‹ Seconde lettre sur les Hiéroglyphes adressée à M. de SChapitre 4 sur 5 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Je peux dire la même chose relativement au mot amcx missi, serpent, que j’ai cité d’après Kircher, puisque Horapollon dit expressément que les Égyptiens nommaient cet animal pari. Ces deux mots commencent par la même lettre et sont identiques , et c’est le point essentiel dans le système acrologique.

A la page 20 , je cite le mot Æ&ào'xkc saloukhs (en arabe L »à « à, , ). M. Champollion remarque : « Ghalouks (lisez shalouks ) peut bien avoir si- » gniûé scarabée en langue égyptienne; mais rien » ne prouve que ce fût là le nom de l’espèce du » scarabée sacré dont parle Horapollon. »

Que dire d’une telle manière de raisonner? Horapollon ne parle que de scarabées (xoLvSrctfoç) en général, sans désigner plus particulièrement l’espèce. M. Champollion nous assure qu’il a lu sur les monumens égyptiens que le scarabée sacré s’appelait thorrès; à la bonne heure , mais il nous semble par trop enclin à faire ce qu’il reproche à tort au P. Kircher, c’est-à-dire à inventer les mots égyptiens dont il a besoin , et il nous permettra de ne l’en croire, sur ce point et sur bien d’autres, que quand il aura prouvé ce qu’il avance. Jusquelà, nous devons nous tenir à ce qui se trouve dans les livres cophtes.

« Alloê , qui n’est qu’un mot grec corrompu » et mal appliqué, dit M. Champollion , n’est » point égyptien, et n’a jamais été le nom du » Phénix. »

Le mot cophte «.Moh alloé (avec l’article ns) se trouve dans la S cala magna 3 dans le chapitre qui traite des oiseaux (i) j il y est expliqué par l’arabe Samandalj que Kircher (page 169) traduitavec raison par avis Indica, species Phœnicis. Selon les lexicographes orientaux, ce mot est synonyme de Samandar, qu’on écrit aussi

Samandan Samandour. Cas-

tellus (Lex. Pers. } page 35 o) le rënd par Salamandra , et ajoute : « Avis esse dicitur quæ in igné » vivit , et ex igné nascitur : si mille annos in loco » quodam continuetur ignis, indè hanc avem » nasci aiunt. » Un auteur arabe, cité par Bochart, dit : « E mirabilibus naturæ Semendal est , quod

» in igné deliciatur et in eo habitat Et.alii

» dicunt , Semendal avem esse in Indiæ regione , » quæ ova ponit, etpullos éxciudit in igné. Nec » ignis ei quicquam nocet propter proprietatem , » quam Deus illi indidit. »

On voit bien qu’il s’agit ici du phénix qui renaît par le feu. Samandal ou Samandar est la

(1) Cod. 5 o , Bibl. Reg. , fol. 100 , verso, col. 1. — Manuscrit de M, Marcel , fol. 97 , recto , col. ».

même chose que Salamandra, et désigne en général tous les animaux qui , d’après la croyance des Orientaux et des anciens, peuvent vivre dans le feu : c’est aussi le nom du lézard , appelé par Linnæus Lacerta-Salamandra. On emploie égaler ment ce mot pour désigner une espèce de rat séjournant impunément dans les flammes , de meme que Yasbeste , parce que les toiles faites avec les filamens de ce minéral se nettoient par le feu, d’où elles sortent toutes blanchies (i).

Le Vocabulaire cophte, N". XVII, Supplément du fonds Saint - Germain de la Bibliothèque du Roi , n’a pas le mot alloê pour phénix ; mais dans le chapitre des oiseaux, fol. 146, verso, il donne le mot grec ns 4 >osm£, pi phoinix avec l’article égyptien, et l’explique par les mots arabes elnesr, l’aigle, et nuskhet al Sa-

mandal, espèce de Samandal , d’où il résulte que :

Phénix étant — Samandal

et

Alloê étant = Samandal ,

Alloê doit' être = Phénix.

