VI
A la page 8 de ma Lettre, j’avais traduit le mot cophte tikhi par grue. M. Champollion objecte que c’est le nom d’un oiseau de l’espèce des courlis , et non pas celui d’une grue. Il est impossible de se me'prendre sur la sigrtification du mot tikhi. Il se trouve deux fois dans la S cala magna (Mss. 5o, fol. ioo, recto, col. 2 , et fol. 12 $, verso, col. 2 ) , de même que, dans le Vocabulaire cophte , N°.XVII, Suppl. Saint-Germain, fol. 1 45, verso. Il y est par-tout expliqué par l’arabe kourki , que Golius traduit par « g rus » et Castellus, par « yîfttvoç,grus. » Le P. Dominicus Germanus à Silesia, dans son Dictionnaire italien-arabe , rend « grue , » ucello, g rus, avis nota, par « kourki (plur. » jf kouraki), ou, comme on écrit aussi vulgai- » renient, et » Les lexicographes orien-
taux donnent au mot kourki le synonyme persan kuleng, qui est la dénomination la plus ordinaire de la grue.
Tant d’autorités réfutent l’assertion de M . Champollion , fondée vraisemblablement sur le récit de
quelque voyageur , qui , en montrant un courlis à un natif de l’Égypte,, lui aura demandé le nom de cet oiseau , et en aura reçu pour réponse que c’était un kourki ou une grue. De pareilles méprises ont lieu tous les jours; car le peuple ignore ordinairement les véritables dénominations des objets qu’il n’a pas journellement devant les yeux.
J’avais cité (page 8 ) le mot ^ ti, qui signifie combattre. M. Champollion, si profondément versé dans la connaissance de la langue cophte , objecte : « Le mot ti signifie simplement donner , et ne « s’emploie au figuré dans le sens de combattre , » faire la guerre , qu’en se combinant avec les » prépositions ÉHOUN et ÔUBÉ , TI-ÉHOUN (don- »> lier dans), ti oubé , donner contre. Les véri- » tables mots égyptiens exprimant ces idées, guerre » et combattre , sont BOTS et MISCHI , qui n’ont » point la lettre T pour initiale. »
M. Champollion confond ici certainement une locution française avec le cophte; il paraît avoir pensé à la phrase « ce régiment a donné dans » telle ou telle bataille; » mais en égyptien le mot ^ ti, donner, diffère totalement de ^ livrer bataille , ou avec l’article ns^ pi ti une bataille ; en arabe, h’arb et h'ariba. Lacroze (p. 179) distingue soigneusement ce mot de^ ti, donner. Du premier vient le terme maënti (avec
l’article c|>), expliqué daus les manuscrits de la
S cala magna par i^oy» lieu de bataille.
(Cod. 5 o, fol. 191, recto, col. 1, et Mss. de M. Marcel, fol. 179, recto.) Ma signifie lieu.
vm.
A l’occasion du mot sakhol, que je cite à la page 8, et que j’explique par talismans (<püAaxr»//a), M. Champollion dit :
« Le mot SACHOL n’a jamais signifié en cophle » phylactère ou talisman ; et ici M. de Goulia- » nolf (lisez Klaproth ) a adopté fort légèrement » une erreur de Kircher , Lien facile à reconnaître, » puisqu’à côté du mot Sakhol , Kircher, tout » en le traduisant mal , a conservé le mot arabe » kim am, licou , muselière y capistrum, que por- » tait le manuscrit original de la Scala magna ; » SAKHOL est employé en effet dans le sens de » capistrum , dans le Nouveau Testament , I , » Corinth.,IX, 9; Timoth., V, 18. » (Voir le Dict. de Lacroze. )
Dans la Scala magna ci>ys> 7 \ sakhol g st traduit par l’arabe (Cod. 5 o, fol. i/|0, recto, col. 1, et Mss. de M. Marcel, fol. 177 , verso, col. 1 ). M. Champollion lit ce mol kimarn {ch), et il n’est pas douteux qu’il ait la signification de capistrum. C’est un pluriel de kimm , que Golius
explique par « Capistrum oris, quo impeditur ne » mordeat camelus; « mais peut aussi désigner des phylactères comme pluriel de komrn , puisque akmâm , autre pluriel de ce
dernier mot, est rendu chez Castelius ( Lexic . heptaglott.^agenn^i^ar phylacteria. M. Champollion a donc tort d’assurer que le mot cz^oi\ sakliol ne peut désigner des talismans , et Rirclier a vraisemblablement eu raison de le traduire par phylacteria ; d’autant plus que dans un autre passage du lexique que ce jésuite a publié, ni pi sakliol est expliqué par kimâmeh et-
thevr , « instrumentum quo cohibetur bos ne co- » mcdat. » On voit que dans cet endroit l’auteur du vocabulaire, en ajoutant à kimâmeh le mot etthevr , du bœuf, a voulu indiquer ques«A//o/ n’avait pas ici la signification de phylacteria ; mais qu’il s’agissait d’une muselière.
