‹ Second mémoire relatif aux anciens colons de Saint-DomingueChapitre 17 sur 18 · RETIRÉ DU TESTE , A LA FIN DE LA TAGE · texte numérisé non relu

RETIRÉ DU TESTE , A LA FIN DE LA TAGE

Parce qu'il n'a rapport qu'au Gouvernement français seul.

Mais si la liberté, (d'après le principe philosophique dont on se sert) doit être le partage de toute créature humaine; {Qitoiqu'il ne suffise pas d^être libre ^ MAIS

QU'lIi FAUT ENCORE ETRE HEUREUX j) IcS Gouver-

nemens généreux , qui insistent le plus sur l'abolition de la traite , qui tonnent le plus contre la servitude , et qui traitent avec indignation tous ceux qui ont des esclaves à leur service'^ ces Gouvememens estimables, dis-je , devraient au moins en montrer le premier exemple; mais pourquoi ne donnent-Us pas cette liberté à ceux, qu'ils retiennent chez eux en esclavage? Pourquoi ne suivent-ils pas l'exemple des Pensylvaniens, qui ont affranchi leurs nègres? Et pourquoi ne veulent-ils pas, que d'autres Gouvememens achètent des esclaves, tandis qu'ils conservent les leurs?

Ne serait-ce pas, parce que, se voyant suffisamment pourvus en colonies et en nègres, ils savent, que moyennant la progéniture de ceux-ci , leur nombre se propagera toujours, et ne" tarira jamais dans leurs étabhssemens ; et qu'Us veulent en attendant empêcher d'une manière indirecte , que d'autres colonies ne puissent se former dans la suite, réussir, et s'élever en concurrence avec les leurs, et finir par rivaliser avec elles?

Et n'est-il pas en effet bien remarquable, que cette

investigation sévère delà traite se soit renouvelée ,^ surtout avec des formes aussi absolues, aussi impératives, et aussi inquisitoriales (i), depuis la connaissance de l'idée d'ime nouvelle colonisation à la Guyane (2) ?

Et de quel droit un Gouvernement se mêle-t-il de celui d'une autre nation ?

Je soumets ces questions importantes à l'éclaircissement de politiques plus profonds : m'étant permis de hasarder ces faibles idées , non pas pour critiquer l'ordre actuel des choses , mais pour affaiblir accidentellement le faux préjugé, qu'on a contre la traite des nègres.

(1) Et les esclaves, qu'ils capturent dans leur inquisition maritime, et qui ne sont pas leurs propriétés, puisqu'ils ne les ont pas achetés, les rendent -ils, d'après leul' principe philosophique, parfaitement libres de leurs corps, et de leurs actions? Leur rendent -ils la faculté d'aUer où bon leur semblera, et de s'établir partout où ils voudront, ce qui caractérise la liberté ? Pourraient-ils s'embarquer sur tel autre hâtiment, qui passerait , s'ils le désiraient? ou les renvoientils au moins à leurs tribus, ou à leurs familles, dont les auteurs, adversaires de la traite, les plaignent d'être séparés, et dont ils vantent tant le bonheur ?

S'il était vrai, (comme on le dit), qu'ils les emmènent, ( on ne saurait de quel droit) , dans leurs colonies, pour les y faire travailler, et peupler ainsi successivement celles-ci de cultivateurs ; le Gouvernemei>tr français pourrait suivre leur exemple , en transportant les nègres , que ses bàtimens auraient capturés , à la Guyane , pour les y faire travailler sous telles conditions, qu'il le jugerait à propos.

{2) Il paraîtrait presque, que c'est l'ombrage que cette idée leur donne, qui les porte à tous ces mouvemens, par un passage de l'ouvrage intitulé : De l'état actuel de la Traiti^ des USoirs, dont l'auteur exprime ainsi sa crainte, à îa page 8 de son avant-propos : « Aurait-on dessein d'exploiter les marais de Cayenne, par des esclaves tirés de l'Afrique ? »

