‹ Seconde patrieChapitre 10 sur 13 · PA 'I H I K · texte numérisé non relu

PA 'I H I K

se perdre dans les profondeurs de la forêt, avec un bruit de tonnerre, que répercutèrent les nombreux échos de la montagne.

A cette altitude planaient encore quelques volatiles, uniques représentants de la vie animale de cette troisième zone, sur laquelle ils ne cherchaient pas à se reposer. Ce n'étaient point de ces oiseaux do petite taille, qui ne quittaient jamais les massifs de la sapinière. Quelques couples de puissants volateurs à large envergure, battant l'air à lents coups d'aile, dépassaient parfois la cime du cône. Quelle tentation éprouva Jack de les tirer, et avec quelle joie il eût frappé d une balle ces vautours de l'espèce «t umbu » et ces gigantesques condors que la présence de l'homme surprenait au milieu de ces mornes solitudes.

"Aussi plus d'une fois le jeune chasseur fit- il le mouvement d'épauler son fusil.

« A quoi bon?... lui criait M.Wolston.

— Comment. . . à quoi bon ?. . . répondait Jack, mais à... »

Et, sans achever sa phrase, après avoir remis son arme en bandoulière, il s'élançait sur les roches. -

Ainsi fut épargnée la vie d'un superbe aigle de Malabar. D'ailleurs, au lieu de l'abattre, mieux eût valu s'en emparer. Il aurait pu remplacer le fidèle compagnon de Fritz, qui avait succombé dans le combat avec le tigre lors du voyage à la découverte de la Roche-Fumante.

A mesure que le talus montait vers lu crête supérieure, il se faisait de plus en plus roide,

— un véritable pain de sucre. M. Wolston se demandait môme s'il y aurait place pour trois personnes sur sa pointe. Il fallait maintenant s'entr'aider les uns les autres, ou plutôt l'un l'autre. Jack commençait par attirer Ernest, ;qui attirait ensuite M. Wolston. En vain i avaient-ils cherché à contourner la base du :oône. C'était par le côté nord, en somme, que l'ascension présentait les moindres difficultés.

Enfin, vers deux heures de l'après-midi, une voix vibrante se fit entendre, — la voix de Jack,

— la première sans doute qui eût jamais résonné à cette cime :

« Une île... c'est bien une île! »

Un dernier effort de M. Wolston et d'Ernest les éleva jusqu'à Jack. Là, sur un étroit espace Ide deux toises carrées, harassés, époumonnés, presque incapables de parler, ils s Vendirent pour reprendre haleine.

Que la Nouvelle-Suisse fût une île, la question était résolue depuis l'arrivée de la Licorne. iMais si la mer l'entourait de toutes paris, c'était à des distances inégales de la montagne. Très développée vers le sud, plus restreinte vers l'est et l'ouest, réduite à une simple bordure bleuâtre vers le nord, elle resplendissait sous les rayons du soleil, qui se trouvait à quelques degrés au-dessous de son point de culmination.

Tout d'aborcî, Ernest dut constater que la chaîne n'occupait pas la partie centrale de l'île. En s/élevant au contraire sur sa portion méridionale, elle suivait une courhe assez régulière, tracée du levant au couchant.

De ce point haut de quinze cents pieds audessus du niveau de l'Océan, le rayon de vue mesurait environ dix-sept à dix-huit lieues jusqu'à l'horizon. Mais il s'en fallait que la Nouvelle-Suisse comprît une telle superficie.

Aussi, lorsque M. Wolston lui posa une question à ce sujet, Ernest répondit :

« A mon estime, notre île doit avoir de soixante à soixante-dix lieues de circonférence... Ce qui serait une aire déjà considérable et supérieure à celle du canton de Lucerne.

— Et quelle serait approximativement son étendue?... demanda M. Wolston.

— Autant ([uc je puis l'évaluer, on tenant compte de sa configuration, sorte d'ovale qui se dessine de l'est à l'ouest, répondit Ernest, elle pourrait mesurer quatre cents lieues carrées, soit moitié moins que la Sicile...

— Eh!... fit Jack, il y a nombre d'îles des plus qualifiées qui ne la valent pas...

— Très juste, reprit Ernest, et entre autres, si mes souvenirs sont exacts, l'une des principales de la Méditerranée, qui, d'une importance capitale pour l'Angleterre, n'a que neul lieues de longueur sur quatre de large.

- — Laquelle?...

— Malte.