Ces faits démontrent le peu de cas qu’on doit

(i) Les dictionnaires Chems ol Logliât (Calcutta, 1806, in -4®., vol. i,p. 619) et Bourhdni JCdtAy’ (Calcutta, 1818, in-fol., p. 525 ) donnent les mêmes significations aux mots Samandal et Samandar , et disent expressément que c’est aussi un nom d’oiseau , qui , comme le lézard-salamandre, peut vivre dans le feu.

faire de plusieurs assertions de M. Champollion , quand il s’agit de faits positifs, et non pas seulement d’explications vagues et arbitraires de monumens qu’il croit avoir déchiffrés. Finalement , je l’invite à m’indiquer le mot grec dont alloé serait une corruption.

A la page 20 , j’avais cité le mot zotthc Autês qui , en cophte , désigne le Nil. M. Champollion prétend que c’est un mot grec corrompu , et me renvoie à son livre De l'Egypte sous les Pharaons (I, i 32). J’y trouve en effet le passage suivant : « Le second nom, ou plutôt la seconde épithète » qu’on donna au Nil, fut AET02, qui, en grec, » signifie aigle. Le fleuve reçoit ce nom à cause » de sa rapidité et de la force de ses eaux dans » quelques parties de son cours. Ce nom grec a été » conservé parmi les Cophtes ou Egyptiens du » moyen âgej du temps qu’ils parlaient leur lan- » gue, le mot tu pi Autês, ou simplement

» i.'X'THC Autês , désignait le Nil. »

M. Champollion me permettra de douter de cette assertion , jusqu’à ce qu’il ait prouvé que Autês est effectivement une corruption de aëtos; car, je le l'épète encore, énoncer une chose, ce n’est pas la démontrer. Je lui demanderai, en attendant, pourquoi dans le, dialecte sahidique, dans lequel z.'ï’IKC Autês , désigne aussi le Nil , le mot grec (lëtos , pour aigle, s’est conservé sans se changer

également en autês. Dans le grand Vocabulaire sahidique manuscrit (fol. 55 , verso, col. 2) on voit 2ÆT0C, expliqué par l’arabe c’est-à-dire

aigle : ne serait-il au moins présumable que si l’on a changé la prononciation de ce mot dans une de ses acceptions, ce changement doit avoir aussi eu lieu dans l’autre ?

Au mot ïtEÊjrr nebêt que j’ai traduit par savoir et non pas par doctrine, comme M. Champollion le dit à tort, ce savant remarque que ce terme est composé de nE& dominus, dominatio et de cor :

ainsi qu’il signifie maître de son cœur. J’avais déjà vu cette étymologie assez probable dans I. Rossi (Elymologiœ œgyptiacœ ,p. i 3 i),àqui M. Champollion doit la restituer, et je ne suis nullement éloigné de l’adopter 5 mais M. Champollion ne sait donc pas que nebêt, en cophte , peut aussi bien signifier un homme intelligent (voripav) que V intelligence ou le savoir.

« Le mot NIPHÈOÜI , les deux , cité dans » ce même article (page 22), à l’appui du système » acrologique , poursuit M. Champollion , ne » prouve rien, puisque la syllabe initiale NI, étant » simplement l’article déterminatif commun à » tous les noms pluriels, n’est point radicale, et

» M. de Goulianoff eût pu l’apprendre en ouvrant » une grammaire cophte quelconque. »

Mon savant adversaire me permettra de répondre en mon nom que c’est un des pluriels précédés de l’article ni, qui sont devenus des mots collectifs et compactes de la langue, qu’il se trouve comme tel et dans la signification d’un singulier à toutes les pages de la Bible, cophte , exactement comme l’expression les deux en français : c’est aussi pour cette raison que le célèbre Lacroze place m4>ho'*$ nifêoui dans son Lexique sous la lettre n; il l’explique par «fan o), ccelum, et renvoie à tÿç pour faire connaître son singulier, dont on se sert moins fréquemment.

Selon M. Champollion, je n’ai pas su faire la différence entre les mots nocher et chotref, qui désignent des oiseaux de proie différens.

« Jamais, ajoute-t-il, en langue égyptienne, » I’épervier symbolique ne porta le nom de NO- » SCHER , ni le vautour symbolique celui de >» SCHOTREF , comme le supposent MM. de » Goulianoff et Klaproth , pages 23 et 24 , ou , vice » versâ , l’épervier celui de SCHOTREF, et le » vautour celui de NOSGHER , comme on l’af- » firme également pages 38 et 3g de la même » Lettre.

