RÉFORME DU MONASTÈRE
Rose Bourgeois et Saint François de Sales. — La translation à Châtillon. — L’abbesse refuse de se réformer. — Zamet interdit le monastère. — Le schisme : réformées el non réformées. — La réforme assurée par des religieuses du Val-de-Grâce.
L'abbaye du Puits d'Orbe, de l'Ordre de Saint Benoît, avail été fondée quelques années après celle de Rougemont entre 1112 et 1115 (1). Comme celle-ci, elle dépendait canoniquement du prieur de Moutiers-Saint-Jean. Située dans les bois de Verdonnet, (2) elle avait dû à cette solitude plusieurs siècles de vie régulière et fervente. Mais au commencement du xvie siècle, le relâchement sy élail introduit ; les religieuses s'étaient affranchies de toute observance monastique ; il n'y avait plus ni grilles, ni cloître, ni habit religieux. La jeune abbesse, Rose Bourgeois (3), avait pris possession de sa charge en 1601: Elle songea d’abord à réformer son abbaye, mais son zèle ne dura pas. Jusqu'à sa mort (1657), , elle devait faire preuve de l’esprit#e plus frondeur, le plus turbulent, le plus désordonné. Saint François de Sales, m malgré sa dou-
(1) Dow PLancHer, Histoire de Bourgogne, 1. p. 309. Le Gallia Christiana donne 1129.
(2) Village de 241 habitants, situé aujourd'hui dans le canton de Laignes (Côte d'Or).
(3) Elle était fille de Claude Bourgeois, seigneur de Crépy, Origny, Bierre, etc. conseiller d'Etat ; reçu conseiller au Parlement de Bourgogne en 1571, il en devint président en 1582, Il avait fait partie du Parlement ‘de Flavign y- Semur. Il mourut en 1607, et son épouse, Francoise de Montholon, en 1642.
ceur el ses prodiges d’habileté pendant dix-sept ans, échoua avec elle. Zamet jettera l’interdit sur son monastère ; elle ne consentira à se soumettre, et à faire lever l’interdit qu'au bout de vingt ans ! (1)
Si Rose Bourgeois eût pu être convertie, les procédés de l’évêque de Genève eussent opéré ce miracle. Dès 1604, apprenant que l’abbesse et sa Sœur, la présidente Brulart, étaient les amies de Madame de Chantal, il entra en relations épistolaires avec elles. En 1605, il envoya au Puits d'Orbe sa jeune sœur, Jeanne de Sales, âgée de douze ans ; elle y resta une année entière, mais comme elle n’éprouvait aucun attrait pour la vie religieuse, il la retira du monastère pour l'envoyer à Dijon chez la présidente Brulart, puis bientôt chez la
baronne de Chantal, où elle mourut à Thoste, près de Bourbilly, en 1607 (2).
C’est alors que le Saint se rendit au Puits d’Orbe, par ordre de Paul V, pour y opérer la réforme (3). L’ab-
(1) Plusieurs biographes de St François de Sales, M. Hamon entre autres, ne considérant que les lettres du Saint à l’abbesse se sont fait d’elle une idée trop flatteuse, et peu’s'en faut la canoniseraient, M. Hamon (Vie de St François de Sales, I, p. 521) écrit : « Telles étaient les sages avis par lesquels François de Sales dirigeait et formait à la solide pieté les deux filles du président Bourgeois de Crépy » ; et quelques pages plus loin, (p. 587) : « Le monastère changea de face, et vit refleurir les vertus de ses plus beaux Jours. « Or, ceci est tout à fait inexact : la suite de notre récit ne le montrera que trop. Le P. Navarez (Lettres de St François de Sales, t. XIII, Introduction, p. XIII), mieux documenté, dit très simplement la vérité en ces termes : «Même aux saints, Dieu n'accorde pas toujours le succès dans leurs, entreprises. L'évêque de Genève ne réussit pas dans celle-ci. » Nous ajouterons nous-même : L’évêque de Langres ne réussit pas davantage.
Dans la nouvelle Vie de St François de Sales, que vient de publier M. LerourNEAU, ce passage de M. Hamon a été judicieusement supprimé.