— Malte!... s'écria M. Wolston, dont tout le « britannisme » fut surexcité à ce nom. Eh bien, pourquoi la Nouvelle- Suisse ne deviendrait-elle pas la Malte de l'océan Indien?... »

Et Jack de faire à part lui cette trop naturelle réflexion, c'est que la vieille Suisse aurait ►bien pu la garder pour elle et fonder là une (belle colonie helvétique.

Le ciel était très clair, l'atmosphère absolument dégagée jusqu'aux extrêmes limites. On ne sentait pas trace d'humidité dans l'air ambiant, et le relief du sol s'accusait avec une netteté parfaite.

Comme la descente devait exiger trois fois tmoins de temps que la montée, M. Wolston et les deux frères disposaient de quelques heures .avant que le moment fût venu de regagner la sapinière. Aussi, se passant tour à tour la longue-vue, observèrent-ils avec soin la vaste campagne qui se déployait à leurs pieds.

Ernest, son carnet et son crayon à la main, itraçait les lignes de cet ovale que traversaient le dix-neuvième parallèle de l'hémisphère méri- Idional sur une longueur de vingt-quatre lieues environ, et le cent quatorzième méridien est sur une longueur de dix-neuf.

Voici ce qu'il était aisé de reconnaître dans la direction du nord, à une distance qui pouvait se mesurer par dix ou onze lieues à vol d'oiseau.

SECONDE PATRIK.

D'abord, au delà du littoral, une étroite marge de mer baignait la partie comprise entre le cap de F Espoir-Trompé et le promontoire qui fermait la baie des Perles à l'ouest.

« Non, aucune erreur n'est possible, répétait Jack, et je n'ai pas besoin de lunette poui reconnaître la Terre-Promise puis la côte jusqu'à la baie du Salut!...

— En effet, ajouta M. Wolston, et à T extrémité de cet angle opposé, voici le cap de l'Est qui couvre la baie de la Licorne.

— Par malheur, reprit Jack, même avec l'excellente longue-vue d'Ernest, on ne peut rien voir de la partie qui avoisinc le ruisseau des Chacals...

— Cela tient, répondit Ernest, à ce qu'elle est cachée par la lisière de roches qui la limite au sud. Puisque de Felsenheim et de Falkenhorst on n'aperçoit pas le sommet de la chaîne, du haut de la chaine on ne peut apercevoir ni Felsenheim ni Falkcnhorst. .. C'est logique... je suppose...

— Tout à fait, triple logicien que tu es!...

répondit Jack. Mais cela devrait être également vrai du cap de l' Espoir-Trompe, et, cependant, c'est bien lui, ce promontoire qui s'avance au nord, et puisque nous l'apercevons...

— • Bien qu'il suit certain, répondit Ernest, que "do ce cap et même do Prospect-IIill, on voie le cône, la première condition pour voir, c'est de regarder. Or, il est probable que nous

SKCONDK PATRIE.

ne l'avons jamais fait avec assez d'attention. ..

— De tout cela, ajouta M. Wolston, il faut conclure que la chaîne proprement dite ne peut être aperçue que des hauteurs de la vallée de ûrunthal...

— C'est cela même, monsieur Wolston, déclara Ernest, et ces hauteurs cachent Fclsenheim à nos regards.

— Je le regrette, ajouta Jack, car je suis sûr qu'on aurait distingué mon père, ma mère, M" 10 Wolston et Annah. . . Et s'ils avaient eu l'idée de se rendre à Prospect-Hill, nous aurions pu les reconnaître... avec la longue-vue, s'entend... Car, enfin, ils sont là-bas, parlant de nous, comptant les heures, se disant : nos absents devaient être hier au pied de la montagne, et aujourd'hui, ils doivent être à sa cime... Et ils «se demandent quelle est l'étendue de laNouvelle- ; Suisse... et si elle fait bonne figure dans la mer des Indes...

— Bien parlé, mon cher enfant, c'est comme si nous les entendions... dit M. Wolston.

— ■ Et comme si nous les voyions... atlirina Jack. N'importe! je persiste à regretter que ces «rochers nous cachent le ruisseau des Chacals et notre habitation de Felsenheim...

— Regrets superflus, dit Ernest, auxquels il faut bien se résigner!

— Aussi c'est la faute de ce cône! dit Jack.

