CHAPITRE PREMIER
Les Zamet. — Le financier Sébastien Zamet. — Sa fortune. — Son rôle pendant la Ligue. — L'hôtel Zamet. — L’ami d'Henri IV ; ses services politiques et financiers. — Madame Zamet. — Zamet et Marie de Médicis.
Parmi les Italiens, qui vinrent en France, sous le règne d'Henri III et surent profiter habilement des embarras financiers et des troubles du royaume, pour s'imposer à l'attention de leurs contemporains, el jouer un rôle à la cour, les frères Zamet occupent un des tout premiers rangs (1). Fils, dit-on, d’un cordonnier de Lucques (2), protégés par Catherine de Médicis, puis par Henri IT et Henri IV, ils parvinrent bientôt à une si haute fortune que les familles les plus considérables ne dédaignèrent pas leur alliance. Sébastien surtout semble avoir été l’ar-
(1) Dans les écrits de cette époque, le nom est orthographié de diverses manières par les contemporains : Zametti, Zameti, Zameto, Zamette et Zameth. La copie d’une lettre autographe écrite en italien en 1590 et communiquée aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères (Espagne 331) par les Archives de Simancas, qui possèdent l'original, est signée : Sebastian Zameto : mais il peut y avoir là une erreur äu copiste ; car un autographe de la Bibliothèque Nationale daté de 1582 (E. fr. 15.906, fo 721) porte : Sebastiano Zametti ; tous les autres autographes de la même Bibliothèque, au nombre de pres de cinquante, portent la signature française : Sébastien Zamet. La prononciation au xvure siècle était certainement Zasmnette.
(2) M. Louis Bartros croit que cette affirmation, répétée à satiété dans une foule d'ouvrages, pourrait bien être une invention des ennemis de Sébastien Zamet. Les recherches que nous avons fait faire sur ce point aux archives de Lucques n'ont pas donné de résultat.
tisan de cette élévation de sa famille ; ses deux frères, Pierre et Jean-Antoine, bien que financiers comme lui, bien qu’employés par Henri IV, dans diverses négociations à Rome et à Naples, eurent cependant moins d’in- Îluence, et travaillèrent en quelque sorte sous la direction de leur aîné (1). Quant au troisième, Horace, il prit l’habit de chanoine régulier dans la maison de Saint-Jean des-Vignes, à Soissons, le 1er août 1575, devint prieur d’Oulchyÿ-le-Château, en 1582, et fut nommé abbé de Juilly en 1588.
La présence d’une vocation religieuse dans cette famille de financiers, nous fera trouver plus tard moins surprenante la carrière ecclésiastique de l’évêque de Langres. L’oncle annonce le neveu.
À son arrivée en France, à l’âge de vingt ans, Sébastien Zamel, recommandé à Henri III par Catherine de Médicis, avait reçu le titre de valet de garde-robe du roi. À la cour d’un monarque plus préoccupé du soin de son habillement et de sa chaussure que des intérêts de l'Etat, c'était la fortune assurée. Zamet devint favori. Mais, songeant sans doute que la faveur royale était chose variable et souvent éphémère, il résolut de tourner l'activité de son esprit vers quelque chose de plus solide, et avec l’aide de ses frères, il fonda une banque. Devenu « traitant », ou partisan, comme on disait alors, il prit un intérêt dans la ferme du sel, et ses affaires prospérèrent si vite, qu'à l’âge de trente-trois ans, le 22 octobre 1585, il s’engageait à prêler au clergé de France, réuni en assemblée générale, la somme de 360.000 écus d’or. Henri IIT réclamait au clergé deux millions quatre cent mille écus d’or pour frais de guerre. L'Assemblée, après avoir beaucoup délibéré et remontré au Roi « la pauvreté du-
(1) Pierre devint « facteur du roi Henri IV à Rome et à Naples. Il donna avis en France de Ja conspiration tramée par le duc d’Épernon et les d'Entragues contre la vie du roi, et dépêcha le sieur Dujardin à Fontainebleau, mais Henri IV n’en tint compte. Zamet était maître des courriers de Rome en 1616. » (Bib. Nat. Dossiers bleus, 684.)
I mourut sans alliance le 16 janvier 4633, Son épitaphe le désigne sous le
ütre de « banquier et sieur de Pontchâteau. » (Bib. de l’Arsenal. 5.406, registre, fo 202.)
dit clergé et impossibilité d'entrer en tel secours », s’engageait finalement « à aider Sa Majesté jusqu’à un million d’écus d’or, sur lequel 360.000 écus seraient fournis immédiatement par les sieurs Castille et Zamet ». Et la signature du financier s’étalait déjà nette, énergique, sur le contrat à la suite de celles des « Illustrissimes et Révérendissimes Princes, Charles, Cardinal de Bourbon, Archevêque de Rouen, Louis, Cardinal de Guise, Archevéque-duc de Reims, premier pair de France, Messire Pierre de Gondi-Evêque de Paris ({)1»,/efc: etc.
À la même époque, le Roi, réduit aux expédients, engageail les diamants et joyaux de la couronne à « Sébastien Zamel, gentilhomme piedmontois, pour assurance d’une somme de 87.000 écus restans de 630.000 écus, qui lui étaient dus et au sieur de Cenamy par Sa Majesté »(2) et Zamet ne rendait au Roi ces précieux objets que le 25 février 1589, « à sçavoir une fort grande table de diamant à plain fonds, un peu longuette, escornée des deux coings, accompagnée d’une grosse perle en œuf, qui est celuy (sic) qu'achepta le feu Roy Françoys premier et lui cousta soixante cinq mille escus, sans la perle qui a esté estimée douze cens escus; plus, une autre grande table de diamants, foible, plus spacieuse que la précédente el escornée des deux coings, à laquelle pend une grosse perle quasi ronde, estimé le tout vingt cinq mille escus ; plus, un gros ruby balay en forme d’œuf hors d'œuvre percé par l’un des bouts, estimé vingt cinq mille escus ; lesquelles bagues ont esté au mesme instant remises au ‘Coffre des bagues de la couronne, et lesquelles dès l’année mil cinq cent quatre vingt, le douziesme jour de juillet, furent tirées dudit coffre pour estre envoyées à Messieurs les Ducs de Mayenne, de Mandelot et Archevesque de Lyon pour estre engagées pour le service de Sa Majesté(3). »
En 1588, Henri III assignait au duc d'Epernon, une
(1) Arch. Nat. P. 2.328, fo 1.367.