En copbte, le licou d’un cheval est oumtat , que la S cala magna traduit par JjJL* mykwed, « habena quâ jumentum ducitur regiturve, » et par resn, « capistrum, funis quo » ad nasum equus constrictus duci solet. »
D’ailleurs qu’est -ce qu’un talisman? C’est un frein mis à l’influence des mauvais génies et qui protège contre leurs actions : or la racine arabe, de laquelle kontm et kimâmeh sont dérivés, désigne couvrir et protéger.
« On peignait la volupté, ai-je dit, par le nom- » bre seize , parce qu’à l’âge de seize ans les hom- /> mes commencent, d’après Horapollon, à re- » chercher les femmes pour propager leur race.
» Le véritable secret de cet hiéroglyphe consiste « en ce que l’amour ou le désir amoureux mai ou » mei,en cophte, commence par un m, cqmme » le mot metsoou, seize. »
M. Champollion remarque :
« Parmi les noms de nombre égyptiens , le » nombre XVI , METSOOU, n’a pu être choisi » de préférence à tout autre pour exprimer Va- » mour , parce que ce mot commencerait par un » M, ainsique l’égyptien MAI, amour, puisque » tous les nombres , depuis 1 1 jusqu’à 19 inclusi- » vement, ont pour initiale la même syllabe MET » ou MENT, dix , dix aine, combinés avec les » noms des unités ouai , un, snau, deux, schomt, » trois j etoÔu, quatre, tiou, cinq, sôou, six , etc.: « ce n’est donc pas là le véritable secret de cet » hiéroglyphe. »
J’ai répondu d’avance à de pareilles objections, en observant, aux pages 8 et 29 de ma première Lettre, qu’il y avait souvent dans l’emploi des hiéroglyphes acrologiques une espèce d’indication de la chose même, mais que le système des initiales était toujours observé. Je me contente donc de faire remarquer que, dans le cas présent, le nombre XVI, commençant par un m, a été vraisemblablement choisi de préférence aux autres, qui ont la même initiale , parce que les Égyptiens supposaient que l’âge de seize ans était l’époque de la puberté des hommes.
M. Champollion raisonne à-peu-près comme quelqu’un qui voudrait soutenir que la lettre M ,
qui ne rappelle rien de bien extraordinaire à l’esprit , et qui est l’initiale d’une multitude de mots, n’est cependant pas, pour ainsi dire, en français l’hiéroglyphe acrologique du mot MONSIEUR , qui se trouve rappelé par sa partie la moins caractéristique. Il est bien probable que le son des hiéroglyphes acrologiques était indiqué dans les textes égyptiens par des circonstances déterminantes, placées avant ou après , et par le sens général des phrases. Cette idée peut être suceptible de grands développemens , qui m’entraîneraient, pour le moment , trop loin de l’objet que je me propose.
A ce que j’ai dit (page 9) relativement au mot shadje ou djashè (1), que je traduis par un homme faible sur ses jambes , M. Champollion objecte :
« Djaghe (lisez djashè) signifie manchot , un » gaucher , et non pas un homme faible sur ses » jambes. »
Dans la Scala magna (Mss. de M. Marcel , fol. 17 1 , verso, col. 1), on trouve le pluriel de 6 t>x.\\ sadje ( han-sadjëu) expliqué par
l’arabe or a J assima signifie, d’après
Golius « aridus et à motu curvus evasit pes ma- » nusve. » On dérive de cette racine le mot aassamo « aridam, curvamque habens manum
( 1 ) D’après Lacroze (page i63 et 172 ), shadjè et 2£2>.6 h
djashè sont synonymes.
» vel pedem. » J’ai donc été en droit d’appliquer le mot iK sadji à la faiblesse des pieds. D’ailleurs Lacroze l’explique par 3 cuAAoç, et l’helléniste de M. Chain pollion peut lui dire que ce terme grec signifie boiteux.
