‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 18 sur 521 · IV · texte numérisé non relu

IV

le préjugé de la nation chez laquelle il écrivait, et bientôt, plus hardi à mesure qu'il avançait, il avait attaqué ceux des peuples instruits. Kn vain on lui reprochait le paradoxe et la singularité, on l'avait rarement bien combattu. Le poète avait un esprit moins profond, moins fier, moins original, mais plus ingénieux, plus habile à se prêter à tous les tons et à se plier à tous les genres ; il les avait traités d'une façon à faire douter de celui pour lequel il était né. Le philosophe, pensant d'après soi, avait fait son unique étude de l'homme et des moyens de le rappeler au véritable bonheur, aux mœurs et à la vertu, et ses intentions avaient toujours été droites et pures. L'un, rempli de grâces, de force, de finesse et surtout d'esprit... avait, indifféremment ou selon le temps, suivi tous les contraires; ses principes se détruisaient mutuellement^ et pour le combattre il ne fallait que l'opposer à lui-même; l'autre, doué d'une chaleur permanente, d'une éloquence rapide, sans être absolument méthodique, avait, dès les premiers pas, posé ses principes, et ses autres écrits n'en étaient que le développement. Leur genre de vie offrait un aussi frappant contraste. Celui-là, accoutumé à vivre avec les grands, à les flatter, avait pris les mœurs de son siècle : ami du luxe, ne mettant aucun frein à son imagination, la suivant avec trop de complaisance, il n'avait pas assez veillé sur les écarts de sa plume. Celui-ci, élevé dans des mœurs sévères, se vit pauvre sans en rougir; il voyagea avec fruit parce qu'il fut malheureux; formé par l'infortune et rendu plus fier, plus indépendant par elle, il avait pris ce caractère... qui ne sait point plier et ignore l'art de se soumettre... Le poète... ambitionnait le titre de philosophe, mais l'autre, par une vie conforme à ses principes et par son entier dévouement à la vérité, en méritait seul le nom'. »

Lorsque Rousseau connut ce parallèle, Mercier nous apprend qu'il en fut ravi au point de le transcrire de sa main'. On peut le croire. L'ardente prévention du prosélyte a cela de flatteur qu'elle se donne ici, et en toute sincérité, d'ailleurs, les allures de l'impartialité critique. Comme elle relève avec justesse et modération les points faibles de l'un,

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