(2) Arch. Nat. P. 2.330, fo 575.
(3) Arch. Nat. Mémorial de la Ch. des Comptes : P. 2.330, f° 575,
somme de 300.000 écus à prendre sur Zamet(1). La même année, lorsque se répandait à Paris le bruit de l’arrivée du duc de Guise, et que tout le monde cachait son argent dans la crainte d’une révolution, Zamet transportait tout ce qu’il avait de plus précieux dans l’hôtel du nonce Morosini, comme dans un inviolable asile (2) (7 mai 1588). Et en effet, la journée des Barricades donnait bientôt le pouvoir à Henri de Guise, tandis qu'Henri III quittait hâtivement la capitale (12 mai). Le duc, maître de Paris, faisait garder chez eux comme prisonniers Zamet et Jérôme Gondi « les deux plus riches habitants de la ville », écrivait le nonce(3) ; ils étaient cependant les créanciers d'Henri de Guise pour une somme de 50.000 écus et ce traitement était de la part du duc une singulière manière de s'acquitter envers eux ! Le débiteur voulait sans doute s'assurer leurs services en cas de nécessité, et les mettre hors d'état de porter secours à Henri III. Mais bientôt la réconciliation du duc et du Roi sauvait Zamret de cette situation délicate. Après l'assassinat d'Henri de Guise, bientôt suivi de celui d'Henri III, le financier se trouva entraîné dans le parti de la Ligue et se déclara ouvertement pour Mayenne.
Les chiffres déjà cités permettent de croire que la fortune du financier était, à cette époque, assez considérable, puisqu'au dire du nonce, il était avec Jérôme Gondi, le plus riche habitant de Paris. Ce n’était cependant là qu'un début. Sous Henri IV, Sébastien Zamet allait devenir l’homme le plus riche de France, y compris le Roi.
Cet Italien, naturalisé français en 1581(4), avait adop-
(1) Zamet et le duc d'Epernon se lièrent d'amitié dans la suite. Le fils aîné de Zamet épousa la nièce du duc d’Epernon et le duché revint ainsi en 1698 aux Zamet, ou plus exactement, à Henri Louis de Gondrin, marquis de Montespan, arrière-petit fils du financier et époux de Marie Athénaïse de Rochechouart de Mortemart, la trop célèbre marquise.
(2) Arch. du Vatican, Francia, t. XX VII, fo 70.
(3) Zbid.
(4) Les lettres patentes, données à Saint-Maur-es-Fossés, sont de Juillet 4581. Par suite de l'incendie de la Cour des Comptes en 4637, il nous a été
té très vite sa nouvelle patrie. Il s’était fait construire, ruc de la Cerisaie, entre l’église des Célestins et la ’Bastille, un hôtel d’une magnificence inouïe ; les tapisseries en étaient évaluées à 400.000 florins, et l’on y voyait également des tableaux d’artistes italiens d’un grand prix(1). Le financier avait dessiné lui-même le plan de cet hôtel, vaste, élégant, confortable, qui n’avait pas son pareil à Paris ; ses jardins, ornés de statues de marbre, ses pavillons, ses vestibules à l'italienne, et jusqu'à ses magnifiques salles de bains ravissaient les visiteurs. Aussi Zamet fut-il chargé plus tard de surveiller et de protéger les bâtiments du Roi et de la Reine, et suivit-il de près la construction de la Place Royale, si chère à Henri IV.
Ce parvenu, en effet, avait du goût, et unissait à un esprit très positif un amour passionné des arts; volontiers, avec joie même, il faisait le Mécène, sans oublier par ailleurs de secourir la misère. Dans les comptes de l’Hôtel-Dieu, on trouve mentionnés en 1587 « de M. Zamet, deux cens escuz qu'il a ausmosnez aux pauvres malades(2) ». En 1601, le poète Dominique Baudius
impossible de les retrouver. Il y a, pour cette année 1581, une lacune dans les registres conservés aux Archives nationales. Ses frères furent naturalisés français la même année.
(1) Plusieurs auteurs ont situé ce palais en divers quartiers. L'erreur vient sans doute de ce que le financier possédait à Paris plusieurs maisons. Il en avait une sise rue des Mathurins, une autre rue Saint-Antoine, proche de l'Hôtel Zamet, qui fut vendue 36.100 livres aux Religieuses de Ja Visitation (Bib. Nat. Thoisy 125, fo 155). Son frère Jean-Antoine habitait «rue Pavée, paroisse St Paul » (B. N. ms. 3.059, pièces originales). Son fils Jean avait acquis l'Hôtel du Petit-Bourbon, le cadet eut l'Hôtel de Langres. Comme preuves de l'emplacement de l'Hôtel Zamet, nous citerons : 4° le texte du contrat entre le Clergé de France d’une part, et Castille et Zamet d'autre part (22 octobre 1585) : « … et Sébastien Zamet, gentilhomme piedmontois, demeurant rüe de la Cerisaie, en ladite paroisse Saint-Paul » ; 2° son épitaphe qu’on lira plus loin ; 3° une curieuse lettre, écrite de Paris en octobre 1616, qui raconte les bruits de la Cour : « … 11 duca de Sully si dice che sara fatto marescial de Francia e il marchese de Rosny, suo figliolo, uno dei primi gentilhuomini della Camera del Re... Con questo, il detto marescial d'Ancre haverebbe l'Arsenale, la Bastiglia, e il Palazzo del Signor Zametti la contiguo.…. etc. » (Archives des Aff., Etrang. France 243, fo 104.)
