Le Crocheleuf borgne
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premier^ et fort pou ferment le second. Mercier, lui, avait les deux yeux grands ouverts, mais qui ne voyaient point non plus les mêmes choses : l'un, très clair, perçant, de portée longue, se fixait sur le réel et le pénétrait à fond; l'autre était braqué vers l'empirée, il avait la vertu singulière d'en grossir, d'en condenser les plus fuyantes images et de prêter à ces vapeurs une consistance trompeuse sur quoi son regard l'abusait de très bonne foi et sans remède. Le clairvoyant discernait l'allure vraie des choses humaines, leur imperfection, leurs vices, mais l'halluciné contemplait dans les nuages une nature, une humanité trop belles. De là vient que Mercier touche juste en indiquant ce qui est à réformer, mais qu'il s'égare quand il conçoit les résultats des réformes. Comme il s'abandonne pareillement à l'un et à l'autre de ces deux penchants, comme il ne sait ni s'arrêter, ni se tempérer, allant toujours jusqu'au bout de sa pensée, il nous surprend soit par sa perspicacité, soit par sa divagation, il est sans mesure dans ses critiques et insatiable dans ses illusions, et il fait souvent l'effet de se contredire, sans y avoir lui-même pris garde, parce qu'il accorde et concilie dans sa conscience deux facultés qui nous paraissent s'exclure.
Nous l'avons vu, dans le Bonheur des gens de lettres, tracer avec amour le tableau d'une vertu et d'une félicité surhumaines. L'année d'après, en 1764, il avait composé un autre discours académique sur la Lecture, où l'on reconnaît qu'il est redescendu sur terre. Il s'y trouve plus d'une réflexion bonne à noter. Amoureux des lettres, pas n'est besoin de répéter combien il Test; il en pense tout autant que Gicéron lui-même;, mais, pour tirer d'elles tout leur fruit, il croit, nous savons avec quelle passion, que le cœur y doit trouver sa part autant et plus que l'esprit. Or la lecture, en réalité, n'est aliment moralque pour le petit nombre. A cet égard, elle vaut ce que vaut le lecteur. Un degré de chaleur d'âme en plus, et on pleure avec Clarisse; un degré en moins, on ne peut se tenir de bâiller en sa compagnie. Il est donc vrai que, chez la plupart des hommes, la lecture ne répond qu'au besoin d'apprendre, besoin louable en soi, mais dont la satisfaction est incomplète et ne va pas sans quelques inconvénients. Ne court-on pas le risque de s'y disperser et de dissoudre en quelque sorte son originalité? N'y
a-t-ilpas avantage à se resserrer sur son propre fonds^ à en tirer par méditation ce qu'on finit, au prix de longues recherches, par emprunter à un fonds étranger? En somme vaut-il mieux lire peu ou beaucoup?
Voici sa réponse : « La lecture est un entretien secret que nous formons avec un plus habile ou plus aimable homme que nous, dans la vue de nous instruire ou de nous amuser. Envisagée de ce côté, la lecture est sans doute la plus utile comme la plus agréable des occupations ; mais. .. si beaucoup d'ouvrages ont moins d'esprit que leurs lecteurs, la question change... La lecture doit nourrir l'àme, et non l'oisiveté : elle est dangereuse si elle favorise notre paresse; elle est inutile si le génie peut se passer d'elle ».
Cela est ingénieux et fin, plus à notre sens, du reste qu'à celui de l'auteur, car nous trouverions, sous ces réserves mêmes, beaucoup à lire, bien des choses dont notre « génie » aimerait à ne point se passer, tandis que Mercier pousse à ouirance sa conclusion et, dans sa manie moralisante, nous donne des conseils timorés. Il ne nous veut que de bonnes lectures. A ce titre, peu ou point de métaphysique : nous nous y perdrons sans profit, à moins que nous n'en devenions pyrrhoniens. Pas de livres frivoles, cela va sans dire, et loin de nous les égarements de l'imagination, mais de bonne morale, les salutaires leçons de Plutarque; en fait de littérature, les chefs-d'œuvre reconnus; en fait d'histoire, des livres élémentaires — car l'érudition est vaine, quand elle n'est pas trompeuse, et ce qui importe, c'est de prendre sur le fait le bien pour l'admirer, le mal pour l'abhorrer; — et par dessus tout, le spectacle de la nature et la voix de notre cœur. Voilà un programme recommandable pour les pensionnats de demoiselles, et j'imagine que Mercier eût regimbé si on l'avait mis à ce régime, lui qui lisait tout et avec fureur. Au reste, c'est bien parce qu'il était insatiable liseur que le vertige le prenait parfois à explorer, sans trêve, des lieues carrées de papier imprimé. En leurs heures de fatigue, nos passions se malmènent volontiers, mais elles seraient trop fâchées qu'on les prît au mot.