J’avais employé, à la page 10 de ma Lettre, le mot telphinos , qui signifie éléphant en cophte.
M. Champollion dit : « TELPHINOS n’a ja- « mais été un mot égyptien , et sur-tout il ne ser- » vit jamais à désigner l’éléphant , puisque c’est » le mot grec <feA dauphin : c’est donc encore » ici un malheureux emprunt fait au P. Kircher. »
Malgré cette assertion si positive de mon savant adversaire , le mot nrEÎ\4>s«oc telphinos ( et avec l’article us tteAcDhoc P* telphinos ) se trouve dans les deux manuscrits de la Scala magna qui sont à Paris. Dans celui de la Bibliothèque du Roi , fol. 99, recto, col. 2, et dans le manuscrit de M. Marcel, fol. 95, verso, col. 2. Tous les deux l’expliquent par l’arabe fil , qui est le nom
ordinaire de l’éléphant. Quoi qu’il en soit, les amateurs de la langue grecque doivent , à cette occasion, des remercîmens à M. Champollion pour la découverte du mot éîXtpivoç, qui manquait daps nos dictionnaires • car on n’y trouve que JeA <p)v et J\-Aflç pour dauphin , dont le génitif est S'éK^'ïvoç. Ce mot nouveau est vraisemblablement un des fruits précieux de la lecture des papyrus, que le savant
auteur du Précis des hiéroglyphes a déroulés audelà des Alpes.
Mais trêve de plaisanteries : la légèreté avec laquelle certains auteurs avancent des assertions fausses ne pourrait se concevoir, si les ouvrages de M. Champollion le jeune ne nous apprenaient jusqu a quel poipt on peut pousser l’inexactitude. Choisissons un exemple frappant , qui se présente dans son livre intitulé : U Egypte sous les Pharaons. L’auteur y dit, à la page 276 du premier volume : « Dans la Scala magna , le P. Kircher a » donné k‘o**KO'*4>2» t t koukouphat comme le nom » égyptien de la huppe ; Lacroze l’a inséré , sur sa » foi, dans son Lexique. Il ne serait pas impossible » que Kircher l’eût inventé d’après un passage » d’Horus , où cet oiseau est nommé xvxvça. (lib. I,
»> 55 ), de la même manière qu’il inséra dans la » Scala magna les mots aae küskc et qu’on
» ne trouve point dans le manuscrit qui a servi » de fondement à son travail. Dans les nombreux » vocabulaires égyptiens que nous avons extraits, » ce mot ne s’est jamais présenté à nous. On y » lit, au contraire, que la huppe était appelée » TTE'TETiKit Pétépêp par les Égyptiens (Mss . copht . , » Bibl. imp. , N°. XVII, Saint-Germain, Sup- » plément), ou bien ^^px-TTKlt Charapep y ainsi » que nous l’avons lu dans le même manuscrit. » Dans la préface du livre duquel j’extrais ce passage, M. Champollion annonce avec emphase la publication prochaine d’une grammaire et d’un dic-
tionnaire de la langue cophte; le dernier sur-tout devait contenir un grand nombre de mots extraits de Vocabulaires cophlo-arabes de la Bibliothèque impériale. Les ouvrages que le même auteur a publiés depuis pourraient presque faire douter qu’il ait effectivement exécuté un travail aussi important , sji l’on ne savait pas que M. Champollion , ayant voulu , en i8i5, faire imprimer aux frais du Gouvernement un Dictionnaire cophte de sa façon , le livre fut renvoyé au jugement de l’Institut par le Ministre de l’intérieur. M. le baron Silvestre de Sacy fut chargé de cet examen , et il lit sur ce sujet un rapport très-long et fort défavorable au travail de M. Champollion : l’impression du livre fut refusée. On n’en a plus entendu parler depuis ce temps-là. Tout cela fait présumer qu’il n’a jeté les yeux que bien légèrement sur les manuscrits cophtes de la bibliothèque du Roi (i) ; en effet, s’il eût examiné celui de la S cala magna , il y aurait trouvé , au fol. ioo , verso , col. i , le mot m koxko'xc^&.'T pi koukouphat, expliqué par l’arabe
(i) Pour moi, après la lecture la plus attentive des écrits de M. Champollion , je ne puis m’empêcher de croire qu’il n’a jamais eu une connaissance passable de la langue cophte ; je pense qu’il serait fort embarrassé de traduire des textes autres que des passages de l’Écriture, ou ceux qui ont été interprétés en latin par Zoega et par quelques autres savans aussi modestes que laborieux. On peut, au reste , au sujet de la science cophte de M. Champollion , consulter une brochure publiée, il y a quelques années, par M. Etienne Quatremère , membre de l’Institut, intitulée : Observations sur quelques points de la Géographie de l’Egypte. Il y relève , avec toute la politesse convenable , un certain nombre de contre-sens assez graves commis par M. Champollion.
