‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 237 sur 521 · Mém. secr., vi · texte numérisé non relu

Mém. secr., vi

2. Mercier a-t-il eu, comme il le préteud, l'illusiou que son mémoire aurait la vertu d'amener la Comédie à composition? « Il espérait que les Comédiens forcés par l'indignation publique lèveraient une proscription qui les rend odieux et ridicules. Après deux mois d'attente, n'apercevant dans ses adversaires qu'orgueil, entêtement, dédain, menaces insultantes, il les'fit assigner au Parlement de Paris, le 28 mai ». Requête au roi contre les r/enlilshommes de la Chambre.

3. Tout ceci est textuellement extrait de la requête de Mercier dont j'ai l'original sous les yeux. La substance de cet acte est douuce dans les Mém. secr., viii, 32.

les acteurs dans leurs rapports avec les auteurs, droits qui avaient formé un des objets des vives critiques consignées par lui dans le livre qui provoquait le conflit. Et, par la même requête, il concluait : 3° A être reçu opposant au règlement du 23 décembre 1757, en ce que ce règlement contenait de contraire à l'honneur des lettres et à l'intérêt des auteurs. Le règlement d'administration intérieure du 23 décembre 1757, donné par les gentilshommes de la Chambre, en conformité d'un arrêt du conseil du 18 juin précédent, était, à l'époque dont je parle, le code de la Comédie-Française. La rétribution pécuniaire des auteurs et la réception des pièces y formaient l'objet de dispositions contre lesquelles il semble bien vraiment que Mercier s'élevât à bon droit. Sur le premier point, la part d'auteur, fixée à un neuvième de la recette pour les pièces en cinq actes, à un douzième pour les pièces en trois actes, à un dix-huitième pour les pièces en un acte, se trouvait, en réalité, réduite par une interprétation déloyale du texte. On y lisait : « Les parts ne seront prises que sur la recette nette et après que l'on aura prélevé les frais ordinaires et journaliers. » Or, les comédiens prétendaient ne considérer comme recette que ce qui se [percevait à la porte, à l'exclusion du prix des petites loges louées à l'année, et ils réussissaient à frustrer les auteurs du cinquième ou même du quart de ce qui eût dû leur revenir. La multiplication croissante des petites loges menaçait d'augmenter encore davantage le préjudice des auteurs, sans parler du tort que cet usage faisait à l'art dramatique. « On a une loge pour le dire et non pour en user. La salle est déserte; une pièce parait tombée, l'opinion s'étabUt, l'auteur est découragé, et tel ouvrage disparaît de la scène, qui, peut-être, en eût fait l'ornement *. » Et le public n'avait-il pas au même titre le droit de se plaindre, alors que, des milliers de personnes se pressant au théâtre, le bureau s'ouvrait pour délivrer dix billets, ce qui équivalait à la mainmise scandaleuse d'un petit nombre de privilégiés sur un lieu de divertissement et d'instruction destiné à tous? Au reste, là n'était pas encore

1. Premier Mémoire pour le sieur Mercier contre La troupe des Comédiens français. Ce premier mémoire est en réalité le second, venant après le mémoire succinct accompagné d'une consultation d'Henrion de Pansey dont il a été parlé plus haut.

SA VIE, SOIN ŒUVr.E, SUN TEMPS 311

la seule soustraction dont les auteurs fussent victimes. La clause du prélèvement des frais ordinaires et journaliers donnait lieu à une interprétation tout aussi singulière. Venait-on à sentir le besoin d'une décoration fraîche ou de costumes neufs, on commandait le tout sans compter, en dépit des réclamations de l'auteur, au rebours de toute utilité, alors que la pièce eût fort bien trouvé à se monter dans les magasins du théâtre^ alors même qu'elle eût, de sa nature, exigé la plus rigoureuse simplicité. Après quoi, on réglait les comptes : toute la part de l'auteur y passait, et c'est encore lui qui se trouvait avoir à reverser du sien dans la caisse de la Comédie. Par ce moyen ingénieux, celleci réussissait non seulement à représenter gratis un ouvrage nouveau, mais elle se faisait payer à cet effet. Tel était précisément le cas d'un certain Lonvay de la Saussaye, auteur de\âJournéeLacédémonienne\kqm on avait, malgré l'énergie de ses refus, imposé un luxe de représentation directement opposé à l'esprit de son ouvrage, et qui, déclaré, de ce chef, débiteur de la Comédie pour une somme de 101 livres 8 sols 6 deniers, se trouvait de son côté en procès avec elle*. Et ce n'était pas encore tout. Jusqu'ici, en somme, Mercier s'en prenait moins à la loi elle-même qu'à l'astuce avec laquelle les comédiens l'éludaient. Mais voici bien un texte formel dirigé contre les intérêts les plus légitimes des auteurs dramatiques. Aux termes de l'art. 47 du même règlement, l'auteur conservait ses droits sur sa pièce jusqu'à ce que la recette fût descendue, deux fois de suite ou trois fois en divers temps, au dessous de 1.200 livres l'hiver et de 800 livres l'été. Et comme si ce n'eût pas été assez d'un tel excès de rigueur, les gentilshommes de la Chambre avaient, de leur autorité privée, établi en 1766 uu autre règlement, non enregistré au Parlement, partant dénué de valeur légale, à ce que prétendait Mercier, qui renchérissait encore sur le premier : il suffisait désormais de deux représentations oi^i le minimum n'eût pas été atteint pour livrer une pièce à la merci des comédiens. Alors, elle était, selon le terme con-

1. Jouée en mars 1773, elle avait attendu sept ans, d'après la Coî^r. litt., s, 211 et dix ans selon les Màm. secr., viii, 115.