'Pourquoi n'est-il pas plus élevé?... S'il montait encore de quelques centaines de pieds dans les

SIXONDE PATRIE.

airs, nos familles nous verraient de là-bas... elles nous feraient des signaux..., elles hisseraient un pavillon au pigeonnier de Felsenheimî... Nous leur dirions bonjour avec le nôtre.;. £

— Voilà Jack parti!... répliqua M. "Wolston.

— Et je suis sûr qu'Ernest verrait Annah...

— Mais je la vois toujours...

— C'est entendu... même sans lorgnette, s'écria Jack. Hein! comme ça porte loin, les yeux du cœur! » .

En somme, on ne pouvait apercevoir aucun détail de la Terre-Promise. Dans ces conditions, il ne restait donc aux observateurs qu'à prendre une vue exacte de l'île en relevant ses contours et sa configuration géologique.

La eùtc vers le levant, au revers de la baie de la Licorne, présentait une bordure rocheuse qui encadrait toute cette partie aride, précédemment reconnue lors du premier voyage de la pinasse. Puis les falaises se rabaissaient, le littoral s'exhaussait vers l'embouchure de la Montrose pour finir en un promontoire aigu, et il se recourbait à l'endroit où la chaine prenait naissance au sud-est.

On entrevoyait, comme un filet lumineux, les sinuosités de la rivière. Dans son cours d'aval, elle arrosait une région boisée et verdoyante, — région dénudée dans son cours d'amont.

Alimentée par les nombreux rios descendus des derniers étages de la sapinière, elle faisait

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de nombreux et pittoresques détours. Au delà des futaies épaisses entre les massifs et les bouquets d'arbres, se succédaient des plaines, des prairies, jusqu'aux extrêmes limites occidentales de l'île, là où se dressait un morne très élevé auquel s'appuyait l'autre extrémité de la chaîne à la distance de cinq ou six lieues.

. En plan géoméfral, l'île représentait assez exactement le dessin d'une feuille d'arbre, plus large que longue, dont le pétiole aurait été allongé vers le sud, ses nervures ligneuses dessinées par des arêtes de roches, son tissu cellulaire représenté par cette verte campagne qui comprenait la plus grande partie de sa surface.

Dans l'ouest scintillaient sous les rayons solaires d'autres cours d'eau, constituant un important système hydrographique, plus complet que celui du nord et de Test, réduit à la Montrosc et à la rivière Orientale.

Donc, pour résumer, la Nouvelle-Suisse, sur les cinq sixièmes atout le moins de son étendue au nord de la chaîne, montrait une admirable fertilité et elle suflirait à nourrir plusieurs milliers d'habitants.

Quant à sa situation au milieu de ces parages de l'océan Indien, il était évident qu'elle ne se rattachait à aucun groupe insulaire, à aucun archipel. La longue-vue ne relevait aucune apparence de terre jusqu'à l'extrême horizon au large. C'était à trois cents lieues qu'il fallait

chercher la côte la plus rapprochée et, on le sait, celle de la Nouvelle- Hollande.

Toutefois, si l'ile no possédait pas un cortège d'ilots détachés de son littoral, un point rocheux émergeait à quatre lieues environ dans l'ouest de la baie des Perles. Jack braqua son instrument en cette direction :

« La Uoche-Fumante... qui ne fume pas...

s'écria-t-il, et je vous certifie que Fritz n'aurait pas eu besoin de lunette pour la reconnaître !... »

Ainsi la Nouvelle-Suisse, en sa plus grande étendue, pouvait convenir à l'établissement d'une importante colonie. Toutefois, ce qu'offraient le nord, l'est et l'ouest, il n'aurait pas fallu le demander au midi.

{-In s arrondissant comme un arc, les deux extrémités de la chaine venaient s'appuyer sur le littoral, à une distance presque égale de la base du cône qui en occupait le centre. La partie encadrée de cet arc était limitée par une succession de falaises dont on ne pouvait apercevoir la base, et qui semblaient taillées à pic

Quel contraste entre ce sixième de l'île et les cinq autres, si largement favorisés de la naturel Là s'étalait la profonde désolation d'un désert, toute l'horreur du chaos. La zone supérieur de la chaine se continuait jusqu'à l'extrémité méridionale, — > zone qui semblait être infranchissable. Il était possible, cependant, qu'ell se raccordât de ce côté à la marge littorale par des délilés, des ravins, des gorges, des esca-

•ènes, — ainsi appelle-t-on les pentes très raides brtement ravinées. Quant au rivage, grèves sablonneuses ou rocheuses qui eussent permis le débarquer, ne se réduisait-il pas à quelque estran, — étroite bande qui découvre à mer basse?... ;

M. Wolston, Ernest, Jack, subissant la navrante impression qui se dégageait de cette contrée, restèrent silencieux tandis qu'ils la parcouraient du regard. Et l'on ne s'étonnera pas qu'Ernest fût amené à faire cette réflexion : f « Si, après le naufrage du Landlord, nous avions été jetés sur cette côte, notre bateau de cuves s'y serait brisé, et quelle mort nous attendait... la mort par la faim!