» SCHOTREF est en effet l’oiseau nommé par » les naturalistes daedalion palumbariiis , Tau -

» tour, appelé BAZ et BAZI par les Egyptiens » modernes.

» L’oiseau appelé NOSCHER par les Cophtes » est l’espèce vulgaire du faucon , désignée chez » les Egyptiens modernes par les noms de BAZ- » El-schahin et de SAQK-schahin. »

Il cite pour appui de ce dernier fait la Scala magna de Rircher, page 167. Le passage de cet ouvrage , où il est question de ces deux oiseaux , se retrouve dans les deux manuscrits de ce lexique, que j’ai sous les yeux. M. Champollion l’allègue pour me convaincre de la différence qui existe entre nocher et chotref ; mais ce passage indique justement le contraire; le voici :

tu z/tpoc pi-atros ech-chahin. Le fau-

con royal blanc.

tu noctjEp pi-nocher el-hâzi. L’éper-

vier ou vautour.

TU tgo r J'pz<\pi-chotref el-hâzi. L’éper-

vier ou vautour.

M. Champollion cite de même le Vocabulaire cophte, N°. XVII, Saint-Germ. (fol. i/j . 5 , verso); mais on n’y lit pas non plus ce que ce savant prétend y avoir vu, car ce manuscrit n’explique pas nocher par BAZ -ech-schahin , comme il dit, mais par baz, épervier, faucon, ET par ech-chahîn, faucon royal blanc. Il y a un point de séparation entre les deux mots, ce qui fait une très-grande différence. M. Champollion est vraiment mallxeu-

reux quand, il consulte des vocabulaires cophtes , il lui échappé toujours des erreurs, qu’il appellerait bien autrement si Kirclier les avait commises.

Voici le texte :

tu noojEp pi-nocher £> J LJ! el-bâz; ech-

chahin. L’épervier ou vautour ; le faucon royal blanc.

ns cycrrpcq pi - chotref. jlJ! el-bâz. L’épervier ou vautour.

Voilà donc encore une fois nocher et chotref donnés comme équivalens de l’arabe el-bâz. Enfin le grand Vocabulaire sahidique traduit aussi nocher par el-bâz , l’épervier. La synonymie de ces deux mots est donc pleinement démontrée; ce sont des noms généraux pour désigner les differentes espèces d’éperviers ou faucons , compris en arabe sous le terme bâz ou bâzi. Ce dernier est également employé dans la traduction arabe de la Bible (Lévitique, XI, et Deutéronome, XIV) pour désigner les espèces d’oiseaux de proie qui , dans la version cophte, sont nommés nocher.

Quant au mot châhin, c’est la dénomination arabe ou plutôt persane du vautour royal. Ses équivalens dans les deux chapitres du Pentateuque, que je viens de citer, sont nop4'*pastt& etnopc^Epïottj qui signifient également ce qui est royal.

Nocher et chotref étant deux termes pour une même espèce d’oiseaux , j’ai été en di’oit de me servir indistinctement de ces mots. Il en est de même

des mots grecs de ><)4 et «/»■*£. Dans le Lévitique, le mot que la version grecque rend par >v 4 , est traduit en cophte par nocher : ce dernier est expliqué en arabe par hâz ou hâzi , et bâzi désigne également l’oiseau nommé chotref en cophte.

Comme une foule de mots égyptiens, le terme nocher est d’origine sémitique; il se retrouve dans l’arabe nesr et dans l’hébreu "lEfa necher ; il y désigne un aigle , un vautour et un oiseau de proie en général k 'Le mot grec î*pa.% s’est conservé en cophte, JEp&S,; les vocabulaires cophto-arabes l’expliquent par j w 1 11 nesr : on voit donc que /épa£ et nocher sont encore des synonymes. En résumé, on peut conclure de tous ces faits que nocher et chotref, en cophte, et 3^4 et ont tous la même signification : c’était justement ce qu’il importait de démontrer , pour faire tomber les raisonnemens deM. Champollion (1).

