Mon B. de N., iv
4. « Marquez-vous bien le but : je ne l'ai pas touché, je cro)s lavoir
ne croyons plus, mainte expérience nous ayant détrompés. Mais comme nous ne voyons pas pourtant que ceux qui tiennent une plume aient cessé de se croire d'une essence supérieure, comme il leur est honorable, d'ailleurs, de priser très haut la culture de la pensée, ne peut-on se demander quelle est la pire erreur de ceux qui n'en font qu'un jeu, ou de ceux qui la révéraient comme un ministère de salut? II fut des auteurs, et non des moindres, qui ont mis le plus singulier de leur mérite à faire des métaphores bien suivies. J'avoue que ce souci a trop manqué à la génération de Mercier, et que l'art n'est pas sans y avoir perdu. Lui même là-dessus mettrait quelquefois les délicats au supplice, si les délicats le lisaient. Mais, traduisant avec tout l'accent de sa propre conviction les idées qui étaient communes à son temps, n'est-ce rien d'avoir conçu et résumé en ces termes le témoignage qu'il voulait que l'homme de lettres se rendît à lui-même : « J'ai fait quelque bien sur la terre, mon existence n'a point été méprisable ; elle m'est chère, puisqu'elle a été utile à quelque autre * »?
Très propre à nous instruire sur la vocation de Mercier, sur les ardentes pensées dont se nourrissait dès lors sa jeunesse, ce discours laisse voir aussi à quelles sources il s'abreuvait. Quand son sage idéal médite sur les maux et les vices des hommes, il ne manque pas de se dire que ceux-ci « doivent peut-être leurs crimes non à la nature qui a caché dans leurs cœurs le doux sentiment de la pitié, principe des
vertus, mais à la tyrannie, à l'affreuse tyrannie qui les
a conduits à être méchants, en les rendant malheureux».
vu. Les hommes manquent très souvent de pain et de bon sens. Pour leur assurer à tous le pain, le bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il u'y a qu'un moyen : il faut beaucoup éclairer les peuples et les gouvernements. C'est là l'œuvre des philosophes ». Paroles de Montesquieu rapportées par Garât. Mémoires historiques sur le XVIIIe siècle. Paris, Philippe, 1829, i, 104. 1. Moti B. de N., iv, 239.
On reconnail là une idée qui, depuis quelque dix ans, depuis les deux premiers discours de Jean-.lac(|ues, commenrait à faire une singulière fortune. On pourrait, à la rigueur, rapporter aussi à Rousseau (car il y a de tout, à cet égard, dans Rousseau) l'avis exprimé plus loin que les femmes ont droit à la même culture d'esprit que les hommes : « Dignes compagnes de l'homme, osez penser avec lui : la nature vous a donné le même esprit... Pourquoi ne pas donner une égale éducation à des esprits également doués de raison? Celles qui doivent adoucir les amertumes de notre vie peuventelles se passer d'être instruites? » Mais, à coup sûr, l'inspiration du philosophe n'est pas étrangère au passage qui suit: « Quel plus doux emploi pour une mère que de verser dans les âmes neuves et tendres de ses enfants les premières impressions du beau et du vrai*? »
Ainsi Mercier commençait à recevoir les empreintes décisives; lapins profonde, celle qui le pénétra jusqu'au plus secret du cerveau, lui fut laissée par la Nouvelle-Héloise. Il en ouvre un volume. « Tout à coup-, s'écrie-t-il, je deviens attentif, je m'anime, je m'échauffe, je m'enflamme... je me crois dans les bosquets de Clarens; je vois, j'entends les personnages, je lis le volume d'une haleine, et quand j'apprends qu'il y en a six, mon cœur palpite de joie et de plaisir, je voudrais pouvoir prolonger à l'infini cette délicieuse lecture ' ». Il se sentait vraiment pour Julie le cœur de Saint-Preux quand il céda au besoin d'ajouter, sous le nom de celui-ci, une lettre finale au roman, une réponse aux pages funestes dans lesquelles Wolmar annonce la mort de Julie '\ Mystérieux pouvoir du génie! Confiées au papier,