‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 10 sur 521 · Mo?i Bonnet de nuit. Neuchâtel, 1784, ii · texte numérisé non relu

Mo?i Bonnet de nuit. Neuchâtel, 1784, ii

2. Ibid. Il avait un faible pour le Hameau, « jolie création pleine de grâces, de détails piquants et négligés; c'est une féerie champêtre ». Il remercie le prince qui l'a bâti pour lui.

3. C'est dans le même temps, sans doute, « aux plus beaux jours de sa jeunesse », qu'il allait au bois de Vincenues avec une « bienaimée » dont nous ne saurons jamais le nom et qu'il y passait des heures d'extase à écouter le rossignol. Le Rossifinol, brum. an VIII, article de journal retrouvé dans les papiers de M. Duca. Voilà qui rend suspect certain passage des Mémoires de Fleury sur l'horreur de Mercier pour cet oiseau, I, 437;

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toire ou do la légende exhalait l'une ou l'autre des passions qui sont du ressort de la tragédie : angoisse de l'amour contrarié, constance de la vertu opprimée, défi de la victime au persécuteur. C'était un diminutif de tragédie, une tirade isolée qui prenait, d'habitude, le caractère le plus véhément, celui d'une apostrophe ou d'une imprécation. Ce genre faisait fureur depuis que Colardeau avait publié en 1758 et avec un éclatant succès sa. Lettre d'Hdloise à Ahailard imitée de Pope» Là-dessus, on s'était évertué à sa suite : il n'était jeune poète, en mal de tragédie, qui ne se fit la main, au préalable, dans l'héroide'. On avait mis au pillage la chronique et la fable, et les Dorât, les du Doyer, les Blin de Sainmore, à l'envi, rimaient des épîtres de Pliilomèle à Prognéy de Julie à Ovide., du disciple de Socrate aux Athéniens, de Gahriellc d'Estrées à Henri IV, pauvres productions que Crimm dévisageait au passage avec un mot dédaigneux*, ne s'humanisant guère que pour un autre échappé de collège nommé La Harpe, qui faisait, lui aussi, ses premières armes et composait alors des Caton à César ou des Annibal à Flaminius. Mercier n'eut part qu'aux mépris du célèbre critique. Il commençait alors à les encourir et ne parvint que rarement par la suite à les désarmer. C'est dans le sinistre qu'il s'était jeté, publiant successivement Hécube à Pyrrhus (1760), Canacé à Macarée, Bypermnestre à Lyncée, Philoctète à Péan (1762), toutes œuvres mort-nées qui ne méritent même pas la sèche mention dont la Correspondance honore parfois l'une ou l'autre.

11 était écrit que la première jeunesse de Mercier le retiendrait sous les bannières ennemies. S'il est, dans ses ouvrages, au même titre que l'art de Melpomène, un sujet favori de dénigrement, c'est sans doute l'enseignement classique contre lequel nous le verrons multiplier d'infatigables diatribes. Or, vers ce temps, la destinée ironique fit de lui à l'improviste un professeur. Les études secondaires traversaient une crise grave, la suppression de la Compagnie de Jésus ayant privé cent collèges de leurs maîtres. Il s'agis-

1. Le goût ue laissa pas de s'en perpétuer assez Iouf,'teiup9. C'est seulement à la date du 7 juillet 1779 que je rencontre dans le Joiti'nal de Paris la note suivante : « La mode des héroïdes est à peu près passée ».

