CHAPITRE V
Sébastien Goiivès pleurait.
Il pleurait, la lète dans ses mains, assis à sa table cliargée de livres et de brocbures, comme un enfant, avec de longs sanglots qui secouaient son corps robuste. Devant lui, son triste visage de résignation ennobli par une douleur muette et grave, sa femme le' considérait avec une pitié profonde. Debout, indignée, un plumeau à la main, Moumelte mâchonnait en patois des phrases de vengeance et de haine. La pluie ruisselait sur les vitres.
Elles s'étaient réalisées brusquement, toutes les craintes, toutes les inquiétudes. Aucun pressentiment n'avait eu tort. Le savant perdait le fruit de ses veilles, de ses travaux, de ses réflexions, de sa dure patience.
En quelques phrases nettes, sèches, Epliraïm Mercier, avec une audace incrovable, s'était attribué le
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mérite du mémoire sur la Fièvre et ses complications , dont il ignorait le premier mot l'avant-veille. lî pré tendait avoir guidé Gouvès. « Cette œuvre originale ^ était fille de son cerveau à lui, conçue depuis longtemps, portée avec scrupule et en silence. » Au vieillard stupéfait, il développait ses propres théories, du commencement à la fin, sans une hésitation, sans une erreur; et son aplomb fut tel que Sébastien ne Tinter- . rompit pas, ne lui rentra pas son mensonge dans la gorge, tout entier à cette pensée unique : « Comment et quand m'a-t-il volé? Comment a-t-il réussi? » D'abord le filou prit ce silence pour une acceptation. Les yeux de sa victime cependant l'inquiétaient, chargés d'ironie et de colère. Un moment il s'interrompit :
— Suivez- vous?
— Certes, répliqua Gouvès d'une voix sourde. 11 songeait : « Malheur de moi ! De la Fièvre je fais le sacrifice... Mais il a vu mes papiers... Et la Pesanteur et le Langage. C'est foutu ! »
Cest foutu, il dit cela presque haut, avec un grand geste accablé. Ce fut à Mercier d'être surpris, au moins déjouer la surprise; mais déjà Gouvès, maître de lui :
— Une distraction... Excusez-moi et continuez, je vous en prie, vous m'intéressez grandement.
L'autre obéit, feignant de chercher des arguments, la suite oubliée de ses preuves. Calé au fond du fau-
RÉDELLION. — SACRIFICE 205
teuil, en pleine lumière, accompagné dans sa récitation parle bruit delà grêle contre les vitres, il offrait le tableau du bandit moderne, aux yeux noirs, à la barbe noire, finement taillée, au verbe élégant et précis, qu'accentuait un geste monotone, celui du pédant qui explique.
Quand il eut achevé :
— Est-ce tout? demanda Gouvès, que Teffort pour se contenir étranglait; puis, avec un accent foimidable et une politesse excessive :
— Le travail que vous venez de m'exposer si clairement, mon cher maître, ne m'était pas inconnu. J'ai cru même par-ci, par-là retrouver des...
— On se rencontre, interrompit Mercier avec impudence.
Ceci faillit débonder la colère. Il y eut un petit silence, illuminé par les yeux de Sébastien, qui conclut très naturellement :
— Je réfléchirai à tout ceci et je vous enverrai par écrit, si vous le permettez, le résumé de mes addenda.
— La drogue est i\\Me, mon père addenda, songeait Mercier en demandant des nouvelles de Julie, de Paul et de Marianne. Tu n'auras plus la force de réagir, ni de revenir de si loin...
■ Et, satisfait de lui, baissant le ton :
— Ayant achevé de corriger mes notes hier au soir,
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j'ai tenu, mon cher, à vous mettre au courant le plus tôt possible. C'est ce qui vous explique ma visite matinale. Bien entendu, cette communication est réservée au congrès de septembre.
Ici un nouveau temps d'arrêt. Ils marchaient déjà vers la porte par le corridor obscur sur lequel donnaient les pièces principales. Le Juif mit sa main sur i'épaule de Gouvès, que ce contact fit tressaillir :
— Je suis tellement satisfait de vos... — il allait dire services, mais se reprit — ... de votre zèle et de mon idée de vous avoir fait venir à Paris — il s'empêtrait dans les conjonctions — que je suis résolu à augmenter votre petite gratification en conséquence... Ne résistez pas, cher ami. Douze mille... c'est décidé... absolument décidé.
Et, avant que le méridional, interloqué par ce coup imprévu, eût pu répondre, le glorieux professeur était remonté dans son coupé, qui disparut sous la pluie battante.
Gomme Gouvès se remémorait toute la scène, ce dernier trait, à la fois injurieux et comique, sécha ses larmes et le rendit à sa vaillance.
— Un moment de faiblesse, dit-il avec une expression navrée.
La porte s'ouvrit; Marianne entra, vêtue d'un peignoir sombre.
— J'ai entendu, père, je sais. C'est abominable,
mais lu te vengeras. Oui, tu seras vainqueur et ce misérable implorera ta pitié.
Elle entoura de ses bras nus la tête vénérée, l'embrassa longtemps sur le front, où se pressaient tant de nobles rêves. Il y avait en elle de la guerrière, quelque chose de décidé et de sain qui, joint à sa beauté, releva les cœurs abattus. Tout de suite, on fit un plan de campagne, et, comme, après réflexion, chacun avait exprimé son avis, on entendait une nouvelle et terrible menace, que proférait Moumette brandissant son plumeau.
— Et Paul qui n'est pas là ! soupira M"' Gouvès. Malgré la douloureuse situation, Marianne eut envie
de rire, tant le secours de Paul paraissait illusoire. Elle tenait son projet, immédiat et sûr. Mais il fallait amener peu à peu dans son chemin le plus méfiant 3es pères et une mère qu'inquiétait déjà le bouleversement des habitudes.
— Qui peut nous venir en aide ?
Gouvès, extrême en ses projets, parlait d'aller chez }rumont, le vengeur des opprimés, le directeur de 'ette Libre Parole qui réveillait la race française :
— Je lui expliquerai la chose. Mercier est Juif. 7est le nœud du problème.
Il répéta deux ou trois fois cette dernière formule, [ui satisfaisait son penchant prudhommesque.
— Auparavant, dit avec sagesse M'"' Gouvès, on
pourrait chercher si, parmi les professeurs de la Faculté, aucun ne serait capable de prendre ta cause. Sébastien eut un sourire amer :
— Je ne vois pas Yabrantdans ce rôle, ni Bernard, ni Capoulet, niBarbe. Révéler une infamie du superbe Mercier, du Mercier des grands personnages, des réceptions, des croix d'honneur! Puis — ajouta-t-il avec découragement — comment prouver le larcin qui est évident, indubitable pour moi et que néanmoins je ne puis m'expliquer ? Celte canaille de Guilon a ouvert mon tiroir en mon absence. 11 avait sans doute une fausse clef, car je garde toujours le trousseau dans ma poche.
— Si je comprends bien, père, commença Marianne, Mercier t'a volé et compte présenter comme de lui, sous sa signature propre, au mois de septembre, un mémoire sur la Fièvre et ses complications. Il faudrait donc l'amener, pour ce point particulier, à admettre publiquement ta collaboration, et c'est déjà d'une jolie force; mais le dommage ainsi ne te paraîtrait pas considérable...
Gouvès secoua la tête de haut en bas comme pour dire : « Continue ». Alors, elle :
— Ce qui, par contre, t'inquiète affreusement, ce qui te désespère, c'est qu'il y avait dans les papiers dérobés — sans doute ont-ils repris leur place à cette heure — c'est qu'il y avait, dans cette liasse, un
deuxième mémoire bien pins important, capital même : le résumé de ces mystérieuses découvertes, dont tu n'as jamais entretenu que Zebio.
— Parfaitement exact, fit Gouvès, repris par son angoisse. S'il publie la Pesanteur^ c'est fini, je n'ai qu'à me tuer. Ah, le bandit, la canaille!.,, le Satan!...
— Tel est donc le danger imminent, terrible — ■ poursuivit la jeune fille d'une voix sourde, comme si elle se parlait à elle-même... — Imminent?... Tout laisse à penser qu'il accomplira sa cauaillerie en deux fois. Rassure-toi... nous aurons le temps. Il ne s'agit dans l'instant que de la Fièvre. Il réserve le reste pour plus tard. Or, quel que soit ton regret de mettre au jour le résultat prématuré de tes recherches, c'est cependant ce qu'il faudra faire et bien vite, afin de devancer le misérable.
— Et la famille Valère, dit la pauvre Moumette, intervenant au conseil de famille ; c'est le moins qu'ils se rendent utiles, ces beaux « pestounaro » de brocart et d'or !
— C'est vrai, s'écria Gouvès, partiellement rassuré par les raisons de Marianne, aussi prompt à se refaire une espérance qu'à la détruire; il imaginait déjà le politicien armé pour sa défense.
— Il déteste Mercier et il m'adore, depuis la consultation qu'il m'a demandée.
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— Et puis il y a Paul, ajouta Julie Gouvès avec un malicieux orgueil.