(2) La lettre de St François de Sales à ce sujet est célèbre, « Vous pouvez penser, écrit-il à Madame de Chantal, combien j'aimais cordialement cette petite fille. Je l'avais engendrée à son Sauveur, car je l'avais baptisée de ma propre main il y à environ quatorze ans ; ce fut la première créature sur laquelle j'exerçai mon ordre de sacerdoce... Je suis tant homme que rien plus, Mon cœur s’attendrit plus que je n'eusse jamais pensé. Mais néanmoins, au milieu de mon cœur de chair, qui à eu tant de ressentimens de cette mort, j'aperçois fort sensiblement une certaine suavité, tranquillité et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui répand en mon âme un grand contentement en ses déplaisirs.. » (2 nov. 1607).
(3) Voir Vie de S. François de Sales par Charles-Auguste de SALES, Paris, Vivès, 1870, IT, p. 21, Gonrurer et Lerourneau, Vie de S. François de Sales, {(édilion Hamon, corrigée). Paris, 4909, I, p. 620,
besse promit tout, mais exécuta peu. L’évêque de Genève, de retour dans son diocèse, essaya de lexciter par ses lettres, à travailler « doucement et courageusement à l’œuvre entreprise ». Mais, malgré les avis de François, elle sort fréquemment de son monastère, et donne le scandale d’une brouille avec sa sœur, religieuse comme elle. Le directeur lui écrit en 1610 : « Si vous écoutez mes avis, vous sortirez le moins qu'il vous sera possible, et même pour ouir les sermons, puisque vous avez bien le crédit d’avoir quelquefois le Prédicateur en votre oraloire, qui dira des choses toutes propres pour votre assemblée... Je confesse que je n’admire nullement que vos proches se scandalisent de voir la froideur de l’amilié qui est entre deux sœurs naturelles, deux sœurs spirituelles, deux sœurs religieuses. Il faut remédier à cela et ne pas permettre que cette tentation dure ». (1) |
Deux mois après, le saint lui demande si elle a fait quelque progrès pour procurer la clôture, si elle a trouvé un bon directeur ; il la flatte, et lui parle « des belles et bonnes confitures, desquelles, étant avec elle, il à si abondamment usé » ; puis avec habileté, il ajoute : « Mais, ma chère Dame, vous êtes, avec la petite sœur, la souveraine friandise pour m'attirer par devers vous ; tout le reste n’est qu'accessoire ; ces deux personnes que je viens de nommer sont le principal ». (2) Il lui envoie bientôt des lettres et des traités spirituels qui sont autant de petits chefs-d’œuvre. Mais l’abbesse ne s’abandonne pas à la direction du saint. Elle cherche des prétextes pour éluder la réforme, et se plaint d’un mal de jambe, qui l'empêche de faire oraison et de se lever matin. François de Sales ne se rebute pas; « cette jambe » est « la meiïlleure des deux pour avancer en la perfection de l’amour divin ». (3) Déjà, deux ans
(1) Lettre du 6 novembre 1610 (Lettre de S. François de Sales, Annecy, IV° p.308).
(2) Lettre du 4 janvier 1611. (Lettres, V, p. 8, édit. d'Annecy). (3) Lettre du 18 décembre 1612, (/bid. N, p. 314).