(108) ^erra dans l'extrait suivant , que la plupart des Colony ne traitait pas leurs subordonnés comme des esclaves, mais comme de simples ouvriers ; et que ceux-ci n'eu portaient que \e nom : de plus, que leur sort était «n général beaucoup plus heureux, que celui de nos journaliers et de nos paysans-ouvriers , et surtout des soldats de quelques puissances européennes, lesquels sont soumis à un régime beaucoup plus rigoureux. ^ Car si ce sort avait été aussi malheureux qu'on le prétend, ils se seraient révoltés long-temps auparavant , ayant eu toujours une grande supériorité par leur nombre et leurs forces, sur un seul maître: et un seul boute-feu aurait suffi pour les mettre en combustion. Ils ne se seraient même pas encore révoltés jusqu'à présent , si des personnes étrangères aux habitations et aux intérêts coloniaux ne les eussent pas excités dans des vues d'intérêts particuhersj de manière que ce seul fait prouve la bonté de leur position. Et quant aux corrections, dont on se plaint, ne fautil donc point de discipline dans un ateher aussi nombreux de deux ou trois cents hommes, non civilisés et sauvages? Puisqu'il y a une disciphne miUtaire sévère parmi des soldats, qui sont, au moins civilisés; disciphne, sans laquelle cet ordre ne pourrait pas subsister; pourquoi n'en faudrait-il pas aussi parmi des cultivateurs aussi nombreux, qui ne le sont point du tout? Il est donc arrivé, que si, parmi le grand nombre des propriétaires, il se commettait parfois (vu la diversité des caractères) , quelques excès très-rares: ccni

( 109 ) cjui avaieiit intoret à l'abolilion de la traite, les ont luaucoup trofK exagérés; et ont alïécté de jn*,^er la généralité d'après quelques individus, qui en faisaient exception , aiin de pouvoir détruire cet ordre de choses.

Si Ton voulait alléguer contre lui V entassement excessif des esclaves dans les bâtimens de transport • des lois sages , sévèrement exécutées , pourraient aisément prévenir cet abus , en fixant le nonibre précis <le nègres,, qu'il serait permis d'emmener des ports sur chaque bâtiment négrier, proportionnellement à sa grandeur.

L'investigation sévère de la traite est même la seule cause de cet entassement excessif; car avant son abolition et les mesures rigoureuses prises à cet égard, on les transportait sur de grands bâtimens larges, spacieux , où ils étaient placés commodément , et où on faisait même de la musique, pour les égayer, et dissiper leurs craintes : tandis que depuis ces perquisitions maritimes , les négriers ( regardés comme à^ contrebandiers), ne pouvaient plus les emmener que sur de petits bâtimens légers , mobiles , et d'une course rapide; afin de pouvoir plus aisément «e soustraire aux poursuites: bâtimens, sur lesquels il fallait les entasser , afin de les cacher.

Qu'on n'en accuse donc pas la traite , mais uniquement les mesures sévères qu'on emploie contre elle ; et dès que celte inquisition maritime aurait cessé , et qu'on eût rendu pleine lij>erté à ces trans-

poi ts j on ne verrait plus, comme à présent, ces entassemens cruels et déchirans , qui changent ces bâtiniens, forcément, en tombeaux flottans.

La mortalité qui arrive quelquefois parmi eux dans la traversée , provient pour la plupart de ce que , supposant aux Européens un caractère aussi féroce que le leur , et jugeant ( ainsi que l'homme le fait ordinairement), de l'inconnu d'après le connu, et d'après ce qu'ils voie nt journellement sous leurs yeux ; ( c'està-dire, que leurs compatriotes ne les rendent esclaves que pour les dévorer), ils sont frappés de l'idée fantastique , que les Colons ne les achètent que pour les manger et qu'ils n'y mettent même un si haut prix, que parce que ( d'après 4eur opinion ) , ils croient trouver, comme eux, dans la chair des noirs, un <font exquis et délicat. De manière que, dans la traversée , ils se regardent comme des troupeaux , qu'on mène à la boucherie. C'est ce qui est évident par un passage de Mungo-Park, rapporté pag. 27 , du Cri des Africains^ et que nous allons transcrire en entier : <c Mungo-Park, accompagnant une caravane d'esclaves, causa avec eux, et trouva, qu'ils étaient d'un naturel curieux. Ils me questionnèrent beaucoup, dit-il ; mais, dans le premier moment, ils ne me regardaient qu'avec horreur. Ils me demandaient//-^quemmenty s'il était vrai , que les blancs, mes compatriotes , mangeaient les hommes. Ils désiraient beau- Coup, que je leur apprisse ce que devenaient les esclaves après avoir passé la mer. Je leur répondais.

fill )

qu'on les emploiait à cultiver la terre. Mais ils refusaient de me croire, et l'un d'eux frappafit la terre de sa main , me dit avec le plus grand sérieux : avezvous aussi dans votre pays une terre, comme celle sur laquelle vous marchez actuellement ?