Pensons du conseil ce que nous voudrons, car Mercier a remis, pour le donner, son bonnet de moraliste qui nous exciteraplus d'une foisàd'instinctives résistances, et recueil-
Ions, chemin faisant, quelques vérités clairement aperçues qui reviennent à son frère jumeau, l'observateur avisé. En voici une qui n'a pas perdu tout son à-propos. « S'étonnerat-on qu'on ait peine à trouver un auteur vraiment original dans une nation comblée sans relâche d'ouvrages nouveaux? Est-ce à la flamme d'autrui que s'allume le génie? » Non moins que l'originalité, la conviction est en péril. On s'accoutume au pour et au contre. L'esprit émousse ses facultés critiques; il épouse une foule de frivolités passagères et captieuses. « A la faveur d'une expression brillante, la pensée la plus fausse a le plus grand air de vérité, elle obtient même le droit de passer pour nouvelle ». Ce qui est pis, c'est que les jeux de l'esprit énervent la virilité agissante. « Les gens de lettres sont presque les seuls hommes qui existent pour nous. On couronne l'esprit, on oublie le reste. » Pour une vérité de cent quarante ans, celle-là ne laisse pas d'avoir encore d'assez fraîches couleurs. Si l'on s'étonnait de la trouver sous la plume qui venait d'écrire le Bonheur des Gens de lettres, il faudrait se rappeler que la contradiction n'est qu'apparente, ceux que Mercier glorifie sous ce nom étant, au rebours de bien d'autres, des précepteurs de vertu.
Mais ne voilà-t-il pas qui est plus moderne encore? « La recherche trop scrupuleuse de la vérité est moralement impossible. Les mêmes faits sont racontés par divers auteurs avec des circonstances qui les dénaturent. J'ose donc dire que ce n'est point absolument la vérité historique qui devient la chose la plus importante... Ce qui m'intéresse n'est pas de savoir précisément ce que tel homme a pensé, mais ce qu'il a pu penser dans telle circonstance. En ce sens, les réflexions de l'historien sont souvent plus précieuses que les faits mêmes ^ ». Cette pensée est-elle de Mercier ou de M. Anatole France? Elle sonne avec une bien cavalière indépendance. A la vérité, l'auteureût repoussé comme impie l'interprétation que nos oreilles lui prêtent. Où nous apportons les caprices de la curiosité spéculative, il apportait un austère scrupule, ne négligeant la rigueur des faits que pour les leçons positives qu'ils suggèrent : néant de l'ambition
1. Discours A«r ta Lecture. Paris, 1764, réimprimé daus les Éloges et Discours. Amsterdam, ITÏli.
démesurée, punition des tyrans, etc. Matière commune et ductile, l'histoire était pour lui bonne à moraliser, non à philosopher. Mais ce qu'il tournait au protit de son dogmatisme n'en était pas moins souvent le fait d'un esprit judicieux, de même aussi que sa fougueuse imagination ne perdait point en originalité tout ce qu'elle livrait d'elle-même aux effusions de la sensibilité régnante.