— Vous avez raison, mon cher Ernest, répondit M. Wolston, et, sur ce littoral, il n'y aurait guère eu de salut à espérer... Il est vrai, si vous étiez parvenus à débarquer quelques lieues plus au nord, la terre productive, la campagne giboyeuse se fût offerte à vos yeux... Il est à craindre, pourtant, que cette affreuse région

t n'ait aucune communication avec l'intérieur, et ; je ne sais s'il aurait été possible d'y descendre | par le revers méridional de la chaîne...

— ■ Ce n'est pas probable, ajouta Jack, mais, ■ en contournant la côte, nous aurions certaii nement rencontré l'embouchure de la Montro.se et la partie fertile de File...

— Oui... répondit Ernest, à la condition que notre bateau eût pu remonter vers l'est ou vers

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l'ouest... Or la côte sud ne lui aurait pas ofîer une baie comme la baie du Salut, où il est vcm atterrir sans trop de peine î »

Il était heureux, assurément, que les naufragés du Landlord eussent été poussés ver?

le rivage septentrional de la Nouvelle- Suisse, Sans cette circonstance, comment auraient-ils pu échapper à la plus ho ni Me des morts, au pied de ce monstrueux entassement de roches?. . .

M. Wolston, Ernest et Jack voulurent demeurer à la pointe du cône jusqu'à quatre heures de l'après-midi. Ils prirent tous les relèvements nécessaires pour établir la carte de la Nouvelle- Suisse, — carte qui resterait incomplète dans la partie du sud, puisque cette partie échappait à leurs regards. Mais le travail s'achèverait à l'arrivée de la Licoine, lorsque le lieutenant Littlostonc aurait terminé la reconnaissance hydrographique de File.

A ce moment, après avoir détaché une feuille de son carnet, Ernest y traça les lignes suivantes :

« Aujourd'hui, 30 septembre 1817, quatre « heures du soir, à la cime du cône de ... »

S'interrompant alors :

« Comment l'appellerons-nous, ce cône?...

demanda-t-il. Il me semble d'ailleurs que pic vaudrait mieux que cône...

— Soit... le pic des Regrets, répondit Jack, puisque nous n'avons pu apercevoir Felsenheim...

SKCONDK PATRIE.

— Non... le pic Jean Zcrmatt en l'honneur le votre père, mes enfants... » proposa M. Wol- «ton.

Cette proposition fut arceptéo avec joie. Jack tira une tasse de sa gibecière. M. Wolston et Ernest en firent autant. Quelques gouttes de i'eau-de-vic des gourdes y furent versées, puis bues après un triple liurrah.

Ernest put continuer d'écrire :

« ... à la cime du pic Jean Zermatt, c'est à « vous, mes chers parents, à vous, madame « AVolston, à vous, ma chère Annah, que nous « adressons ce billet, confié à notre fidèle mes- « sager, lequel, plus favorisé que nous, sera « bientôt de retour à Felsenheim.

« Notre Nouvelle-Suisse, isolée dans ces « parages de l'océan Indien, peut mesurer de « soixante à soixante-dix lieues de circonfé- « rence. Très fertile sur la plus grande partie « de sa surface, elle est stérile et parait être « inhabitable au revers méridional de la « chaîne.

« Dans deux fois vingt-quatre heures, comme « le retour se fera plus vite, il est possible que « nous soyons près de tous ceux que nous « aimons, et avant trois semaines, avec la perce mission de la Providence, il y a lieu d'es- « pérer que nous aurons revu nos absents si « impatiemment attendus.

« De la part de M . Wolston , de mon frère « Jack et de votre respectueux fils, compli-

« ments pour vous, ch ors parents, pour M me \Vol « ston et pour ma chère Annah.

« Ernest. »

Le pigeon fut tiré de sa petite cage, et, aprè que le billet eut été attaché à sa patte gauche Krnest le laissa prendre son vol.