auparavant, faisant un jeu de mots sur son nom, il lui avait écrit: « Oh! quels trésors pouviez-vous assembler par ce moyen ! Il le faut faire dorénavant, et vivre comme une véritable rose entre les épines ». (1)
En 1618, l’abbesse se met eh tête d'abandonner le Puits d'Orbe, et c’est ici que l’évêque de Langres va commencer à intervenir. Mais où pense-t-on qu’elle veuille transporter son monastère 2... A Lyon! Cette fois François de Sales comprend l’inutilité de ses efforts ; on sent qu'il se contient, mais il parle haut et ferme, probablement pour la dernière fois: « Je vous ai déjà écrit qu'il ne fallait nullement penser à transporter votre monastère à Lyon; car à quel propos ôter une si notable fondation d’une province et d’un diocèse, pour la porter en une autre? Ni le Pape, ni l'Evêque, ni le Pays, ni le Parlement ne le permettront jamais. Demeurez donc ferme en la résolution de le transférer des Champs à la Ville, mais en une ville de la province et du diocèse, à Langres, s’il se pouvait, ou à Châtillon ou à Dijon, et ici il serait mieux (2) ; et ne faut point craindre que vos parents ne vous y fâchassent, car vivant en une bonne et sainte réformation, chacun vous y verra avec un amour non pareil ; et puis il ne faut pas tant regarder à votre personne particulière qu'au public et à la postérité. Mais si vous ne pouvez ranger votre esprit à Cet avis, du moins que ce”soit a=ChâätiHôn, » (3)
L’abbesse choisit Châtillon ; c’était la ville la plus proche. Les deux évêques de Langres et de Genève se mirent d'accord. Zamet donna les permissions nécessaires pour obtenir les lettres patentes du Roi. On les obtint ; elles portaient que l’abbaye du Puits d'Orbe, avec sa communaulé, était transférée du village de Verdonnet en la
(1) Lettre du 6 novembre 1610. (Lettres, IV, p. 358).
(2) François de Sales prévoyait ce qui arriva en effet ; à Langres ou à Dijon, la surveillance eùt été plus facile, et les visites de l’'Evêque plus fréquentes qu'à Châtillon.
(3) Lettre du 30 janvier 1618.
ville de Châtillon-sur-Seine. La translation se fit le 21 décembre 1619 (1). |
Saint François de Sales avait espéré que dans une ville, — cette ville fût-elle Châtillon, — les religieuses trouveraient plus de ressources pour vivre dans l'esprit de leur vocation. Ce fut le contraire qui arriva. L’abbesse ne garda plus de retenue. Elle refusa de reconnaître son supérieur ordinaire, le grand prieur de Moutiers- Saint-Jean. L'évêque de Langres étant allé exprès à Châtillon pour rétablir l’ordre, fut insulté et mis à la porte. Il espérait pourtant que ses fortes remontrances avaient produit quelque effet ; il ne tarda pas à être détrompé.
Une enquête faite par son ordre, et exécutée par les prieurs de Moutiers-Saint-Jean et de Saint-Germain-d'Auxerre, révèle les détails les plus scandaleux. « Madame l’Abbesse, y est-il dit, sous quelques apparences de piété, vivait le plus licencieusement avec quelques-unes de ses religieuses, et pour cet effet introduisait toute sorte de personnes dans l’abbaye, à qui elle faisait festin et donnait le bal ; et à ces personnes-là donnait les clefs de sa maison pour y entrer nuitamment, et afin de n’être point vu, il y avait dans sa chambre une trappe au moyen de quoi l'on pût entrer sans être vu de personne... et lorsque ces hommes ne voulaient venir chez elle, elle les allait trouver, et faisait porter son souper dans leur maison, leur donnait quantité de meubles et les nourrissait, cependant que les religieuses mouraient de faim ; et lorsqu’elles remontraient humblement leurs nécessités à leur abbesse, elle les traitait avec tant de rudesse, tant de la main que d'injures, qu’elles étaient contraintes de se taire et de souffrir des cruautés qui ne se peuvent imagi- NÉ 2)
(1) La communauté s'établit d’abord rue du Recept ; puis elle alla habiter le beau monastère que l'appui royal d'Anne d'Autriche lui fit élever sur la rive gauche de la Seine, du côté de Chaumont. Cet édifice, dont la mort de la reine empêcha de construire les deux autres ailes, est occupé aujourd'hui par l'hôtel de ville, la sous-préfecture et le théâtre. LAPÉROUSE, Hist. de Châtillon, p. 440.)