Voir la description de ce palais dans Tazcemant; /istoriettes, édit. de 1850, I, pp. 14 et 42.
(2) Arch. hospital. de Paris. Paris, 1877. — Collect. des Comptes de l'Hôtel- Dieu, p. 97.
(er)
le remercie de ses dons, et le loue d « espandre » ses largesses ; | |
AS
Sur personnes de mise, Dont la vertu sans l'avoir mérité Gist soubs le faix de la nécessité.
Il le félicite de ne « s’enfler point d’une gloire venteuse » et de rester humble dans la prospérité :
Ains d'autant plus que Fortune te rit, Humble tu es, sçachant qu’elle séduit Ceulx qui par trop se fient en sa grâce. (4)
Le financier protégeait également les comédiens italiens à la cour d'Henri III et d'Henri IV, et en 160% la célèbre comédienne, Isabella Andreini, dédiait le volume de ses « rime » à l’ «Illustrissimo Sebastiano Zamelti », en même temps qu’elle adressait une des pièces du recueil à Madame Zametti, une autre à Madame de Rosny, d’autres à Mademoiselle de Guise, à M. de Bellegarde, et au « Roy très chrétien. »(2)
(1) Bib. Nat. Fonds Dupuy, 843, fo 149. Autogr. Voir le morceau flout entier aux Pièces justificatives, — 1. Pièce de vers du poêle Dominique PBaudius, adressée au financier Zamet.
Bauprus, né à Lille en 1561, fut avocat, professeur à Leyde, chargé de plusieurs missions diplomatiques, et historiographe de Leyde. Il jouissait alors d'une grande notoriété. Il écrivit en latin une Æistoire de la trève de douze ans, des Lettres, el des poèmes intitulés Amores. I] mourut en 1613.
(2) Rime d'Isabella Anrerxr, Padovana, Paris, 1603. (B. N. Y 3.999).
Voici le premier sonnet du recueil. Il est dédié « à Monsieur Zamelti, »
« Superbe mura in perigliosi orrori
Vincer di Marte, e fugar quelle, e queste
Schiere nemiche à la sua Patria infeste
Son ben d’altro guerrier sublimi honori :
Ma più n'hà quei che’n piu lodati ardori
Nutre gli spirti, e di virtu celeste
Adorno, vien, che sol le voglie appreste
Per allacciar benignamente i cori.
0 fortunato, o caro al Ciel, tua loda
E questa pur, ch’al giovar solo intento
Godi alhor, ch’ad altrui tue gralie porgi,
Per ritrarti dal bene invan si snoda
Avversa lingua, che prudente Scorgi
Qual sia d’alma gentil fregio e contento, »
Un autre est dédié à « Madame Zametti. »
« Tutta lasciando l’humida Famiglia
I gran Padre Oceàn per gli antri algosi
Zamet, avons-nous dit, s'était déclaré pour Mayenne à la mort d'Henri III. Il prit très au sérieux son rôle de soutien du parti catholique, et agit d’abord énergiquement avec Villeroi et les autres seigneurs, pour faire triompher la Ligue. En 1590, il avançait une somme de 51.800 écus au roi d'Espagne Philippe II (1) ; en même temps, il négociait à Rome avec le Pape, et le 22 janvier 1591, il écrivait à Villeroi : « Le Pape veult faire toul pour nous. Dieu le veuille! Quant à moy, je suis le mesme que m'avez cogneu, amy de mes amys, et du bien et repos général, aymant plus le public ‘que mon particulier (2). » Il promettait de ne jamais changer de parti, et Villeroi étail alors dans les mêmes sentiments.
Cependant Zamet était trop clairvoyant, pour ne pas comprendre très vile que la Ligue, à cause de ses divisions, était vouée à un échec, et quelques mois plus tard, il écrivait au même correspondant ces lignes désabusées : « Je suis tout résolu de vous veoir bientost, non pour
(Disse) lacero il crin, mestoïle ciglia, Ahi, chi mi toglie i fregi miei pomposi ?
Quando tema, dolor e meraviglia
Theti chiamÔd da’ fidi suoi riposi,
Theti che brama, en un baldanza piglia Del marito sapergli affanni ascosi.
Ei la cagion del suo dolor aprendo
Voi Donna incolpa, e de’ coralli suoi De le sue perle amaramente duolsi.
Vaga del vero il piè subito i'volsi
A queste rive, e manifesto in voi Scopersi il furto al saettar ridendo. »
(1) Arch. des Aff. Etr., Espagne 331 et Arch. de Simancas (Lego 606, fo 145). Voir aux Pièces justificatives. — II. Lettre à Don Juan de Idiaquez.
(2) Bib. Nat. ms. 15.575, f. fr. fo 22. Lettre autographe, et scellée du sceau de Séb. Zamet, ainsi que les suivantes. Il écrivait à la même date au duc de Nevers et au cardinal d'Ossat. De Rome, d'Ossat lui répondait, le 22 janvier, par les lignes suivantes, dont la réflexion finale dut vraisemblablement refroidir son enthousiasme :
«Je viens d'apprendre que le Pape ha accordé quinze mille escus par mois à ceux de la Ligue, et que cette nuit part un courrier pour porter à l’évesque de Plaisance qui demeura à Paris, quand le Légat en partist, lettres de banque pour la somme de soixante mille escus, qui sont pour les quatre mois prochains. C’est une aide, qui n'’aidera pas tant l'un parti, comme elle offensera l’autre. »
(B. N. f. fr. 3.473, fo 5, Autographe). Voir la lettre entière aux Pièces justificatives, VIT.