Les qualités vives qui n'existent chez Mercier presque toujours qu'à l'état d'alliage, primesaut, justesse du coup d'œil et de l'expression, promptitude du tour, verve légère, on les trouve toutes pures, et par une rencontre trop rare en son œuvre, dans V Histoire d^Izerben, poète arabe. Tout bien considéré, malgré le danger d'un rapprochement redoutable, malgré le déplaisir aussi que Mercier eût ressenti du compliment, j'oserai dire que c'est un conte dans le goût de Voltaire. Aucun autre de ses écrits n'est aussi propre à nous faire saisir le contraste déclaré qui existe entre les deux faces de son talent. A trois mois de distance, le Mercure annonce la publication à'Izerben (juillet 1766), et du Discours sur le bonheur des Gens de lettres* (octobre 1766), mais il se borne à une mention fort succincte. Si cette besogne n'avait pas été fort mal faite, l'occasion était pourtant belle de marquer, n'eût-ce été qu'en quelques mots, l'étrange diversité de ces deux ouvrages signés du même auteur. Nous l'avons vu ériger à l'homme de lettres un haut piédestal afin de l'isoler dans la méditation solitaire ; nous l'avons entendu s'exalter à dépeindre les délices austères d'une condition tout affranchie des promiscuités terrestres. Sa phrase s'est enflée à égaler le haut vol du génie. Et voici que durant plus de deux cents pages, il nous raconte d'un ton demi-railleur, en une prose toute glissante, les mésaventures d'un pauvre poète épris de gloire, en route pour l'azur, et trébuchant à chaque pas dans
1. C'eu était une uouvelle éditiou. La l'e est de Bordeaux 1763.
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d'humiliantes fondrières. 11 y a là comme un souffle de celte ironiiî voilée qui se joue si subtilement entre les lit^nes de Zadig ou de la Vision de Babouc, je ne sais quelle philosophique bonne humeur en présence du méchant train que pi-enneutles choses de ce monde et qui est le seul dont elles puissent aller. Je sais bien qu'Izerben ne s'est pas ceint les reins pour gravir la montagne sacrée où siège l'apostolat laïque des vrais gens de lettres. C'est un profane, et qui pis est, un poète. Mais envers l'infirmité humaine et ses mécomptes Mercier n'est point coutumier de cette insouciance satirique, lia prouvé toutefois qu'il savait s'y prêter et, non moins que le mérite de cet ouvrage, elle en fait la singularité dans son œuvre. Le Mercure suppose que, sous un nom fictif, Mercier a voulu faire le portrait d'un de ses contemporains que, d'ailleurs, il assure ne pas connaître. Pour ma part, je ne crois pas qu'lzerben ait un original déterminé. Sans aucun doute, il reproduit en lui des traits et des ridicules propres aux littérateurs du temps, et à cet égard il règne dans le livre un ton de vérité qui montre bien que tout est peint d'après nature. Mais le tour même du récit rapproché d'une phrase de la préface : « Ceux qui savent lire découvriront aisément le but de cet ouvrage », parait bien prouver que Mercier s'est proposé tout le contraire d'une satire individuelle;, je veux dire un apologue d'une portée générale sur la vanité et les misères de l'état d'écrivain, quand on le tourne à des fins frivoles ^
Un honnête homme d'Arabe avait deux lils : Caritès et Izerben. Caritès, simple et sans ambition, était appelé à
1. Le dessein de Mercier me paraît fort bien jugé daus les ligues suivantes du Journal de Neuchdlel : « Tout ce que l'ou raconte de Finconduite, de l'orgueil et des inconséquences de quelques poètes, il l'a mis sur le compte d'Izerben. Mais, au fond, quel a été le but de l'auteur? Il est trop éclairé pour avoir voulu faire la satire d'un talent qu'il respecte sans doute et qui, devenant de jour en jour plus rare, devrait être au contraire excité, encouragé, préconisé, et non pas couvert de ridicule, triste et misérable ressource de ceux qui ne connaissent ni les talents ni leur utiliti'. M. Mercier n'a donc voulu que s'amuser et faire rire ses lecteurs uniquement aux dépens d'Izerben, et l'on peut d'autant moins l'accuser d'avoir eu le dessein d'insulter quelqu'un de nos poètes que, si les traits qu'il prête à izerben conviennent à tous, en général, on ne saurait y reconnaître aucun d'eux en particulier », mars 1767, p. 3U3.