la huppe. Ce mot est egalement <laus le manuscrit appartenant à M. Marcel, fol. 97, recto, col. 1 . Mais, ce qui surpasse toute croyance, c’est qu’il se rencontre aussi dans le Vocabulaire manuscrit (Supplément du fonds Saint-Germain, N°. XVII) que M. Champollion cite pour prouver le contraire. On le lit , et c’est encore plus extraordinaire , sur la même page (fol. i 45 , verso), et immédiatement au bout des lignes (1), où M. Champollion a vu les mots petepép et kharapép, qu’il cite. Voici le passage :
iu hetetthh nipetetêp les huppes,
nx ni kharapép Id.
niKO'<KO'>f 4 ,2> - rTNIROUKOl,I,HAT Id.
xn.
Quant à l’observation sur le mot cophte ker, que j’avais traduit par lombes , il signifie en effet coxa ; mais les hanches et les lombes sout si voisines, que les Egyptiens ont pu les confondre facilement.
M. Champollion a tort de croire que ilion est synonyme de coxa : le premier n’est que le nom de la célèbre ville de Troye, assiégée pendant dix ans par les Grecs. Le mot latin qu’il a eu en vue est ilia j il signifie les flancs : c’est le pluriel de ile, is.
(1) Nous aimons à croire, pour tranquilliser la conscience des admirateurs de M. Champollion, qu’il lit plus exactement et avec moins d’étourderie les manuscrits hiéroglyphiques , qu’il n’est pas aussi facile de consulter que les manuscrits cophtes.
M. Champollion dit :
« Le mot SROUTHOS ou STHROUTHOS , » autruche, n’est certainement point égyptien : » c’est le mot grec STfouGoV plus ou moins défi- » guré. »
La simple assertion de mon adversaire ne me convertit pas ; s’il veut m’indiquer la véritable dénomination cophte de l’autruche, je cesserai de regarder srouthos ou sthrouthos , qui se trouve dans tous les lexiques, comme un mot égyptien.
A la page 5 de ma Lettre, j’avais traduit le mot sholmes par cousin, culex : M. Champollion remarque :
« Le mot gholmes, traduit par l’arabe namou- » séh ( S cala magna, page 173), veut dire ich- » neumon, et non pas cousin, culex. »
Ici la science cophto-arabe de mon adversaire se trouve extrêmement en défaut 5 car en arabe Yichneumon ne s’appelle pas x*w^/»b nâmouseh ; mais nims (Golius, page 1460). Le mot
nâmouseh a en effet la signification que le P. Kircher et moi lui donnons : c’est le nom de la moustique, comme tout le monde peut s’en convaincre en le cherchant dans le Lexique de Çastellus ,
page ^ 320 , où il se trouve explique par Axsjju « Culex. » On lit dans la fable XIII de Lokman : jjj (jj* AjêjJii Baoudzah
yony Namouseh w akafat aly kœrni tlievr. «Un » moucheron , c’est-à-dire une moustique , s’arrêta » sur la corne d’un bœuf. » D’après l’interprétation de M. Champollion , il faudrait donc traduire « Un moucheron , c’est-à-dire un ichneu- » mon 3 s’arrêta sur la corne d’un bœuf. »
Le mot Àjôjj «j baoudzah désigne ordinairement le culex molestus de Forskal : c’est un cousin ou moucheron très- petit; namouseh est la
moustique proprement dite, appelée par les
Grecs , qui est insupportable en Égypte , et à laquelle convient parfaitement son nom, qui désigne un animal se fourrant par-tout. Il est dérivé du radical arabe <>*— f namasa, se cacher, s’introduire furtivement. Le mot namouseh (i) est plus connu en Égypte , tandis qu’en Syrie on emploie davantage le terme ba’oudzah pour désigner les cousins. Toutes les personnes qui ont visité l’Égypte savent d’ailleurs qu’on y désigne sous le nom de nâmousiéh la moustiquaire, meuble indispensable, dont on se sert pour se garantir contre la piqûre de ces insectes insupportables.