M. Champollion, croyant avoir pulvérisé le système acrologique et ma Lettre qui l’expose, a placé à la fin de son Analyse ce passage remarquable :

« Les deux chapitres du livre d’HorapoIlon que » l’on regardait comme les preuves les plus frap-

(1) Dans une note, M. Champollion me reproche d’avoir méconnu la préposition K placée devant le E-V-J savoir , dans le mot composé

UJOpiT îtFAÎ-S chorp nèmi, connaissance de l’avenir , prcescientia. En français , la première syllabe de prévoyance , est aussi une préposition; mais elle forme , avec le reste du mot, un corps entier, et personne ne prétendra qu’il faudrait l’en séparer.

» parités de la vérité du système acrologique , » sont donc précisément ceux qui en prouvent le » mieux toute la fausseté. Du reste, la découverte » fut-elle certaine, on ri y reconnaîtrait bientôt » quune nouvelle application de mon alphabet » des hiéroglyphes phonétiques (i); et si Ton pré- » tend que ces initiales de mots sont employées » isolément , elles rentreront alors dans la foule » de ces lettres initiales employées par abrévia- » tion et d’un usage si fréquent, dont j’ai déjà » parlé suffisamment dans mon Précis du système » hiéroglyphique, pag. i4o, 3ai4 et 325. »

C’est à-peu-près comme si M. Champollion disait : ou la découverte des hiéroglyphes acrologiques est de moi , et alors elle est admirable , ou elle est d’un autre , alors elle n’a pas le sens commun.

Une pareille décision ne ressemble pas mal à celle par laquelle le calife Omar condamna aux flammes la Bibliothèque d’Alexandrie. « Ou ces » livres, disait-il, sont contraires à ce qui est » écrit dans le Coran, alors il faut les anéantir, » ou ils contiennent la même doctrine; dans ce » cas, on doit les brûler comme inutiles. »

Dans tout ce que le savant critique a dit contre ma Lettre sur les hiéroglyphes acrologiques , jo

(1) Voyez ce que j’ai dit sur ce point dans ma -Lettre sur la découverte des hiéroglyphes acrologiques , pag. 39.

n’aperçois qu’une seule vérité , c’est que je n’ai qu’une connaissance très-superficielle de la langue cophte; toutefois, le peu de progrès que j’ai faits dans cette étude ne me paraît pas avoir été sans fruit, puisqu’ils m’ont mis à même de signaler une foule de méprises chez l’homme qui passe, dans l’esprit de quelques personnes, pour avoir découvert et pour connaître à fond et mieux que qui que ce soit l’idiome des Pharaons, J’espère que ce ne sera pas la dernière fois que j’aurai l’occasion de traiter ce sujet. M. Champollion m’a jeté le gant, je l’ai ramassé. Je n’ai pas cherché cette discussion, mais je ne dois pas la fuir, si elle peut tourner à l’avantage de la vérité.

Les travaux de M. Champollion sur les hiéroglyphes n’ont pas encore été examinés en détail et d’une manière un peu approfondie. M. le baron Silvestre de Sacy en a rendu compte dans le Journal des Savons ; mais il n’y en donne qu’un résumé rapide. L’aridité du sujet , le manque de clarté qui règne dans les écrits de M. Champollion, et vraisemblablement la crainte de sacrifier peu utilement un temps précieux , réclamé par d’importans travaux, ont empêché l’illustre Président de la Société asiatique de traiter la question à fond, et de donner à son examen le caractère d’un jugement définitif ; cependant comme un tel examen peut être utile sous plus d’un rapport, je ne suis pas éloigné de m’en charger. Dans une troisième Lettre plus étendue , et accompagnée des planches nécessaires , j’aurai le plaisir de vous en commu-

niquer les résultats motivés , et je pense que les hommes vraiment impartiaux et désintéressés n’auront pas de peine à reconnaître que c’est un peu légèrement que l’on a adjugé à M. Champollion la découverte de M. Young, et que les résultats qu’on peut espérer de cette découverte sont bien loin de nous conduire à l’intelligence des monumens écrits qui nous restent de l’antique Égypte.

Agréez, Monsieur, les sentimens inaltérables avec lesquels j’ai l’honneur d’être,

Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

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