Journ. helv., avril
nombre des représentations qu'aura l'ouvrage, on pourra voir lequel des deux partis aura gagné sa cause*. »
Il n'en eut que cinq en sa nouveauté, mais fut repris après la rentrée de Pâques et ne quitta plus le répertoire. On le vit, au cours des années suivantes, réparaître à intervalles assez rapprochés sur l'affiche de la Comédie-Italienne. C'est à Mercier que le public donnait raison contre ses détracteurs et il lui demeura fidèle. A l'exception de la seule Natalie, tous les autres drames qui se succédèrent prirent rang dans le répertoire courant du théâtre et ne cessèrent plus de se jouer.
Mercier avait pu être, de sa personne, le témoin de cette revanche sur le mauvais sort. Il ne partit pour la Suisse que quelques mois après et sans que l'absence mît fin à une fortune dramatique dont ce premier succès décidait victorieusement. Il devint le pourvoyeur attitré de la Comédie- Italienne, et, tout éloigné qu'il fût, ses intérêts ne laissaient pas de trouver de vaillants défenseurs. L'un d'eux était le fameux Grimod de la Reynière, alors dans la première fougue de son impétueuse jeunesse, qui envoyait au Journal de Neuchâtel des articles de critique dramatique où il ne refusait pas même à la Demande Imprévue, — on le sait déjà — les témoignages de son zèle. Pour Jenneval, son admiration tint du délire. La représentation de ce drame avait naturellement suscité un retour des mêmes critiques qui en avaient accueilli la publication. Je n'ai pas à reprendre ici l'examen de l'ouvrage, dont la conception et l'exécution ont été discutées en leur lieu, mais il est assez curieux, pour l'histoire des vicissitudes de l'opinion, d'expliquer par où il choquait le goût de certains spectateurs. Les mines dégoûtées que prend Meister nous en apprennent assez long là-dessus. Pour mieux confondre l'audace du novateur, c'est de timidité qu'on l'accusa. Que signifiait celte indécente prétention de produire sur la scène, au mépris des convenances reçues, toute une série d'actions qui soulèvent la conscience et de personnages dignes du gibet, pour s'arrêter court devant le châtiment et se tirer d'affaire par une solution adoucie? A tant faire que de se commettre avec des criminels, c'est
1. Journal de Paris., 14 fév. ITSi; Mém. secr., xvii, 61. En cette tempête de contradictions, La Harpe se plut à ne percevoir que les huées op. cit., III, 202.
jusqu'à la place de Grève qu'il fallait nous conduire*. Tactique bien connue, familière en tout temps aux ennemis des nouveautés, et dont notre époque n'a pas non plus iynoré l'emploi. Dans cette rencontre, Grimod delaReynière, ainsi que le voulaient son âge et son naturel, prend place parmi les plus échauffés, parmi les admirateurs aveugles. Il en est à sa bataille d'Hernani, toutes proportions gardées. Il ne dispute pas contre les adversaires, il acclame et il encense. A ce propos, il n'est pas sans intérêt d'observer quel était alors, à l'encontre de la critique bien pensante, le ton des jeunes écervelés et quelle philosophie inspirait les tenants du Théâtre-Libre de l'époque. Cest pour les intérêts de la vertu qu'on s'enflammait. C'est la vertu qu'on opposait en argument aux résistances des gens du monde. « Ils ont affecté de répéter que cette pièce était contre les mœurs, tandis qu'il n'en est peut-être pas au théâtre de plus utile aux mœurs... Les situations de la pièce, toutes intéressantes, toutes prises dans la nature, attendrissent, émeuvent et bouleversent tour à tour l'âme du spectateur'. » Et la gloire enfin des héros de cette histoire sinistre, c'était d'être si propres à convertir.
Nous aurons occasion de retrouver Grimod par la suite. En Mercier, il n'obligeait pas un ingrat, et les relations qu'entretinrent ces deux hommes ne sont pas un des chapitres les moins singuliers de la vie de notre philosophe. Pour lors. Mercier ayant fixé sa résidence à Neuchâtel, c'est à cet ami d'une ferveur éprouvée qu'il confia le soin de lire devant le comité de lecture de la Comédie-Italienne' le Déserteur, qui allait à son tour paraître sur ce théâtre, et c'est Grimod aussi qui se chargea de négocier les changements de texte réclamés par l'autorité *. Le ministre de la Guerre, M. de Ségur, s'opposait à ce qu'il fût dit dans l'exposition du drame que le héros avait été réduit à la désertion par la dureté de son colonel. Satisfaction lui fut donnée et la pièce subit, en outre, une modification bien autrement im-
1. Corr. lilt., su, 479. Je rappelle qu'en ITTO le Mercure et le Journal Encyclopédique avaient, au contraire, loué Mercier de cette retenue.