‹ Second mémoire relatif aux anciens colons de Saint-DomingueChapitre 18 sur 18 · L'ÉTAT DES CI-DEVANT ESCLAVES A SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

L'ÉTAT DES CI-DEVANT ESCLAVES A SAINT-DOMINGUE

INe raisonnons point par hypothèse , ne cherchons à nous éclairer , que par l'examen àes-faits,

A quoi sert au pauvre sa liberté, lorsqu'elle ne lui procure pas les moyens de subsister? Quelle est alorsla sensation, dont il est le plus vivement agité? N'estce pas la douleur du besoin non satisfait? Croyez^ vous qu'il s'en console par la conviction intérieure de sa liberté? en quoi trouvez-vous, que cet homnie^ nécessiteux ressemble alors à un homme libre ? IN'éprouve-t-il pas le plus impérieux de tous les jougs j Qclui de la faim? JN'est-il pas soumis à la volonté abso~ lue de celui, dont il attend des secours ?^]N'essuie-t-il pas sans murmurer, le reproche et le mépris, qui sont le partage de la misère? Son existence douloureuse et avilie, plus que celle de l'esclave utile à son. maître, le rend-elle suseeptilDle de cette énergie de

(i) Voyez vol. V, p. 34 et suivantes.

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caractère 5 qui est propre à Fhomme libre? et dislingaeriez-vous enfin sur le front de resclave qui ne manque de rien, un signe d'infériorité aux mendians qui nous abordent? Ne croyez pas, que J'en conclue contre eux , que la liberté soit un malheur, et l'esclavage une bonne institution. Il n'est pas question ici de définition; il s'agit de comparer dans Fun et l'autre état , deux classes d'hommes destinés, par l'ordre des choses, à supporter tout le poids des travaux pénibles; ^ ainsi considérez-les dans leurs différens ateliers ^ et dans les différentes périodes de la vie. . A partir, de l'enfance, le nègre est, comme vos, petits paysans, dans le sein de sa famille, soumis a l'autorité paternelle ; mais plus soigné et mieux nourri que les pauvres villageois. Devenu fort et laborieux , il commence malgré la servitude , à goûter le plaisir de l'amour , et le maître n'a aucun intérêt à contrarier ses goûts. Il a bientôt ceux de la propriété : on lui donne une basse-cour, des poules, un cochon, etc., et l'usufruit d'un jardin, d'une maison (ou case), et il dispose aussi librement de ses récoltes, que tout autre propriétaire. Il jouit, ainsi que moi, sur ma terre , de la chasse et de la pêche. Lorsqu'il a pris du poisson et du gibier, aux heures qui lui appartiennent , il les vend à qui bon lui semble , mêmeà son maître (i). Il n'en est pas, qui ait l'atrocité de forcer un esclave de lui donner gratuitement,

(i) Malouety vol. Y; p. 4:2.

ou de lui vendre à bon marciié, ses poiiîes, ses légumes. Cette tyrannie serait bientôt punie par le découragement de tout l'atelier j et sur cela l'intérêt personnel se joint à l'humanité.

Cet esclave vit donc habituellement dans sa famille, dans sa maison , dans son champ, et se voit perpétuellement environné d'hommes de sa classe, dont les plus industrieux et les plus sages arrivent souvent à une grande aisance. 11 a pour consolation le spectacle de ses semblables, dont quelques-uns se procurent par leur travail des jouissances de luxe : il a pour perspecr tive la liberté, et de plus grandes jouissances, s'il rend des services essentiels à son maître j et ^enfln il voit dans la. ^vieillesse ses infirmités soignées, et ses enfans parcourant la même carrière que lui, sans I/iquiétude du besoin.

Transportez-vous dans son atelier; les chants cadencés de cette troupe de laboureurs, ne vous peindront point la misère et le désespoir. Yoyez les auiJ jours de fête ; leurs danses, leurs calenda, et la parure de ceux qui ont de l'industrie , rassureront votre pitié. Entrez surtout dans une habitation bien ordonnée, et dont le maître est un honnête homme;, vous verrez, si à l'aspect de leur maître et de sa famille,, ses esclaves montrent de la tristesse, et l'effroi, qu'inspire la vue d'un tyran.

Examinons maintenant vos villages , vos hameaux , et les chaumières des pauvres paysans. Quel est le sort de ceux', qui sont réduits à de petites propriétés j,

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lorsque la gelée ou la grêle ont ravage leurs récoltes^ lorsqu'un incendie a consumé leurs granges , leurs maisons ; lorsqu'une épidémie a fait périr leurs bestiaux j lorsque leurs femmes , leurs enfans et euxmêmes sont tourmentés par la lièvre et le besoin ; lorsqu'accablés par les impôts , poursuivis par le collecteur 5 ils vendent pièce à pièce leurs ustensiles , leurs animaux , et finissent ^ par abandonner leur ■village ? '

Lequel de ces deux spectacles vous paraît le plus touchant? de quel côté, croyez-vous, que réside le malheur de fait , et d'opinion ? Yoilà pour les cultivateurs à petite propriété.