vivre dans une paisible obscurité; mais Izerben, doué du plus heureux naturel, se sentait la vocation poétique, et de là vinrent ses infortunes. Comment n'eût-il pas été poète
après l'éducation reçue ? « Hommes inconséquents dé tr ui-
sez ces édifices élevés par les rois et où des maîtres de génie versent à longs traits le poison enchanteur de l'Antiquité, ou cessez d'être étonnés de l'impression profonde qu'il laisse dans les esprits ». Pour comble de mauvaise fortune, il paraissait dans un temps où les hommes avaient le méchant goût de préférer à la poésie la philosophie. On avait eu d'excellents poètes, on s'y tenait, on ne voulait plus faire de frais d'admiration pour les nouveaux venus et on aimait mieux les critiques hardies et chagrines qui se multipliaient contre les lois, les mœurs et le gouvernement. Izerben tombait mal, mais allez donc faire entendre raison à un vrai poète, et Izerben était un vrai poète. Mercier fait de lui ce portrait charmant : « Il a tous les défauts qui semblent inséparables des poètes, il n'estime dans le fond de son cœur que les vers, et parmi les auteurs modernes que soi. Il dédaigne tout homme qui n'aime point la poésie, il veut être admiré et il a cet orgueil secret qui se place au premier rang. Un amour-propre extrêmement sensible le fait frémir de la moindre critique ; il pardonnerait plutôt à
son assassin qu'à son aristarque Il prend par air un ton
décisif, tranchant ; il gâte, il défigure un esprit aimable par la démangeaison de briller seul. Il ne connait la médisance qu'envers ses rivaux, il ne les a jamais loués, et c'est de bonne foi qu'il les méprise: son antipathie est du moins vraie, mais elle ne dépend pas de lui. 11 est injuste sans être méchant' ». En homme prévoyant, le père d'Izerben s'efforce de le détourner du métier des vers. Il lui remontre la folie dangereuse « de se tourmenter pour offenser l'amourpropre de tous les hommes, secrètement jaloux des dons de l'esprit », et il l'avertit du « remords qui vous surprend dans un âge plus avancé où l'on voit avec effroi le temps écoulé et perdu, où la nécessité d'avoir encore de l'esprit fatigue et devient un supplice ». Bien entendu^ Izerben fait
1. Cf. "Voltaire, Vision de Babouc. « Ces parasites se pressaient de manger et de pai'ler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la maison. »
la sourde oreille. « Voyant son père entrer en courroux, il le plaignit intérieurement de n'être pas né poète ».
Au début pourtant, tout va bien. Gomme on l'imagine, l'amour se mêle do cette destinée. Notre poète s'endamnie pour une coquette, la belle Almanzaïde, mais il a un sentiment trop superbe de son mérite pour souffrir qu'elle n'accorde (ju'au devoir d'épouse ce ([u'il prétend de son amour. Celle-ci cependant, « lut dans son cceur comme à travers un cristal, et elle s'apprêta, comme il l'aut, à le mener loin. Elle llatta donc excessivement Izerben pour mieux l'envelopper dans ses filets, ce qui le consola presque de la privation d'autres laveurs. Alors, il l'estima très-verlueuse et se crut parfaitement aimé ». La Muse ne lui sourit pas moins. Ses vers commencent à circuler. Ayant perdu son père, il compose une élégie pour y épancher sa douleur, « et cependant, ô faiblesse humaine ! sur la fin de la pièce, le poète perçait un peu ; il avait cédé au plaisir si doux de parler de soi-même Cette pièce fut regardée comme un chefd'œuvre et, malgré sa profonde affliction, Izerben ne put être tout à fait insensible à l'honneur qu'elle lui fit ». Il donne au théâtre une tragédie qui réussit. Pour le coup le voilà homme célèbre. Ses rivaux le déchirent à l'envi. Ils répandent « qu'un pareil succès est la honte du public, la marque infaillible de la décadence des arts ». Gentillesses de peu de conséquence, ce n'est que du venin de poète, et Izerben a de quoi se consoler.