aultre que pour vous dire ce que j'ay sur le cœur, et puis après m'en aller vivre en quelque lieu de repos, ainsy que nous avons plusieurs fois résolu ensemble, car je vois les choses du monde se préparer à un très mauvais chemin, et mourray avecq ce regret de veoir perdre la pauvre France et que nos ennemis trionfent de nostre ruine ; je ne veux point dire davantage, pour ce que le papier ne le peult porter... »(1)
À cette époque, Zamet venail d’être frappé dans une de ses plus chères affections ; un de ses frères, Horace, avait été assassiné dans son abbaye de Juilly, et vraisemblablement par des ligueurs, car il écrit (22 mai 1591). « J’estimerois la mort de mon pauvre frère bien heureuse, si elle fust advenue par le cours naturel, mais de cette façon et pour un assassinat faict de la main de ceux ui, se disant deffanseurs della Religion, le devoient plustost deffandre que le tuer, il faut que je vous confesse que je le porte avec tout le regret et le déplaisir qu'il se peut, et si les homes du monde ne m’en feront justice, come ils m'ont promis, j'espère que celuy du Ciel me la fera quelque jour(2). »
Le financier continuait cependant à prêter de l’argent à la Ligue, mais en déclarant (8 juin 1591) qu’ « un bon repos seroit beaucoup meilleur que la guerre, car les affaires ne vont guère bien de tous couttés( 3). » Aussi les deux amis, Villeroi et Zamet, désiraient-ils vivement la conversion d'Henri IV au catholicisme, cette conversion leur apparaissant comme l'unique solution d’une situation sans issue, et ils s'y employèrent de toutes leurs
(1) Zbid, fo 27, Le chroniqueur de l’abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, où l'abbé de Juilly avait pris l’habit en 1575, raconte ainsi cet évènement. « Des soldats qui couraient le pays entrèrent dans l’abbaye de Juilly pour Ja piller et y tuërent Monsieur l'abbé d'un coup d'arquebuse, le 2 du mois d'avril 1394 ». I était âgé de trente-six ans. Cf. Histoire de l'Abbaye de Saint-Jean-des- Vignes, par Ch. Antoine de Louew, chanoine de cette congrégation, in-12, 1740, pp. 258-259 et 410, (B. N. Lk7, 9.375) et HameL : Æistoire de l'Abbaye et du Collège de Juilly, Paris, 4868, p. 74).
(2) B. N. ms 15.375, f. fr., fe 97, Voir Pièces justificatives, IL. (3) Hbid.
forces. Zamet, sans négliger sa fortune, paraît cependant avoir joué, durant ces tristes années, le rôle d’un bon Français, et Sully le cite dans ses Mémoires comme l’un des courtisans les plus sincères et les plus intelligents dans la circonstance (1). Ami de la paix et du repos, — son fils l’'Evêque lui ressemblera sur ce point —, il fut le négociateur le plus en vue entre Mayenne et Henri IV, si bien qu'on le surnomma Zamet l'Ambassadeur.
Dès 1591, il conférait avec les sieurs de Bellièvre, Villeroi, le président Jeannin, Belin et autres pour obtenir le prolongement de la trêve que Mayenne sollicitait vivement et qu'Henri IV ne voulait pas consentir, la jugeant contraire à ses intérêts. Son palais était devenu un lieu de’ réunion... et de soupers fins pour les Ligueurs, et l’amphytrion, au courant de fous leurs secrets, n'avait sans doute pour eux qu’une médiocre estime. Pierre de l’'Estoile raconte ainsi, dans son Journal, un de ces dîners: « Le 8 juin 1593, Zamet donna à souper. à Messieurs de Mayenne et de Guise et autres seigneurs et dames de leur compagnie. Il y avait deux tables : à la première étoient les dames avec le comte de Brienne et le duc de Mayenne, lequel il fallut rapporter, tant :l avait bu. À la seconde était le duc de Guise, avec force capitaines, seigneurs et gentilhommes (2).
Bientôt Villeroi devint suspect aux Ligueurs ; ceux-ci soupçonnèrent qu’il ne larderait pas à passer à Henri IV, mais ils faisaient fond sur Zamet. |
« Si Villeroi s’en lasse, nous aurons Zamet » leur fait-on dire dans la Satire Ménippée(3), Villeroi,
(4) Déjà en 4859. CapertGue, dans la préface de son livre toujours utile à consulter : Gabrielle d'Estrées et la politique d'Henri IV. (Paris, Amyot, 1859), écrivait : « Zl est temps que l'histoire relève le rôle de Zamet ; ce n'était ni un complaisant et encore moins un empoisonneur, mais un des négociateurs les plus importants, un de ces habiles et élégants financiers venus de Florence et de Venise, is apaisèrent la guerre civile et fondèrent le crédit en France. » (p. XVI.) Lorsezeur, Descozeaux, Emile Picor, Louis Barirroz, portent sur lui un jugement analogue.
(2) Mémoires-Journaux de Pierre de l'Esrorse. Paris 1879, AVI D::23:
(3) Satire ménippée, t. I, p. 82. Edit. Nodier. Paris 1824.
en effet, « se lassa » vite, dès qu'Henri IV se fut déclaré Catholique. Le 23 décembre 1593, il prit congé de Mayenne et se retira à Pontoise, avec les siens « pour se préparer à reconnaître Sa Majesté, puisque Dieu luy avait fait la grâce de se ranger au giron de l'Eglise ( 1). »
Zamet, dès lors, était à moitié gagné. Il continua à servir Mayenne quelque temps encore, dans un but de conciliation (2), et c’est dans une de ses « ambassades » auprès d'Henri IV que le Roi le pria de dire à Mayenne « qu'il ne voulait point traiter avec lui, comme chef de parti ; que cependant s’il demandait pardon à son souverain, il le recevrait comme son allié et son parent. » Un jour même, Henri IV, pour parler à Zamet, qui venait de la part de Mayenne, fit sortir tout le monde de sa chambre © y compris M. le Chancelier, qui en avait été très mé-. content » (3).
