CHAPITRE VI
» Monsieur, à ma vive reconnaissance. Dans ces sen- » timents, j'ai Thonneur d'être, très-respectueuse- » ment, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant » serviteur. » Jeaurat. y^
Le fils dont il est question dans cette lettre doit être Jacques Sébastien Le ClerCj petit-fils du graveur, et non son fils, comme il est dit dans le Catalogue du Louvre. M. Villot, auteur de la notice qu'il a consacrée à Sébastien, fils aine du graveur, indique à tort que Jacques Sébastien était son frère puîné. L'erreur est évidente, puisque M. Yillot fixe la date de la naissance de Jacques Sébastien en 1734, alors que le graveur est mort en 1714. Il s'agit du fils et non du frère du peintre. Ce petit-fils du célèbre graveur embrassa la carrière des arts, comme son père et son grand-père, et mourut en 1785. Nous reviendrons sur ce personnage et sur son père dans l'Appendice qui termine notre travail. On ignore s'il a laissé une postérité. En tout cas, l'histoire en perd complètement la trace. Il en est de même de celle des autres enfants ou petits-enfants de l'artiste messin qui, n'étant pas entrés dans les ordres , ont dû laisser une postérité.
Les descendants des grands hommes, surtout des artistes, sont rarement heureux. De nos jours, la fille et la petite-fille de Prudhon seraient exposées à mourir de faim, sans la généreuse intervention d*un des admirateurs du peintre qu'on appelle justement le Corrège français. M. Eudoxe Mardlle, après avoir découvert, aux environs de Metz, la fille et la petite-
fille du grand peintre, entièrement ruinées par la fatale guerre de 1870, et réduites à une condition presque servile^les a tirées de la plus afiEreuse misère en leur faisant parvenir de premiers secours, puis en provoquant une exposition des tableaux et des dessins du grand peintre en 1874. N'est-il pas pénible de penser qu'il existe peut-être à Paris, ou dans quelque partie de la France, un rejeton du plus ce* lèbre artiste de la ville de Metz qui serait dans un état voisin de la misère !
Le Clerc est mort à Paris le 25 octobre 1714, entouré de sa nombreuse famille. Il fut enterré à l'église de Saint-Hyppolite, sa paroisse, près de l'autel de la Vierge. Telle est l'indication de l'abbé de Vallemont qui se trouve confirmée par l'acte de décès publié dans le Dictionnaire de M. Jal.
Son portrait existe au musée de Versailles, n^ 3587. Le nom du peintre est inconnu.
La ville de Nancy a voulu élever une statue à Callot, mais le concours provoqué à cet égard, n'ayant pas donné de résultats satisfaisants, cette bonne pensée est restée à l'état de projet. Sans être aussi ambitieux pour le charmant graveur de Metz, ne peuton pas exprimer le vœu qu'un groupe de bons citoyens, à la tête desquels se placerait l'Académie de Metz, fasse placer dans sa ville natale le buste d'un artiste qui l'a honorée et est incontestablement sa plus grande illustration artistique ?
Nous avons indiqué dans le cours de ce travail que Séb. Le Clerc eut treize enfants de son mariage avec Charlotte van der Kerchoven, fille du teinturier du roi aux Gobelins. Quatre moururent jeunes. Neuf survécurent à leur père, mais ils n'étaient plus que sept, lors du partage des successions paternelle et maternelle qui eut lieu en juillet 1736, après la mort de la veuve Le Clerc arrivée le 1^ novembre 1735. L'inventaire et le partage dont nous avons souvent parlé nous font connaître les noms et la situation sociale de ces enfants.
A la mort de Sébastien Le Clerc, les fils étaient au nombre de six.
Sébastien. — Il était né en 1676, aux Gobelins, où il mourut le 29 juin 1763, âgé de 86 ans et neuf mois. Il fut reçu à TAcadémie de peinture, du vivant de son père, le 23 août 1704. U avait alors 28 ans, et était vraisemblablement le plus jeune de la compagnie.
Son morceau de réception fut un tableau ayant
pour sujet : la Purification d'Enée préparatoire à sa déification. Ce tableau a été transporté à Trianon (Archives de VArt français^ 1. 1, p. 376 et t. II, p. 375). — La description de ce tableau se trouve dans l'ouvrage postiiume de Guérin, secrétaire perpétuel de l'Académie de peinture et de sculpture, p. 203. Ce volume de format in-12 est intitulé : Description de V Académie royale des arts de peinture et de scuXpture. Paris, Coilombat, 1715.