Tout d'abord, l'oiseau s'éleva de trente à qua rante pieds au-dessus du cône, comme s'il eûi voulu porter son regard à une plus grande distance. Puis, servi par ce merveilleux instinct de l'orientation, — ce sixième sens dont l'anima] semble être pourvu, — il partit à rapides coups d'aile dans la direction nord ot no tarda pas à disparaître.

Il ne restait plus maintenant qu'à arborer sur la cime du pic Jean Zermatt le pavillon, qui aurait pour mât le long bâton de M . Wolston planté entre les dernières roches.

Cette opération achevée, il ne resterait plus qu'à dévaler au pied de la chaîne, à gagner la grotte, à s'y réconforter d'un bon repas dont la chasse fournirait les éléments, et enfin à jouir d'un repos bien dû après une journée si fatigante, m

Le départ s'effectuerait le lendemain, dès l'aube. À suivre la route déjà connue, il n'était pas impossible d'atteindre Fclscnheim en moins de quarante-huit heures.

M. Wolston et Jack s'occupèrent donc d'en-

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foncer le bâton assez solidement pour qu'il résistât aux rafales extrêmement violentes à cette hauteur.

« L'essentiel, fit observer Jack, c'est que notre pavillon se maintienne à cette place jusqu'à l'arrivée de la Licorne, afin que le lieutenant Littlestone puisse l'apercevoir dès que la corvette sera en vue de l'île... Voilà qui fera battre le cœur de Fritz et de Jenny, de François, de vos enfants, monsieur Wolston, et aussi ie nôtre, quand nous entendrons les vingt et un coups de canon qui salueront le pavillon de la Nouvelle-Suisse ! »

Entre les interstices des roches il fut aisé 'l'assujettir le bâton en l'y coinçant avec de petites pierres.

Au moment où il allait fixer le pavillon à son extrémité, M. Wolston, tourné vers Test, regarda dans cette direction. Il parut le faire assez bhstinément pour que Jack lui demandât :

— Qu'y a-t-il donc, monsieur Wolston?... .

,\ — J'ai cru encore voir... » répondit celui-ci, en appliquant l'oculaire de la longue-vue à son œil.

■ — Voir?... répéta Ernest.

— Une fumée au-dessus du rivage, répondit M. Wolston, à moins que ce ne soit une vapeur comme celle que j'avais aperçue, lorsque la pinasse se trouvait par le travers de la rivière Montrose.

— Eh bien, dit Ernest, se dissipe-t-elle?.. .

— Non... affirma M. Wolston... et ce doit êtr à la même place... à l'extrémité de la chaîne.. Est-ce que, depuis plusieurs semaines, des nay f ragé s ou des sauvages seraient campés su cette partie de la côte?... »

Ernest observa à son tour l'endroit indiqué mais n'aperçut plus rien en cette direction.

« Eh, monsieur Wolston, ce n'est pas de c« côté-là qu'il faut regarder... c'est par ici... ver: le sud... »

Et Jack tendit la main vers la mer au delî des énormes falaises qui dominaient le littoral « Mais c'est une voile... dit Ernest.

— Oui... une voile!... répéta Jack.

— Un bâtiment passe en vue de l'île, repr* Ernest et il paraît avoir le cap sur elle... »

M. Wolston, prenant la longue-vue, reconnul très distinctement un trois-mâts qui, toute toile dehors, faisait route à deux ou trois lieues au large.

Et alors Jack de s'écrier en gesticulant :

« C'est la Licorne!.,, ce ne peut être que la Licorne!... Elle ne devait arriver que vers la moitié du mois d'octobre, et elle arrive à la fin de septembre, en avance de quinze jours...

— Il n'y a rien d'impossible à cela, répondit M. Wolston. Néanmoins, avant de se prononcer, faudrait-il savoir exactement de quel côté ce bâtiment se dirige...

— ■ 11 se dirige vers la Nouvelle - Suisse.

affirma Jack. Demain matin, il paraîtra à l'ouest

de la baie du Salut, et nous ne serons pas là pour le recevoir!... Partons... monsieur Wolston. . . marchons toute la nuit... »

Une dernière observation d'Ernest arrêta Jack, qui se préparait à se laisser glisser sur le flanc du cône.

« Non, dit-il, regardez bien, monsieur Wolston... Ce bâtiment n'a pas le cap sur l'ile...

— En effet, déclara celui-ci, après avoir suivi quelques instants le déplacement du navire.

" — Alors ce ne serait pas la Licorne?.,.

s'écria Jack.

— Non, alïirma Ernest.

