre, ses cheveux dorés et flous encadrant bien sa maigre figure. Elle fixait sur son amant des yeux bleus d'une exquise douceur.

Après le premier altendrissement, elle raconta l'état de son père, la fiayeur des petits.

— Ils sont chez une voisine. C'est ce soir qu'on l'enfei-mc. Cher prre ! Nous irons le voir souvent. Et peut-être q\i'il guéiira.

Elle tenait à la main un paquet.

— J'ai fait des emplettes. Sans doute qu'on ne trouve pas de cafetières à Chartres. Et le café t'est indispensable pour ton travail, ajouta-t-elle respectueusement.

Robert rit de son innocence. Quand elle apprit de Coquilet que Marianne se faisait moins farouche et lui ouvrait l'espoir, elle le complimenta. Mais elle n'était pas sincère, et, Jérôme à peine dehors, elle confiait ses inquiétudes à Robert :

— Elle est belle et généreuse, M"' Marianne. Je sais que tu l'as adorée en secret, et cela ne me rend plus jalouse maintenant. Mais je ne la souhaite pas comme femme à notre ami. Coquette, indépendante... et puis quelque chose que je ne m'explique pas, qu'un savant comme toi devinerait... Il y avait autrefois dans notre maison la fille de l'ancienne concierge, qui est entrée au Conservatoire et devenue cocotte. Eh bien, elle parlait comme Marianne, elle se taisait comme elle, elle regardait comme elle. Elle lui ressemblait d'ailleurs. Un soir elle m'avait montré des bijoux qui venaient... Dieu sait... « Tu ne voudrais pas en avoir des comme ça, petite?... — Non, je lui dis, pas à ce prix-là... » Elle m'a regardée avec colère et, d'une façon que je n'oublierai jamais : Quand on est belle, il faut être riche... Quand on est pauvre, il faut mentir aux hommes. Je veux

être la plus chic, qaon parle de moi dans les journaux et que la femme de V épicier en crève de jalousie.. ,

Puis, avec une petite moue charmante :

— C'est des jolies filles assurément. Mais ce n'est pas bon pour un savant ou un artiste, ces orgueilleuses-là, mon amour; parions qu'elle ne sait même pas tremper une soupe.

Gouvès reçut une lettre de Gaudulle : « Vous avez tort, disait le magistrat, de rester claquemuré chez vous comme un coupable. Prenez quelques heures et fréquentez vos collègues, les hôpitaux, les cours, la Faculté : qu'on ne dise pas que vous avez honte. Naturellement boyez discret quant à l'affaire. La bombe de l'édition Vautier éclatera mieux à l'improviste. Maïs Vautre s'agite et votre tranquillité finirait par devenir suspecte. C'est aussi l'avis de Valère. »

Sébastien ne pouvait qu'obéir à ceux qui jusqu'ici l'avaient si bien guidé. Les tribulations commencèrent. Timide et violent, accompagné de son cher Coquilet qui manquait d'éloquence, mais non d'enthousiasme, il connut les accueils glacés, les paroles ambiguës, les regards moqueurs. Chaque matin, dans chaque service d'hôpital, le chef fait le tour des lits suivi de son interne, de ses externes, d'un bataillon

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de visiteurs. On diagQOstiqiie les cas inléressants, on suit la marche des maladies chroniques, on ausculte, on percute, on discute. Parfois un savant étranger survient avec ses lunettes d'or, son air professoral, admire par convenance la propreté, Fexcellence du système français, les méthodes française.:, l'enseignement français.

Depuis plusieurs semaines, l'affaire Gouvès-Mercier, Gaudulle-Mercier, Yalère-Mercier, selon que les phases se succédaient avec un secret enchaînement, cette lutte muette et di-amatique où se jouaient la réputation d'un charlatan avéré et l'avenir d'un homme de génie, bouleversait les services hospitaliers, les salles de garde, les réunions magistrales, comme les conférences d'internes el les soirées de professeurs. On faisait des cotes, on pariait : Yabrant va-t-il prendre parti? Q.iel est l'avis d'un tel? Certes Mercier avait des ennemis, mais ceux-ci lui ressemblaient, gros personnages zélés poar leurs prérogatives, à qui la révolte de l'humble confrère méridional semblait d'un détestable exemple. Leur intérêt général dépassait leur intérêt immédiat. C'est ce que le chirurgien Cornet avait expliqué tout haut dans une réunion récente et avec une grande éloquence. Depuis quelques années, certains symptômes annonçaient une sourde irritation des petits, des simples docteurs sans titres supplémentaires, sans chaires ni privilèges, contre les

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bêles à concours, les gros seigneurs qui les pressuraient, les exploitaient, les méprisaient, leur raflaient, à l'aide du procédé nommé dichotomie, ou partage égal, le plus clair de leur bénéfice. De vaillants journaux indépendants s'étaient fondés qui raillaient la fausse science des hauts bonnets, leur arrogance, leur manque d'égards.