Le musée du Louvre possède une esquisse terminée du tableau qu'il avait fait pour Saint-Germaindes-Prés. La notice de M. Villot (école française, DP 106) semble indiquer que le tableau a été perdu ou détruit, car l'auteur ajoute que l'esquisse du Louvre provient de la sacristie de l'église de Saint-Germaindes-Prés, ornée autrefois des esquisses terminées des grands tableaux de la nef. Le sujet est la mort de Saphire, souvent traité et qui l'a été surtout d'une manière magistrale par Nie. Poussin.
Nous avons sous les yeux un dessin fait par Séb. Le Clerc père, d'après le tableau du grand peintre normand. On. pourrait supposer que ce dessin, largement exécuté dans de petites dimensions, a été fait par le père pour inspirer le fils dont le tableau*, disons-le, ne rappelle en quoique ce soit la manière du Poussin.
Sébastien avait peu d'aptitude pour la peinture religieuse ou d'histoire. Son goût le portait de préfé-
^Ce tableau se voit aujourd'hui dans le vestibule du second étage du musée du Louvre. Il a un faux air de Vouêt, mais de Vouêt affaibli, dégénéré. Rien de la manière magistrale de Poussin.
rence vers les sujets gracieux traités dans la manière de Watteau^ mais avec un talent très-inférieur à celui du peintre des fêtes galantes. Les sujets mythologiques lui convenaient mieux. Son chef-d*œuvre en ce genre est TEnlèvemeht d'Europe gravé par son beau-frère, Edme Jeaurat, qui a également reproduit une grande partie de ses compositions. Plusieurs sujets de ces tableaux, exécutés avant 1715, sont indiqués à la fin de V Éloge de son père par l'abbé de Vallemont. Mariette possédait de Sébastien (le fils) douze petits sujets, dessinés à la pierre noire, rehaussés de blanc, faits pour Thistoire ecclésiastique. Us ont été vendus 39 livres. Sébastien n'est pas mentionné dans la vie des peintres publiée par M. Ch. Blanc. On chercherait vainement son article dans la Biographie Didot et dans les deux éditions de la Biographie Michaud. Quoique fort dédaigné de nos jours, il eut cependant une certaine célébrité au dix-huitième siècle, à ce point que, 26 ans après sa mort, le graveur Delaunay choisit le portrait de Sébastien Le Clerc, peint par Nonotte (autre médiocrité) pour son morceau de réception à TÂcadémie, en 1789 {Archives de VArt français^ t II, p. 366). Il ne parait pas que Sébastien ait abordé le genre du portrait, car il existe de son père plusieurs portraits qui ont été gravés, mais dont aucun n'est de lui.
Le portrait de Nonotte, gravé par Nicolas Delaunay, indique dans le second état de la planche que Sébastien fut professeur d'histoire, de perspective et de géométrie. M. Jal nous apprend qu'il avait épousé Charlotte Gillot, sans que l'habile chercheur ait pu
découvrir si cette demoiselle appartenait à la famille du charmant artiste de ce nom.
Il existe un Catalogue imprimé des dessins, estampes, bronzes et curiosités vendus après décès de Sébastien, le 17 décembre 1764. Ce Catalogue, rédigé par JouUain, indique p. 14 et suivantes, une suite assez considérable des estampes de Sébastien Le Clerc. Il figure dans la liste générale publiée par M. Duplessis, sous le n^ 497 ; il est également mentionné par M. Ch. Blanc {Trésor de la curiosUéj 1. 1, p. 121)*.
