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Seconde lettre particuli`ere

Vous êtes babillard et vous montrez mes lettres, ou bien vous les perciez ; elles vont de main en main et tombent dans les Journaux. Le mal seroit petit si je ne vous mandois que les nouvelles du Pont-Neuf; mais de cette façon tout le monde sait nos affaires. Et croyez-vous^ je vous prie, moi qui ai toujours fui la mauvaise compagnie, que je prenne plaisir à me voir dans la Gazette ?

Notre vigne n'est point si chétive qu'on le voudroit bien faire croire. L?s vieilles souclies, à vrai dire, sont pourries jusqu'au cœur, et le fruit n'en vaut guères ; mais un jeune plant s'élève, qui va prendre le dessus et couvrir tout bientôt. Laissez-lo croître avec cette vigueur , cette sève , seulement cinq ou six ans encore, et vous m'en direz des nouvelles.

Si vous me promettiez de tenir votre langue, je vous conterois mais non; car vousiriea

tout dire, et je suis averti ; je vous conterois nos élections, comment tout cela s'est passé, la messe du Saint-Esprit, le noble pair et son urne, le club des gentilhommes , l'embarras du préfet, et d'autres choses non moins utiles à savoir qu'agréables 3 mais quoi? vous ne pouvez rien taire ; un peu de discrétion est bien rare aujourd'hui. Les gens crèveroient plutôt que de ne point jaser, et vous tout le premier. Vous ne saurez rien cette fois j pas un mot, nulle nouvelle j pour vous punir, je veux ne vous rien dire , si j^ puis.

Oui par ma foi, c'étoit une chose curieuse à voir. Figurez-vous sur une estrade un homme tout brillant de crachats , devant lui une table, et sur la table une urne. Si vous me demandez ce que c'est que cette urne ; cela m'avoit tout l'air d'une boîte de sap*^. L'homme , c'étoit le président , comte Villemanzy , noble pair, dont le père n'étoit ni pair ni noble j mais procureur fiscal, ou quelque chose d'approchant. Je note ceci pour vous qui aimez la nouvelle noblesse. Jadis Larochefoucault étoit de votre avis , il la vouloit toute neuve; neuve elle se vendoit alors; elle valoit mieux. La- vieille ne se vendoit pas. Pour moi ce m'est tout un, l'ancienne,

(3) la nouvelle , la Tremouille ou Godin , Rohan ou Ravigot , j'en donne le choix pour une épingle.

Il tira de sa poche une longue écriture (c'est le président que je dis ) j et lut : Le Roi tout seul pouvait faire les loix ; il en avoit le droit et la pleine puissance. Mais par un rare exemple de bonté paternelle, il veut bien prendre notre avis. Je n'entendis pas le reste ; on cria "vive le Roi j les princes, les princesses et le duc de Bordeaux. Puis le président se lève. Nous étions au parterre quelque deux cent cinquante , choisis par le préfet pour en choisir d'autres qui doivent lui demander des comptes. Le président debout nous donna des billets sur lesquels chacun de nous devoit écrire deux noms; mais il fallut jurer d'abord. Nous jurâmes tous. Nous levâmes la main de la meilleure grâce du monde et en gens exercés. Puis, nos billets remplis, le président les reprenoit avec le doigt index et le pouce seulement , ses manchettes retroussées , les remettoit dans la boîte d'où nous vîmes sortir un ultra royaliste et un ministériel.

Sans être son compère^ j'avois parié pour cela et deviné d'abord ce qui devoit sortir de la

boîte ou de l'urne, par un raisonnement tout simple , et le voici. Nous étions trois sortes de gens appelés là par le préfet. Gens de droite, aisés à compter j gens de gauche, aussi peu nombreux , et gens du milieu à foison , qui, se tournant d'un côté font le gain de la partie, et se tournent toujours du côté où l'on mange. Or , en arrivant , je sçus que tous ceux de la droite dînoient chez le préfet ou chez l'homme aux crachats avec ceux du milieu, et que ceux de la gauche ne dînoient imlle part. J'en conclus aussitôt que leur affaire étoit faite, qu'ils perdroient la partie et payeroient le dîner dont ils ne mangeoient pas j je ne me suis point trompé.

