Fictions morales. Paris, 1792, t. I, préface
G. Héroïdes et autres pièces de poésie. Paris, 1764, avertissement.
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tion, qu'à vingt-quatre ans Mercier ne faisait guère encore figure de séditieux, dans la république des lettres. De ce passage sous le harnais traditionnel, il lui resta une démangeaison de versifier qui, au grand scandale de ses professions de foi réitérées, le poursuivit jusqu'à la vieillesse. J.-J. Rousseau, auteur de comédies, ne lui offrait-il point le plus mémorable exemple d'une pareille contradiction?
Pas plus en prose qu'en vers, d'ailleurs, il ne donnait encore signe de hardiesse. Dans un discours sur le Bonheur des gens de lettres publié à Bordeaux en 1763, ne trouve-ton pas une ardente invocation à Homère qu'il prend pour compagnon de ses promenades solitaires? « Je goûterai, s'écrie-t-il, tes images tour à tour sublimes et gracieuses », et en une autre page : « Quelle source de délices de s'élever avec Corneille, de fleurer avec Racine, de rire avec Molièrel » Son orthodoxie littéraire, à cette heure, était donc propre à édifier le Collège de la Madeleine.
Ce discours mérite de nous retenir un instant. Jusqu'à présent nous n'avons eu affaire qu'à un jeune homme précocement doué de sens critique, impétueux, confiant en soi, prompt à comprendre et hardi à juger. Mais voici les premières pages oii il nous livre ses pensées les plus chères, sa conception de la vie et tout le dessein de son œuvre. C'est le premier écrit oii l'âme enthousiaste de Mercier se révèle et déclare sa vocation, le premier acte d'une foi morale qu'il confessera sans relâche, en toute occasion et jusqu'au dernier jour. « Je vois, dit-il, beaucoup d'avantages liés à la profession des lettres, je les sens encore mieux ». Oui, il les sent jusqu'à l'enivrement, il en a le cœur plein, et c'est le cœur ici qui déborde. On médit de l'état d'écrivain ceux mêmes qui l'exercent se plaignent de la haine, de l'envie, de mille déboires communs, en somme, à toute condition humaine. Quant à la foule^elle est ingrate pour les hommes qui l'éclairent. Double aberration que Mercier entreprend de confondre, en proclamant à la fois la dignité et le bonheur d'écrire, dignité et bonheur inhérents à la mission spéciale enveloppée, impliquée dans la signification du mot : gens de lettres. Car ce nom désigne « le petit nombre de sages répandus sur la terre qui vivent libres par la pensée, dont la sensibilité éclate en traits de flamme, qui parlent hautement pour l'intérêt des hommes
et qui, malgré les discordes des États, entretiennent une correspondance utile au monde ». Ce sont « les oracles de l'univers qui donnent asile à la vérité et à la vertu fugitives... Si la pensée est utile à Thomme, nous leur devons tout • ils ont éteint les bûchers du fanatisme qui, sans eux, nous dévoreraient peut-être encore; ils ont appris les mœurs aux nations; ils ont aplani les chemins qui conduisent aux plus importantes découvertes politiques. » Ainsi qualilié, l'art de l'homme de lettres fait son amour et sa joie. Malheur à celui qui ne le chérirait qu'avec modération! il ne serait pas digne de ce nom.
Par état, il est heureux : d'abord il est et se sent libre; « il ne se laisse pas surcharger de ces lois inutiles que la sottise ajoute aux lois nécessaires à la société, on ne le
verra point se passionner pour de petits objets, vendre son temps et son existence, épouser de misérables querelles ». Non, il a mieux à faire, il ne dépend que de ses devoirs, il jouit de ses droits d'homme, « il défend la cause honorable de l'humanité, il rejette le cri insensé de l'opinion pour faire parler la voix immortelle de la raison, » il consacre son temps à s'éclairer sur la société des hommes, sur son histoire, sur ses maux. Dans la libre possession de son âme et de ses lumières, il défie les puissants, incapables de le séduire, la mauvaise fortune qui ne saurait le fléchir, l'amour lui-même, car « nos passions ne sont tyranniques qu'autant que nous les caressons, mais la raison affaiblit l'enchantement » et réussit à le dissiper. A fortiori échappe-t-il à l'ennui, « cet état cruel qui sans avoir les traits aigus de la douleur, nous la fait presque désirer », car l'ennui ne vient pas se glisser dans le commerce des hautes pensées et des grandes œuvres. Il se soustrait aux sociétés fastidieuses, aux divertissements des mondains, aux pièges de l'ambition, aux déceptions des gens en place. Enfin, il est insensible et indifférent à la pauvreté. D'une part donc, il est heureux parce qu'il ne dépend d'aucune de nos causes habituelles de chagrin, parce qu'il ne s'engage point dans les servitudes qui meurtrissent'. De l'autre, dans cette condition ainsi définie quelle source inépuisable de délices!