— D'ailleurs, ajouta M. Wolston, la Licorne accosterait par le nord-ouest, tandis que ce bâtiment marche vers le sud-est et s'éloigne de l'île. »

Il n'y avait point à s'y tromper. Le trois -mâts signalé faisait route à l'est et ne cherchait même point à prendre connaissance de la Nouvelle- Suisse.

« Soit, répondit Jack, mais la Licorne ne [tardera plus à venir, et du moins nous serons là pour faire les saluts réglementaires à la corvette de Sa Majesté George III! »

Le pavillon, hissé à la pointe du pic Jean Zermatt, se déploya sous la brise, tandis que Jack, déchargeant deux fois son fusil, lui rendait les ! honneurs.

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L'attente à Felsenheirn. - Retard inquiétant. — Départ pour l'ermitage d'Eberfurt. — M. Wolston et Ernest. — Ce qui est arrivé. — A la poursuite des éléphants. — Proposition «le M. Wolston. — Vents contraires. — Jack

Le soir de ce même jour, M. Zermatt et sa femme, M me Wolston et sa fille, étaient réunis dans la salle de la bibliothèque, après une bonne journée de travail.

Ces quatre personnes causaient près de la fenêtre qui s'ouvrait sur la rive droite du ruisseau des Chacals, et de quoi auraient-elles parle, si ce n'est des absents partis depuis trois jours? Ce qui les rassurait sur l'issue de cette exploration à l'intérieur de l'île, c'était que le temps l'eût favorisée, la chaleur n'étant pas insoutenable au début de la belle saison.

« Où M. Wolston et nos deux fils doivent-ils être en ce moment?... demanda M 11,0 Zermatt.

— A mon avis, ils doivent avoir atteint le

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sommet de la chaîne, répondit M. Zermatt. S'ils n'ont pas eu de retards, trois jours leur auront sulïi pour en gagner la base, et le quatrième a clû être employé à faire l'ascension...

■ — Au prix de bien des fatigues... de bien des dangers... qui sait?... dit Annah.

— Des dangers, non, ma chère enfant, répliqua M. Zermatt. Quant aux fatigues, votre père est encore dans la force de l'âge, et mes enfants en ont supporté d'autres !

— Ernest n'a pas l'endurance de son frère...

lie put s'empêcher de répondre la jeune fille.

— Pas tout à fait, répliqua M" 10 Zermatt, et il a toujours préféré l'étude aux exercices corporels...

— Voyons, Betsie, dit M. Zermatt, ne fais pas de ton fils une femmelette ni même une hommeîette !... S'il a travaillé de la tête, il a non moins travaillé des bras et des jambes!... Je pense donc que cette excursion n'aura été qu'une promenade de touristes... Si ce n'avait été la crainte de vous laisser seules à Felsenheim, M mo Wolston, Annah, et toi, ma chère amie, je serais parti d'un bon pied, malgré mes quarante sept ans, et j'aurais pris part à ce voyage de découverte.

— Attendons à demain, dit M rae Wolston, Peut-être le pigeon qu'Ernest a emporté reviendra-t-il dans la matinée avec une lettre à notre adresse...

— Pourquoi pas ce soir?... interrompit

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Annah. Le pigeon saurait bien retrouver son pigeonnier, même la nuit... n'est-il pas vrai, monsieur Zermatt?...

— Cela n'est pas douteux, Ànnah. La vitesse de cet oiseau est si considérable, — une vingtaine de lieues à l'heure, dit-on, — que la distance qui nous sépare des mon ta gn es pourrait être franchie par lui en quarante ou cinquante minutes !

— Si je guettais son retour jusqu'au matin?... proposa la jeune tille.

— Eh! lit M""' Zermatt, notre chère entant est bien pressée d'avoir des nouvelles de son

père... ~\ f

— Et aussi de Jack et d'Ernest, madame Zermatt, ajouta Ànnah en l'embrassant.

— Ce qui est regrettable, lit observer M" 10 Wolston, c'est que cette chaîne ne soit pas visible du haut de Felsenheim. Peut-être, avec une longue- vue, aurions-nous déjà pu nous assurer si le pavillon Hutte au sommet du pic...

— Regrettable, en effet, m a (bu ne Wolston, répondit M. Zermatt. C'est pourquoi, si le pigeon n'est pas revenu dans la matinée de demain, j'ai l'intention de seller Leiebtfus, et d aller jusqu'à l'ermitage d'Eberfurt d'où l'on aperçoit la chaîne...