Mais ceux qui n'en ont pas, qui n'ont que leurs bras pour subsister, et qui, nés sans talens, sans intelligence pour s'en procurer , sont relégués dans les dernières classes de la société , avez-vous bien calculé toute l'amertume de leur pénible existence? ne sontils pas dans la dépendance absolue des riches, pour leur subsistance et le travail? Et le travail, qui est le seul acte de servitude , que nous exigeons de nos nègres , est pour les pauvres paysans , la seule reS" source j qu^ ils invoquent.

Chacun d'eux est à votre disposition pendant douz^

heures , pour sous , qui ne représentent que la

subsistance frugale du manœuvre et de sa famille : sur quoi il faut déduire les jours d'inaction , de maladie , et les jours plus languissans encore d'une vieillesse infirme , que vous ne payez pas»

Comparez à cette condition csUe du manœuvra africain : nous le faisons travailler comme tous , pour sa subsistance; mais elle est plus abondante^ car nous avons intérêt qu'il soit bien nourri. Si sa récolte lui manque, nous achetons des vivres , pour lui en fournir. Nous ne lui imputons pas les jours de mar ladie 5 nous en faisons les frais.

Nous n'abandonnons point sa vieillesse , car il est intéressant pour nous , que ses semblables se confient à nos soins, afin qu'ils nous servent avec zèle (i).

Si sa maison est incendiée , nous lui en construisons une autre. Son pécule enfin et le produit de son industrie, sont à lui, et quittes de tout tribut. Quel est donc le malheur de cette espèce d'individus , et où est l'injustice de leurs maîtres ? etc. , etc.

Ce tableau naïf, tracé avec tout l'accent de la vérité , et avoué par tous ceux, qui ont fréquenté les cokfnxQS françaises y dément complètement tous ces bruits mensongers, et absurdes, que la méchanceté et ^ la mauvaise foi se sont plues à répandre partout , sur le régime des Colons à l'égard de leurs nègres : bruits, que l'auteur du Cri des Africains n'a pas craint de répéter ( p. 54 , 56 ) 1 ! !

Ce tableau donne en même temps à juger à mes Lecteurs impartiaux , de quelle manière indigne et

(i) On voit par là, que l'intérêt des propriétaires était toujours intimement lié à celui de leurs subordonnés.

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fioîre 3 les anciens Colons de Saint-Domingue ont été calomniés depuis trente ans î .... Ce qui prouve, qu'il suffit d'être malheureux, pour éprouver toujours ce même sort !

Je demande de plus, si ces esclaves eussent été aussi heureux en Afrique ? et si nos classes inférieures , nos. journaliers 5 nos paysans-ouvriers , et nos soldats peuvent se louer d'une semblable existence?... Mais on affecte de s'apitoyer sur le sort des Africains, beaucoup amélioré dans nos colonies (i) , tandis qu'on reste glacé sur celui de tant d'infortunés Européens , qui nous environnent, et dont on pourrait adoucir la misère!

(Nous croyons faire plaisir à nos Lecteurs, en y ajoutant encore les observations suivantes de M. l'abbé Kavnal. )

(i) Aucun de ces nègres n'a jamais voulu retourner dan* sa patrie , lorsqu'on le lui a offert.

EXTRAIT

De Voîwrage de M. Vahhé Raynal (i)^ relatif au caractère ■ des anciens Colpns de Saint-Domingue , et des Créoles en général.

L'intrépidité (des Gréoîes) s'est signalée à la guerre, par ime continuité d'actions éclatantes. Il n'y aurait point dé meilleurs soldats.

» L'histoire ne leur reproclie aucune de ces lâclietés , de ees trahisons , de ces bassesses , qui souillent les annales de tous les peuples. A peine citerait- on un crime honteux, qu'ait commis un Créole.

)) Tous les étrangers , sans exception ^ trouvent dans les îles une hospitalité prévenante et généreuse. Cette utile vertu se pratique avec une ostentation , qui prouve au moins l'honneur, qu'on y attache. Ce penchant naturel à la bienfaisance , exclut l'avarice.

)) La dissimulation , les ruses , les soupçons n'entrent jamais dans leur âme.

)) Glorieux de leur franchise ^ l'opinion qu'ils ont d'euxmêmes, et leur extrême vivacité écartent de leur commerce ,. ces voiles et ces réserves , qui étouffent la bonté du caractère , éteignent l'esprit social , et la vie du sentiment.

)) Enfin , une pénétration singulière , une prompte facilité à saisir toutes les idées , et à les rendre avec feu ; la force de combiner , jointe au talent d'observer ; un mélange heureux de toutes les qualités de l'esprit et du caractère , qui rend l'homme capable des plus grandes choses, peut leur faire tout entreprendre. )>

(i) Voyez son Histoihe philosophique bx poliiiqde, etc. , déjà citée, Tol. IV, p. 278 et 279,

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