2. Procès aussitôt évoqué au Conseil du roi, parles soins des gentilshommes de la Chambre et voué à un ajournement indéfini (2 août 1773), Mém. secr., viii, 115.

sacré, tombée dans les règles et appartenait en toute propriété au théâtre qui n'en devait plus compte à personne. « Une fête à la cour, à la ville, un spectacle plus brillant sur les autres théâtres; un ciel plus ou moins pur; mille autres causes impossibles à deviner » : c'en était fait, l'auteur se trouvait exproprié sans retour. Sa pièce avait beau être une merveille, dont la vogue pouvait, par la suite, enrichir à l'infini les comédiens ; en vain elle lui avait coûté le plus rude labeur et il y avait déposé le meilleur de son génie, le chef-d'œuvre le plus authentique, une fois tombé dans les règles, n'était plus d'aucun secours à son auteur contre la gêne. Ainsi, par la violation ou par la complicité du règlement, le possesseur légitime était dépouillé du juste fruit de son ouvrage.

L'honneur, en lui, la fierté ne souffrait pas de moindres attentats. Voici quelle était la procédure de la réception d'une pièce. Elle était remise au second semainier qui en saisissait l'assemblée des comédiens. L'auteur venait en donner lecture et la discuter, s'il y avait lieu. Après quoi, il se retirait, et chaque acteur ou actrice émettait son vote au moyen d'une fève, noire pour le refus absolu, marbrée pour l'acceptation sous réserve de changements, blanche pour l'acceptation pure et simple. Avis était donné du scrutin à l'auteur. En cas d'admission conditionnelle, il lui fallait solliciter une seconde lecture qui se terminait cette fois par l'acceptation ou le rejet. Encore avait-on trouvé que l'auteur était de la sorte traité avec trop d'égards. Le règlement de 1766 lui prescrivait une épreuve préalable de plus. Avant de subir le jugement de l'assemblée, la pièce devait passer sous les yeux d'un comédien, chargé de l'examiner, qui la rendait à l'auteur sans appel, quand elle ne lui avait pas plu. En outre, à la fève, abandonnée, on substituait un bulletin où les votes, désormais motivés, se voyaient embellir de commentaires désobligeants. Et Mercier se récriait sur cette servitude humiliante infligée à un homme de lettres.

Il est assez curieux de trouver sous sa plume les mêmes doléances dont nombre d'auteurs mécontents poursuivaient naguère encore les verdicts du comité de lecture. Mercier, lui aussi, s'indignait que le sort d'un ouvrage dramatique fût remis à de» hommes qui n'avaient pas qualité pour en décider. Avec tout le talent el toute l'expérience possibles,

leur jugement avait chance de se trouver en défaut sur lu valeur véritable d'une pièce, sa vérité, sa signification morale. Juges et parties, ils avaient égard surtout à ce qui les touchait eux-mêmes, au beau rôle à jouer. D'ailleurs quel hasard ne devait pas courir une pièce sur laquelle étaient admises à prononcer des opinions si prodigieusement inégales, celle d'un acteur à peine échappé de quelque modeste scène de province, celle d'une actrice de vingt ans médiocrement lettrée!

Tel était le régime légal, contraire à toute saine réforme, à tout redressement du théâtre, que Mercier trouvait à rencontre de ses projets grandioses et qu'il s'empressait d'impliquer dans sa querelle personnelle pour le dénoncer à la vigilance réparatrice du Parlement. Après cette discussion de principes, le mémoire entrait dans l'examen de l'accusation portée par les comédiens contre le plaignant qui avait, prétendaient-ils, voulu les couvrir de ridicule et d'infamie. Mercier repoussait bien loin ce reproche,' s'efforçant de montrer que, dans les passages incriminés, ni les critiques adressées à l'insuffisance des comédiens, ni les observations relatives aux sévérités publiques de l'opinion envers leur état ne portaient un caractère de diffamation. Cela, sans doute, était spécieux, et, de fait, on peut se trouver aussi blessé par telle assertion notoire que par de pures calomnies ou par la divulgation malveillante de vices cachés Mais ce qui ne soufTrait aucun doute, c'était que les comédiens n'eussent point raison d'arguer de l'offense pour se dérober à un engagement contracté et fermer la scène, dans l'avenir, à un auteur qui les avait indisposés.