J'étois là le plus petit des grands propriétaires, ne sçachant où me placer parmi tant d'honnêtes gens qui payoient plus que moi, quand je trouvai , devinez qui? Cadet Roussel, vieille connoissance, à qui je dis en l'abordant: Qu'astu Cadet? puis je me repris : Qu'avcz-vous^ M. de Cadet ? ( car c'est sa nouvelle fantaisie de mettre un de avec son nom , depuis qu'il est éligible et maire de sa commune) , je vous vois soucieux , inquiet. Ce n'est pas sans sujet, me dit-il. J'ai trois maisons , comme vous sçavcz ;

l'une est celle de mon père, où je n'habite plus; l'autre appartenoit ci-devant à M. le marquis de... ciiose , qui s'en alla, je ne sçais pourquoi, dans le temps de la révolution. J'achetai sa maison pendant qu'il voyageoit. C'est celle où je demeure et me trouve fort bien. La troisième appartenoit à Dieu , et de même je m'en suis accommodé. Je viens de voir là bas , vers la droite , des gens qui parloient de restituer ^ et disoient que de mes trois maisons la dernière doit retourner à Dieu , les deux autres pourroient servir à récomposer une grande propriété pour le marquis. A ce compte , je n'aurois plus de maison. Je vous avoue que cela m'a donné à penser. C'est dommage pour vous, lui dis- je , que d'autres comme vous, peu amis delà restitution , ne se trouvent point ici. On ne les a pas invités , et je m'étonne de vous y voir. Ah, me dit-il ! c'est que je pense bien. Je ne pense point comme la canaille» Je vois la haute société^ ou je la verrai bientôt du moins, car mon lils me doit présenter chez ses parents. — Qui ? quels parents? — Eh oui^ mon lils de la Rousselièrç se marie , ne le sçavez vous point ? il épouse une fille d'une famille.... Ah! il sera dans peu quelque chose. J'espère par son moyen

arranger tout. — J'entends , vous voudriez par son moyen voir la haute société et ne point restituer.— Justement. — Garder l'hôtel de chose et y recevoir le marquis ? — C'est cela. — Vous aurez de la peine.

Comme je regardois curieusement partout , j'aperçus Germain dans un coin, parlant à quelques-uns de la gauche j il sembloit s'animer, et m'approchant , je vis qu'il s'agissoit entre eux de ce qu'on devoit écrire sur ces petits billets. Ecrivez , disoit-il , écrivez le bonhomme Paul , qui demeure là haut sur le coteau du Cher. Il n'est pas jacobin , mais il ne veut point du tout qu'on pende les jacobins '-, il n'aime pas Bonaparte , mais il ne veut point qu'on emprisonne les bonapartistes, nommez-le, croyez-moi. Il sçait écrire , parler ; il vous défendra bien j vous êtes sûrs au moins qu'il ne vous vendra pas j c'est quelque chose à présent. Non , répondirent-ils , ce Paul n'est pas des nôtres. Il en sera bientôt^ reprit Germain, car on l'a vu toujours du parti opprimé. Aristocrate sous Robespierre, libéral en i8i5 , il va être pour vous, et ne vous renoncera que quand vous serez forts, c'est-à-dire, insolents. — Non, nous voulons desnôtres. — Mais person ne. n'en veut^ vous

( 7 ) allez être seuls , et que pensez-vons faire ? — Rien , nous voulons ceux-là. Ils ne sçavent pas grand chose et sont peut-être un peu sujets à caution. Mais ce sont Uos coaipéres , et Paul , dont vous parlez , n'est compère de personne. Germain à ce discours : Mes amis , leur dit-il , je crois que vous serez pendus vous et les vôtres, oui, pendus à vos pruniers, et j'aurai le plaisir d'y avoir contribué. Car je vais de ce pas me joindre à Messieurs de droite et voter avec eux. Que me faut-il A moi? culbuter les ministres j pour cela les ullra sont aussi bons que d'autres, sinon meilleurs. Adieu.