1. Mercier a donné à ce discours une épi^'raphe biea significative
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« Le sentiment exquis, le discernement prompt et vif, l'âme honnête et sensible qui s'enflamme pour le beau et le goûte avec transport », une relation intime entre soi et l'univers, la faculté du respect, de l'enthousiasme et de l'admiration, « lorsque le vulgaire ne sera pas même ému », et l'amour du vrai et du bon lui donnent « chaque jour une idée flatteuse de la sublimité de son âme ». Par son propre exercice, la pensée est un instrument de félicité, car elle procure la joie suprême de connaître et de comprendre, et pour délassement elle a les riantes séductions et les poétiques spectacles que l'imagination sait lui créer. Alors, l'infortune fuit, les souvenirs agréables se multiplient à l'infini, l'espérance rayonne. Mais, bien plus encore, ce qui rend l'homme de lettres souverainement heureux, c'est « l'honneur de parler aux hommes. 11 ne lit, ne pense, n'écrit que pour leur bien : et des larmes de joie coulent de ses yeux, l'amour seul du genre humain pénètre son âme d'une vive tendresse,... c'est alors qu'il crée des chefsd'œuvre, l'admiration des siècles ».
11 est vrai malheureusement que tous les hommes de lettres ne sauraient se reconnaître dans ce portrait. « La littérature moderne... est souillée par des auteurs mercenaires et méprisables, dignes ministres de l'ignorance et de la calomnie » Il en est « qu'une émulation trop ardente, un amour excessif de la gloire conduisent à dépriser de trop dignes rivaux ». Et c'est ceux-là que Mercier éperdu d'enthousiasme adjure de renoncer à de méprisables rivalités : « Que craignez-vous? L'estime publique est inépuisable, et la gloire tient des couronnes toutes prêtes pour chaque
espèce de mérite Ne devez- vous donc arriver au but
que couverts de lauriers arrachés avec fureur des mains de vos concurrents ?.... Que ces têtes étroites, ces âmes mal nées, indifférentes sur l'intérêt général, concentrées dans leurs petits intérêts, ne voient que ce qui les blesse! Vous, hommes de lettres et dignes de ce nom, vous ne profanerez point une plume qui ne doit être consacrée qu'au bien public, en la faisant servir à l'orgueil d'immoler un rival...
empruntée à Séiièque le tragique :
Rex est qui metuil nihil Rex est qui cupil nihil Hoc regnum sibi quisque dut.
L'éloge d'un homme de génie n'est-il pas la plus douce récompense d'un autre homme de génie*? ».
Voilà de naïves hyperboles*. Ainsi l'homme de lettres possède par définition la plénitude de la vertu et du bonheur. Il est garanti contre l'adversité, puisqu'il ne la sent pas, et préservé de ce qui fait souffrir, de l'ambition, de l'ennui, des passions tyranniques, invulnérable, glorieux et bienfaisant. Ne dirait-on pas que la plume est une panacée infaillible contre la migraine et la gravelle?
Bien des fumées depuis ce temps se sont dissipées dans nos têtes, et nous autres fils du xix« siècle dont l'extase n'est pas l'état normal, nous regimbons contre cette hallucination. Non, ce n'est point si près du ciel que planent, à l'ordinaire, les gens de lettres. La critique, qui procède de sangfroid et par métier regarde de près, se demande où Mercier avait l'esprit quand il s'exaltait de la sorte. Ce n'est pourtant point d'une espèce supra-planétaire qu'il parlait avec ce délire et il en apercevait des échantillons peu conformes à sa description. Est-ce Voltaire que la vertu des lettres avait guéri de l'ambition ? ou Rousseau de l'hypocondrie? ou Diderot du bavardage mondain? Et sur le pouvoir effectif de la pensée écrite ne s'abuse-t-il point pareillement quand il se pose cette question : « Que lui manque-t-il alors (à l'homme de lettres) pour rétablir l'ordre dans l'univers? » Et qu'il répond : « Il ne lui manque que la puissance. Il a vu tout ce qui blessait cet ordre, les maladies des empires, la contradiction des lois, la force égorgeant l'équité^ » ? De quoi il faudrait conclure que, si le gouvernement leur était remis, les écrivains supprimeraient presque tout le mal du monde, puisqu'ils savent si bien comment il faut s'y prendre.
C'est ce que croyait en effet le xviii^ siècle* et que nous
1. Ce discours a été recueilli dans Mon B. de .Y., iv, 196-254 et aussi dans les Éloges et Discours philosophiques. Amsterdam, 1776. En rapprocher le morceau intitulé : Écrivains, B. de N., i, 327 et suiv.
2. Tel était le sentiment de Fréron, qui reconnaissait d'ailleurs à Mercier de la « chaleur et de l'esprit », tout en lui recommandant d'éviter la déclamation. « Le bonheur qu'il a voulu peindre, ajoute le célèbre critique, n'est-ii point une chimère? Des sages seuls peuvent le réaliser. Convient-il aux gens de lettres de nos jours? •> Année htléraire, 1766, vi, 136 et suiv.