L'histoire du vol des papiers tombait au moment psychologique, venait après d'autres aventures moins retentissantes, mais révélant une atmosphère malsaine, orageuse, le « quelque chose de pourri » d'Hamht. Tel professeur faisait rédiger ses cours par un malheureux, dont il rognait le salaire. Beaucoup bâclaient à la hâte, à l'aide de noies et d'observations douteuses, de gros livres sans intérêt qui nuisaient à la science française. L'accès des laboratoires était -interdit aux indépendants. On n'y accueillait que des scribes et des médiocres, ceux dont la concurrence n'était j»oint menaçante. Seul, fadmii'able Institut Pasleur, avec son équipe d'hommes de génie, maintenait le i ang de notre pays dans la recherche désintéressée.

Il résultait de cet ordre de choses que les partisans de Gouvès se recrutaient parmi les modestes travailleurs, les médecins absorbés par leui' besogne, incapables physiquement et moralement d'intiiguer, de lutter d'une manière efficace. Certes il est, chez les professeurs de Faculté, quelques hommes rares,

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quelques cœurs délicats qui sentaient bien où se trouvaient la vérité et la justice; mais ceux-là, par leur essence même, se tenaient en dehors des querelles, des compétitions, de tout ce qui dérangeait leur vie austère et sereine.

Donc les égoïstes défenseurs de Mercier, liant leur cause à celle du Juif, se groupèrent pour faire face au péril qui menaçait leur corporation et mirent en branle les énormes influences dont ils disposaient dans la presse et dans l'opinion. Ils s'acharnèrent surtout à la réputation de Marianne, comme s'ils eussent eu la prescience des efforts désespérés de la jeune fdle.

C'est parmi ces adversaires irréductibles que le naïf Gouvès cherchait, sur le conseil de son grand ami, à recruter des partisans. Alors il gravit son calvaire. Le plus souvent le maître célèbre, dont il suivait obséquieusement la visite, feignait d'ignorer sa présence , affectait, au cours de sa démonstration au lit du malade, de citer le nom de Mercier, les remarquables travaux de Mercier, le zèle de Mercier. Alentour les élèves ricanaient, guettant, sur le visage robuste de l'intempestif assistant, les effets du panégyrique. Celui-ci prenait, comme les timides, sa résolution d'un coup. Il attendait que le professeur eût achevé l'examen du pauvre diable qui grelottait d'angoisse sous les couvertures, rentré le corps maigre dans le lit

et se préparût à passer au suivant. Alors, délibérément, il s'avançait :

— Mon cher maître, vous venez de nous donner une leçon bien remarquable.

L'accent, que doublait l'émotion, ajoutait à la joie de l'auditoire. Mais Sébastien, sans se déconcerter :

— J'ai moi-même eu à Montpellier un cas semblable. Je vous communiquerai l'observation, qui, j'en suis certain, vous intéressera.

L'interpellé devenait très dii^ne, très froid, répondait du bout des lèvres, rompait Tenlretien poliment pour interpeller son interne, le pharmacien ou la surveillante.

— 11 n'a pas l'air commode, grommelait Gouvès en descendant le large escalier à chaque étage duquel s'ouvraient les hautes portes vitrées : Salle Saint- Julien, — Salle Saint-Severs.

— 11 est d'abord un peu rude, mais nous le convaincrons, répliquait hardiment Goquilet, qui, depuis les bonnes paroles du patron, ne connaissait plus d'obstacles ni de rancœurs. Marianne elle-même ne l'encourageait-elle point par de gracieux sourires, qui transportaient d'extase le pauvre amoureux ? Tout dans son attitude indiquait qu'elle l'autoriserait bientôt à faire sa cour. Et M""' Gouvès, ravie de ce changement, le prenait à part pour lui glisser dans

l'oreille : (( Ses sentiments sont tout mitres. Elle vient

à vous. Courage! Persévérez. »

S'il persévérait î Le jeune homme se rappela le conseil de son maître. 11 devint coquet, ridiculement, se parfuma d'une manière exagérée, s'acheta des souliers vernis trop larges, une redingote trop longue, qui ne le quittait pas, enfin un chapeau haut de forme, exactement cylindrique, qui complétait l'aspect d'employé supérieur des pompes funèbres.