Je voulois passer avec lui du côté des honnêtes gens. Mais en chemin je tïouvai des ministériels, qui parloient de places et disoient : Il n'y en a point qui soit sûre. Comme j'entends un peu la fortification , je m'arrêtai à les écouter. Il n'y en a pas une^ disoient-ils, sur laquelle on puisse compter. C'est sans doute, leurdis-je, que les remparts ne sont pas bien entretenus , ou faute d'approvisionnement? Ils me re^ardoient étonnés. Oui, reprit \\.n d'eux, que je meure s'il y a une place à présent, qu'aucune compagnie d'assurance voulut garantir pour un mois. Cependant, leurdis-je, il me semble

qu'avec de grandes demi-lunes, des fronts en ligne droite et un bon défilement, on doit tenir un certain temps. Ils me regardèrent plus surpris que la première fois, et le même homme continua : Ma foi, vu leur peu de sûreté , les places aujourd'hui ne valent pas grand chose. Vous voulez dire , lui répliquai-je , que les meilleures ont été livrées à l'ennemi.

Comme je semblois les gêner j je m'en allai, fâché de quitter cette conversation , et plus loin je rencontrai l'honnête procureur , qui passe pour mener tout le parti noble ici. C'est Calas , ou Colas qu'on le nomme, je crois , garçon d'un vrai mérite. Avez-vous remarqué que depuis quelque temps les nobles nulle part ne font rien, s'ils ne sont menés pas des vilains ? Qu'estce que Laîné, de Villèlej Ravez , Donadieu , Martainville, sinon les chefs de la noblesse , et tous vilains ? sans eux , que deviendroit le parti des puissances étrangères , réduit à M. deMarcellus ? et chez ces puissances , qu'auroit fait la noblesse allemande, si les vilains ne l'eussent entraînée contre l'armée de Bonaparte , qui ellemême alla très-bien , étant menée par des vilains , mal aussitôt qu'elle fut commandée par des nobles ; autre point à noter. Mais où en

étions-nous? à Colas , procureur et chef de la noblesse. Je suis content, disoit-il^ oui , je suis fort content de M. de Duras, il a du caractère, et je n'auroispas cru qu'un gentilhomme, un duc... , aussi , l'ai-je fait président de notre club des carmélites, club d'honnêtes gensj nous nous assemblâmes hier, lui président, moi secrétaire ; nous avons tous prêté serment entre les mains de M. le duc. Ils ont juré foi de gentilhomme, moi foi de procureur, et j'ai fait le procès- verbal de la séance. Mais le bon de l'affaire, c'est que le préfet s'est avisé d'y trouver à redire. Là dessus nous l'avons mené de la belle manièrCj et M. de Duras a montré ce qu'il est : Monsieur, lui a-t-il dit, je vous défends au nom de mon gouvernement de vous mêler des élections. Voilà parler cela, et voilà ce que c'est que de la fermeté. Le pauvre préfet n'a sçu que dire. Je vous assure, moi, que la noblesse a du bon et fera quelque chose, Dieu aidant, avec les puissances étrangères. Tout celane demande qu'à être un peu conduit , et j'en fais mon affaire.

Il continua et je l'écoutois avec grand plaisir, quand le président m'appclant, me donna un de ces billets où il falloit écrire deux noms. Pour

( lo ) moi, j'y vouloîs mettre Aristide et Catoîi. Miii* on me dit qu'ils n'étoient pas sur la liste d^-s é!igii)les. J'écrivis Bignon, et un autre j Bignon, TOUS le connoissez , je crois, celui qui ne \eut pas qu'on proscrive ; et je m'en allai comme j'étois venu j a travers les gendarmes.

