Du Théâtre, p
On le voit, Mercier prend résolument le contrepied des idées de Rousseau. Tout ce qu'il accorde à son maître vénéré, c'est que, s'il existait un peuple tout à fait pur et pratiquant les mœurs de l'âge d'or, le théâtre lui serait nuisible, et ce tempérament même ne laisse pas d'emporter contradiction. Inutile et sans objet, j'y consens, parmi des gens qui n'auraient que faire de ses leçons, comment le théâtre leur deviendrait-il nuisible, s'il n'a que des fins vertueuses?
De sorte que la maladresse même de la concession accuse davantage encore la divergence des deux opinions. Une fois de plus nous avons lieu de le remarquer, de ces deux optimistes unis dans la même foi à la perfectibilité, l'un professe que l'homme né bon le redeviendra par le renoncement aux œuvres de la société, toutes corrompues et corruptrices, l'autre appelle à l'aide de la régénération morale ces œuvres elles-mêmes, perverties jusqu'à présent mais bonnes foncièrement comme l'homme dont elles procèdent*.
Cela posé, le théâtre ayant à remplir un si grandiose office de provocation au bien, il est malheureusement non moins certain que le nôtre ne le remplit pas. Il n'a point su se mettre à la portée du plus grand nombre, présenter des images et donner une instruction accessibles à tous.
Il répond à un goût factice qui est celui d'une société fort restreinte et aux préjugés des critiques qui l'ont tenu dans la stérilité, mais il est étranger à la foule, et par le sujet, et par la structure et par le style des ouvrages représentés. « Quel mépris on fait du pauvre peuple! Comme on néglige son instruction ! Comme on craint de faire entrer dans son âme quelques traits d'une lumière pure*. »
D'où vient le mal? De ce que les créateurs de notre art dramatique ont connu les Anciens. Seuls et en présence de la nature, au lieu d'étudier des textes grecs, « ils se seraient repliés sur eux-mêmes et sur les objets qui les environ-
1. Sous cette réserve, au reste, ils étaient d'accord sur les défauts du théâtre traditionnel. On a vu plus haut que Mercier a composé son Essai sous l'inspiration de Rousseau. La ressemblance des idées s'accuse manifestement si l'on rapproche ce livre de la Nouvelle-Hcloïse, deuxième partie, lettre XVII.