(2) Dow Prancner, List. de Bourgogne, 1, p. CXXXXIX. Ce passage est
Sébastien Zamet, ayant atteint les limites de la patience, se décida à sévir. Il interdit l’église du monastère en 1621, et déclara « que l’interdit durerait tant que l’abbesse et la communauté refuseraient de reconnaître leur supérieur ordinaire, c’est-à-dire le grand prieur de Moutiers-Saint-Jean, de recevoir ses avis, et de suivre et garder ses règlements. » (1)
L’abbesse témoigna d’une obstination incroyable. Elle refusa de se soumettre, et pendant dix-sept à dix-huit ans(2), préféra renoncer aux secours de la religion et à la participation aux sacrements dans l’église de l’abbaye, plutôt que de reconnaître son supérieur légitime. La communauté se trouva dès lors divisée en deux parties : d'un côté, l’abbesse avec cinq religieuses anciennes: Michelle Milletot, Anne Griguette, Gabrielle de Fontaine, Anne Saive, et sa sœur Françoise (3) : de l’autre, celles qui voulaient rester fidèles à la réforme, parmi lesquelles se trouvaient, outre la prieure, Sœur Jacqueline de la Nativité, sous-prieure, Sœur Rose de l’Incarnation, Sœur Marie de St Benoît, Sœur Marie de Ste Scolastique, Sœur Marguerite de Jésus, Sœur Marie du Saint Esprit, Sœur Charlotte de St Joseph, Sœur Denise de St Laurent (4). Celles-ci étaient obligées d'aller assister à la
extrait de la déposition faite en 1644 par huit religieuses réformées, sur les évènements dont elles avaient été témoin de 1620 à 1638.
(1) /bid. p. 414. L'année même où Zamet se décidait à prendre cette mesure de rigueur, il avait vu longuement St François de Sales à Lyon. Ensemble ils avaient rendu visite au P. Bourgoing, de l'Oratoire, et à une célèbre Ursuline, la Mère Renée de tous les Saints (Mars 1621). Il est vraisemblable qu'ils s'entretinrent de l’abbesse du Puits d'Orbe. — Sur cette rencontre de Zamet et de saint François de Sales à Lyon, cf. La Révérende Mère Françoise de Bermond et l'établissement des Ursulines en France, par une religieuse du même Ordre. Paris, Delhomme et Briguet, 1896, pp. 275 et 276.
(2) D’après un mémoire de ce temps produit en justice, interdit dura vingt ans. La date de 1638, à laquelle il cessa étant certaine, et d'autre part l’abbaye n'ayant été transférée à Châtillon qu'en 1619, ce chiffre est impossible à admettre. Cest là un chiffre rond, en réalité 17 à 18 ans ; c’est suffisant pour infirmer l’assertion de M. Hamon, « que le monastère vit refleurir les vertus de ses plus beaux jours. »
(3) Ces deux dernières religieuses passèrent bientôt du côté des réformées.
(4) Leurs noms de famille étaient les suivants : Jacqueline de Sercey, Rose de Voine, Marie Espiart, Marie Vaussin, Marguerite de Havart, Marie et Char-
messe dans les églises de la ville ; elles étaient l’objet de vexations continuelles de la part de l’abbesse, qui en vint jusqu’à leur refuser la nourriture, et elles seraient littéralement mortes de faim, sans les vivres que les Capucins, les Carmélites, et les Ursulines leur faisaient parvenir secrètement.
Cependant l'opinion s’émut; les consciences de certaines religieuses s’alarmèrent de l’interdit; les parents de l’abbesse joignirent leurs instances à celles de l’évêque de Langres et du cardinal de la Rochefoucauld, pour obtenir sa soumission. Alors, mais seulement « pour abuser le monde, elle fit apposer des grilles » vers 1634 ; car elle ne garda pas la clôture, et continua de « s'aller promener à la campagne dans son carrosse avec les anciennes religieuses, et à faire des festins avec elles, tandis que les autres mouraient de famine ». Enfin les parents des religieuses, soutenus par le premier président du Parlement de Dijon et d’autres magistrats, s’adressèrent à l’'Evêque et au sieur de Boucher, prieur de Moutiers-Saint-Jean, et les supplièrent de rétablir la discipline dans le monastère, malgré toute opposition contraire. '
Forts de cet appui, les supérieurs ecclésiastiques se décidèrent à instruire juridiquement lPaffaire, et à la poursuivre jusqu'à sentence définitive. Alors seulement l’abbesse, craignant d’être déposée, se soumit. Elle écrivit plusieurs lettres très instantes au sieur de Boucher, son supérieur ordinaire, et le supplia de venir faire la visite du monastère. Celui-ci se fit prier pendant plusieurs mois. Enfin il se transporta à Châtillon avec des pouvoirs très étendus, à lui délivrés par l’évêque de Langres, et satisfait de la soumission extérieure que témoignaient l’abbesse et les anciennes religieuses, il leva l'interdit, et célébra la messe dans l’église de l’abbaye,
otte de Quincerot, Denise Fiot et enfin Madeleine de Saulx de Tavanne, la prieure, parente de l’abbesse.