Un matin, lors d'une de ces vaines tentatives, car Gouvès ne se laissait rebuter par nul maussade accueil, Coquilet aperçut derrière un rideau de lit la face méchante et ironique du vil Carcavet. Celui-ci, pour f.ûre sa cour à Mercier, se multipliait, espionnait chez Yalère, arrachant à Clorinde ce qu'Anatole plus suspect ne pouvait obtenir, se répandait en affreuses calomnies sur Marianne, qu'il avait désirée bassement. Quand il aperçut Jérôme, proie qu'il savait facile, il se pencha vers son voisin, lui dit à l'oreille quelques phrases, où apparut le nom de Gaudulle. Le postulant se sentit envahi par une de ces colères blanches qui bouleversent les natures tranquilles, les pousseraient à l'assassinat. Il attendit que la visite fût terminée; puis il quitta Gouvès sous un prétexte quelconque, courut après le fat qui déjcà s'esquivait, Taborda résolument et, les dents serrées, les poings serrés, les muscles prêts, lui jeta au visage :

— Vous êtes un misérable drôle ! La prochaine fois que vous vous permettrez une altitude comme ce matin, je vous fendrai la figure, bandit!

Carcavet balbutia, effaré, deux ou trois mots d'excuse, et, devant la mine de son interlocuteur, disparut prudemment sans prolonger une explication si bien commencée.

Mercier semblait se désintéresser de son laboratoire, où il tolérait Arsène; mais celui-ci reçut l'ordre de fermer ceitains placards renfermant des substances rares, de porter la clef avenue Montaigne. Gouvès dévora cette insolence et s'obstina dans sa résolution. Chaque semaine, il envoyait son rapport, relatant Ips travaux en cours, les résultats des expériences. Par le courrier suivant il recevait, avec la carte de Tennemi, le programme autographié de la semaine suivante et le remplissait scrupuleusement : «. Aurai-je la force d'alier jusqu'au bout? » se demandait-il avec angoisse. Il savait GauduUe en pourparlers avec Yautier et un autre pour une place bien rétribuée, soit comme lecteur, soit comme surveillant dans une grande maison de produits cliimiques, ce qui permettrait de vivre en attendant quelque chose de mieux. Une fois sûr du lendemain, il jetterait son contrat au nez du bienfaiteur! Il quitterait pour toujours cette petite

pièce où il avait été tout ensemble si heureux et si

malheureux.

Parmi les multiples projets de veugeance que roulait le Juif dans sa tête, Taccusation de vol s'élait une des premières présentée. Vol de livres, vol d'instruments ! C'était dans ce dessein qu'il n'avait pas essayé de chasser sa victime, dont les appointements l'entageaient. Puis il avait reculé devant l'énormité de la chose, la révolte possible de l'opinion. Enfin il n'était pas bien fixé sur le caractère de Paul et il redoutait la colère du fils, des coups, un duel, une issue brutale. Mais il ne manquait pas de faire valoir sa générosité et l'indignité de ce rapace méri- , dional, vivant aux crochets de celui qu'il prétendait l'avoir dépouillé. Vers ce temps-là le mémoire sur la Pesanteur fut enfin achevé et envoyé à l'imprimerie Vautier.

Un événement imprévu vint faire diversion aux : tristesses des habitants de la rue Lhomond. Un antique et fidèle ami du père Ensade mourut subitement sans héritiers directs et lui laissa par testament huit mille livres de rente, plus une jolie propriété aux environs d'Arles. Le vieux sourd accueillit ce coup de fortune comme une chose toute naturelle. Il ne manifesta pas le désir de venir en aide à ses enfants, mais il décida de quitter ce maussade logis, où l'on pleurait et se querellait du matin au soir. Moumette

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maigrissait de chagrin et des ennuis que lui causaient les mauvais propos du voisinage. M"' Gouvès, pour laquelle elle était plus un embarras qu'une aide, par ses perpétuelles lamentations, lui persuada que son devoir était d'accompagner le vieillard dans sa retraite :

— Ya, ma fille. Nous irons vous voir et M""' Constans, la brave concierge, suffira aux besoins du service.