On doit remarquer en outre que ce Catalogue, rédigé à une époque contemporaine de la mort de Sébastien Le Clerc, lui donne le titre de Peintre du Roifj ce qui, du reste, est conforme à l'acte de décès du graveur, publié par M. Jal, dans lequel son fils aîné prend le titre de Peintre ordinaire du Roi, qualité qu'il prit également dans l'acte de naissance de Jacques Sébastien dont nous parlons ci-après. La postérité de Sébastien (le peintre) s'est continuée dans la personne de son fils Jacqties SébusUen. M. Jal a retrouvé son acte de baptême, duquel il résulte qu'il vit le jour le 8 août 1733. L'acte qualifie ainsi le père de l'enfant : Peintre ordinaire du Roy, professeur en son Académie, pensionnaire du Roy et
* On lit dans le journal de J. 6. Wille, à la date de décembre 1704 : « Tous ces jours-cy, j*allay A la vente des dessins et estampes de fea M. Le Clerc, fils du fameux graveur de ce nom. Mais, jusqu'ici, j'ai acheté peu de chose. Le plus intéressant sont les estampes et quelques dessins de Séb. Le Clerc. La vente^ commencée le IT décembre 4764, produisit 7642 livres. »
ancien marguillier de Saint-Hyppolite. Ces mentions confirment celles du Catalogue de JouUain.
Comme son père et son aieul, Jacques Sébastien cultiva les arts. Il fut professeur à TAcadémie et paraît avoir succédé à son père, d'abord comme adjoint, çt de son vivant, car on trouve la mention suivante dans la liste des adjoints, à la date du 25 février 1758 : Le Clerc filSj nommé en reconnaissance des services du père sans avoir été reçu aca^ démicien {Archives de Vart français^ t. I, p. 416). Ces mentions ne peuvent appartenir qu'à Jacques Sébastien, puisque son père était académicien depuis 1704. Du reste, Jacques Sébastien devint professeur titulaire de perspective le 31 janvier 1778. Il figure en cette qualité dans la liste des professeurs {Archives de V Art français^ 1. 1, p. 418). Cette liste nous fait connaître ses prénoms que M. Jal a omis de mentionner.
Cette même liste nous apprend que Jacques Sébastien mourut à Paris le 17 mai 1785. On ne connaît aucun ouvrage de lui. C'est le dernier des descendants de l'illustre graveur de Metz dont l'existence soit constatée.
Si l'on pouvait s'en rapporter à la notice de M. Villot (école française au Louvre, N<> 106), Jacques Sébastien aurait été peintre; mais personne n'en a la certitude, et nous croyons que M. Villot ne le sait pas plus que nous. Il commet d'ailleurs une erreur en indiquant que Jacques Sébastien était le frère puîné de Sébastien (le peintre), tandis qu'il est certainement son fils. Les biographies sont muettes sur ce personnage. On ne sait pas s'il a été marié.
Laurent Josse. — Il entra dans les ordres. A la mort de son père, il était docteur en Sorbonne et, suivant Tabbé de Vallemont, il enseignait la théologie au séminaire d'Orléans. C'est là qu'il connut Lenor* mant Ducoudray, célèbre amateur d'estampes qui a donné à Jombert de nombreuses indications pour la rédaction de son Catalogue publié en 1774.
Laurent Josse, qui était collectionneur, avait réuni un œuvre de son père dans lequel se trouvaient plusieurs doubles qu'il céda à Lenormant Ducoudray. Il y avait soit dans son œuvre, soit dans celui de Sébastien (le peintre), un grand nombre d'épreuves d'essai.
Laurent Josse avait rédigé un catalogue de l'œuvre de son père, dont le manuscrit se conserve à la bibliothèque royale de Stockholm. Ce manuscrit est intitulé : Catalogue des ouvrages de Af . Lederc, chevalier romain, dessinateur et graveur ordinaire du Cabinet du Retfj fait par M. Leclerc son fUs^ prétrej docteur en Sorbonne. L'existence de ce Catalogue a été révélée par une brochure de M. Ch. Desmaze^ intitulée : Livres brûlés à Paris^ livres sauvés, les manuscrits français à l'étranger (Amiens, 1872, in-8o^ imp. de Glorieux).
Cette brochure indique l'année 1665 comme étant la date du manuscrit. Il y a ici erreur évidente, puisque cette date est celle du départ de Séb. Le Clerc pour Paris. Nous croyons, avec M. Guiffrey, qu'il faut lire 1715 ou 1725.
Laurent Josse ne resta pas à Orléans. Au moment de sa tnort, arrivée au mois de mai 1736, il était directeur du séminaire de Saint-Irénée de Lyon. Il avait une bibliothèque d'une certaine valeur ; mais il la vendit avant sa mort pour acquitter des dettes contractées envers des libraires de Paris et autres sommes qu'il devait à Lyon (Partage de 1736, Nouvelles Archives de VArt français y pages 319 et 327).