D'abord il est devenu l'heureux époux d'Almanzaïde, puis il rêve qu'il va supplanter Racine et que la postérité le
jugera « bien moins efféminé et surtout plus tragique
Enivre du plaisir de l'orgueil, la joie multipliait son âme, il était devenu léger, vif, charmant ». Aussi comme on s'engoue de lui dans les soupers élégants et à la toilette des belles dames! On le régale des plus amicales familiarités. « Un jour même qu'il s'égayait^, on lui fit avouer que sa tragédie était ennuyeuse, il en parut plus charmant ». Les gens du monde se mêlaient bien un peu trop de lui donner des conseils sur son métier, mais que de jolis yeux pour le dédommager ! L'amour- propre en fête, notre Izerben voulut faire un roman et s'avisa de mettre à profit les aimables confidences qu'on lui prodiguait. Son naïf dessein fut bientôt démêlé, et les perfides lui contèrent mensonges à foison.
11 fut seul à ne s'en point douter : son ouvrage enfin mis au jour fit rire aux éclats tous ceux qui étaient dans le secret de ce bon tour.
Piqué au vif, il se resserre au logis pour travailler de plus belle à son immortalité. Almanzaïde s'en trouve un peu négligée, mais il n'y prend pas garde. « Izerben, quoique homme d'esprit, n'était pas fin, tout détour lui était étranger, il avait un orgueil franc, et sa crédulité ressemblait à son orgueil; il n'avait pas trop bonne opinion des femmes, excepté de la sienne, parce que sa vanité y était intéressée ». Il advint de cette sécurité ingénue ce qui devait arriver. Parut un jeune seigneur qui sut cajoler à ravir le faible d'izerben. Celui-ci, transporté d'une admiration si fidèle, « allait jusqu'à penser qu'il ne faisait la cour à sa femme que par estime pour lui ». Pourtant on lui ouvre les yeux : il épie les coupables, il va les surprendre. Mais apercevez ici un trait de cette imagination de poète que Mercier marque avec une fine malice. Avant que de remplir son rôle de mari justicier, Izerben est frappé soudain par l'idée de la situation dramatique où il se trouve et qui serait d'un si heureux effet sur le théâtre. Sur l'heure il esquisse un plan de pièce. A la faveur de cette distraction, les amants ont le temps de se séparer et de lui jouer une de ces comédies familières à nos vieux auteurs, qui tournent infailliblement à la confusion du mari. En suite de quoi, Izerben repentant se jette aux pieds d'Almanzaïde et obtient sa grâce.
Insouciant comme un nourrisson des muses, il vit cependant avec la plus folle profusion et sa femme s'adonne à un luxe ruineux. Un incendie consomme le désastre. Almanzaïde meurt^ et Izerben, resté seul, commence une lutte lamentable contre le mauvais sort. Le goût du public a changé. Sa poésie est passée de mode : on n'aime plus que les vers badins. Il gagne péniblement sa vie en travaillant pour les libraires qui le rançonnent. Trop fier pour se faire le parasite et le bouffon des riches, il sollicite du ministre une pension, mais on l'accorde à un homme pourvu d'une jolie femme et qui excelle dans l'art de siffler les serins. La gloire, non moins que la fortune, est volage. Au café fameux où se rendent les oracles de la critique, une voix tranchante prononce, avec l'assentiment de tous, qu'lzerben a eu surtout le taleat d'assortir ses plagiats. A
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quelque temps de là, l'infortuné, s'étant permis de soutenir en littérature quelques hérésies malsonnantes, se voit jeté à la Bastille. Il en sort, voyage en pays étranger. Ce pays où règne un prince d'un génie éclatant est la Prusse. Remarquons ici une observation fort clairvoyante en un temps où Frédéric II était si populaire parmi nous, u On avait dans le royaume de *** une haine cachée pour les Arabes (les Français). On accueillait leurs sciences et leurs arts devenus nécessaires aux nations, et, en même temps, tous les cœurs étaient dévorés de la plus basse jalousie contre leurs bienfaiteurs. La différence de religion allumait encore cette animosité secrète ». Izerben y fait rencontre d'un savant qui, ne le connaissant point, déblatère à l'aise sur la poésie des Arabes et sur la sienne en particulier. Le désespoir va le gagner quand la chute du ministre qui l'a persécuté le détermine à rentrer dans son pays. Quel chaos, juste ciel! dans la république des lettres. Plus de règles, la tragédie cédant le pas à une comédie pleurarde qui suinte l'ennui et la morale, la rime en disgrâce, et une nuée de petits contes, de bagatelles que recommande seulement le luxe de la typographie. Izerben, revenu des mensonges cruels de la renommée, jure qu'on ne l'y prendra plus. Il vit auprès de son frère, de ses neveux et instruit ceux-ci dans le goût de la médiocrité.
