IX
SA VIK, SON OEllVRK, SON TKMPS 013
L'occasion était belle, il faut l'avouer, de déclamer un peu : le temps et le lieu y prêtaient, et il n'était vraiment pas possible de s'en donner à soi-même de meilleures raisons, ni puisées à une source plus ardente. Aussi bien l'admirable est-il, comme je l'indiquais plus haut, que Mercier n'en ait pas abusé davantage et que l'indignation ne lui ait, en somme, point du tout brouillé le jugement. Inégalité, arbitraire, intérêt personnel, les institutions qu'il vient de passer en revue ne lui ont que trop révélé ces vices, et rien ne ressemble moins à la cité philosophique de VAn 2440. Pourtant Mercier ne nous propose nullement de faire table rase.
D'abord, il a, nous l'avons déjà vu, cette intuition très juste et très haute i|ue les mauvais principes, pas plus que les bons, ne produisent la totalité de leurs effets. On s'accommode, le gouvernement ne fait qu'une partie de ce qu'il peut et laisse le sujet faire une partie de ce qu'il veut. Mesure et limite des droits réciproques, voilà qui demeure sans doute fort nébuleux, qui peut donner et donne lieu, en effet, à des heurts, à des conflits; mais, dans la vie quotidienne, n'en vient-on point presque toujours à transiger? Le Parlement, par exemple, si incertaines, si contestées que soient ses prérogativespolitiques, et si sujettes aussi à se voir méconnues, le Parlement néanVnoins n'a pas laissé de rendre des services émincnts à la liberté'. C'est surtout un pouvoir d'opinion, mais comme, à ce titre, on le considère et que fréquemment on l'écoute, l'opinion aussi prend confiance et se rassure. Des résultats de ce genre, après tout, sont ce qui importe le plus et permettent de passer outre à bien des exigences de la raison pure, à bien des scrupules de la métaphysique politique. Pour sa part, Mercier tient qu'en fait de gouvernement, il y a avantage à ne point trop tirer au clair le problème des titres légitimes et des droits constitutifs. « L'équivoque entretient la tranquillité générale : ainsi, les agents moteurs de la nature sont
indéfinissables, et il est bon qu'en politique la force des agents réels ne puisse être ni calculée ni déterminée. Il faut que l'idée de toute puissance qui gouverne nage dans un vague mystérieux : la cohésion des parties d'un vaste État tient déjà un peu du miracle '. «
A l'heure où il les écrivait, ces réflexions tombaient mal, il est vrai, et elles ne manquaient de rien tant que de prévoyance. Toute époque n'est pas bonne aux compromis ; celui qui régissait implicitement les rapports du gouvernement et des gouvernés était devenu horriblement fragile- Nous saurions meilleur gré à Mercier de s'en être aperçu. Mais si l'expérience du passé l'induisit ici en erreur sur l'avenir, cette expérience n'en faisait pas moins honneur à son bon esprit. Il appréciait avec autant d'équité que de mesure ce qu'il y a de relatif et de contingent dans l'application des principes politiques aux sociétés humaines. Celle dont il faisait partie, en dépit des principes, n'était pas un mauvais gîte; nous avons vu, à propos de l'esprit politique des Parisiens, avec quelle finesse de pénétration il lui rendait justice. Il ne s'en laissait nullement imposer par l'amour de l'absolu, et, si le jugement que je viens de citer n'était point opportun, ^il n'en était pourtant pas moins sensé. C'est chose fort malaisée que de gouverner les hommes, et il est juste de ne pas se montrer trop sévère pour les tâtonnements, voilà une idée qui revient à tout propos chez Mercier. Parbleu ! l'entreprise paraît tout autrement unie aux faiseurs de brochures, aux inventeurs méconnus, aux utopistes, <' Comme dans les romans, les personnages ne mangent point, ne boivent point (ce qui serait ignoble à dire), ne sont malades que d'amour et vivent au moyen d'une cassette toujours sous-entendue qui voyage avec eux à l'abri de tout accident et toujours remplie par des banquiers fidèles; de même ceux qui font des romans politiques ne s'embarrassent jamais du terrain cultivé d'un royaume'. » Ne distinguet-on pas ici comme un écho de la fameuse parole de l'impératrice Catherine à Diderot sur le papier, qui souffre tout, tandis que la peau humaine est bien autrement
1. vu, 276. Oq reconnaît ici la pratique familière de Retz. Mercier avait fait son profit du fameux aphorisme sur le droit des peuples et celui des rois qui ne s'accordent jamais si bien que dans le silence.