Gouvès fut enchanté de cette combinaison qui le débarrassait d'un commensal grognon et maniaque. Son beau-père, depuis qu'il ne travaillait plus, maugréait sans cesse, s'amusait à souligner les ennuis, la détresse commune, et grossissait singulièrement le budget par sa voracité insatiable. L'affaire fut promptement réglée. On accompagna le bonhomme et Moumette à la gare de Lyon, où eut lieu le repas d'adieu.

— Hélas, Paul nous manque aussi, soupirait M"* Gouvès.

Ourlac était présent. Marianne, que gênait l'insistance de son regard, embrassa Moumette en pleurant, et la vieille lui glissa dans foreille, comme le train s'ébranlait : « Marie-toi vile, mignonne. Il n'est que temps. ))

Le même soir, comme ils revenaient de cette mélancolique accompagnée, Marianne, qui marchait

au bras de Coquilet sans parler depuis quelques minutes, lui dit soudain d'une voix claire :

— Avant que nous échangions des paroles définitives, j'aurais un lourd récit ta vous faire, nmon ami, qui chanp:era peut-être vos résolutions et vous écartera de moi à jamais.

Il tremblait des pieds à la tête. Il n eut pas la force de répondre. Toutes ses craintes le ressaisis- ^ saient. Quant à elle, tranquille et décidée, après d'affreuses angoisses, un cruel débat inlime, elle était résolue à tout avouer à ce brave homme, dût-il la haïr et partir, la livrant À son noir destin.

Rentrée chez elle, elle écrivit à Gaudulle une longue lettre où elle lui faisait part de sa double résolution : (.( Nous aurons encore une entrevue. Là, mieux que sur ce bout de papier, je vous dirai ce qui m'oppresse. Et vous m'approuverez, j'en suis certaine, car notre amour n'avait pas d'issue.

« D'ailleurs je vous sais généreux. L'aide que vous portez à mon père, vous la continuerez, j'en suis sûre, en reconnaissance de ma franchise, en souvenir de celle que vous appeliez : votre chère petite victime.

(( Si, après ce que j'ai à lui confier, mon fiancé renonce à m'épouser, un autre avenir m'attend, que je puis accepter ou refuser, sans crainte ni remords, en pleine conscience. »

— Elle a raison, se dit Gaudulle à la lecture de ce

billet, qu'il recul au moment de se mettre au lit. Mieux vaut interrompre, avant la lassitude réciproque, ce qui un jour ou l'autre se dissout dans les larmes et la colère.

Son égoïsme même lui ouvrait les yeux. Il savait que les sentiments les plus vifs ont une marche définie et certaine, qu'un vieillard ne suffit pas au cœur d'une jeune fille ardente et belle. Tôt ou tard il eût été trompé. Cette solution, qu'elle avait choisie, était après tout la meilleure. Pourtant il avait du chagrin. C'était là sa dernière passion, le bouquet du feu d'artifice, son adieu à la vie sentimentale :

— Que ne l'ai-je rencontrée il y a vingt ans, cette délicieuse fille aux yeux francs! Elle eût trouvé près de moi ce qu'elle aime, le luxe et la satisfaction d'orgueil... Tout en ce monde arrive trop tard.

Coquilet, à dîner, avait raconté sa visite à Edouard Davidson, après la lettre inattendue, comment il avait reçu un charmant accueil, et devait le lendemain même entrer au Humbug en qualité de collaborateur avec des appointements réguliers.

— C'est un homme admirable et tendre, s'écriait-il avec feu, un audacieux, ami des vrais savants et qui embrasse violemment notre parti.

Marianne, avec un sourire intérieur, entendait le

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récit de ces prodiges dont elle était la cause ignorée. Tout à coup M""* Constans, qui faisait le service, en-j trait en coup de vent, abominablement essoufflée, levant au ciel ses petits bras courts, brandissant un journal. ]

— Ah, mon Dieu ! Ah, mon Dieu ! Il ne manquait plus que cela !

— Quoi donc? Qu'y a-t-il, mère Constans?

Dans l'embrasure de la porte parut le visage pâle| et effaré d'Arsène, qui, sa tâche faite, venait dîner avec sa tante.

— M"^ Roumine qu'a tué un homme... Voyez... La feuille du soir portait en effet une énorme

c manchette » :

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