— C'est convenu, mon ami, dit M" 1 '' Zermatt, mais ne formons pas de projets prématurés, et puisqu'il est l'heure de diner, allons nous mettre à table... Qui sait si, dès ce soir, avant-

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que nous n'ayons regagné nos lits, ce pigeon ne sera pas revenu avec un petit mot d'Ernest...

— Eh! répliqua M. Zermatt, ce n'est pas la première fois que nous aurons correspondu de la sorte!... Tu t'en souviens, Betsic, il y a longtemps déjà, lorsque nos fils nous ont envoyé des nouvelles de Waldegg, de Prospect-Hill et de Zuckertop, — de mauvaises nouvelles, par exemple, les dévastations de ces maudits singes et autres bêtes malfaisantes, — c'est par pigeon que nous les avons reçues... J'espère (pie, cette fois, le messager nous en apportera de meilleures...

— Le voici!... dit Ànnah, qui se leva d'un l>on d et courut à la fenêtre.

— Tu viens de le voir?... demanda sa mère.

— Non... mais ic l'ai entendu rentrer... »

répondit la jeune fille.

En effet, un bruit sec venait d'attirer son attention. C'était celui de la petite trappe qui se refermait à la base du pigeonnier, au-dessus de la bibliothèque.

M. Zermatt sortit aussitôt, suivi d' Annah, de M me Zermatt et de M mo Wolston. Arrivé au pied du pigeonnier, il appliqua une échelle contre la roche, y monta vivement, puis, regardant à l'intérieur :

« Il est revenu... dit-il.

— Prenez-le... prenez-le... monsieur Zermatt! » répéta Annah tout impatiente.

Dès que le pigeon fut entre ses mains, elle

mit un baiser sur sa petite tête bleuâtre, et, après avoir détaché le billet fixé à sa patte, elle l'embrassa une seconde fois. L'oiseau fut alors relâché et rentra dans sa logette, où l'attendait une poignée de graines.

Annali lut le billet d'Ernest à haute voix. Les quelques lignes qu'il contenait devaient rassurer sur le compte des absents et annonçaient la réussite de leur excursion. Chacun y trouvait quelque chose d'affectueux pour soi, et, on le sait, Annah en avait sa bonne part.

Avec l'heureuse pensée que le retour s'effectuerait en quarante-huit heures, M. et M""' Zermatt, M me Wolston et sa fille se retirèrent dans leurs chambres. On avait reçu le message, les nouvelles étaient excellentes, on remercia Dieu, et chacun dormit d'un tranquille sommeil jusqu'au lever du soleil. 1

Cette journée-là fut employée à des travaux du ménage. Il va de soi que, grâce à l'arrivée du pigeon, M. Zermatt avait renoncé à son projet de se rendre sur les hauteurs du défilé de Cluse. En admettant qu'une forte lunette eût permis d'apercevoir le pavillon qui flottait à la pointe du pic, cela n'eût rien appris de nouveau. Il n'y avait pas à douter que M. Wolston, Ernest et Jack ne fussent déjà en route pour Felsenheim. * / 1

Le jour suivant, il y eut, d'ailleurs, grosse besogne qui n'aurait pu être remise. Une bande de saumons vint s'engager dans l'embouchure

du ruisseau des Chacals, dont ces poissons remontaient d'habitude le cours à cette époque de Tannée. Certes, ce fut bien le cas de regretter les absents, et leurs bras firent grand défaut. Il en résulta que la pêche ne produisit pas tout ce qu'elle aurait pu produire.

Pendant l'après-midi, M. et M" 18 Zormatt, M mo Wolston et Annah abandonnèrent leur travail, traversèrent le pont de Famille, et se portèrent sur la route dans la direction de l'ermitage d'Eberfurt. M. Wolston, Ernest et Jack devaient avoir atteint le défilé de Cluse, et, en deux heures au plus, ils pouvaient franchir la distance qui séparait la métairie de Felsenheim.

Toutefois la journée s'avançait, et rien ne signalait leur approche, ni les aboiements des chiens qui eussent senti leurs maîtres, ni les coups de fusil que Jack ne manquerait pas de tirer pour annoncer son retour.

A six heures, le dîner était préparé — un dîner copieux et substantiel, de nature à satisfaire les plus formidables appétits. On attendit les excursionnistes et, comme ils n'arrivaient pas, personne n'eut la pensée de se mettre à table.