Marianne haussa les épaules. Elle savait à quoi s'en tenir. Entre Henriette et elle, la scène dernière du samedi soir avait creusé un abîme. D'ailleurs Mercier les tenait. Clorinde dépendait d'Anatole. Donc rien à tenter de ce côté-là; mais le mot de Moumette lui facilitait la transition cherchée depuis le début.
— Les Yalère, en dépit des apparences, sont au pouvoir de leur cousin. Comment? Je l'ii-nore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la chaîne est solide... Tu sais, Moumette, pas un mot de tout ceci. Ce serait la fin.
— Oh! mademoiselle! vous me faites peine. Et la vieille, courroucée, se retira.
— Henriette elle-même, bien que notre amie et bien qu'amie de Paul, qui d'ailleurs est absent, Henriette jamais ne prendrait pnrti contre ce dangereux coquin. Je m'en suis rendu compte après la visite de père à son mari. Elle m'a suppliée de l'empêcher d'y relourner. Cela me causerait les plus graves ennuis, les [dus terribles, ajoutait-elle.
— Ah, Mercier est un rude adversaire!...
— Certes, c'est pourquoi il nous faut ruser. Mais, à défaut de Yalère, il y a dans son entourage quelqu'un qui, lui aussi, déteste Mercier, nous aime, t'admire, est riche, puissant et hardi.
PiÉriELLION. - SACRIFICE -211
— Gaudulle de Laumiiiois! s'écria Goiivès.
A ce nom, ia mère regarda fixement Marianne, qui ne se déconcerta point.
— J'ai eu rarement l'occasion de voir ce magis- Irat ; mais il m'a paru bon, généreux et excellemment intentionné à notre endroit. Si vous voulez que je...
— Non, non, pas toi. (Le savant se rappelait soudain les soupçons de sa femme.) J'irai, moi, lui demander justice... Où habite-t-ir?...
— Gours-la-Reine... Néanmoins, je suis d'avis de réfléchir encore, de consulter nos amis Coquiiet, llobert, Zebio surtout, qui est très adroit, et de ne lien laisser au hasard.
Satisfaite d'être arrivée à ses fins, Marianne devenait bavarde. Elle se promit d'avertir Gaudulle le jour même... Mais tout à coup, comme chez Avan, rimoge lui apparut implacable du payement, cette fois nécessaire, et l'angoisse lui laboura le cœur.
Avant de commencer la lutte, il fut convenu, au moins pi'ovisoirement, que Gouvès ne parlerait du rapt qu'à ceux dont il implorerait le concours, solliciterait d'eux la même discrétion et ne modifierait en rien son attitude vis-à-vis de Mercier :
— Digne, froid, poli. Je refuse l'augmentation. Je vais, comme d'ordinaire, chaque jour au laboratoire et je saisis le premier prétexte pour flanquer Guilon dehors.
— Mercier, en venant ce matin, conclut Marianne, déballer toutes ses manigances d'un coup, spéculait sur l'emportement méridional. 11 comptait que tu l'injurierais; alors, il te mettait à la porte, comme un valet, coupait ses relations et ses remords, et, débarrassé de son collaborateur, étalait tranquillement, cyniquement, tes découvertes. Ton apparente résignation déjoue ces beaux projets. Il sera bien attrapé.
— Qui sera attrapé? cria le père Ensade, qui se rendait compte, un peu lard, du remue-ménage et vrînait aux nouvelles. Son corps, long et voûté, empaqueté dans une robe de chambre bleue, dont il était très fier, sa tête anguleuse surmontée du bonnet de coton classique, il ajouta voracement :
— Je n'ai pas encore pris mon chocolat. Son gendre eut la force de rire.
Le programme de défense et d'attaque fut scrupuleusement suivi. Il fallait manœuvrer avec précaution, car la campagne serait longue et dangereuse ; bien menée, elle devait aboutir à la confusion du traître, tout au moins sauver la gloire future de Sébastien, lui laisser le mérite de sa grande découverte.
La visite au laboratoire, comme l'avait prévu Gouvès, ne révéla rien. Les papiers étaient à leur place dans le tiroir, dont la serrure ne semblait pas dérangée.
Les choses avaient été faites avec soin, l'ordre des notes était conservé. Nulle page froissée, aucune marque, aucun vestige d'indiscrétion.
Pendant cet examen, Guilon affeclait l'indifférence. Au fond il n'était pas rassuré et, nullement averti de la démarche de Mercier, il eut une rude secousse quand il vit le savant arriver au laboratoire, les yeux brillants et, bégayant presque de colère, demander si personne n'était venu fouiller chez lui en son absence,
— C'est que, crocheter un tiroir, c'est le bagne, sans compter une correction... feu de Dieu... une correction!... — Le geste acheva la phrase.
— Anatole, songea le gamin, devrait bien me chercher une antre place. C'est le diable, ce vieux ! Il a flairé le truc.
Il ne fut rassuré qu'une fois l'inspection achevée, quand Gouvès eut fait et refait le compte de ses feuilles, empaqueté ses manuscrits dans sa grosse serviette de cuir et fut parti, sans ajouter un mot, faisant claquer les portes à les briser. Alors l'affreux gamin esquissa un pied de nez d'allégresse.
— Hier chez le youtre, aujourd'hui chez le vieux. En v'Ià des paperasses baladeuses! J'ai toujours mes cinq cents balles et ce n'est pas fini.
Il comptait bien exploiter le formidable secret dont il se devinait dépositaire, malgré les précautions d'Anatole.
ra SÉBASTIEN GOUVÈS
La visite à Ouiiac fat peu fructueuse. Zebio était triste, enrhumé, ce qui le privait de ses moyens.
— C'était sûr, je t'avais averti, répétait-il en se mouchant. Il donna à son ami quelques conseils de prudence, et approuva tous les projets.
— Fais aiiii' une grosse influence, pour qu'il accepte la collaboration quant à la Fièvre et, le plus tôt possible, publie tels quels les résultats de ton travail sur la Pesanteur, Préviens le public que c'est seulement un résumé. Pour le reste, sois circonspect. Le gaillard est de taille à en dévorer dix comme toi. Si tu as le courage de rester dans la place, tu es sauvé. Mais... mais, je crains une échappée.
— Sois tranquille, je joue trop gros jeu, je me dominerai.
Quand Gouvès sortit de chez le peintre, il se trouvait repris par ses angoisses. L'idée lui vint alors de consulter les habitués du samedi, Avan, Roumine et Coquilet.
Marianne, se dirigeant vers la maison du Cours-la- Reine, rassemblait dans sa tête les éléments de son projet.
— Voici le moment falal et prévu. Gaudulle apparaît, en cette circonstance, le seul qui, par son autorité, sa fortune et son rôle social, soit capable de sauver
mon père. Mercier, devant qui chacun Iremble, tremble à son tour devant celui...
11 traînait un temps de fui d'été, bas, humide et lourd. Les pluies récentes faisaient les rues boueuses. Les odeurs de la ville étaient exaspérées.
Celte fois, la jeune fille ne s'arrêta point pour réfléchir en regardant la Seine. Ce n'était pas l'instant de rêver. Quoiqu'elle s'appliquât ta suivre uniquement, sa combinaison, sa pensée capricieuse faisait surgir des'dates et des figures, l'arrivée à Paris, si peu de semaines auparavant, et tant de choses dans l'intervalle, la première visite là-bas, la dernière et le baiser cuisant, Henriette Yalère, Louisette, Jeanne Roumine, trois femmes si diverses liées à sa destinée, qu'elle ignorait Tannée précédente, jusqu'à fimage loinuaine de Pierre Trousselin, qui ne venait la surprendre que rarement.
— Je ne vis plus avec mes souvenirs. Cela est heureux. Comment me jugerai-je plus tard?
A mesure qu'elle avançait dans la voie où elle s'était librement engagée, ses scrupules se faisaient plus nombreux et plus forts. Elle se rassurait en se répétant qu'elle avait vu juste, que, sans GauduUe et cet abandon d'elle-même, la destinée de son père eût échoué inévitablement par les ruses diaboliques d'un Mercier,
— Le connaissais-je, mon pauvre chéri! Oh, mes
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mauvais prescenliments le jour qu'on quiua Montpellier.
Elle évoqua, pour se donner du courage, la figure du savant décomposée par l'indignation et la terreur.
— Le but de toute sa vie : sa gloire perdue, à jamais... Et l'autre, le scélérat, triomphant...
Comme elle laissait la place de la Concorde pour suivre la rive droite du fleuve, elle remarqua un homme d'âge moyen, d'une sobre élégance, d'un blond grisonnant, doux et grave, qui, depuis quelques jours, la suivait. Jusqu'alors elle n*y avait pas pris garde, habituée aux faciles succès de la rue. Mais cette fois il sembla s'enhardir, se rapprocha d'elle et, plus ému, en apparence, que la jeune lille, avec un fort accent anglais :
— Mademoiselle, murraura-t-il, excusez-moi de vous aborder ainsi. J'aurais préféré faire la circonstance d'une autre façon, mais nous n'avons pas d'amis ensemble, et je voudrais, moi, devenir le vôtre. Je sais qui vous êtes et de bonne famille. Je suis sir Edouard Davidson, journaliste, millionnaire et célibataire, et c'est à moi ce petit bateau, là, en bas.