2. Corrrespondance littéraire (ediiiou Tourueux), v, 66, 174.

sait d'y pourvoir au plus vite et on comptait fort sur les beaux esprits saus emploi. Vers eux les municipalités dépêchaient de toutes parts'. C'est ainsi que Mercier se réveilla, un matin de février 1763, régent de cinquième au collège de la Madeleine, à Bordeaux, maison fameuse et ancienne fondée par les Jésuites dès 1572 et rivale longtemps florissante de l'Université. Le plus curieux est qu'il se voyait nommé par autorité de justice. Car un arrêt du Parlement de Bordeaux ayant prononcé le 26 mai 1762 l'expulsion des membres de la Compagnie et la fermeture de leurs maisons de Guyenne, c'est par la même Cour que des commissaires furent institués à l'effet de choisir de nouveaux maîtres ; en sorte que pour homologuer les contrats passés avec ceuxci un nouvel arrêt dut intervenir, le 1" février 1763, nommant les principal, sous-principal, professeurs et régents, chargés de remplacer les « ci-devant soi-disans Jésuites » dans le Collège de la Madeleine et d'y rouvrir les classes au 7 février suivant'. On avait été forcé de recruter vite et l'on ne se montra pas trop exigeant sur les titres : la plupart des nouveaux promus^, et Mercier entre autres, n'étaient même pas maîtres ès-arts. Il n'en eut pas moins mille livres d'appointements, somme respectable pour le temps, car les professeurs par destination et munis de leurs grades, ceux du collège des Quatre-Nations eux-mêmes, recevaient presque tous beaucoup moins*.

Installé solennellement dans sa chaire, avec tous ses collègues, par une délégation du Parlement, je veux croire qu'il contribua, selon l'injonction de la Cour souveraine, « à tout ce que la religion et l'Etat étaient en droit d'attendre des fonctions importantes » qu'on lui confiait. Mais il lui restait duloisir pour les vers. « VIris de (jwyenne, le journal

1. Abbé Sicard, Les éludes classiques avant la Révolution, Paris, Perriu, 1887, p. 389.

2. Arch. municipales de Bordeaux, série G. G, carton 298. Obligeamment communiqué en 1889 par M. GauUieur, archiviste de la ville de Bordeaux. Voir du même, Ilist. du collège de Guyenne. Paris, Saudoz et Fischbacher, 1874, pp. 492-516.

3. Le principal était Louis-Benoit Maréchal, prêtre et chanoine de Saint-Nicolas de Sézanne en Brie. Était-il parent de Sébastien .Maréchal, parrain de Mercier? Et serait-ce à cette circonstance que ce dernier a dû sa nomination?

4. Franklin, Recherches sur le Collège des Quatre -Nalio/i^, p. 89.

le plus poli qui fût au monde- » lui ouvrit libéralement ses feuilles, et il s'y escrima avec ardeur. Les années 1763 et 1764 ne furent point perdues pour l'héroïde. Successivement parurent Médéa à Jason, Sénèque mourant à Néron^, puis Béloïse à Abailard, car, lui aussi, la gloire de Colardeau rempéchait de dormir, puis encore Calas sur Véchafaud à ses juges, morceau ([u'il composa, nous apprend-il, au cours d'un voyage à Toulouse, et sur la place même où le supplice avait eu lieu"'. « Nos faiseurs d'héroïdes, écrivait Grimm plus lard% ressemblent aux chenilles : quand il y en a un trop grand nombre, c'est preuve de sécheresse. « Mercier n'y devait pas toujours contredire. Bien avant la fin de sa vie, revenant un jour sur ses débuts dans « la décevante carrière des lettres », il déclarait fastidieux et insipide ^ ce monologue rimé qui lui avait coûté tant d'encre. Mais alors, il en était tout féru.

Ayant rassemblé en un recueil quelques opuscules de cette sorte, c'est avec un grand accent de conviction qu'il s'écrie : « On a voulu dépriser le genre de l'héroïde, et je m'en étonne, ce genre est à la fois noble, varié, intéressant, il doit être cher à ceux qui aiment à voir revivre sous de nouvelles couleurs ces héros que nous offre l'histoire, ces grands caractères dont tous les traits sont également précieux. 11 est triste que le dédain superbe que le public affecte depuis quelque temps pour la poésie décourage ceux qui, par leurs talents secondés de leurs travaux, pouvaient réussir dans cette carrière aussi difficile que séduisante\ » Voilà qui pourrait être aussi bien signé Chabanon ou Blin de Sainmore. Rimeur ou u tragédiste », aucun de ceux qu'il honnira sans trêve n'a sans doute commis de meilleure foi de plus plats alexandrins ; et en se drapant dans les guenilles les plus fanées, les plus déteintes, les plus effilochées de la défroque classique, aucun ne s'est plus fièrement rengorgé. Il n'était pas inutile de montrer, par cette cita-

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