)) C'est une idée fortement enracinée dans leur esprit, que les blancs n'achètent les esclaves que pour les manger, ou pour les vendre pour le même usage (i). Aussi n'envisagent-ils qu'avec terreur, leur voyage pour la côte, etc. ))

Il n'est donc pas étonnant , que des observateurs aient été témoins de scènes aussi désolantes avant et après leur embarquement ; et que beaucoup d'entre eux se soient jetés dans la mer, dans des accès de désespoir, causé par la crainte d'être égorgés en arrivant; ce qu'on avait faussement attribué à de mauvais traitemens.

C'est donc cette peur panique, et le chagrin secret qui en est la suite , et qui les ronge jour et nuit, qui en fait j)érir un si grand nombre dans la traversée ; et la difficulté de les désabuser de ces idées chimériques, consiste en celle de se faire comprendre d'eux dans des idiomes encore inconnus de ces différentes peuplades ; afin de leur donner une idée juste de l'amélioration de leur sort dans les colonies.

(i) Cette idée est même si fortement enracioée chez eux, ([ue beaucoup de nègres , après leur arrivée , refusent de prendre de la nourriture; de peur d'être mangés plus tôt.

11 serait cependant aisé de surmonter cette diffiénlté; en emmenant des colonies en Afrique, un nègre de chaque nation ou de chaque tribu; afin d'expliquer à chaque peuplade dans son patois , le véritable état et le sort dont ils jouiront chez les européens; et de leur détailler tous les avantages, qui les attendent chez des nations civihsées, (et qui seront détaillés ci-après). Cette explication ne pourrait pas manquer de leur inspirer le goût de s'engager librement; et on n'aurait plus besoin alors de prendre des précautions aussi rigonreuses, pour les emmener h bord des bâtimens.

Si de plus il était vrai , comme quelques personnes osentl'avancerj que les agens des marchands négriers se répandent dansl'intérieur de l'Afrique, et arrachent malgré eux , de leur sol natal , tous les individus dont ils peuvent s'emparer , pour les entraîner à l'esclavage; ce serait cerlainement le comble de l'horreur et de l'atrocité : et alors seulement la traite serait la souillure du genre humain , en favorisant de pareilles rapines.

Si l'on était donc convaipcu, que ces enlèvemen» forcés arrivaient , on pourrait aisément en éluder les etfets ; en fesant questionner , par iine autorité constituée, dans les ports de départ ou d'arrivée, chaque individu enmiené par des marchands négriers , pour être vendu , sur son état antérieur : et en obligeant en même temps les vendeurs, d'exhiber une at-^ testation quelconque , faite d'après les usages de ce pays ; et confirmée par l'individu quieii est l'objet;

("3 5 d'exhiber, dis-je, une attestation de celui dont ils 1 auraient acheté, sans laquelle l'individu serait déclaré et protégé comme libre, renvoyé , et sa vente ne serait pas permise ; n'ayant pas été esclave auparavant.

En cas de fraude, l'un démentirait certainement l'autre.

Par suite de cette obligation, on défendrait sévèrement l'embarquement ou le débarquement de tout nègre, dont le marchand n'aurait pas présenté un certificat d'acquisition, lequel lui servirait de passe-port.

On y excepterait le seul cas, où ils se seraient vendus eux-mêmes volontairement, pressés par la misère ou la cupidité j ainsi que nous en avons vu des exemples dans la dernièi-e guerre, où la vente libre des hommes pour la conscription , était également légalisée; ainsi que l'était naguères encore celle des femmes en Angleterre.

Ainsi les adversaires de la traite ne trouveraient plus aucun prétexte pour justifier leur philosophie de cabinet, fallacieuse et anti-philantropique , (i); et elle pourrait conséquemment servir non- seulement l'humanité, en améliorant le sort des individus qui en sont l'objet; mais favoriser aussi les intérêts coloniaux, et ceux du commerce et de l'agriculture; et être tolérée

(i) Lorsque les principes de la philosophie ne sont pas fondés sur l'expérience , ils sont idéaux, chimériques, et conséquemment faux; et entraînent dans beaucoup d'erreurs et de fausses conséquences.

( ii4 )

pour tous les pays éloigoés, sauvages, incompatibles avec l'usage de la charrue, qui réclament une culture, et la civilisation; afin d'y porter en même temps les lumières et la religion ; et de faire enfin de tous les peuples du gtbbe un enchaînement de frères, qui par leurs diverses relations , se communiqueront mutuellement tous les biens physiques et moraux, dont la réunion pourra contribuer à leur bonheur commun.

(ii5)

EXTRAIT

DE L'OUVRAGE CITÉ DE M. MALOUET (i),

Page 1