Il montrait un joli yacht blanc, amarré au quai, pimpant sous le ciel sombre, et que nettoyaient des marins roux. Edouard Davidson, Marianne avait déjà entendu quelque part le nom de cet original, directeur d'un quotidien américain à gros tirage,
le Humbug, célèbre à Paris pour sa charité et ses entreprises excentriques. Elle répondit avec dignité :
— Il n'est pas d'usage ici, monsieur, que l'on fasse connaissance dans la rue.
— Je sais. Je vous ai rencontrée l'autre jour chez M. de Lauminois ; mais ce n'était non plus un momeiit favorable.
Marianne se rappela, en effet, que, sortant de chez Gaudulle, la dernière fois, dans l'antichambre, elle avait croisé ce singulier personnage. Elle entrevit aussitôt les dangers de cette coïncidence, et, d'une voix tremblante :
— Je vous en prie, monsieur, laissez-moi, car si, par malheur...
Il ne la laissa point achever, esquissa un salut d'une extrême courtoisie.
— Adieu, mademoiselle. Je souhaitais seulement le son de votre voix. Si jamais, pour quoi que ce soit, — ses yeux étincelèrent, — vous aviez besoin d'un gentilhomme, rappelez-vous mon nom et, sur ceci, mon adresse : l'hôtel Bristol, place Vendôme.
Le visage glacé d'une mélancolie soudaine, il s'éloigna, laissant la jeune fille interloquée, le petit carton flexible à la main. Dans Ténervement où elle était, cette rencontre, au bout de quelques pas, lui apparut providentielle.
— Il me sauvera peut-être ou un des miens; tout est maintenant si étrange.
Ce n'était pas la première fois qu'elle remarquait ainsi, dans les circonstances graves, une jonction de petites causes adventices et surprenantes, lesquelles aboutissaient ensuite à un gros efïet, généralement lavorable. Elle exprimait ceci par une formule : € J'ai de la chance dans l'ensemble de détails individuellement malchanceux. »
Elle se répétait cette phrase en franchissant le seuil de GauduUe.
Le crépuscule pluvieux et maussade (les jours commençant à diminuer) les surprit tous deux dans le cabinet de travail du magistrat. Celui-ci, facilement convaincu, achevait de bien déterminer son rôle futur.
— Il est convenu, ma chère amie, que je manifesterai publiquement, solennellement, pour l'œuvre et la personnalité de votre père, l'admiration que d'ailleurs elles méritent. Par un contraste utile, je me charge de lui trouver, en cachette^ un éditeur complaisant et empressé; nous ferons en sorte que son gros travail, sa découverte capitale, paraisse le plus lot possible, surprenne les savants et même le grand public. Ainsi nous déjouerons la scélératesse de Mercier.
Pour ce qui est de la première partie du vol, du premier lot, les Complications de la fièvre, si je me rappelle bien, on en fait le demi-sacrifice. C'est le lest. Je tâcherai seulement d'obtenir de Mercier, avant le congrès de septembre, qu'il mette, à côté de sa signature propre, le nom redouté de Sébastien Gouvès. En outre, je vous demande de m'envoyer votre père d'ici quarante-huit heures, que j'aie le temps de dresser mes batteries. L'adversaire est adroit et sauvage. Nous n'aurons pas trop de toutes nos ressources... Êtes-vous satisfaite?
Marianne était assise près de Gaudulle, à contrejour, de sorte que, pendant son discours, il avait d'elle une image adorable et confuse, les traits flous, le contour de la taille et des bras, la masse ombreuse de la chevelure. Enfin, il la tenait, cette proie ! Car il n'était point douteux que, les ultimes étapes franchies, après cette preuve dernière de générosité et de dévouement, elle allait se donner à lui dans sa grâce virginale, avec son beau regard craintif, La difficulté d'atteindre cette créature fuyante, hardie, lointaine aux moments qu'elle semblait proche, avait enthousiasmé le chasseur. Sa vie en devenait contemplative. Il rêvait d'elle tout éveillé, chez lui, dans la rue, dans un salon. Il prononçait son nom sans cesse, pour le plaisir de l'harmonie, de la figure qu'il évoquait bien. Cet ancien procureur, arrivé aux plus 'hautes
places grâce à la ruse, à la continuité d'une anfibition tenace, changeait de caractère dans son désir de cette enfant généreuse, venue à lui par prévoyance filiale, s'ofïrant à lui par un mélange de loyauté, d'exaltation surnaturelle et, aussi, il n'en doutait pas, d'amitié reconnaissante. Expert aux subtilités des femmes, il éventait vite le mensonge et l'hypocrisie. Ce qui l'attachait à celle-ci, après tant de tracas, d'oublis et de ruptures, c'était son incomparable sincérité. Par des rencontres rares, rapides et dangereuses, il avait pris une notion juste de cette nature simple et complexe, naïve dans la tendresse, tragique dans le dévouement, qui se développait au contact des rudesses de la vie selon une courbe douloureuse. Il la contemplait avec une admiration réelle.
GauduUe était fort intelligent. Il n'ignorait pas que c'était là une aubaine extraordinaire et qu'il ne retrouverait jamais. Passionné pour sa conquête, il avait fmi par s'intéresser à cette famille qui jouait dans le cœur aimé un tel rôle, au père surtout, dont le génie inconnu devait, en un étrange paradoxe, lui livrer un corps adorable. D'autre part, il guettait son Mercier de longue date; il avait percé à jour sa conduite malsaine, sa fourberie, sa scélératesse, et c'était, pour son scepticisme de viveur expert, un savoureux problème que de prévoir en imagination où aboutirait tant d'infamie. Il se pouvait très bien que ce
P,ÉBELLIO>'. — SACRIFICE 225
dernier crime, ce vol d'une découverte au préjudice d'un savant pauvre, comblât la mesure, appelât les foudres vengeresses.
— Êtes-vous satisfaite? répéla-t-il d'une voix plus tendre, se penchant sur la silhouette baignée d'ombre, et derrière elle, par la vitre, apparaissait un coin de l'avenue pluvieuse et livide.
Elle fit (( oui » de la tête, et leurs lèvres se rencontrèrent dans un long, un ardent baiser. Chose étrange, Marianne songeait à l'Anglais rencontré une heure auparavant, qui se fût peut-être, lui aussi,, dévoué pour elle et dévoué gratis.
Puis, par l'insistance du contact et comme une main robuste pressait sa poitrine, elle sentit la volupté l'envahir ; un grand frisson parcourut sa chair intacte. Elle murmura -.Pitié, grâce, pitié, tandis que penché sur elle, affolé, l'étreignant, fourrageant le corsage, Gaudulle haletait en phrases incohérentes. Soudain il comprit qu'il gâchait sa joie; il se releva, s'assit près d'elle, et, d'un ton de prière :
— Je vous en supplie, soyez bonne. Je vous appartiens... ma vie, ma fortune, mon cœur... Rappelletoi tes promesses. .. Je t'aime.
Il la caressait de paroles respectueuses, pour racheter son ardeur. Marianne le regardait avec étonnement, comme si elle voyait pour la première fois ces lèvres minces, sinueuses, ce nez sensuel, ces yeux
avides,, ce visage hautain et correct, momentanément désordonné, comme si elle entendait pour la première fois cet organe persuasif et disert, qui avait brisé, tranché, dispersé tant de vies humaines.
« Horreur et attrait. » Voici ce qu elle se rappela plus tard, en un singulier mélange de sensations disparates, contraires, chaudes, brèves, ou glacées et plus lentes, qui la livrèrent en sa simple beauté, la déroute de son orgueil, par une soirée humide et tiède, à ce maître librement choisi. Il est des heures d'émoi profond où les actes s'accomplissent à Tinsu de l'acteur lui-même, où les forces hagardes du destin nous semblent toutes proches, chuchoteuses et bougeuses derrière une mince cloison transparente.
Comment se trouvaient-ils une heure plus tard, aux bras l'un de Tautre, couchés, dans la grande chambre tendue de rouge, qu'envahissaient les ténèbres?... Aux vitres, la pluie tintait toujours. Après des plaintes et des larmes, des plaintes encore et des étreintes, et des baisers et des sanglots, après un admirable et douloureux trajet dans cette àme ouverte d'un coup, car la sensualité était la trame dangereuse où se débattaient tant de vertus, après des regrets, des souvenirs, d'injustes reproches, du désespoir et des projets vains, voici qu'à son tour,
accablé d'ivresse, ému de ce qu'en la vierge naïve une tendresse imméritée naissait pour lui de ce coup de force, voici que Gaudulle pleurait. Contre sa chair déjà vieillissante, il tenait ce corps jeune et brûlant : cette douce tête ployée sur son bras semblait éclairer la pénombre; les cheveux fluides, défaits autour du cou flexible, c'était la déroute du cœur tout entier. Aucune violence et que de violence ! Rien que la volonté et contre la volonté le plus grand crime ! Contre la nature aussi le plus grand crime, un vol pire que celui de Mercier, le rapt de sa fleur divine à la jeunesse et de son sacrifice à l'amour filial.