Mercier annonçait à la fin de cet ouvrage l'intention de lui donner un pendant, l'histoire d'un philosophe arabe. S'il entendait parler non d'un philosophe selon son cœur, mais d'un bavard prétendu tel et décrire ses aventures dans le même esprit que celles du poète, il est regrettable qu'il n'ait pas donné suite à son dessein, Izerben passa fort inaperçu. Grimm le signale en courant, avec sa malveillance habituelle, parmi les nouveautés du jour*, et il traite l'auteur de plat et insipide satirique, ce qui est de la plus aveugle injustice.
L'indifférence ou l'hostilité n'était pas pour arrêter Mercier : il a eu d'autres occasions de le montrer, mais le badi-
1. Corr. lut., vn, loi. Le Mercure, en revaache, se montre beaucoup plus équitable : « Cet ouvrage est écrit de manière à piquer la curiosité. Il est agréable, iugénieux et amusant et doime lieu à des applications ».
nage ne l'attirait pas et il revint à ses travaux de prédilection *. C'est ce qui m'a engagé à donner une analyse étendue d'une historiette qui fait grand honneur à toute une part de son talent dont il a été trop avare. Nous ne nous retrouverons plus à pareille fête'.
Ce que lui prescrivait son impérieuse vocation, il a déjà eu soin de nous le dire et, jusque dans Izerben, dans cette mascarade fortuite oîi il déguise son austérité, il prend parti. On y trouve, en effet, un parallèle fort significatif de Voltaire et de Rousseau, tour à tour visités par le poète dans ses voyages. Aucun des deux, comme de raison, n'y est nommé, mais les ressemblances ne sont point méconnaissables, et, par la suite, Mercier, d'ailleurs, a recueilli à part ce morceau pour l'insérer, en y ajoutant, cette fois, les noms, dans Mon Bonnet de nuit\
Entre les deux illustres rivaux c'était le premier témoignage public d'une option que ses penchants faisaient assez pressentir. « Le premier, né avec un génie vif, brillant et fécond, après avoir annoncé dès son enfance ce qu'il serait un jour, avait surpassé l'attente de ses contemporains. Nul écrivain n'avait jamais rempli une carrière plus éclatante ; nul écrivain n'avait jamais rassemblé plus de talents. Le second, né avec un génie méditatif, plein de connaissances plus utiles que vastes, avait attendu pour écrire que le temps et les réflexions eussent donné à ses idées une assiette inébranlable. Il avait débuté par heurter
1. Il convient pourtant d'accorder aussi une mention à Zatnbeddin qui parut en 1768 et qui lui est attribué. C'est un conte de fées analogue à ceux d'Hamilton, plein d'enchantements et de péripéties fabuleuses, écrit avec une grâce alerte et légère.
2. Parmi nos contemporains, M. A. Michiels a rendu un juste hommage à ce léger écrit qui eût mérité d'échapper à l'oubli. Nous serat-il permis cependant de ne pas partager son avis quand il dit [Histoire des Idées littéraires en France, Paris, Coquebert 1842, i, MO) : « ÎS'otre auteur a peint avec un enthousiasme et une finesse surprenants la grandeur, la misère et les ridicules du génie »? L'enthousiasme, Mercier l'a gardé pour ailleurs, pour des objets plus chers à son cœur. Il s'agit ici d'une satire contre le vain emploi du talent. C'est un leurre de se consacrer aux futilités à la mode. Elles usurpent le nom de lettres qui, pris en son vrai sens, a pour Mercier une sorte de sainteté. Que l'on soit dès lors puni d'avoir cédé à ce prestige, il trouve que c'est fort bien fait. Discite jusUtiam moniti.