Cf. Dom BEaunier, Recueil général des abbayes de France, t. IT, p. 448 et Arch. de la Côte d'Or, H. 1026. Liasse.
le 4 janvier 1638 ; puis il fit la visite régulière et donna des constitutions aux religieuses, pour établir enfin une entière et exacte réforme.
On pourrait croire que Rose Bourgeois, après une telle équipée, dut finir sa vie dans le calme et la pénitence. Ce serait mal connaître cette extraordinaire créature. L'année suivante, elle refusa la visite du prieur de Moutiers-Saint-Jean, parce que les nouveaux règlements n’avaient pas été appliqués et qu'elle craignait ses remontrances. En 1641, elle consentit à le recevoir, et signa, le 23 février, un premier concordat par lequel elle s’engageait à exécuter la réforme; « elle fit prescher par toutes les chaires de Châtillon sa réforme, la fit afficher où il lui plut ; mais cette réforme ne fut que prétendue. » Le 19 juin 1641, le sieur de Boucher se transporta à Châtillon ; il trouva, dit-il, dans son procès-verbal (1), « tout en désordre et plus qu'auparavant ; la mère Abbesse luy représenta qu’elle ne pouvait point embrasser la réforme, à cause de ses infirmités ; qu'elle s'était réservée, par la clause dernière du concordat, le pouvoir de prendre une pension, la demande, la fait liquider, à la somme de huit cents livres, avec quantités de réserves, les pensions de sa maison et des religieuses anciennes, ce qui revient à plus de dix-huit cents livres ; et représenta qu’elles et les anciennes demandaient un second concordat par lequel il leur fût permis de faire leur demeure à l’ancien Puits d’Orbe », c’està-dire à Verdonnet.
Zamet, consulté par Dom Boucher, acquiesça à cette demande ; c'était le salut pour les réformées. Un second concordat contenant cette clause, fut signé le 16 juillet 1641, « en la chambre du parloir, en présence de l’Abbesse et de toutes les religieuses, tant anciennes que réformées », el les deux concordats furent homologués au Grand Conseil, le 6 août 1641.
Mais lorsque l'arrêt fut signifié, le 17 septembre «sui-
(1) Arch, de la Côte d'Or, H, 4026. Liasse.
vant, l’abbesse demanda un délai pour quitter Châtillon, puis bientôt refusa de partir, et se déclara prête à exécuter le premier concordat, qui l’obligeait à admettre la réforme. « Se servant des extrêmes remèdes de la chicane », elle reprit le gouvernement spirituel et temporel du monastère, et recommença à opprimer les réformées, qui en appelèrent au supérieur, Dom Boucher. Celui-ci voulut faire exécuter les arrêts du Grand Conseil ; l’abbesse fit opposition. Le grand prieur rendit une sentence contre elle ; immédiatement elle en appela comme d'abus, alléguant qu'il était sans juridiction. Le cardinal de La Rochefoucauld, abbé de Moutiers-Saint-Jean, fut obligé d'intervenir, et de déclarer qu'il avait remis toute la juridiction qu’il avait sur le Puits d’Orbe au prieur de son abbaye, que par suite ce dernier était bien supérieur légitime ; aussi l’abbesse fut-elle déboutée de son appel, par un arrêt du Grand Conseil, rendu le 23 juin 1642. Elle ne se tint pas pour battue, et refusa de se soumettre aux règlements que lui imposèrent d’un commun accord le supérieur et l'Evêque. Il est vrai que les quatorze articles de ces règlements, approuvés et signés de Sébastien Zamet, à la date du 14 juillet 1642, lui enlevaient à peu près toute autorité dans la maison ( 1). L'article premier stipulait que «la mère Abbesse quitterait sa demeure présente, et se séparerait des anciennes religieuses qui, par le second concordat fait avec elles, ne devaient point entrer en ladite communauté, sinon du consentement des religieuses réformées ». Un mur de séparation devait être construit « entre lesdites anciennes religieuses et ladite mère Abbesse résidante avec ladite communauté. » L'article IV portait qu’elle devrait renvoyer du monastère une « demoiselle Pétot, vulgairement nommée la Pélot, qui avait été fouettée et marquée dans la ville de Paris », et qu'elle employait comme servante. « Cette fille, dit l'enquête du grand prieur, se trouvait dans la chambre au four, proche le
(1) L'original signé de Zamet se trouve aux Arch. de la Côte d'Or (H. 1026 liasse).