A travers son désarroi, Gaudulle gardait assez d'énergie pour admirer la révélation d'une seconde Marianne, la vraie, issue soudain de l'autre et fl.amboyante; celle-là naissait sous ses yeux par une langueur mystérieuse qui, à chaque mouvement des membres profanés, donnait maintenant un sens intime; elle naissait aussi par d'étranges paroles, cruels aveux du cœur, si l'angoisse l'habite, ou le remords ou la désillusion de sa destinée.
— Un juge, un juge... répétait-elle comme en songe,., celui qui a ordonné la mort ne pourra plus donner l'amour.
Elle se couvrit la tète de ses bras nus, si pâles dans les demi-ténèbres et qui, de temps en temps, frissonnaient depuis l'épaule ronde jusqu'aux doigts fins.
Les draps légers suivaient sa courbe harmonieuse Gaudulle s'approcha avec un soupir, mais elle, se rai dissant :
— Laissez, que je prenne conscience de ma honte! Puis, d'un ton douloureux, impressionnant, avec
parfois une légère touche d'accent provençal :
— Marianne, pauvre petite... minaude devant la glace : seras-tu jolie... un amoureux blond... Des toilettes de soie, disent les contes... un carrosse avec des laquais poudrés... mais il faut de l'or, beaucoup d'or... Et For est dans les lits, tu sais... L'avare le cache sous sa paillasse...
Il lui était amer, à ce débauché, de la voir, au milieu du délire ou de l'enfantillage, s'efforçant d'oublier sa conduite et qu'elle s'immolait à son père. En cette heure redoutable, depuis si longtemps prévue, en cette ruine des espérances de pureté, de chasteté, d'amour honnête qu'une vierge peut concevoir et nourrir, en ce lugubre passage d'une vie morale à une autre morne, lourde, cuisante, aucune allusion ne fut faite au pacte commun, à l'entente. Elle voulait être sincère, et le fut. Lui, voulait oublier son âge et la circonstance, et ne pouvait y parvenir. Leur double effort à maintenir leurs rôles les sépara dans la nuit tombante.
Elle défendit à son amant de l'accompagner. Elle souhaitait ardemment d'être seule. Elle rentrerait
tard, inventerait une fable, la rencontre de Jeanne Roumine, mais elle aurait de Fair, de l'espace et la faculté de pleurer.
Comme elle le sentit, le bienfait des larmes! Une extrême fatigue, une douleur dont l'idée la brisait de honte, la contraignirent à prendre une voiture qui la conduisit n'importe où, par le noir, la pluie, la rafale. Tempête au dehors et au dedans! Elle se répétait : « Je suis seule maintenant! Me voici seule au monde », pour chasser l'image de son maître, là-bas, dans la chambre rouge et maudite. Elle détesta son courage. Pour la première fois, en éclair, la face de son père lui fut odieuse, comme s'il eût commandé son supplice. Et le pire était qu'elle n'avait point la mémoire d'une torture, mais d'une révélation tout ensemble atroce et sublime, à goù l double, dont la mort seule eût pu la débarrasser. La mort ! La Seine luisante... Sur le cadavre glissent les fanaux rouges. Elle ne prononça ces mots que par comédie vis-à-vis de soi-même, et pour <.( compléter le tragique », mais elle ne songea point réellement au suicide. La vie la tenait par des chaînes trop fortes, plus même peutêtre depuis qu'elle en connaissait le mystère charnel.
(( Suis-je donc une fille perdue, une prostituée, une chienne? » Elle se flagellait d'injures crues et blessantes. Elle s'ingéniait à se torturer de toutes manières; mais un sens nouveau, innommable, irréduc-
tible, venait de s'élever soudain au plus profond do sa nature, et, collant à la vitre fraîche ses joues en feu, écoutant avec horreur les échos de plus en plus vagues d'une ineffaçable blessure, Marianne Gouvès s'épouvanta d'être devenue femme.
La voici dans sa chambre, au milieu des objets familiers, dont aucun ne se ressemble plus. Certes, le mensonge fat facile, car le père est encore plein d'angoisse; et le soir, et la ville, et ses démarches vaines, et son isolement lui ont enlevé son reste d'énergie. La mère aussi est inattentive, toute à ce grand malheur qui accable son homme. Depuis le premier jour, depuis rinstallation, elle se méfiait du « grand confrère » . En a-t-elle fait de ces vœux dans les cathédrales ou les humbles églises ! Elle demandait trois choses : le mariage pour sa fille, le bonheur pour son fils, la gloire enfin pour son mari, cet honnête Sébastien à qui elle a lié son existence et que tous disent avoir du génie, bien qu'elle connaisse à fond, elle, ses défauts, faiblesses et manies... Le père Ensade se lamentait du dîner hâtif, de la pitance maigre et maussade... Seule, Moumette, taciturne, hochant la tête, dirigea plusieurs fois vers sa jeune maîtresse des regards noirs et chargés de reproches : « Elle devine trop de choses, celle-là. Elle en devient insupportable... d
Afin de distraire sa pensée des cruels tableaux qui
'obsèdent, Marianne songe à son frère, à ce passionné de Paul, qui par amour, là-bas, au régiment, se iésespère. La ligure d'Henriette Yalère, bouleversée le désir, dans la pénombre lui apparaît, lui rappelle ine autre figure, plus proche... Pouah!... C'est toute la lie que la passion dépose ainsi sur les visages, dans 'instant qu'elle croit s'assouvir... Que foit-elle, que levient-elle, cette Henriette, qui promène inlassa- )lement par la ville sa crainte de la mort, son goût de a débauche, sa curiosité dangereuse et brutale?
En proie à la fièvre, Marianne s'est assise sur son it. Elle regarde ses bottines pleines de boue, sa robe [u'au matin elle a revêtue vierge et qu'elle va retirer... )Our la seconde fois. Vhonneur, mot vague lorsqu'on e prononce habituellement, mot de torture et de 'egret quand il exprime le passé, ce qui ne peut plus e reconquérir, ce qui est de Vautre main du fleuve, ;omme disent les mariniers du Rhône... Ses artères )attent et la brûlent; la jeune fille ouvre la fenêtre, -.a nuit opaque est traversée d'une pluie fme et 'ageuse. Si l'on piête l'oreille, on entend le murmure jonfus de Paris... Paris!... contre la terrible cité [ue peut une petite provinciale?... Se laisser broyer ;omme les passantes... Frissonnante, elle songe à elles qui circulent dans la boue glacée, cherchent il quêtent avidement le pain du vice, de l'infamie.
— Donnez-nous aujourdliui notre pain quotidien .
228 SÉBASTIEN GOLVÈS
Ne nous laissez pas succomber à la tentation, répond
aussitôt la seconde voix, celle de l'honnèleté et du
reproche.
— Ce que j'ai fait, si monstrueux que cela paraisse, c'est pour toi, mon chéri, murmure-t-elle, s'adressant à un portrait de lui, sur la cheminée, un Gouvès jeune, admirable de santé et d'énergie. Elle reprend et implore : — Pardonne-moi, oh, pardonne-moi! — Puis, la tête perdue, s'adressant à Dieu, elle ajoute : — Faites, mon doux Seigneur — elle l'appelle ainsi depuis l'enfance, — faites que mon sacrifice n'ait pas été inutile.
Ainsi vient à elle peu à peu, et malgré qu'elle veuille la chasser, cette pensée nouvelle : a Et maintenant quel sera mon rôle? Gontinuerai-je, ou mentirai-je à ma parole et rejetterai-je honteusement celui dont je me serai servi? » Elle ose alors évoquer Gaudulle. Il lui semble fait de plusieurs personnages : un lascif, odieux et hardi ; un timide et tendre ; un généreux, compatissant; un, enfin, le plus redoutable, séduisant, malgré son âge, expert en baisers, en caresses. De nouveau surgit l'odieux et voluptueux souvenir. Ferait-il partie de sa chair?
Le bruit d'une discussion, qui s'élevait dans le cabinet de travail, la rendit attentive. Goquilet venait d'arriver. Il persuadait son maître de porter au plus vite les coups décisifs, car, d'après ses renseignements,
Mercier se vantait déjcà partout d*une communication du plus haut intérêt, qui serait publique au congrès dans huit jours. Une deuxième voix, celle de Robert — qui accompagnait son ami — appuyait l'argument avec véhémence : « Surprendre la canaille... Hurler... casser les vitres... Moi, je suis à vos ordres, quelques camarades aussi... » Ces phrases éclatantes, désordonnées, bonnes pour les réunions publiques, firent hausser les épaules à récouteuse.EUe tressaillit quand Sébastien, après quelques réflexions préliminaires, déclara : « Le parti le plus sage, c'est que demain matin vous veniez avec moi, Jérôme, chez maître GauduUe de Lauminois... Ma fille est de cet avis... Et ma fille est de bon conseil... — Encore un robin, » s'écria Robert... Mais le savant, peu disposé à accepter des divagations d'anarchistes, continua d'exposer les raisons qui lui traçaient sa ligne de conduite. On pouvait désormais compter sur son entêtement; il n'y avait pas d'exemple qu'il fût revenu sur une décision prise.