Je youdrois bien répondre à ce Monsieur du journal. Car, comme vous savez, j'aime assez causer. Je me fais tout à tous et ne dédaigne personne ; mais je le crois fâché. Il m'appelle jacobin , révolutionnaire, plagiaire, voleur^ empoisonneur^ faussaire, pestiféré ou pestiféré , enragé^ imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible, ordurier^ grimacier, chiifounier. C'est tout^ si j'ai mémoire. Je vois ce qu'il veut dire, il entend que lui et moi sommes d'a- "vis différent \ peut-être se trompe-t-il.

Il aime les ministres, et moi aussi je les aime, je leur suis trop obligé pour ne pas les aimer. Jamais je n'ai eu recours à eux qu'ils ne m'aycnt rendu bonne et prompte justice. Ils m'ont tiré trois fois des mains de leurs agents. C'est bien, si vous voulez un peu ce que ce romain appeloit beiitjicium latronis , non occidere. Mais enfin c'est benejicium. tt quand tout le monde est larron , le meilleur est celui qui ne tue pas.

J'aime bien mieux les ministres que Messieurs les jurés nommés par le préfet , mieux que les électeurs choisis par le préfet^ beaucoup mieux que mes juges qu'on appelle naturels, et dont je n'ai jamais puobtenir une sentence qui eût le moindre air d'équité. J'aime cent fois mieux le gouvernement ministériel qu'un jeu , une pipcrie^ une ombre de gouvernement rimant en el \ je suis plus ministériel que Monsieur du journal , et si je le suis gratis.

Il dit que nous sommes libres, et j'en dis tout autant ; nous sommes libres, comme on l'est la veille d'aller en prison. Nous vivons à l'aise, ajoute-t-il , et rien ne nous gêne à présent. Je sens ce bonheur et j'en jouis comme faisoit Arlequin , dit-on, qui, tombant du haut d'un clocher, se trouvoit assez bien en l'air, avant de toucher le pavé.

Il n'est que de s'entepdre. Cet homme-là et moi sommes quasi d'accord, et ne nous en doutions pas. lise plaint de mon langage. Hélas î je n'en suis pas plus content que lui. Mon style lui déplaît; il trouve ma phrase obscure, confuse, embarrassée. Oh ! qu'il a raison, selon moi! Il ne sçauroit dire tant de mal de ma fa^on de m'exprimer que je n'en pense da-

rantage, ni maudire plus que je ne fais la foiblesse , l 'insuffisance des termes que j 'employé. Autant la plupart s'étudient à déguiser leur pensée, autant il meJâclie de sçavoir si peu mettre la mienne au jour. Ah ! si ma langue pouvoit dire ce que mon esprit voit , si je pouvois montrer aux hommes le vrai qui me frappe les yeux, leur faire détourner la vue des faussesgrandeursqu'ils poursuivent, et regarder la liberté , tous l'aimeroient, la désireroient. Ils connoîtroient en rougissant, qu'on ne gagne rien à dominer, qu'il n'est tyran qui n'obéisse, ni maître qui ne soit esclave, et perdant la funeste envie de s'opprimer les uns les autres , ils voudroient vivre et laisser vivre. S'il m^'étoit donné d'exprimer, comme je le sens, ce que c'est que l'indépendance, Decazes reprendroit la charrue de son père, et le Roi, pour avoir des ministres , seroit obligé d'en requérir, ou de faire faire ce service à tour de rôle par corvée , sous peine d'amende et de prison.

Sur les injures je me tais : il en sçait plus que moi j je n'aurois pas beau jeu. Mais il m'appelle loustic, et c'est là-dessus que je le prends. Il dit, et croit bien dire, parlant de moi, le loustic du parti national ^ et fait là une faute.

