CHAPITRE V
se voif tracée dans Tair du Pasteur, qui la communique à tous les animaux dont il est suivi. On y voit tous les points de cette Prophétie marqués fort agréablement, jusqu'au petit enfant couché sur terre près d'un trou, où un aspic est à moitié entré et qu'il en tire hardiment. Le fond est un riche paysage, où la nature semble avoir étalé toutes ses beautés, et qui est gravé avec une délicatesse insurmontable. Le fleuve qui serpente dans la prairie couronnée de fleurs, en fait un bel ornement. Outre les figures, les animaux, le paysage, il y a encore de doctes petits morceaux d'Architecture ; et parmi tout cela règne un air doux, tranquille et de sécurité, qui donne l'idée d'un Paradis terrestre et l'image de l'Église de Jésus-Christ, où les hommes réunis ne devraient avoir rien à craindre les uns des autres. Ainsi M. Le Clerc a donné, par cette estampe, un monument étemel de sa capacité dans toutes les parties du dessin. i>
Tout cela est d'une exactitude parfaite et en contradiction manifeste avec la version de La Beaumelle.
Nous devons dire toutefois qu'il parsdt avoir puisé le fond de son historiette dans un ouvrage moins . sérieux encore que ne le sont les siens : la Relation du Quiétisme (par Phelipeaux), Paris, 1732, première partie, page 198. Cependant Mariette semble y ajouter foi, ce dont témoigne le passage suivant de son Abecedario (t. III, p. 111 et 112) :
« Les amis de M"*® Guyon, voyant M. de Cambray .décidé à écrire, conçurent alors de grandes espé-
rances; ils se flattèrent qu'ils verraient bientôt l'acoompUssement de la prophétie de cette dame qui avait prédit que son oraison revivrait sous un enfant, c'est-à-dire sous M. le duc de Bourgogne. On osa même donner par avance des indices.
» M. de Cambray (Fénelon), ou pressé par ses amis, ou poussé par sa propre vanités proposa le dessin d'un tableau tiré du Cha^Hlre II du prophète Isaîe. M. de Lesdidle eut le soin de le foire exécuter. Il fut dessiné par M. Silvestre (Charles- François), peint par M. Bertin et ensuite gravé par le fameux M. Le Qerc. L'estampe représente M. le duc de Bourgogne en habit de berger, la houlette i la main, au milieu d'un troupeau de toute espèce^ Au bas de l'estampe étaient ces paroles d'Isaîe : Puer parvulns tninàbit $as.
» Les quatre vers qu'on y voit a présent n'y étaient pas d'abord, et n'ont été ajoutés dans ia suite que pour cacher ce dessin. M. d'Anjou est dans un coin, figuré en enfant nu qui tire un serpent de son trou ; M. de Berry, encore i la mamelle, entre les bras de sa nourrice. M"^ Guyon est sans doute la nourrice, eUe qui crève de grâce et en donne 'j
aux autres de sa surabondance. On prétendait '
représenter, par ces emblèmes, tous les états et toutes les passions calmées et vaincues par l'esprit d'oraison que la prophétesse était venue apporter dans le monde. M. de Leschelle distribua un grand i
nombre de cette estampe, ou en donna aux princes, aux ducs de Beauvillers et de Chevreuse, et à tous les autres amis, tant ces Messieurs étaient assurés
CHAPITRB V. — 1666-1702. 227
de la prédiction de leiHr prophétesse. Ceci se passait en 1606. >
Tout ce passage parsdt se ressentir de Faversion qne Mariette partageait, avec beaucotip de ses contemporains, contre Fénelon, M™« Guyon et les quiétistes. Mariette était un juge incomparable des choses de Fart; mais il n'était pas exempt de passion sur les questions religieuses. On ne vent dans ses remarques sur le Piter parvulm presque rien de plus que ce qui se trouve dans Fabbé Phelipeaux, reproduit par La Beaumelle. La source étant connue, il reste à examiner si elle est pure.
Qu'était-ce donc que cet abbé Phelipeaux ? C'était un ennemi acharné du doux Fénelon. Il avait accompagné Fabbé Bossuet à Rome pour y poursuivre la condamnation des M(ixime8 des Saints. c A son retour en France, dit le cardinal de Beausset (Hist. de Fénelon, t. II, p. 452), il composa sa Rela* tUm du quiéHsme, ouvrage qui décelé la partialité la plus marquée et l'acharnement le plus odieux contre Fénelon... On ne peut douter que le but de Fauteur n'ait été de flétrir la réputation de l'archevêque de Cambray, en posant les fondements d'une fausse tradition ; il osait espérer qu'à mesure que le temps aurait fait disparaître tous les contemporains dont le témoignage et l'autorité pouvaient aider à éclaircir la vérité, on serait plus disposé à accueillir ses odieuses imputations... Dans ce but, ajoute le cardinal de Beausset, il défendit de publier son ouvrage avant vingt ans après sa mort qui eut lieu en 1708. Cet ouvrage, imprimé clandestinement en 1732,
fut flétri et supprimé par un jugement de la police et un arrêt du Conseil qui ordonnèrent qu'il serait brûlé par la main du bourreau. Trois particuliers, convaincus d'avoir participé à l'impression de ce libelle, furent condamnés au carcan. >
L'arrêt du Conseil, dont parle le Cardinal, n'a pas été retrouvé. Mais le Dictionnaire des anonymes de Barbier fournit des détails desquels il résulte que le gouvernement voulut donner satisfaction à la mémoire de Fénelon, outragée par l'ouvrage posthume de Phelipeaux. Ces détails montrent même que la rigueur contre les éditeurs de la Relation dépassèrent toute mesure. Le libraire Deliége fut enlevé, le 23 avril 1733, avec son fils et trois de ses ouvriers. Tous furent enfermés à la Bastille. Ils furent jugés par une commission, sept mois après, condamnés au carcan et bannis pour trois ans.
En présence de ces faits, quelle autorité peut s'attacher aux allégations de l'abbé Phelipeaux ? A part l'allégorie que renferme le sujet, sur laquelle la discussion reste ouverte, ce que Mariette nous apprend, relativement au tableau ^t au dessin de Silvestre, est tout à fait vraisemblable. Charles-François Silvestre était maître de dessin du duc de Bourgogne (M. de Silvestre, Renseignements, etc., 1868, in-8<', p. 34), et il n'y a rien d'étonnant à ce que l'élève ait conçu l'idée de cette allégorie que le maître a réalisée par son dessin.
L'abbé de Yallemont dit également que la première pensée de ce sujet appartient au jeune prince {Éloge, p. 46). Bien qu'il ne parle pas du dessin de