Le sort était jeté. Au moment où se réalisait un projet poursuivi parmi tant d'obstacles, la victime expiatoire manqua de s'évanouir; elle dut s'étendre sur son lit, tandis que la conversation d'à côté n'apportait plus à ses oreilles qu'une sorte de bourdonnement tragique.
Comme il descendait de sa chambre pour recevoir les docteurs Gouvès et Coquilet, le grave Gaudulle de Lauminois, passant devant un petit miroir accroché à la tapisserie, remarqua un sourire furtif qui plissait l'angle de ses lèvres. Après avoir participé la veille aux émotions de sa jolie maîtresse d'une façon qui ensuite l'élonna, il s'était remis vite et se promettait de tirer tout le parti possible d'une situation si avantageuse. La justice et l'amour se conciliaient, chose rare. En prenant le parti d'un savant pauvre et exploité, il s'assurait l'estime publique, et il s'attachait le cœur de Marianne. Car elle n'était pas de celles qui, le bienfait obtenu, se détachent cyniquement du bienfaiteur.
Quand elle l'avait quitté, dans les ténèbres et la bourrasque, il avait senti sa joie de mâle victorieux se rehausser d'une fine pitié. Les sentiments forts, arlisaus du génie, nous laissent des empreintes ineffaçables : qu'elle était charmante d'abord à contre-jour, hésitante ou déterminée ; puis dans sa nudité héroïque et la défaite de sa pudeur... puis revêtue, mais non de chasteté, laissant au baiser du départ un goût de frénésie, de remords et d'attrait, qui si merveilleusement traduisit son âme composite.
Une heure après, Gaudulle, installé devant un onctueux rosbif — il affectionnait la viande rouge — et une bouteille de Romanée, dans la salle à manger
chaude et lumineuse, savourait ces diverses transitions et ces tableaux d'une impudeur exquise. Il imaginait l'avenir de cette belle enfant si fraîche, au cœur généreux.
— En cas d'algarade, une surprise est toujours à craindre, surtout avec Mercier, c'est ici qu'elle se réfugierait et, ma foi, je l'accepterais avec reconnaissance. Le seul péril seiait de s'attacher à elle, car elle suivra sa destinée, et, hors du mariage qui n'est guère admissible, un vieux de ma tournure ne peut prétendre au monopole d'un pareil trésor. En vérité, sa peau me brûle; j'ai senti cet éclair qui ne trompe jamais, cette route ardente de la chair au cœur... On souffre affreusement ensuite, alors qu'il faut oublier... Non, non, je ne veux plus de ces angoisses !
Ainsi raisonnait le vieil épicurien. Ami d'Horace et du ne quid nimis, profond connaisseur d'hommes et de femmes, il ne laissait arriver à lui les illusions qu'autant qu'elles seraient peu douloureuses. Comme il en était au café, il vit nettement Marianne, épouse modèle d'un des élèves de son papa, a un brave garçon qui la rendra heureuse. Elle-même a la tète trop solide pour se torturer véritablement, et elle fera une excellente mère de famille. Si le bonhomme Gaudulle est encore de ce monde, il aura sa serviette et son rond dans la maison. »
Par de tels dialogues, le subtil magistrat satisfaisait
son goût pour la philosophie pratique. La nuit, il rêva
d'amour.
La visite de Gouvès ne le surprit point, — il l'attendait après ses conseils à Marianne, — mais l'annonce d'un second visiteur l'intriguait.
Il fut rapidement fixé, à la vue d'un grand diable noir et barbu, timide, qui témoignait à son maître une déférence attendrie. « Quelle tête tu ferais, mon pauvre garçon, si tu te représentais tout à coup ce qui s'est passé hier ici 1 » Ainsi songeait-il, écoutant avec patience les détails d'une affaire qu'il connaissait trop bien. Ses sens libres et alertes lui permettaient de goûter pleinement l'altitude et les gestes du brave Sébastien, qui exposait le rapt et Vinfamie de Mercier avec une méthode à la Cicéron; les yeux admirables, embusqués sous les gros sourcils, fulguraient aux passages dramatiques, tandis que les muscles du cou se contractaient. Puis, cela se calmait peu à peu, le ton baissait, l'art oratoire reprenait ses droits.
— Mettez-vous à ma place. Cette découverte, mon cher ami (c'avait été, d'abord, monsieur le président, puis monsieur de Lauminois, et enfin mon cher Gaudulle), cette importante découverte sera la dot de ma grande fille. — La vie, pensait le magistrat, est parfois t-irriblement narquoise. — C'est sur vous que je compte pour la sauver, la pauvre petite, et nous sauver
tous, car, entre nous, la carrière de ce brave garçon — il montrait Jérôme très ému — est un peu solidaire de la nôtre.
Gaudulle, avec beaucoup d'habileté, après maints détours, amena le vieux savant à proposer le plan de défense et d'attaque que Marianne et lui-même avaient concerté.
Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées que le magistrat, fidèle à sa formule etcà sa promesse, sonnait à la porte d'Ephraïm Mercier, avenue Montaigne, après que la concierge lui eut certifié que M. le professeur « rentrait à l'instant de fhôpital ».
Une telle démarche ne déplaisait pas au visiteur. Il tenait de son métier une extrême curiosité pour les scélérats « dans l'exercice de leurs manigances », L'omme il disait en ce langage familier et véhément qui lui avait si bien réussi au Palais. « Eh, eh, ce Mercier, qui aime les secrets des autres au point d'interroger les domestiques, il va donc, à son tour, nous livrer son petit cadavre. »
La vue du juge à l'air goguenard ne fut point agréable à Anatole. Tout en priant a monsieur le président d'attendre »,il pensait : « Celui-là, à coup sûr, vient pour l'affaire Gouvès. C'est un fin renard; le patron devrait ouvrir l'œil. » Il connaissait, malgré les
précautions de Gaudulle, par le bavardage de ses collègues, les visites de Marianne Cours-la-Reine, mais il se taisait là-dessus, comme sur tout secret d'importance qu'une révélation inconsidérée eût détruit. « Je ferai bien de prendre des renseignements exacts et de savoir où en est la petite. Ce n'est pas la Moumette qui me tirera du doute. ))
Naturellement, il avait pris en grippe la fidèle servante de la rue Lhomond. N'avait-ellepas essayé de soustraire cette (( bonne fille » de Glorinde à sa dangereuse fascination? La concierge même, M°' Constans, qu'il n'avait vue que quatre ou cinq fois, bénéficiait de cette haine, ainsi qu'Arsène, son neveu.
Entre l'annonce et l'entrée de Gaudulle, Mercier eut l'intuition brusque de la réalité. Il fut confirmé dans ses prévisions quand le « cher ami », sans autre préambule, déclara, avec quelque solennité :
— Je viens ici, en camarade, vous empêcher, docteur, de commettre une grave injustice.
Suivit un exposé succinct et rapide de la situation, des soupçons de plagiat.
— Oh, nous n'accusons personne, nous constatons seulement, et nous attendons à dessein avant d'aller plus loin.
La menace de preuves irrésistibles , qu'on eût été bien embarrassé d'apporter, demeurait en suspens. Ici, après ces préliminaires, une parenthèse :
— Vous vous demandez peut-être pourquoi je me suis chargé d'une telle démarche, moi votre commensal, ne connaissant votre collègue Gouvès que depuis peu, car il me fut présenté dans vos salons?
— Le fait est... fit évasivement Mercier, et il s'arma d'un sourire ambigu. Il écoutait avec une stupeur affectée, sans interrompre, laissant venir l'ennemi qu'il savait de taille, renversé dans son fauteuil, à contre-jour, selon sa ruse accoutumée. Il eût voulu, par son attitude, mieux que par des paroles dont la moindre pouvait le trahir, faire comprendre à Gaudulle l'inconvenance de cette intrusion dans des affaires de science et de préséance médicale qui, après tout, ne le regardaient point; mais, vis-à-vis du rusé vieillard, cette cérémonieuse réserve était peine perdue. Il en avait trop vu, le magistrat, des comédiens de tous genres, des bruns, des blonds et des gris, des gras et des maigres, des faiseurs de serments, barbeleurs d'allusions, bateleurs de dignité, des frappeurs de poitrine, de table, de cuisse et de thorax; il en avait trop entendu, des sentencieux, des retors, des bavards, des calculateurs de réponses, des embrouilleurs de questions claires, pour s'impressionner d'une mine hautaine et distante. Il s'était bien promis de se contraindre aux limites de la politesse, encore qu'il eut pour ce Juif fourbe et lâche, qui caressait sa
barbe noire, le plus \iolent mépris; mais il ne voulait
pas non plus être dupe.