( i3) sans s'en clouter, le bonhomme! Ce mot est étranger. Lorsqu'on prend le mot des puissances étrangères, il ne faut pas le changer. Les puissances étrangères disent loustig , non loustic y et je crois même qu'il ignore ce que c'est que le loust'ig dans un régiment Teutsche. C'est le plaisant , le jovial qui amuse tout le monde , et fait rire le régiment, je veux dire les soldats et les bas-oHiciers j car tout le reste est noble, et comme de raison ^ rit à part. Dans une marche, quand le loustig a ri , toute la colonne rit et demande : Qu'a-t-il dit? Ce ne doit pas être un sot. Pour faire rire des gens qui reçoivent des coups de bâton , des coups de plat de sabre , il faut quelque talent , et plus d'un journaliste y seroit embarrassé. Le loustig les distrait , les amuse, les empêche quelquefois de se pendre, ne pouvant déserter , les console un moment de la schlague , du pain noir , des fers , de l'insolence des nobles officiers. Est - ce là l'emploi qu'on me donne ? Je vais avoir de la besogne. Mais quoi ? j'y ferai de mon mieux. Si nous ne rions encore , quoiqu'il j)uisse arriver, il ne tiendra pas à moi; car j'ai , toujours été de l'avis du chancelier Thomas Morus : Ne faire rien contre la conscience , eï

( i4 ) rîre jusqu'à l'échafaud inclnsivement. Commo cet emploi d'ailleurs n'a point f!e traitement, ni ne dépend des ministres , je m'en accommode d'autant mieux.

Tout cela ne seroit rien , et je prendrois patience sur les noms qu'il luc donne. Mais voici pis que des injures. Il me menace du sabre , non du sien , je ne sçais même s'il en a un , mais de celui du soldat. Ecoutez bien ceci : Quand le soldat , dit-il (faites attention; chaque mot est officiel , approuvé des censeurs), quand le soldat voit ces gens qui n'aiment pas les hautes classes , les classes à privilège, il met d'abord la main sur la garde de son salire. TudieUy ce ne sont pas des prunes que cela. Le chiffonnier valoit mieux. On no me sabre pas encore comme voua voyea ; mais on tardera peu ; on n'attend que le signal du noble qui commande. Profitons de ce moment; je quitte mon journaliste et je vais au soldat. Camarade, lui dis-je. Il me regarde à ce mot : Ah ! c'est vous, bonhomme Paul. Comment se portent mon père , ma mère , ma sœur, mes frères et tous nos bons voisins? Ah! Paul, où est le temps que je vivois avec eux et vous, vous souvienl-il ? labourant mon champ pi es du vô-

tre. Combien ne m'avez-vous pas de fois prêté vos bœufs lorsque les miens ctoient las ? Aussi vous aidois-je h semer, ou serrer vos gerbes , quand le temps menaçoit d'orage. Ali! bonhomme, si jamais Comptez que vous me reverrez. Dites à mes bons parents qu'ils me reverront, si je ne meurs. — Tu n'as donc points lui dis- je, oublié tes parents. — Non plus que le premier jour. — Ni ton pays ? — Oh ! non. Pays de mon enfance ! terre qui m'as vu naîtrel — Mon ami , tu es triste. Tu te promènes seul j tu fuis tes camarades ; tu as le mal du pays. — Nous l'avons tous, bonhomme Paul.

Touché de pitié , je m'assieds et il continue : Vous savez , père Paul , comment je vivois chez nous, toujours travaillant, labourant ou façonnant ma vigne , et chantant la vendange ou le dernier sillon j attendant le dimanche pour faire danser ma Sylviue aux assemblées de Veretz ou de Saint-Avertin. On m'a ôté de là; pourquoi? pour escorter la procession, ou bien prendre les armes lorsque le bon Dieu passe. On m'apprend la charge en douze temps. A quoi bon fPour quelle guerre? On s'y prend de manière à n'avoir jamais de" querelle avec les puissances étrangères. Pourquoi donc

( i6 ) charger l'arme, et sur qui l'aire feu? Je sers; mais à quoi sers-je ? A rien, bonhomme Paul. Tout cela nous einiuie et nous fait regretter le pays dans nos casernes. Ah ! Veretz, ahl Sy Ivine! ah! mes bœuiis , mes beaux bœuts ! Fauveau à la raie noire , et l'autre qui avoit une étoile sur le front ! Vous en souvicnt-il, bonhomme Paul ?