Je saisis cette occasion pour avertir M. Cham-
(i) On dit aussi ^ mîmous en arabe moderne. Voyez
Dominici Germant à Si/esia Fabrica lin gu ce arabicæ. Romæ , i 63 g , fol. pag. 1069, où ce mot est expliqué par : Zanzale , e zanzala. Culex.
poli ion que Pichneumon s’appelle, en dialecte memphitique , tyx-uovÀ chathoul. Le grand Vocabulaire sahidique manuscrit, que j’ai sous les yeux, explique les deux mots M^opoc ailoros et ^EOîrTOUEmKOC leontopethikos par l’arabe nimSj ichneumon. Cependant il faut remarquer que le premier est le grec a/Xcufo? que l’on traduit ordinairement par chat, mais qui désigne aussi une espèce de belette ( ur)ç ), et qui pourrait bien être P ichneumon. Quant au mot leontopethikos, c’est le A€om7r/3-»xoc ou le singe-lion.
J’avais établi un rapprochement (page i5 de ma Lettre) entre les initiales de moui , lion , mnout , veiller , surveillant , et ’mbon , grande colère. M. Champollion s’exprime ainsi à ce sujet :
« Moui veut en effet dire lion en cophte; mais » le mot Svpoç d’Horapollon est mal traduit par » grande colère , il exprime plutôt Y esprit vital, » la chaleur vitale , comme le démontre l’expli- » cation du symbole. D’ailleurs, mbon, colère, » se prononçait ambon ou embon : c’est pour cela » que son m est accentué dans les livres cophtes » lorsqu’on omet d’écrire Ve initial , et mnout n’a » jamais signifié veiller ni vigilance en langue » copbte. »
Quant au mot grec 3'u/uoç, le premier vocabulaire venu peut montrer à M. Champollion qu’il
signifie aussi bien colère qu 'esprit vital. Voici le passage d’Horapollon (H, 38): la première de ces deux significations doit y être préférée comme la plus naturelle.
E< J'I 3t >f4.ov afterpov , âç Té xa) èx t«t« 7ruptTretv tou d’u/j.vfAévov , Asovra ypatpwnv , et'OTT/ÇovTa tb ç iétuçaxvj uxa.) Xtovra fj.tr, J'ià rov 3 'v/tor t»ç axûfiwç Jt g£caTiÇo[xiv*f, tyreidn ra oara rav axuftvwv xvrrofjLiva, irvf ixfiahXu. C’est-à-dire : « Pour désigner une colère » démesurée, qui occasionne la fièvre à celui » qui en est agité , ils peignent un lion qui » désosse ses petits. Le lion pour la colère; ses » petits désossés, parce que leurs os donnent du » feu quand ils s’entre-choquent. »
Voilà une nouvelle preuve de la profondeur d’Horapollon , et en même temps de la pénétration de M. Champollion, qui trouve qu’il faudrait traduire Sntfj.oç plutôt par esprit vital que par colère : d’où il s’ensuivrait que tout homme qui a beaucoup de cet esprit vital a la fièvre, et que quiconque n’a pas la fièvre est faible, et prêt à mourir.
Il me paraît aussi être contre le génie de la langue grecque d’employer l’adjectif afitTpoç démesuré, quand il s’agit d 'esprit vital. Ce serait même une faute dans toute autre langue.
Quant à l’accent placé sur Ym du mot hem , M. Champollion a tort de prétendre qu’il tient lieu d’un e ou d’un a; c’est tout simplement un signe (comme le dagech hébreu), qui indique que la lettre sur laquelle il se trouve doit être prononcée avec emphase; mais la lettre reste toujours l’ini-
tiale du mot, quoique les Cophtes aient souvent changé cet accent en e.
Je ne vois pas la raison pour laquelle M. Champollion prétend que le mot mnout ne peut signifier veiller ou celui qui veille. Dans l’Évangile de saint Jean (X, 3), il désigne celui qui veille à la porte , un portier (Sufaifoç), et dans la Genèse (XL, 4) c’est gardien de la prison, le geôlier (dfxiJ'urp.ÛTriç). Les mots qui, en cophte, signifient porte, fers et prison, n’ont d’ailleurs aucune ressemblance avec mnout.