— La raison de mon intervention est simple : parvenu à mon âge, après une longue expérience du Gode et des chicanes, je suis atteint, pour mon malheur, d'une sensibilité particulière à tout ce qui est inique, ambigu, malsain. J'ai remarqué que les malheureux, et les hommes de génie tels que votre collègue Gouvès sont forcément des malheureux, souffrent moins dans la vie d'attaques directes et franches, d'inimitiés ou haines déclarées, que de sympathies fausses, d'exploitations souterraines. lis sont victimes des vampires, qui les engourdissent par des compliments ou un sac d'argent, ou des promesses, surtout des promesses, si vive est la foi dans l'avenir, leur sucent le sang, les vident dans leur sommeil. Il y aurait, en résumé, une justice seconde à exercer, plus subtile, non moins efficace que l'autre, et celle-ci vengerait les embûches et traquenards, les vols ténébreux, je dis les crimes, dans l'état actuel de nos lois impunis, qui ont paralysé tant de bonnes volontés, tant d'intelligences, de dévouements, de talents admirables, qui ont amené dans des familles honnêtes, où le chef tout à coup s'effondrait, la ruine, la détresse, le suicide et la honte...
— Supposez-vous donc que M"' Marianne?... insinua imprudemment Mercier avec un affreux rictus.
Son désir de vengeance annihilait en lui toute circonspeclion.
Cette allusion empoisonnée mit Gaudulle hors de lui. Habitué à dompter ses nerfs, il devint seulement un peu pâle et prit une voix brève, qui l'étonna lui-même, tandis qu'il ripostait :
— Je ne suppose rien d'une jeune fille à laquelle vous et moi, docteur, nous devons le respect. Je crois seulement que votre zèle pour la science vous a imprudemment entraîné sur un territoire appartenant à autrui, à votre protégé, expérimentateur admirable, vous ne l'ignorez pas, mais scrupuleux à l'excès et gardant ses découvertes en tiroir trop longtemps. Comme Gouvès sait mai se défendre tout seul, moi j'arrive et je vous déclare : le travail sur la Fièvre, que vous comptez présenter au congrès dans quelques jours, ne peut être signé de vous seul. Mais ceci n'est pas tout.
Nullement troublé par la physionomie fielleuse et rageuse de Mercier, figé de haine, Gaudulle, après un petit silence, continua :
— Ce n'est pas tout, car la coïncidence étrange qui vous a mené, sans qu'il y vous guidât, dans les l)lales-bandes de mon client, la même vous éclairera peut-être plus tard de lueurs merveilleuses et soudaines dont on ne m'a donné qu'un léger aperçu. Je vous préviens que le jour où ce triste miracle se
produirait, je me lèverais comme témoin contre vous
et pour lui.
Ici Mercier, jugeant la partie perdue, se prit la tête.
— Tous parlez par énigmes. Je vous avoue ne comprendre à tout votre discours que ceci, dont je me doutais depuis peu : j'ai rendu service à un ingrat, un envieux, qui va partout racontant que je l'exploite, que je l'exploiterai, car cette infamie se passe au futur. Et, comme ces questions sont obscures, que j'ai beaucoup d'ennemis, que je passe pour riche, mes collègues sont trop heureux d'accepter ces ridicules accusations. Tout cela n'est que trop naturel. Je m'étonne seulement, monsieur le président, que vous, un homme éclairé, droit et sage, les preniez ainsi à votre compte et veniez me les jeter à la face.
Cette nouvelle méthode n'émut pas Gaudulle davantage. Bien décidé à ne pas se satisfaire de récriminations flottantes, à remporter des avantages précis, et s'intéressant déplus en plus à une cause juste, au point d'oublier Marianne et ses grands yeux, il rétorqua un" à un les mauvais arguments d'Ephraïm, lui prouva indiscutablement que Gouvès, depuis le peu de mois qu'il travaillait au compte du laboratoire, lui avait déjà rendu d'inappréciables services, démontra la pauvreté de l'excuse qui faisait du vol une rencontre
flÉBELLlON. — SACRIFICE 239
d'abord et ensuite une collaboration. Il entremêla son • réquisitoire d'adroites allusions à des affaires de chantage et d'opérations illicites qui rappelaient à l'illustre professeur la faiblesse des réputations humaines et l'utilité des amis magistrats.
Plus la causerie se prolongeait, plus il devenait précis, net et mordant, si bien qu'il se surprit à traiter ce membre de l'Académie de médecine comme un véritable délinquant. Et telle est la force de la vérité, que l'autre, perdant tout aplomb, sa façade d'austérité démolie, plaidait les circonstances atténuantes. Il apparut si plat qu'il en fut pitoyable.
Comme il ne niait plus, mais répétait avec insistance :
— J'ai avertîmes collègues de ma communication. Ils latlribuent à moi seul. Les rapports sont déjà distribués.
— Soit, fit l'autre, pour conclure l'affaire et emporter la dernière position ; nous acceptons les faits acquis et vous signerez seul pour le congrès; mais il est entendu que, dans la suite, votre rapport sera imprimé sous la rubiique : En collaboration avec Sébastien Gouvès. Nous vous prions aussi de renvoyer le jeune Guilon, dont la présence nous serait désormais insupportable.
Cette dernière exigence passa sans difficulté. Le Juif n'était pas fâché de se débarrasser d'un témoin gênant.
Quand, tout bien arrêté, le ton redevenu presque cordial, GauduUe fut enfin parli, sur ces mots ironiques : « Vous me remercierez plus tard », Mercier, au comble de la rage, sonna Anatole, et, d'une voix caverneuse, avec un regard affreux :
— Il faut que tu me saches avant huit jours et positivement si celui-là couche avec la Marianne. J'ai comme une idée que la belle Henriette est aussi du complot contre moi. Ils me payeront le tout ensemble ; ah, les canailles, les sales canailles !... Douze mille francs par an, pour cela !
Puis, comme la fureur Fétouffait, le maître sortit prendre l'air.
Le résultat victorieux de sa démarche fut aussitôt transmis par Gaudulle à la famille Gouvès. Fou d'enthousiasme, Sébastien emmena avec lui, pour remercier le (( vrai bienfaiteur », sa fille, sa femme, Ourlac et Roumine, qui se trouvaient présents quand le message arriva rue Lhomond :
— Feu de Dieu! Accompagnez-moi... Il nous faut former le cortège !
Le magistrat fut étonné de voir son salon envahi. Marianne gentiment excusa son père :
— Il veut que nos bons amis vous témoignent aussi leur reconnaissance. Ne sois pas timide, maman chérie.
Montre-toi. M. Eusèbe Ourlac... M. Nicolas Roumine.
Au nom du célèbre révolté, Gaudulle eut un sourire aimable :
— Il faut en vérité, monsieur, d'étranges circonstances pour que nous nous rencontrions!
Ils étaient beaux et contradictoires, ces deux vieux en présence, dont l'un symbolisait l'autorité, l'autre la liberté à outrance. La différence des caractères, des tempéraments et par suite des convictions se manifestait dans le constraste du visage robuste aux larges méplats roses, aux arêtes accusées, longs cheveux blancs et barbe d'argent fin, avec les traits aigus et contractés, le teint de bile, la bouche sinueuse, le menton ras du chat fourré.
— Je vous remercie au nom de la justice, monsieur le président, dit Roumine, quand on se fut assis autour d'un plateau à thé et à liqueurs. En sauvant mon ami Gouvès des griffes de ce Juif — le révolutionnaire employait aisément des images un peu démodées, ce dont le plaisantait sa fille, — en lui restituant l'énergie, vous rendez à la science un incalculable service. Sébastien est de ces hommes qui méditent toute leur vie un problème capital dont ils donnent la solution sur le tard, quand ils se sont entourés de toutes les preuves, de toutes les concordances. Le défaut de cette admirable méthode, c'est qu'elle facilite la besogne des larrons et des exploiteurs, qui savent, hélas! se mettre hors del'at-
-242 SÉBASTIEN GOLVÈS
teinte des lois et dépouiller le génie pauvre sans qu'il puisse même protester. Il est difficile à un savant de garder ses recherches secrètes, surtout s'il doit s'appuver sur des expériences, surtout si, comme -; c'est le cas, il n'a pas son laboratoire à lui, ses instruments à lui, rindépendance.
Ici, Rournine reprit haleine, et tous lui surent gré de rendre la visite intéressante par son éloquence et dexprimer si bien des idées qui gontlaieut les cœurs.
Gauduile, à la dérobée,jetait à Marianne de tendres regards, dont deux ou trois furent surpris par le jaloux Zebio. La jeune fille, que cette démarche embarrassait, mais qui n'avait pu s'y opposer, regardait avec émotion tous les meubles de cette maison où elle avait laissé son honneur. Sentant autour d'elle la haine et la rancune, elle tremblait qu'une imprudence ou une délation ne livrassent à son père un secret dont il pourrait mourir, alors qu'il devait en j vivre. Elle pesait son audace, ce qu'elle appelait menta- * lernent son a crime utile » et demeurait étonnée. En même temps, la vue de ses amis autour de Gauduile et le remerciant lui serrait le cœur d'une émotion étrange. Enfin elle ne pouvait s'empêcher d'aimer cet homme pour sa loyauté, son effort immédiat et hardi, sa victoire...