Malheureusement pour Mercier, il s'en prenait à une force qui primait la logique et la justice, le privilège. Assurément, il y avait beaucoup à dire, en droit et en fait, contre la Comédie-Française et, à mesure que les esprits s'habituaient à scruter les titres de tous les pouvoirs privilégiés, ils supportaient plus impatiemment ceux-ci et n'étaient point en peine d'y relever maint excès, mainte absurdité manifeste. Lonvay de La Saussaye, dont on a vu plus haut le démêlé avec les comédiens, était à coup sûr muni de raisons excellentes : exposés dans un mémoire livré au public, ses arguments présentaient la plus lumineuse évidence. Palissot, dans le même temps, voyant sa comédie des Cour-

fismies repoussée pour cause d'immoralité, bien qu'il alléguât l'approbation du censeur et même, chose assez surprenante, celle de l'archevêque de Paris*, Palissot n'était pas moins fondé à combattre juridiquement l'immixtion des comédiens dans une question qui n'était pas de leur ressort. Mais quoi! On perd sa peine à discuter avec un privilège tant qu'il est debout, comme on perd son latin à l'expliquer quand il est par terre. Pas plus que les autres puissances privilégiées de tout ordre, la Comédie-Française n'avait ses prérogatives fondées en raison pure. Nul ne s'était avisé, lors de son origine, de mesurer, de balancer, de tenir dans une proportion équitable les droits qu'elle allait avoir à exercer concurremment avec d'autres droits rivaux, ceux du public et des auteurs, également dignes de ménagement et susceptibles de conflit. Au temps de leur précaire enfance, comédiens et auteurs,, tous minces personnages, avaient débattu leurs intérêts de gré à gré, sans qu'aucun régime de faveur assujettît les uns aux autres. Depuis lors, les comédiens étaient devenus gens du roi : constitués en corps, s'il était stipulé sur les conditions d'existence, les fonctions et les intérêts de ce corps, c'était à son seul profit, sans souci de droits non reconnus, non qualifiés, droits de particuliers, de gens de lettres isolés, dépourvus d'autorité, ne faisant pas masse et n'opposant pas puissance à puissance. Il y avait inégalité fatale entre deux semblables catégories d'adversaires, et il ne pouvait davantage y avoir exacte justice distributive. Car, de ces privilèges, élevés contre eux, à leur préjudice, s'il venait — comme on devait s'y attendre — à être mésusé, les gens de lettres n'avaient toujours à invoquer que des griefs dénués de titres, de sanction légale; au lieu que les comédiens, dans la défense de leurs abus, comme dans celle de leurs droits, participaient à l'impunité de la Maison du roi. Que La Saussaye, que Palissot, que Mercier eussent raison ou non, ce n'était pas à la justice de s'en mêler. Les gentilshommes de la Chambre intervenaient, le Parlement se voyait dessaisi et l'affaire évoquée au Conseil du roi demeurait en suspens à tout jamais, Ainsi était-il advenu de La Saussaye et allait-il advenir de Mercier. Les comédiens

1. Mém. Secr,, viii, 8. Depuis les Philosophes, le Clergé lui voulait du bien.

n'en faisaient pas mystère. « Ils ont eu l'indécence de dire plusieurs fois : « Nous avons assez de crédit pour faire évoquer TalTaire au Conseil, et elle y restera dix ans accrochée'. » Mais Mercier n'entendait rien à ces secrets de politique. Sa philosophie n'était pas de celles qui endurent et dédaignent. 11 avait pour son propre droit la même passion intrépide et militante que pour le bon droit en général, et aucune considération ne lui eût fait rien rabattre de son impétuosité aie soutenir. C'était presque un point d'honneur, à ses yeux, que de braver en face des adversaires déloyaux. Bien loin donc de se tenir à l'écart, d'éviter une occasion de se commettre avec eux, il prétendit user de ses entrées qui lui étaient accordées, suivant l'usage, comme à tout auteur d'une pièce reçue. On lui barre le passage'. Il en appelle au semainier. C'est à peine si celui-ci daigne lui répondre qu'il n'a pas de comptes à rendre. Mercier fait constater par un commissaire cette nouvelle injure et, par respect pour la demeure de ses rois', il se retire fièrement*. Dans l'espèce, à la vérité, il était contestable que les comédiens eussent aggravé leurs torts envers sa personne, « parce que le droit d'entrée est le prix du don que fait un auteur d'un ouvrage inconnu, et dont trop souvent le mérite principal pour leur intérêt consiste dans la curiosité du public; or, Touvrage étant imprimé et cette curiosité n'étant que trop satisfaite, le traité de l'auteur et des acteurs est rompu, le premier s'est dépouillé lui-même, de son droit^ » C'est ce que Mercier venait de faire en publiant cette Natalie dont on lui refusait indûment la représentation, et que, d'ailleurs, il eût été mieux inspiré, pour d'autres raisons encore, de garder en portefeuille, car cette pauvre pièce n'était guère propre à mettre de son côté la malignité publique. Quant

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