‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 236 sur 521 · Inédite. Arcli. de la Com.-Fr · texte numérisé non relu

Inédite. Arcli. de la Com.-Fr

SA VIK, SON ŒUVRE, SOiN TEMPS 367

Voilà qui est écrit d'une encre assez hautaine, en homme fort de son droite qui ne se soucie d'aucun ménagement pour le faire respecter et n'a point conscience d'avoir à ramener des gens qu'il s'est aliénés.

C'est alors que les comédiens réunis prirent contre le téméraire une délibération dont La Porte, leur secrétaire, lui manda le texte, en leur nom, dès le surlendemain, 6 mars. Il y était dit :

« Qu'il court dans le monde un libelle intitulé : De fart dramatique ou Nouvel essai sur le Théâtre (sic). Que ce libelle attaque directement la Comédie-Française ; que M. Mercier n'a point désavoué cet ouvrage injurieux, et que la Comédie ne peut avoir rien de commun avec un auteur qui a cherché à la couvrir de ridicules et d'infamie' ; qu'elle mériterait les odieuses imputations de M, Mercier, si elle avait la faiblesse de joindre ses intérêts à ceux de cet auteur, et qu'enfin elle ne peut se charger d'aucun de ses ouvrages, ni les recevoir, ni même les entendre, qu'il ne se soit justifié du libelle que tout le monde lui attribue^ qu'il se vante d'avoir fait; et que le désaveu ne soit aussi notoire que l'injure a été publique'. »

On serait tenté à première vue de trouver naturelle la décision des comédiens. C'est chose malséante que de s'obstiner à entrer en affaire avec les gens dont on dit publiquement du mal. Le parti le plus décent consiste à s'abstenir, suivant les conclusions mêmes du livre de Mercier. La Comédie-Française ayant dans le même temps maille à partir avec plusieurs auteurs qu'elle avait indisposés, un

1. « L'honnête M. Mercier s'est imaginé qu'il ne devait pas plus

d'égard aux prêtres du temple qu'à leurs divinités Quel excès de

témérité! Ne sait-on pas assez que, dans toutes les religions du monde les prêtres ne sont pas aussi endurants que leurs idoles, et cela par d'excellentes raisons! » Corr. litt., xi, 62.

2. Méinoire pour le sieur Mercier. Mém. secr., vi, 313. Le texte de la délibération ainsi notifiée à Mercier était rédigé par Mouvel et adopté à l'unanimité de 13 votants. Tout en s'élevant avec énergie contre le libelle, Lekain avait d'abord pensé que la Comédie ne pouvait se dispenser de jouer la pièce déjà reçue. A cet avis s'étaient rangés Préville, Daaberval, Bouret, Dalainval, Brizard, ce dernier ajoutant que si l'auteur lui destinait un rôle dans cet ouvrage, il ne l'accepterai pas. Un seul. Auge, avait opiné pour la lecture réclamée. Après quoi, la motion de Mouvel était venue rallier tous les suffrages. Arc/i. de la Com.-Fr.

scrupule de cette nature engagea précisément l'un d'eux, Cailhava, fort déclaré contre le privilège des comédiens et partisan de l'établissement de deux théâtres*, à renoncer au droit de faire représenter une pièce, VEgoiste, qui avait été reçue Tannée précédente". Mais c'était lâchez lui l'effet d'une appréciation toute bénévole. Rigoureusement parlant, un procédé injurieux ne saurait, entre deux parties^ entraîner de plein droit rupture que si elles sont, l'une envers l'autre, tout à fait indépendantes. Or, tel n'était pas le cas pour la Comédie à qui son privilège créait des charges proportionnées. Instituée, à l'exclusion de tout concurrent, pour le service de la littérature dramatique, pouvaitelle, â raison de griefs personnels et de son autorité privée, interdire à jamais l'accès du théâtre à un auteur? C'est ce qui n'était inscrit nulle part dans ses règlements. Moins encore peut-on admettre que les griefs en question lui permissent de se soustraire à une obligation positivement contractée, selon les termes desdits règlements, celle de représenter une pièce reçues Enfin, et selon les idées de Mercier, les motifs invoqués par les comédiens à l'appui d'une décision irrégulière étaient de toute nullité. Il ne considérait pas ceux-ci comme des égaux. Des vérités désagréables à leur endroit s'étaient-elles rencontrées sous sa plume, il avait, en les publiant, usé de son droit d'écrivain et de membre du public; et c'était leur devoir, à eux, subordonnés par profession aux auteurs et au public, d'en tirer profit pour se corriger. Au surplus, ces vérités désagréables, on les tirait d'un prétendu libelle, sans signature, imputé à lui. Mercier, et celui-ci, abusant quelque peu d'une citation inexacte, déclarait n'avoir jamais fait de libelle intitulé : De lArt dramatique ou Nouvel essai sur le Théâtre'. 11 résultait

1. Ce projet exposé daus son Art de la Comédie dès 1772 venait d'être repris pur lui dans une brochure composée tout exprès. Co?t. lut., XI, 61.

2. Le 21 juillet 1774 [Arcli. de la C.-Fr.) Représentée à la Cour en cet. 1776, cette pièce finit d'ailleurs par être jouée à la Comédie- Française avec un faible succès le 19 juin 1777.

3. Disposé comme nous l'avons vu envers Mercier, Frérou lui-même pourtant ne put s'empêcher de donner tort aux comédiens. Ann. LUI., 1775, II, 252. Tel est aussi le sentiment de Meister, qui, du reste, se raille des deux parties. Corr. Litt., xi, 62.

4. Son livre porte pour titre : Du Théâtre ou Nouvel Essai sur l'Art dramatique.

de là qu'en sus de ses droits méconnus, c'est à lui que la Comédie faisait tort en inscrivant sur ses registres une délibération ollensanteoùilligurait comme auteur d'un libelle. Telle fut la position qu'il prit dans un mémoire livré au public dès le 24 mars suivant et accompagné de la consultation d'Henrion de Pansey. avocat célèbre, mais d'une assistance assez compromettante, car il avait prononcé dans une assemblée de son ordre un éloge de Mathieu Mole dont le chancelier avait refusé d'autoriser l'impression'.

C'était le préambule du procès'. D'après les conclusions de son conseil, Mercier adressa le 29 mai requête à la Grand Chambre du Parlement, demandant : 1° Que la délibération de la troupe, du 6 mars dernier, fût biffée du registre en la forme ordinaire, comme indécente et injurieuse, que défenses fussent faites aux comédiens de plus à l'avenir en prendre de pareilles, et, pour l'avoir fait, ils fussent condamnés en trois mille livres de dommages-intérêts envers le suppliant, applicables de son consentement au pain des prisonniers de la Conciergerie ; 2° Que l'article 55 du règlement du 23 décembre 1757 fût exécuté et, en conséquence, que les comédiens fussent tenus de jouer sa pièce reçue le 8 août 1773, suivant l'ordre où elle avait été présentée. A l'égard de celle qui avait été enregistrée le 22 décembre 1773 et de la troisième adressée à la troupe le 4 mars 1775, comme elles n'étaient ni reçues, ni jugées, et que Mercier ne pouvait plus compter sur l'impartialité des comédiens^ il demandait que le jugement en fût remis à des gens de lettres, à l'Académie Française, par exemple, si elle consentait à s'en charger ^ Tel était le fond primitif du litige. Mais Mercier ne s'en tint pas là. En guerre ouverte avec la Comédie, il profita de l'occasion pour saisir la justice de sa réclamation contre les droits exorbitants dont jouissaient

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