Cependant Rournine continuait :
— Je ne sais si Gouvès, ému comme il Tétait, vous a bien exposé son cas.
— Si, si, fit Sébastien. J'ai narré les moindres détails avec méthode.
Il lui déplaisait de passer, aux yeux du magistrat, pour un lunatique, un enfant sublime.
— C'est que, mon pauvre ami, j'ai de la méfiance, tu es si distrait — et d'un ton solennel le vieux libéral levait le doigt. — Mercier, Ephraïm Mercier est le type de ces parasites qui vivent de la substance d'autrui, puis rejettent la coquille vide. Il a mené son affaire de fort loin.
— Oh, oui ! Oh, oui, acquiesça Julie Gouvès avec de vifs mouvements de sa vieille tête ridée.
— N'est-ce pas, madame Julie?
— • Mon fils Paul s'en méfiait, eut-elle l'audace d'ajouter, mais trop bas; l'observation fut perdue pour le public.
|t — Il a mandé Sébastien à Paris, comme il avait déjà fait pour un autre, dont on m'a cité le nom et qui est le véritable auteur des fameux travaux sur le suc gastrique. Comme il n'arrivait pas à ses fins directement et que sa victime se méfiait, il a pris, pour aide de laboratoire, un rusé coquin, nommé Quiton.
— Guilon, rectifia Gouvès, avec un soupir.
— Guilon, Quiton, peu importe, qui a évidemment accompli le vol des papiers.
— Il faudra le retrouver et le soudoyer, ce Guilon, fît GauduUe, pris d'une idée subite; cène sera pas difficile. — Puis, pour couper court à des indignations sur lesquelles il était blasé, il dit à Gouvès : — J'ai trouvé réditeur auquel nous confierons l'impression de votre grand travail. Un nommé Yauiier, rue de Bourgogne, en qui j'ai toute confiance... C'est un puits de discrétion que cet homme; et il est nécessaire que la chose soit secrète jusqu'à la mise en vente de l'ouvrage. ' Vous entendez, messieurs, nous comptons sur voire silence. Quant aux frais, il vous laisse la plus grande latitude.
Marianne comprit que, là encore, la générosité de son ami levait les plus difficiles obstacles. Elle le remercia d'un long regard.
Ensuite on décida, en conseil et après délibération, que le savant ne devait pas quitter son poste au laboratoire, résilier le contrat.
— Vous êtes au centre de la place. Vous le gênez bien plus dedans que dehors, déclara sagement Gaudulle. Il n'y a point de scrupule pour vous à être | rétribué des services que vous rendez à cette canaille. Guilon renvoyé, votre dignité est à Tabri. Cependant, comme la rupture paraît immanquable, lorsque éclatera en bombe la publication anticipée de votre mémoire sur la Pesanteur, lorsqu'il verra son dernier espoir perdu — car, à l'heure actuelle et malgré
ma franchise, il conserve encore, peut-être, quelque illusion scélérate, — il faudra que vous entriez dans une -place toute prèle, d'où vous braverez ses menaces. Et c'est de quoi je vais m'occuper immédiatement.
Cédant à sa nature, rouge de joie, frémissant, Gouvès se leva de son siège et se jeta au cou de GauduUe; celui-ci, peu fait aux effusions méridionales, garda le souvenir de ce contact chaud et piquant, car les émotions ne laissaient guère au brave homme le temps de se raser avec soin .
Pendant ces épisodes, quatre personnes, liées par des intérêts et sentiments variés aux principaux acteurs de cette tragédie bourgeoise, passaient par des émotions bien différentes. C'est une des surprises de la vie qu'elle procède, dans les mêmes milieux, par lents agrégats de petits faits, de coïncidences ou de contrastes, puis par désagrégations soudaines. Le drame se tisse, puis il éclate. La période des préparalions est celle du clair-obscur, des nuances ; celles-ci se perdent dans la catastrophe et il devient difficile à comprendre comment tel trait de caractère, telle parole ou tel geste, qui paraissaient de minime importance, ont pu occasionner, par une mécanique souterraine et merveilleuse, des héroïsmes, des hontes, des cribles et des désastres.
Dans les sentiments, qui forment la trame inces-
samment défaite et refaite de notre âme, tel qui semblait un comparse va prendre brusquement le premier rôle. Nous ignorons si ce souvenir ou ce regret qui nous traversent, et auxquels nous n'accordons qu une attention distraite et passagère, ne détermineront pas bientôt un mouvement d'esprit ou de corps par quoi notre destinée sera bouleversée de fond en comble. De même, il n'est pas, dans un visage humain, une parcelle d'expression ou de grimace qui ne soit à considérer, car c'est peut-être là, dans cette apparence fugitive, que réside l'individualité et que parle l'oracle.
Paul comptait les jours avec une impatience incessamment accrue. Avides de trouver un objet, sa colère et sa rancune, qui ne pouvaient se porter sur Henriette, la vraie cause de son chagrin, étaient allées chercher le capitaine de sa compagnie, un nommé Lebouin, vraie brute d'ailleurs, qui dans l'ivresse ne se connaissait plus, injuriait et frappait ses subordonnés. Énervée au contact de Coquilet, d'Audiffret, de Robert, chauffée par leurs ardentes causeries, l'intelligence du jeune homme se révoltait contre une servitude maussadement consentie, qui par bonheur touchait à sa fin.
Presque chaque soir, il couchait à la salle de police. Là, il faisait des projets d'avenir, quand il serait
RÉBELLION. — SACRIFICE ±ïl
un peintre célèbre, songeait rageusement à sa perfide maîtresse, relisait les billets de plus en plus rares el laconiques qu'elle lui écrivait en baillant, entre deux rendez-vous avec le joli Lourdemont, insoucieuse de ses reproches, de ses accents pathétiques. Elle avait bien vite, en dépit de ses protestations, deviné son manque d'énergie, son absence de ressort : « Il est défibré, d disait le père, qui le connaissait bien. Puis, la vicieuse Henriette avait pris son jeune arnant en grippe, pour la froideur de Marianne à son égard, de cette Marianne qui troublait ses rêves et dont elle désirait l'amour, d'autant plus vivement qu'elle ne pouvait l'obtenir. Sachant l'affection de la sœur pour le frère, elle espérait se venger par là, et lorsque, aux réunions des Audacieuses^ on faisait quelque allusion à ces choses, elle prenait le sourire cruel qui découvrait la blancheur de ses dents et que redoutait Yalère. A quelques rares exceptions près, chaque jour plus rares, de serviteurs « ancien modèle » qui, semblables à Moumette, font partie de la famille où ils vivent, vieillissent et meurent, embrassent ses intérêts, ses sympathies et ses rancunes et gardent ses secrets, la domesticité forme à Paris la nappe souterraine et bourbeuse par laquelle communique toute la fange bourgeoise. C'est là que traînent et se mêlent en tourbillons nauséabonds les détritus moraux, les stupres. Il n'est pas de honte si bien gardée qu'elle n'aboutisse
i>48 SÉBASTIEN GOUVÈS
par Toffice et l'évier à cet égout commun, à ce cloaque qui emporte tant de réputations et dissout par la base tant de façades hautaines. Les commerçants de quartier, le marchand de vin, le boucher, le boulanger, l'épicier sont le rendez-vous de tous les racontars, de tous les mauvais propos tenus entre chien et loup, tandis que la boue suinte au dehors sur le pavé gras et que les camelots crient les derniers scandales. Ces clameurs rejoignent ces chuchotements. Les comptoirs de boutique sont les tribunaux monstrueux où comparaissent la vertu de madame et de mademoiselle, la dignité de monsieur, la tenue générale de la maison. Ce qui se clabaude dans l'alcôve, ce qui se discute au salon, ce qui se conte à la salle à manger, a là son écho, son travestissement. De bouche en bouche, tandis qu'on marchande le fil, le sucre, le beurre et le poisson, passent et se déforment les nouvelles. La société, qui se croit habillée, est chaque jour dévêtue par ses subalternes, par ce qui subsiste en elle de l'esclavage, se nourrit d'elle et la hait. La rage de l'information s'aggrave. Le journal est souvent le potin imprimé; le valet de chambre instruit le reporter. Le tuyau d'égout aboutit à la salle de rédaction, où Ton fait le tri des épkichures. Ainsi s'expliquent ces bruits mystérieux qui attaquent la réputation d'une famille riche ou d'un grand personnage, sans qu'on puisse deviner d'où vient le
poison. Il fut transmis sous le tablier, en marge du carnet de blanchissage, et de là aux entrefilets de seconde page, entre un bruit de guerre, de Bourse et le récit d'un enterre menl.