Contremon opinion (Lettre , page 44) que couse sothis , ou cimui siothi, est un des termes égyptiens pour chien , M. Champollion soutient, d’après Jablonski , que ces deux mots sont de l’invention du P. Kircher, parce qu’ils ne se trouvent pas dans l’original de la Scala magna. Mais le mot irâ&if désigne, suivant Horapollon (I. 3), la constellation du chien, en grec açTfoxvm^ on n’a pas encore prouvé que aaSn soit un nom propre, ou qu’il ait une autre signification que celle de chien. La simple dénégation d’un fait n’est pas une raison péremptoire pour le rejeter. Le P. Kircher peut avoir trouvé les deux mots sothis et siothi dans quelque autre manuscrit cophte: en tout cas, il a eu tort de les insérer dans la Scala magna sans nommer la source où il les a pris ; mais ce tort a été plus d’une fois imité par ses successeurs.
M. Champollion nous fournirait bien des exemples d’intercalations pareilles et même d’invention de mots cophtes bien moins motivées.
Le mot^&poTtKt kharouki est expliqué dans la
Scala magna par l’arabe dzabb , qui désigne le grand lézard d’Afrique et d’Arabie. Kircher et Lacroze traduisent ce mot par crocodilus, lacerta. C’est le même que le dzab des Hébreux , qu’on rend également par crocodilus. (Voyez Castellus.) Je n’ai donc pas hésité à suivre leur exemple ; M. Champollion crie à l’anathème et. remarque « que c’est le nom du lézard terrestre, appelé dabb » par les Arabes, et non celui d’un crocodile. »
Mon docte adversaire n’a donc pas réfléchi que le crocodile est aussi un lézard, et que le dzabb ( Lacertœ arabicœ seu lybicœ genus , distentiore corpore et caudâ, eâdemque aculeatâ. - Gol. ) est le même animal que les Grecs appellent xfoxôS'uXoç xsfaeûoç, le crocodile terrestre , qui est le lézard a dard ou la lacerta stellio de Linnæus. Les excrémens de cet animal s’appelaient chez les anciens xfoxoJ'ei^ta., et servaient de fard et de remède contre les ophthalmies. D’ailleurs, si M. Champollion avait des connaissances aussi profondes en philologie qu’en fait de mystères égyptiens, il se serait aperçu de la ressemblance radicale de kharouki et de xfoxoéu'Koç. La dérivation
<le ce dernier mot du premier est très-probable, tandis que celle qu’on lit dans quelques lexiques grecs est tout-à-fait absurde ; ils expliquent ainsi le mot crocodile : « quixpôxov S'uXia, crocum metu.it; » vel quia est animal timidum, JuXov, et colore » xfoxov imitatur. »
Je dois remarquer qu’un vocabulaire du dialecte sahidique , assez ample, que j’aurai occasion de faire connaître plus particulièrement, appelle le crocodile, en copkte, KpOKOswXoc krokonilos ; ce serait le kroko ou kharouki du Nil.
M. Champollion ne veut pas non plus que COirfct soukhi soit un des noms égyptiens du crocodile ; il prétend que ce mot est de l’invention dii P. Rircber. A la vérité, il ne se trouve pas dans les deux manuscrits de la S cala magna que je peux consulter; mais en revanche Strabon dit dans le XVII”. livre de sa Géographie que les Égyptiens nommaient cet animal soukhos (i).
Ainsi, quoique la source où Rircber a puisé le terme soukhi ne soit pas connue , les conséquences que j’ai tirées de l’initiale de ce mot sont corroborées par la forme soukhos (os) citée par Strabon , et qui commence également par un s.
(>) Ev vofiâ Toula Tifxuei Tbv KçoK&Stikov.:. KxktÎTcu Je Xov’X'Ot. Strabon, chap. XXJI, page 811. Ed. de Casaubon. — Traduction française, vol. V, p. 411.
(2) Ce mot est aussi rapporté par Damascius dans la vie d’Isidore, citée chez Photius (Bibl., cod. 242, pag. 1047). Ô SÏ%or J'ocaror. O rt>n* J'i K/>o*oJ'e(Xs ko.) iÏSoç, ô où à.S'ixsT {âav
a Soukhos (signifie) le juste; 1 e soukhos est le nom et l’espèce du » crocodile; car il n’attaque aucun être vivant. »