Enfin eut lieu la négociation suprême, celle de la ca- Pitulation de Paris. Mayenne avait envoyé Zamet à Chartres, pour négocier avec le Roi, et « dès le retour de l'ambassadeur », il quiltait Paris, et « le faisait rendre au Roi légitime, par tous ses serviteurs et obligés(4). »
On conçoit qu'Henri IV ait gardé de ces services signalés un souvenir reconnaissant à Zamet, et plus tard, dans des pièces officielles enregistrées à la Chambre des Comptes, il se plaira à rappeler « les grands etre Commandables services qu’il nous a faits et recevons journellement de luy, en nos plus importantes et pressées affaires »(5).
À partir de 1594, en effet, Sébastien Zamet est l’homme de confiance d'Henri IV. Jusqu'à la mort du monarque et plus tard sous la Régence de Marie de Médicis, sa fa-
(1) Vuzeroy, Mémoires d'Etat. Coll. Michaud et Poujoulat, p. 219.
(2) Cependant, dès le 13 août 1393, il prêtait de l'argent à Henri IV pour acheter ou entretenir des soldats. (C£. Canesrrivr et Dessannixs : Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, N. p. 164-166.
(3) Mém. Journaux de l'Esrorze, VI, p. 311.
(4) La Hucuerve, Mémoires, TI, p. 374, ë
dé Arch. Nat. P. 2.330. Mémorial de la chambre des Comptes (11 août 1601).
LA FAMILLE dl
veur ne se démentira pas un seul instant. Ne voir en lui, comme cerlains historiens, que l’intendant des « menus plaisirs du Roi » serait singulièrement rabaisser son rôle qui fut surtout politique et financier, et l’on sait assez de quel secours pouvait être l’homme le plus riche de France à un roi qui n'avait jamais d'argent, surtout au début de son règne. Aussi, malgré les rumeurs qui s’élevèrent parfois contre Zamet, Bellamy et quelques autres, jamais Henri IV ne songea-t-il à sacrifier son fidèle serviteur. L’ambassadeur florentin Bonciani, dans une lettre à Vinta, datée de Paris {avril 1597) nous en donne la raison : « Comme il n’y a personne qui ait le vouloir ou le pouvoir de prêter à Sa Majesté 360.000 écus, comme la fait dernièrement Zamet, Sa Majesté ne voudra pas perdre un serviteur qui, en cas de besoin, lui rend plus de services que tous ses vassaux réunis et que n'importe quel prince ». (1) L'année suivante, en effet, le chiffre cité par Bonciani était largement dépassé, et la Chambre des Comptes vérifiait « le contrat de prêt de 593,000 écus fait au Roy par Sébastien Zamet pour être remboursésur la recette générale de Bourges. »
Qu'il s’agît, en effet, de subvenir à l'entretien des troupes(2), d’équiper des « compagnies de chevaux-légers »,(3) de payer leur solde, ou d'acheter des vaisseaux de guerre, « avec les apparaux, canons, armes, ustansilles, et victuailles » (4), toujours le Roi puisait dans la bourse de Zamei, qui savait prêter généreusement et aimablement, ce qui n’arrivait guère avec Sully.
Très vite les relations d'Henri IV et de Zamet à ce contact journalier, devinrent familières, si familières même que le Roi l’appelait tantôt: mon compère, tantôt: mon
(1) « Perchè qua non ci è nessuno che volesse o potesse prestare à Sua Maestà trecento sessanta mila seudi, come ullimamente fece Zametto, ella non si vorrà perdere un servitore, che al bisogno le fa piu servizio che tulti i suoi vassali insieme e che qualsivoglia principe ». GaNEsrTRINI : Végociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. V, p. 338.)
(2) Arch. Nat. K 962, fo 2.
(3) Lettres missives d'Henri IV, (4 mai 1598.)
(4) Arch. Nat. E2b, fo 121.
cousin argent, où plus simplement encore: Bastien. C’est qu'en effet, Henri IV, lorsque le Louvre lui semblait trop solennel, et qu'il désirait s'affranchir de l'étiquette, allait volontiers chez Zamel, où tout était aménagé pour lui plaire. La maison du financier était d’ailleurs voisine de l’Arsenal, où le Roi se rendait chaque jour pour s’entretenir avec Sully des affaires de l'Etat. En quittant l’'Arsenal pour entrer chez Zamet, le monarque redevenait ‘ une personne privée, laissant # part toute grandeur et toute majesté »(1). LA, avaient lieu de terribles parties de jeu, et il n’était pas rare que la perte ou le gain d’une journée s’élevât à vingt mille pistoles. Henri IV perdait souvent ; Zamet lui avançait l'argent, sans oublier les intérêts. Quand, plus tard, il fallait payer les notes, l’austère Sully fronçait le sourcil, mais il était obligé de s’exécuter, car c'était le Roï lui-même qui les présentait(2).
Le palais Zamet servait à toutes sortes de fins : le Roi y recevait parfois les ambassadeurs (3) ; il y venait tantôt seul, tantôt avec les princes du sang, avec le grand chancelier, Villeroi, Sillery, le président Jeannin, le duc de Montpensier, M. le Grand(4)}),etc. Avant son mariage avec Marie de Médicis, ilyrecevait ses maîtresses et n’en faisait pas mystère ; d’ailleurs, l’une d’elle, et la plus aimée,
(1) Gran», Æistoire du Duc d'Epernon, Paris, 1653, in-4o, p. 219.
(2) Voici comment Henri IV procédait : il écrivait lui-même à Sully un petit billet dans ce genre :
€ Mon amy, je vous fais ce mot pour vous prier de faire payer au Sieur Zamet la somme de trente quatre mil deux cens quatre vingt livres qu'il m'a prestée el payée par mon commandement, dont il m'a rendu compte, et laquelle vous employerez dans le premier comptant que vous ferez expédier. Et oultre cela, je luy dois la somme de trente sept mil quatre cens quatre vingt douze livres pour reste de compte qu'il m'a baillé de l’année 1602...