Louis Auguste. — L'abbé de Vallemont nous apprend qu'il étudia la sculpture sous la direction de Coysevox. On ignore la date de sa naissance, mais il devait être fort jeune, lorsqu'il obtint le second prix de sculpture au concours de 1712 (Archives de VArt français^ t. V, p. 286).
Il passa en Danemark et devint premier sculpteur en titre de S. M. danoise, puis professeur à l'Académie de Copenhague, de 1751 à 1777 (M. J. J. Guiffrey, Nouvelles Archives de VArtfrançais^iSn^y p. 319). Il se trouvait à Paris en 1735 ; mais, lors de la mort de sa mère, en 1736, il était de retour à Copenhague, car il dut envoyer, le 27 juin, une procuration à sa sœur ainée pour le représenter au partage (/d., ibid.).
Nicolas Benoit. — L'acte de décès de son père, analysé par M. Jal, le qualifie mathématicien. Il enseignait effectivement dès 1715, à Paris, les malhé«
matiques et le dessin. Suivant Tabbé de Vallemont, il dessinait parfaitement, mais il n'a jamais gravé.
Claude. — L'acte de décès de son père, le qualifie, a Âccolite du diocèse de Paris. » En 1735, dit M; Guiffrey (loc. dt.Jj nous le retrouvons chanoine de Féglise de Notre-Dame de Déols, près Châteauroux. C'est lui qui, après avoir donné à sa sœur ainée, le 25 novembre 1735, une première procuration pour procéder au partage des biens de son père, dut lui en envoyer une seconde le 25 mai suivant, à cause de la mort récente de leur frère, Laurent Josse. — On ignore la date de sa mort.
Charles Bénigne. — Il ne prit aucune qualité dans l'acte de décès de son père. M. Guiffrey (loc. dt.) indique qu'il passa sa jeunesse chez un procureur au Châtelet. Il précéda dans la tombe les autres enfants du graveur de Metz dont les noms nous sont parvenus. Sa mort doit être placée vers 1735. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'existait plus, lors du partage de juillet 1736.,
Les filles de Séb. Le Clerc vivant lors de son décès étaient au nombre de trois.
Anne Charlotte. — Religieuse dans la congrégation de Corbeil où elle entra en 1690, comme le témoi-
gne la constitution de dot passée devant Lorinier, notaire, le 26 mai {Nouvelles arehives de VArt fran" fais, 1872, p. 318). c Cette fille, ajoute M. J. J. Guif&ey {loe. cit.)j était évidemment l'aînée, et c'est pour cela qu'elle fut chargée, par ses frères absents, de les représenter au partage ; elle naquit donc en 1674 ou 1675 S son frère Sébastien était de 1676. »
Marie Charlotte. — On ignore la date précise de sa naissance. M. Guifirey (loc. cit.) suppose qu'elle est née avant son frère Charles Bénigne. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut mariée, du vivant de son père, à Louis Mauger l'ainé, procureur au Chàtelet. Son contrat de mariage passé devant Valet, notaire à Paris, lui constituait une dot de 8,000 livres. Aussirenonça-t-elle, pour conserver intégralement sa dot, aux successions de son père et de sa mère.
Marie. — Elle fut mariée le 25 mai 1722 au graveur Edme Jeaurat, frère d'Etienne (l'académideu). Elle reçut, comme sa sœur, une dot de 8,000 livres, et renonça, comme elle, aux successions de son père et de sa mère. Son contrat de mariage fut aussi reçu par Valet. Dès 1715, Edme Jeaurat était lié avec la famille Le Clerc ; car c'est lui qui grava le portrait
* Ce qui ne s'accorderait pas, comme nous TaTons fait obsenrer ci-dessus, avec les renseignements donnés par M. Jal, dans son Dictionnaire de biographie et d'histoirtm
du graveur messin placé en tête de son Éloge par Tabbé de YaUemont.
Nous avons vu qu'il reproduisit un certain nombre de tableaux de son beau-frère Sébastien (le peintre). Notons qu'Edme Jeaurat est qualifié dans le partage de 1736 : Graveur du Rot/j bien qu'il ne figure pas sur la liste des académiciens (M. Guiflrey, loe. cit.).