Là-dessus, sans répondre, je lui glisse ce mot: Sçais-tu bien ce qu'on m'a dit de toi? Mais je n'en crois rien. Je me suis laissé dire que tu voulois nous sabrer. — Moi, vous sabrer, bonhomme! Quiconque vous l'a dit est un

— Oui, mou ami, c'est un gazetier censuré. Mais que fais-tuf Comment te trouves-tu

à ton régunent? Es-tu content, dis-moi, de tes chefs? — Fort content, bonhomme,, je vous jure. Nos sergents et nos caporaux sont les meilleures gens du monde. Voilà là-bas Francisque, notre sergent-major, brave soldat, bon enfant; il a fait les campagnes d'Egypte et de Russie, et il fait aujourd'hui sa première communion.

— Tout de bon f — Oui vraiment; c'est aujourd'hui le numéro cinq, demain ce sera le numéro six. — Commcnl? que veux-tu dire? — Nous communions par numéros de compagnie, la droite en tête. — Fort bien. Tes officiers? — Mej»

( 17 ) ofliciers? Ma foi, je ne les connois guères. Nous les voyons à la parade. Nous autres soldats, bonhomme Paul, nous ne connaissons que nos seri^ents. Ils vivent avec nous; ils logent avec nous j ils nous mènent à vêpres. — En vérité? Cependant, tu dois sçavoir, mon cher, si ton capitaine te veut du bien. — Notre capitaine n'a pas rejoint^ nous ne l'avons jamais vu. 11 prêche les missions dans le midi. — Bon ! Mais ton colonel ? — Oh ! celui-là nous l'aimons tous. C'est un joli garçon , T)lcfi tourné, fait à peindre , bel homme en uniforme , jeune j il est né peu de temps avant l'émigration. — Dis-moi : il a servi? — Oh! oui j en Angleterre il a servi la messe j et il y paroît bien , car il aime toujours l'Angleterre et la messe.

— A ce que je puis voir, tu ne te soucies point de rester au régiment, de suivre jusqu'au bout la carrière militaire. — Où me mèneroitelle? Sergent après vingt ans, la belle perspective! — Mais par la loi Gouvion, ne peux-tu pas aussi devenir officier ? — Ah ! officier de fortune ! Si vous sçaviez ce que c'est! J'aime mieux labourer et mener bien ma charrue^ que d'être ici lieutenant mal mené par les nobles. Adieu, bonhomme Paul j la retraite m'appelle.

( i8 ) Au revoir , mon bonhomme. — Au revoir , mon ami.

A quatre pas de là, je trouve leseigneur du fief de Haubert, et je lui dis : Mon gentilhomme, vous n'aurez jamais ces gens-là. • — Pourquoi , s'il vous plaît ? — C'est qu'ils ont tâté de l'avancement. Vous voulez toutes les places , mais surtout vous voulez toutes les places d'ofHciers, et vous avez raison 3 car sans cela point de noblesse. Eux veulent avancer. Le marquis aura beau faire, c'est utie fantaisie qu'il ne leur ôtera pas. Je ne vois guêres moyen de vous accommoder. M. Quatremère de Quincy, bourgeois de Paris , vous accordera ce que vous voudrez 5 privilèges , pensions, traitements, et la restitution , et la substitution , et la grande propriété. Vous le gagnerez aisément en l'appelant mon cher ami , et lui serrant la main quelquefois. Mais les soldats ne se payent point de cette monnoie. Pour lui l'ancien régime est une chose admirable , c'est le temps des belles manières ; mais pour les soldats c'est le temps des coups de bâton. Vous ne les ferez pas aisément consentir à rétrograder jusque-là. Puis le public est pour eux. On sçait qu'un bon soldat est un bon officier et un bon général , tant qu'il ne se

( 19) fait point gentilhomme. On ne le sravoît pas autrefois. En un mot comme en cent , je vous le dis, M. le vicomte, vous n'aurez jamais en ce pays une armée à vous. — Nous aurons les gendarmes et le procureur du Roi.

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