Adieu, mon amy, ce 19 avril, à Paris, HENRY. »
Ou encore :
«Monsieur de Rosny, faites payer au Sieur Zamet la somme de quarante neuf mil neuf cens dix livres que luy dois laquelle il m'a prestée à plusieurs et diverses fois durant l’année dernière. »
Ce 11 febvrier 1607, Henry
Lettres missives d'Henri IV, années 1602 et 1607).
(3) CanEesrRinr, loc. cit. t. V. p. 415.
(%) Zbid., p.545. Bellegarde (Roger de), grand écuyer, est toujours désigné ainsi dans les Mémoires du temps:
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, depuis qu’elle avail donné des enfants au Roi,(1}) était presque traitée en reine, et s’apprêlait à le devenir effectivement, lorsque la mort, une mort affreuse, l’'emporta dans l’autre monde.
Cet événement ne fut pas sans causer à Zamet quelque ennui. En avril 1599, le Roi s'était séparé d’elle pour quelques jours, aux approches de Pâques, tandis qu’il pressait à Rome l'annulation de son premier mariage, afin de pouvoir épouser la duchesse de Beaufort. Celle-ci était venue chez Zamet le mardi-saint, avait fait ses Pàâques le lendemain ou le surlendemain, et dans la soirée du Jeudi-Saint, avait assisté aux Ténèbres à l’église du Petit-Saint-Antoine. Là, elle avait montré à Mademoiselle de Guise(2) des lettres de Rome, par lesquelles on l’assurait « que ce qu'elle désirait serait bientôt achevé », c’està-dire qu'elle serait bientôt reine de France. Soudain, elle avait été prise de quelques éblouissements, et s'était fait ramener chez Zamet. Là, une première crise, accom- . pagnée de convulsions, avait eu lieu ; elle avait ordonné alors qu’on la transportât chez sa tante, Madame de Sourdis, au cloître Saint-Germain ; les convulsions la reprirent aussitôt et après trente-six heures de souffrances inouïes, elle expirait le Samedi-Saint, 19 avril 1599(3).
(1) César, Alexandre, et Catherine Henriette.
(2) Mademoiselle de Guise, fille d'Henri de Guise, assassiné par ordre d'Henri III, princesse de Conti, longtemps regardée comme l'auteur des « Amours du Grand Alcandre ». Paulin Paris, le premier, a élevé des doutes à cet égard ; Desclozeaux attribue cet ouvrage au duc de Bellegarde, «en attendant, ajoute-t-il, que le dernier mot soit dit sur celte question. » (Desczozeaux : Gabrielle d'Estrées. Paris, Champion, 1889, p. 11.)
(3) 1 y a quelques variantes dans les Mémoires de l'époque sur le jour de l’arrivée de Gabrielle à Paris, sur le jour de son malaise subit, et enfin sur le jour de sa mort. D’après l'Esrorce (t. VIT, p. 352) elle serait arrivée à Paris le mercredi, serait allée aux Ténèbres le Jeudi-Saint, et serait morte le Vendredi- Saint. D'après Cueverny (Mémoires, Collection Petitot, & XXXVI, p. 385), BassompiERRe (Mémoires, Coll. Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 20), et l'auteur des « Amours du Grand Alcandre », elle serait arrivée le mardi, el aurait succombé le samedi ; « elle vint à Lutécie pour y faire ses Pasques en public, et le Mercredy-Saint estant arrivé, elle alla en une église qui estoit au bout de la ville. Ce mal la prit le mercredy au soir ; elle accoucha par la force des remèdes qu'on luy fit, et mourut le samedy matin, 10 avril 1599, veille de Pasques, sans avoir eu aucune connaissance, au moins à ce qu'on en pouvoil juger. » (Amours du Grand Alcandre. Paris, 1651, in-4. B, N, Lb 55, 1,025). C'est cette version que nous adoptons.
La soudaineté de cette mort, la date à laquelle elle se produisit, l'opposition bien connue de quelques politiques au mariage projeté, celle de Sully surtout, qui se réjouit insolemment de l'événement, firent naître des SOU pCons. On parla d’empoisonnement. Zamet, chez qui la maladie s'était déclarée, fut vaguement incriminé. Seul d'Aubigné s’est fait l'écho de ces rumeurs, en disant simplement : « Lès nécessités de l'Etat furent ses ennemies » (1). L’Estoile, Bassompierre, Sully, Palma Cayet, Cheverny, lauteur des Amours du grand Alcandre, de Thou, sont unanimes à regarder la mort de la favorite comme naturelle.
Zamet, d’ailleurs,ne pouvait que perdre à la disparition de Gabrielle dont il favorisait au contraire les projets. Il est avéré, en effet, qu'il poussait Henri IV à ce mariage, et pour complaire à la duchesse, en même temps que pour impressionner le Roi par un exemple, il avait épousé solennellement Madeleine Le Clerc du Tremblay, à laquelle il n’était uni que Par un mariage clandestin, et « ses enfants furent, en grande cérémonie, mis sous le poêle, à la vue de toute la Cour, afin de disposer par cet exemple les gens qui apprennent rien que de l'extérieur, à ne pas s’élonner des espérances qu'avait cette favorite C2 D'autre part, Henri IV ne témoigna aucun soupçon contre le financier et lui conserva toute sa bienveillance. L'examen approfondi des textes permet de mettre Zamet hors de cause, et de croire que Gabrielle d’Estrées succomba « à des accès répétés de convulsions puerpérales, maladie connue en médecine sous le nom d’éclampsie (3). »
La même année, le Roi rassemblait à l’hôtel Zamet le
(1) Et encore ajoute-t-il : « ce de quoi je laisse, comme en chose douteuse, à chacun son explication. » (Agrippa d’Augrens, Histoire Universelle, t. IL, p. 686.) La mauvaise langue de Tallemant dit, de son côté : « Si Sébastien Zamet, comme quelques-uns l'ont prétendu, donna du Poison à Madame de Beaufort, on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car ce bon prince allait faire la plus grande folie qu'on pouvait faire, et cependant il ÿ était tout résolu ». (Mémoires, t. 1, p. 4).
