XII
Il n'est pas jusqu'à la maladie si alarmante du corps social, jusqu'à ce sinistre déficit dont chacun dispute en ce temps, qui ne porte témoignage d'un avenir heureux : à l'urgence du mal Mercier mesure la nécessité et la vertu du remède. « Le déficit est un mal sous un certain rapport, il est un bien sous un autre; il éveillera l'honneur national, il commandera tous les sacrifices nécessaires, il sanctionnera la foi publique, il nous donnera une constitution... La nation assemblée peut réparer les maux de la nation. Elle a incontestablement les lumières et surtout la générosité propre à cette régénération'. »
Cette dernière citation convient à merveille pour clore l'analyse du Tableau de Paris dont elle résume les conclusions. Dans sa confiance ingénue au progrès pacifique et à la félicité prochaine, si Mercier à cette heure encore n'avait d'oreilles que pour la voix des sirènes, s'il se refusait à entendre les grondements précurseurs de la tempête, cette obstination à ne se point éveiller d'un rêve chéri lui était commune avec toute une génération. A la supposer authentique, il est bien certain que la prophétie de Cazotte n'eût excité de toutes parts qu'une révolte universelle d'incrédulité scandalisée, tant l'avenir prenait une figure engageante, et chez les moins abusés l'excès du scepticisme n'allait qu'à en discuter les promesses. On ne saurait donc dire que l'imprévoyance manifeste dont Mercier partage ici la responsabilité doive faire tort au crédit de son livre, et même elle est un trait de plus, et non des moins essentiels, ajouté à tous ceux dont il a composé la ressemblance de son époque.
Le philosophe, à la vérité, gagnerait fort à s'en être préservé : il faut bien avouer que Mercier, qui se vante volontiers en beaucoup d'endroits d'avoir prédit la révolution française, n'était pas si bon devin qu'il croyait. Mais y songet-on? à une vue exacte et complète des réalités présentes s'il eiit joint le don de distinguer ce qui n'était pas encore,