Jardin où il y avait une porte, par laquelle plusieurs personnes séculières entraient fort souvent, car il était impossible que ladite abbesse pût se passer de voir et de fréquenter des séculiers. » D’autres articles lui enjoignaient de remettre « Les pensionnaires, tant grandes que petites, entre les mains des religieuses réformées », de leur abandonner également toutes les clefs de la maison, et enfin de vivre avec elles, et de suivre autant que possible leurs exercices. Elle refusa.
Il fallait en finir. Les réformées, se voyant ainsi abandonnées, supplièrent l'Evêque de leur obtenir des religieuses du Val-de-Grâce pour les former dans la vie régulière, et les diriger dans l’administration du temporel. Sur la recommandation de la Reine régente et du Roi, l’abbesse du Val-de-Grâce envoya à Châtillon trois de ses meilleures religieuses pour y faire la réforme (1). Elles arrivèrent le 27 novembre 1643. L’abbesse les reçut comme des étrangères et continua ses vexations, dans le but non dissimulé de forcer les réformées à quitter la place. « Puisque vous voulez vous maintenir contre mon gré, leur disait-elle, j'entrerai dans la communauté, mais je vous y ferai martyres, car je serai toujours votre abbesse, et les religieuses du Val-de-Grâce ne m'en empêcheront pas, car ce ne sont que passagères et hôtesses dans mon abbaye. » De leur côté, les deux anciennes qui, seules, osaient encore se ranger au parti de Rose Bourgeois, tenaient aux pauvres filles les propos suivanis: « Diablesses de réformées, Madame vous mettra bien à la raison, puisque vous ne voulez pas faire ce qu'elle désire, » Mais en dépit de son humeur tracassière el de ses procès continuels, le jour approchait où l’abbesse allait enfin être mise elle-même hors d'état de nuire.
Le Conseil du Roi, en présence de son attitude, or-
{1} Voici les noms de ces religieuses, d’après les actes conservés aux Arch. de la Côte d'Or (H. 1026, liasse) : Sœur Louise de Sainte Anne, qui fut élue prieure, Sœur Jeanne de l'Enfant-Jésus, dépositaire, et Sœur Marguerite de sainte Mechtilde, discrète.
154 Farû SÉBASTIEN ZAMET
donna, le 27 juin 1644, qu’elle serait « entièrement et pour toujours séparée de la communauté », et qu’elle devrait remettre incessamment aux réformées tout le mobilier nécessaire au culte; deux commissaires furent députés à Châtillon à cet effet. Elle manifesta encore sa rage, en refusant de livrer l’'argenterie et les ornements d'église, qu’elle déclara avoir envoyés chez sa belle-sœur. Se voyant réduite à une pension de 800 livres et au revenu de l’ancien Puits d’Orbe, elle ne voulut pas exéeuter la clause du concordat qui l’obligeait à payer une pension aux deux anciennes. Celles-ci, mourant de faim à leur tour, — triste récompense de leur dévouement ! — présentèrent une requête au Roi, qui par arrêt du 10 janvier 1645, condamna labbesse à leur payer une pension de 500 livres.
Alors enfin, elle se soumit. Il était temps ; elle n'avait plus ni crédit, ni autorité, ni ressources pour engager de nouveaux procès. Elle vécut encore douze ans, entièrement séparée de la communauté enfin réformée et redevenue florissante.
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JEANNE-FRANCÇOISE FRÉMYOT, BARONNE DE CHANTAL