(2) L'Esroie, Journal de Henri III, La Haye, 1744, t. II, P. 295. Ce texte est tiré du « Discours sur la vie du Roy Henri III » par le Laboureur.
(3) LorseLgur, Problèmes historiques, Paris, 1867, p. 363. Cf. aussi : DescLo- ZEAUX : Gabrielle d'Estrées, Paris, Champion, 1889, P. 262-263, Cet auteur est sévère pour Michelet, qu'il traite de romancier.
conseil qui devait décider la question de savoir si le concile de Trente serait accepté en France(1}). Quelques mois plus tard, le 10 février 1600, Henri IV députait Sébastien Zamet au duc de Savoie pour aplanir les difficultés relatives au marquisat de Saluces. Le duc mécontent était sur le point de faire un éclat, et de quitter brusquement Paris, sans prendre congé du Roi. « Le Roy, écrit L’Estoile, pour diminuer autant qu'il a pu le sujet de mécontentement que le duc de Savoye faisoit paroistre d’estre venu en France, de l’advis de son conseil,
(1) L'Assemblée du Clergé avait fait en 1599 des remontrances au Roi pour le prier de faire publier le Concile de Trente, afin « qu'il ne chargeât point sa conscience des nominations d'évêchés et d'abbayes, qu'il ne mit point de pensions sur les bénéfices en faveur des laïques » ete, Le Roi, résolu à la publication du Concile, rassembla chez Zamet un conseil composé du chancelier de Bellièvre, de Villeroi, La Guesle, procureur général, de Thou, premier président, etc. De Thou, dans ses émoires (Coll. Michaud et Poujoulat, p. 372 et suiv.) nous donne de précieux détails à ce sujet.
Le Roi commença par déclarer «qu'il avait pris la résolution de s'acquitter de la promesse que ses procureurs à Rome avaient donnée de faire publier le Concile de Trente ; que ses prédécesseurs en avaient été détournés, moins par le danger de cette publication que par la mauvaise volonté de ceux qu'on avait chargés de cette affaire... qu'il souhailail donc qu'on donnät cette satisfaction au Pape sans délai, et à qui il avait obligation, sans rappeler à contretemps les horreurs du passé ; que pour cet effet, le Parlement devait s'abstenir de ses contestations ordinaires en pareil cas, et consentir à la publication. »
« Ces paroles, continue de Thou, furent reçues ‘avec un grand applaudissement par le chancelier de Bellièvre et par Villeroi, qui dirent que les lettres patentes étaient déjà signées et scellées.…., qu'il ne restait plus qu’à les envoyer au Parlement pour consommer celte affaire sans bruit et sans autres conditions. »
C’est alors que de Thou déclara que le Parlement refuserait de publier le Concile, sans rappeler la Pragmatique Sanction de Bourges (1438) par laquelle on avait publié le Concile de Bâle : «qu'il n'y avait en France que ce seul exemple de la publication d’un Concile, et qu'on s'en souviendrait toutes les fois qu'on parlerait de recevoir celui de Trente... Je puis assurer sur ma tête, ajouta-t-il, que de cent conseillers qui opineront sur ce sujet, il y en aura quatre-vingt-dix et davantage qui seront d'avis de suivre l'exemple de l'Assemblée de Bourges. »
Le conseil fut alors d'avis que « puisqu'on ne pouvait proposer ‘cette publication sans rappeler la Pragmatique, il valait mieux s’en désister ; que ce serait blesser le Pape dans une partie trop sensible, et qu’au lieu d'une grâce qu'il attendait de la part du Roi, il en recevrait une injure très sensible. »
Déjà, le 22 février 1564, Catherine de Médicis avait tenu un conseil privé à Fontainebleau pour le même objet, et déjà de Thou, premier président au Parlement, père de celui-ci, s'était montré hostile à la publication, ainsi que le chancelier de l'Hôpital.
Une nouvelle tentative sous Henri IT n'avait pas abouti davantage. Finalement, les décisions du Concile de Trente ne furent jamais publiées comme lois de l'Etat, mais à l'Assemblée de 1615, les évèques décidèrent de le publier eux-mêmes dans leurs diocèses, et Zamet insista dans ce sens. (Voir p. 47.)
a envoyé au duc de Savoye Sébastien Zamet qui luy a proposé de sa part la restitution ou l'échange, luy accordant trois mois pour choisir l’un ou Pautre. Le Sieur Zamet, par ses discours, a non seulement calmé ses craintes, ains il l’a porté d'accepter l'échange et de melttre par escript les principaux articles sur lesquels le traité doit estre fait. » (10 février 1600)(1). Le 27 février suivant, l’arrangement était effectivement signé des deux parties (2).
À partir du mariage du Roi, il semble que la faveur du financier aille toujours croissant. En 1601, lorsque Marie de Médicis arriva à Paris, «elle fut demeurer le lundy 12 février dans la maison de Sébastien Zamet, » en attendant que fussent prêts les appartements qui lui étaient destinés au Louvré. Lorsque au mois d'octobre suivant, (le 27), « trente jours après sa naissance, le dauphin (qui devait être Louis XIII fit sa première entrée à Paris, il fut descendre au logis de Zamet, et deux, jours après, on le porta à St Germain-en-Laye(3) »; deux mois plus tard, « le Roy fit le festin de sa naissance dans la maison de Zamet. À ce festin ont assisté la Reyne, les Princes, Princesses, Seigneurs et dames de la Cour, et les Ambassadeurs des Princes étrangers »(4) et l’ambassadeur vénitien Marin Cavalli écrit à son gouvernement : « Le jour de Ste Lucie, 48° anniversaire de sa naissance, Sa Majesté alla dîner dans la maison de Zamet avec la Reine, et ensuite les princesses donnèrent une fête qui dura jusqu'à minuit(5). »
D’après ces détails, nous ne pouvons douter de la parfaite aisance de Zamet dans ses rapports avec les grands
(1) L'Esroice, Mém. Journ. t. VII, p. 364.