Or, s'il est des a maîtres » qui dédaignent les bavardages de leur domesticité, les interdisent et par là se font haïr, il en est d'autres qui les provoquent, s'en repaissent, les colportent à leur tour. Ainsi se satisfait l'envie, la déesse jaune des temps modernes, l'envie par qui se rattrape la différence de quartier, de loyer, de vêtement et de nourriture, l'envie qui fait la chaîne entre la curiosité et la calomnie, écrit anonymement, parle à voix basse, récompense le propos infâme, accueille tout bruit déshonorant, se désole du bonheur d'autrui, prépare sournoisement la catastrophe et rend la vie au sein d'une grande ville plus dangereuse mille fois que celle du nomade et de l'explorateur. Fléau des races ventes, oisives et sédentaires, elle sévit surtout dans la caste moyenne, démocratique, demi-libre de par les lois, demi-soumise aux préjugés les plus vulgaires, demi-satisfaite, demi-renseignée sur la politique intérieure et extérieure. Elle déteste, cette caste moyenne, dominatrice de notre époque, tout ce qui s'élève, tout ce qui se distingue, tout ce qui tente un effort nouveau. Prenant la publicité pour la gloire, elle a sa presse qui diffame, son public qui siffle le beau drame, la
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belle musique, dénigre le beau tableau, se tait sur le beau livre. Entre le peuple et l'aristocratie, elle entretient soigneusement la haine. Elle se réjouit de Talcool qui corrompt l'un et de la vanité qui détruit l'autre. Elle place au pouvoir ses créatures qui feront des lois à son image, des lois basses, dangereuses, dissolvantes. Et elle emploie à son œuvre néfaste ces deux agents terribles d'espionnage et de révélation, le domestique et le camelot.
Un semblable état de mœurs explique le pouvoir d'un Anatole et la possibilité d'une Clorinde. Celle-ci, d'extracùon plus noble, obéissait à des mobiles généreux qu'ignorait profondément celui-là. Mais ils servaient aux mêmes besognes. Les précautions prises par Gaudulle, qui se méfiait de son personnel, n'empêchèrent pas ce personnel de connaître les visites de Marianne, sa faute, et l'entreprise du maître en faveur de Gouvès. Comme le valet de chambre du magistrat n'aimait point M. Anatole, dont l'arrogance déplaisait, le coquin fut moins renseigné et n'eut, au début, que des lueurs vagues. Par contre, Clorinde, plus souple, aimable, obligeante, reçut d'emblée tous les détails de cette passionnante aventure. Elle les transmit à sa maîtresse, laquelle en fut bouleversée. Cette Marianne, qu'elle aimait, lui devint un objet de haine. Elle apprit aussi par une imprudence de M"'* Constans, instruite elle-même par la trop confiante Moumette, que la
jeune fille ne portait plus sa bague, le masque portepoison dont son amie lui avait fait cadeau et qui créait entre elles deux un lien mystique. C'était vrai. Marianne l'avait vendue pour obliger Jeanne Roumine dans une occasion pressante, comme elle avait obligé Louisette. Celte dernière trahison mit le comble au dépit d'Henriette Yalère. Chez cette femme passionnée, l'antipathie croissait aussi vite que la sympathie.
— Que t'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? demandait son mari, étonné de ce brusque revirement .
— Elle m'a fait que je la déteste.
Cependant elle hésitait à arracher du cœur de Paul toute espérance, car elle comptait, par là, assouvir sa rancune.
Tandis que Sébastien Gouvès, entouré de ses amis, témoignait à GauduUe son expansive reconnaissance, une scène douloureuse avait lieu, faubourg du Temple, chez Roumine, en l'absence du vieux, entre Audiflret et Jeanne. Une main anonyme, celle de Degraize, comme le comprit tout de suite le révolté, avait appris à la jeune fille l'existence d'un fils de son amant, élevé à la campagne en nourrice, héritage d'une ancienne maîtresse, morte poitrinaire à l'hôpital. Il avait toujours tenu cette liaison secrète, connaissant lajalousie
passionDée de celle qui ne s'était donnée à lui que comme à l'homme d'une seule femme, et portait dans ses idées sur l'amour le mysticisme héréditaire.
— Tu m'as trahie, je ne te connais plus, disait-elle d'une voix sèche, âpre, et son visage était méconnaissable, subitement dur et haineux.
Comme il ne répondait rien, écrasé par cette révélation, plein du désir de se venger :
— Tu m'as prise pour une prostituée. Cette doctrine, la mienne, que tu prétendais partager, mais que tu dégrades, exige des âmes sincères, d'autant plus qu'elle méprise les lois et les conventions sociales, tous les appuis du monde bourgeois, inventés à cause du mensonge. Tu as menti comme un bourgeois. Cet enfant est un lien qui t'attache à jamais à la morte. Elle aussi, tu l'as trahie, et son fanlôme se vengera.
Puis, toute proche de lui, et le brûlant de ses yeux froids, les bras croisés :
— Tu mentais en m'assurant que j'étais la seule. Tu mentais en m'appelant ton unique compagne, ton unique soutien. Le soutien de l'homme, c'est son fils. Et la femme sert à créer le fils... Un fils... mon espoir... celui qui lavait la fausse honte... la honte vraie, aujourd'hui, puisque je ne servais qu'à ton sale plaisir.
Elle frappa du pied. Le chat Belzébuth effrayé se
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réfugia sous un télescope, unique ornement de la petite pièce.
— Jeanne î fit Audiffret d'un ton de reproche. Il s'efforçait de rester calme, blond el pâle dans son vêtement noir.
— Ya-t'en, conclut-elle brutalement. Je raconterai tout à mon père. Va-l'en. Je te méprise. J'ai été fidèle à mes idées, moi. J'aurais pu me donner à un riche* J'en vois, des riches, au magasin. Ils accompagnent des filles couvertes de bijoux ; elles descendent de belles voitures. J'aurais pu avoir des bijoux, des voitures. Même, restant sage et digne, j'aurais pu épouser un savant, un élève de père. In on, j'ai voulu l'amour libre d'un ouvrier. Je te croyais supérieur aux autres. Tu vaux moins qu'eux, toi, un menteur. Ya-t'en!
11 obéit. Son désespoir était dominé par la fureur. Non content de l'avoir torturé, l'infâme Degraize, furieux de ce que sa proie lui échappait, avait trouvé, pour briser sa vie, cet ignoble moyen de police. Ah, il était bien renseigné, le misérable! Ses agents n'avaient pas volé la gratification. Jeanne perdue, c'était son âme à lui qui s'en allait à la dérive. Il n'avait plus d'espoir, plus d'avenir, plus d'ambition, plus rien. Cette fille miraculeusement généreuse et bonne, ■qui lui avait fait le sacrifice de sa beauté, était si intimement mêlée à son destin, qu'une rupture était
comme une mort... La vraie mort... L'autre... ud
simple passage.
Devenu un automate, la rage seule guidant ses actes, il rentra chez lui, prit son revolver, s'assura qu'il fonctionnait bien, écrivit trois lettres : l'une, à Robert; l'autre, à Nicolas Roumine; la dernière, à Jeanne, puis sortit la tète haute, le regard brillant, les muscles tendus.
La rue était boueuse, le ciel noirâtre. On allumait les premiers réverbères. Il s'achemina vers la préfecture, d'un pas alerte. Ilcomptaitarriver pour la sortie de Degraize. Il connaissait les habitudes du chef des mouchards. Son dîner serait plus chaud qu'il ne pensait.
En descendant vers les boulevards, il se rappelait les débuts de leurs amours, les promenades d'été €t d'hiver, les rues joyeuses, pleines de monde; chaque boutique était une date, une circonstance. Ici, l'on achetait une petite bague; là, un manteau d'homme dont elle exigeait qu'il fît l'emplelte, à cause du froid. Et que de rêves, que de projets ! Mais il ne voulait pas s'attendrir.
La petite porte du quai par où devait sortir Degraize était fermée. Devant elle un agent à figure bonasse faisait les cent pas. Audiffret lui demanda du feu poliment et attendit. La haute silhouett-e de Notre-Dame disparaissait lentement dans les ténèbres, comme un
grand morceau de dentelle grise. Cette vieille croyance, et sa propre croyance, jeune, turbulente, avide de sang nouveau!... Il revit certains visages de camarades, des résolus, aujourd'hui dans les bagnes, et qui mourraient sinislrement, sous le fouet de la chiourrne... Lui, au moins!...
Sept heures sonnèrent avec gravité. Un instant après, la porte s'ouvrit. Degraize parut, causant avec un employé, gros, lourd, soufflant selon son habitude. Audiffret bondit, mais l'adversaire a deviné l'attaque, a perçu la silhouette et l'élan trop hâtif. Toujours sur ses gardes, le policier sort son revolver. Les deux détonations se succèdent. L'anarchiste est tombé, frappé en pleine poitrine. L'autre reste debout, intact, son arme fumante à la main, et, sans trouble apparent, avec un éclair de ses yeux glauques dans sa face lymphatique :
— Je le connais, c'est un dangereux. Un de moins... Vite, qu'on l'emporte!
Et, tandis que la foule s'attroupe, que les gamins accourent en sifflant, que l'agent de faction soulève le cadavre, Degraize, toujours impassible, rentre à la boite pour faire son rapport.