(2) « Le lundy 27e de février, le traité entre le Roy et le duc de Savoye a esté signé de part et d'autre, à l'occasion du marquisat de Saluces, lequel porte en substance que le duc retiendra le marquisat ; qu'en échange, il laissera au Roy, la Bresse, la ville de Bourg. Barcelonnette avec son vicariat, le val d'Esture, ceux de Pérouse et de Pignerolles ; et qu'il aura trois mois pour se résoudre à la restitution ou à l'échange. » (/bid. p. 364.)
(3) L'Esroize, Mémoires-Journaux, t. VII, p. 394.
(5) Bibl. Nat. Mss. italiens, 1750, fe 183.
LA FAMILLE az
et avec le Roï. Mais possédait-il dans son épouse, Madeleine Le Clerc, la maîtresse de maison accomplie, dont le tact et Pà-propos savent charmer les invités et leur rendre agréable la réception qui leur est faite? Recevoir le Roï fréquemment, et l’obliger à des ménagements et à des réserves, lui faire comprendre que, bien qu'il soit le Roi, il n’est cependant pas chez lui, lorsqu'il est au palais Zamet, quel écueil! Un courtisan y échouerait, seule une femme d'esprit en saura triompher.
Or, Madame Zamet était une femme d’esprit. Une anecdote, racontée à la fois par Tallemant et par l’auteur des Amours du Grand Alcandre, nous montre Madeleine Le Clerc sous un jour fort avantageux et permet de lui attribuer la décision, la repartie, la bonté, qui en faisaient pour le financier l’auxiliaire le plus précieux, et lui permettaient de traiter dignement tous ses hôtes, fussentils doués de la plus grande distinction.
Un soir que le Roi soupait rue de la Cerisaie, Roger de Bellegarde fut blessé par M. de Chevreuse à la porte de l'hôtel Zamet ; ses gens poursuivirent l’agresseur et l’eussent laissé mort sur la place, sans l’arrivée du futur marquis de Rambouillet, Charles d’Angennes, alors vidame du Mans. Celui-ci ferrailla si bien qu'il mit en fuite les gens de Bellegarde, mais il fut en même temps si grièvement blessé qu’ «il en pensa mourir ». « Le Roy, continue Tallemant, indigné de cette action, voulait faire couper le cou à M. de Chevreuse et ne voulait point qu'on pansâl le vidame ; mais Madame Zamet, qui parlait au Roy fort librement et qui était des bonnes amies de Madame de Rambouillet, mère du blessé, luy dit qu’il ne fallait pas aller si vite; que le moins qu'on pouvait faire, c'était de savoir comment la chose s'était passée ; que cependant elle mettrait le blessé dans son propre lit, et en aurait tout le soin imaginable ». Et, avec un sourire, pour se faire pardonner sa hardiesse, elle ajouta résolument : « Sire, chascun est maistre chez soy ; vous l’estes chez vous; moy, je seray la maistresse céans, sil
vous plaist ». Henri IV fut désarmé, et Madame Zamet fit comme elle avait dit(1).
Après la mort d'Henri IV, Marie de Médicis continua de fréquenter chez Zamet. L'ancien conseiller et secrétaire des finances de la Reine douairière de France(2) avait vu Jes honneurs s'ajouter aux honneurs ; il était devenu successivement baron de Murat et de Billy, seigneur de Beauvoir et de Casabelle, conseiller du Roi en ses Conseils, surintendant de la Maison de la Reine, et gouverneur du château de Fontainebleau, où il habitait la Concierserie, et recevait la Reine aussi royalement qu'à Paris. Le 7 juin 1612, Marie de Médicis écrivait de Fontainebleau « à sa cousine la duchesse de Guise, douairière »: « Je vous désirerois icy demain pour assister à la deffaite d’une truite que nous allons manger à disner chez le sieur Zamet : la mareschale de la Chastre sera de la partie,… les princes sont tous venus(3). »
A cette époque, l'influence de Zamet était plus considérable que jamais ; l’année suivante, il jouait le principal rôle dans la réconciliation de la Reine-mère avec le duc de Guise et le duc d'Epernon, qui menaçaient de troubler le royaume; Bassompierre et d’Estrées, dans leurs Mémoires, racontent ces délicates négociations dans tous leurs détails. Bassompierre note en particulier le mécontentement de Concini, quand il vit l'affaire terminée, sans qu’il en eût rien soupçonné (janvier 1613). Comme la Reine, pour leur témoigner publiquement sa satisfaction, avait invité le jour même à la comédie le duc d'Epernon et Zamet, et leur avait fait porter des sièges par Senneterre, Concini, surpris et dépité, avait murmuré à Bassompierre: « Per Dio, Moussou, io me rido moy delle cose desto monde. La Reyne «a soin d'un siège pour Zamet
(4) Tazcemanr pes Réaux, Âistoriettes. Edit. Paulin Paris, t. II, p. 253. Amours du grand Alcandre, Edit. de 1651, p. 25.
(2) C'était le titre officiel qu'il possédait en 1591. Cf. la lettre du cardinal d'Ossat citée plus haut, p. 7, et Pièces Jushficatives, TI.
(3) Bib. Nat. Cinq cents Colbert, 89, fo 45.
s PAR L'EVE