Une dernière fois, M. et M me Zermatt, M me Wolston et Annah s'avancèrent d'un quart de lieue sur la route en amont du ruisseau des Chacals. Turc et Braun, qui les accompagnaient, restèrent tranquilles et muets, Dieu sait pourtant qu'ils se fussent dépensés en aboiements

et gambades, si les deux f ivres n'eussent été qu'à quelques centaines de pas! Il y eut lieu de rentrer à Felsenheim, non sans inquiétude, tout en se disant que le retard ne pouvait se prolonger. ( >n se mit à table, tristement, l'oreille tendue vers le dehors, et c'est à peine si les uns ou les autres touchèrent à ces plats, dont les absents n'eussent certainement rien laissé.

« Voyons... un peu de calme... finit par dire M. Zermatt. Tâchons de ne point exagérer..

Puisqu'il a fallu trois jours pour gagner la base de la montagne, pourquoi n'en faudrait-il pas autant pour revenir?...

— Vous avez raison, monsieur Zermatt, répondit Annah, cependant le billet d'Ernest n'indique-t-il pas qu'il suffira de quarante-huit heures...

— J'en conviens, ma chère enfant, ajouta M mo Zermatt. Mais ce brave garçon a tant d'envie de nous revoir qu'il aura promis plus qu'il ne pouvait tenir... »

En somme, il n'y avait pas encore à se tourmenter sérieusement. M. Zermatt l'affirmait non sans justesse. Et cependant, cette nuit-là, aucun des hôtes de Felsenheim ne retrouva îe tranquille sommeil de la nuit précédente.

Enfin, ce qui ne devait être, après tout, qu'appréhension, devint trouble et même angoisse le lendemain, 3 octobre, lorsque le soir fut arrivé. Ni M. Wolston, ni Ernest, ni Jack n'avaient paru. Un tel retard, n'était-ce pas inexplicable

de la part de ces robustes et infatigables marcheurs?... Conclure à quelque accident, cela s'imposait presque à F esprit...

D'obstacles, il n'avait pas dû 'en rencontrer plus au retour qu'à l'aller, et la route était connue... Estce donc qu'ils avaient décidé d'en suivre une autre plus difficile... plus longue?...

« Non...

non !... répétait Ànnah. S'ils avaient dû prendre un autre chemin , Ernest n'aurait pas annoncé qu'ils seraient ici dans les quarante - huit heures! »

À cela que répondre?... Betsie et M mc Wolston commençaient à perdre espoir. Annah ne

SKCONlJF.

PATRIK.

retenait plus ses larmes, et qu'aurait pu dire

M. Zermatt pour les consoler?...

Il fut alors convenu que si les absents n'étaient pas rentrés à Felsenheim le lendemain, on se rendrait à l'ermitage d'Eberfurt, leur retoui devant nécessairement s'effectuer par le défile de Cluse. En allant au-devant d'eux, on pou rait les embrasser deux heures plus tôt.

Le soir vint, la nuit s'écoula. De M. Wolston d'Ernest et de Jack, aucune nouvelle! Alor rien n'aurait pu retenir à Felsenheim ceux qui les y attendaient au milieu de mortelles angoisses et comment, à présent, pouvaient-elles être taxées d'exagération?...

Les préparatifs furent rapidement faits dans la matinée. On attela le chariot, on y mit quelques provisions, tous y prirent place. L'attelage partit, précédé de Braun. Après avoir traversé le ruisseau des Chacals, il longea les bois et les champs qui bordaient la route d'Ebcrfurt, en marchant avec foute la vitesse possible.

Le chariot était arrivé à une lieue de là, prè. du ponceau jeté sur le canal de dérivation qui aboutissait au lac des Cygnes, lorsque M. Zermatt donna le signal d'arrêt.

Braun, dont les rapides aboiements redoublaient, s'était lance en avant.

« Les voilà... les voilà! » s'écria M" 1 ' Wolston. .1

En effet, à trois cents pas, au détour d'un

xniquct d'arbres, deux hommes apparurent...

C'étaient M. Wolston et Ernest.

Où donc était Jack?... Il ne pouvait être loin... i quelques portées de fusil en arrière sans loutc...

Des cris de joie accueillirent M. Wolston et •jrnest. Mais comme ils n'avaient pas fait un >as de plus, on courut vers eux.

- « Et Jack?... » demanda M mc Zermatt.

Ni Jack ni son chien Falb n'étaient là.

! « Ce qu'est devenu notre pauvre Jack, nous ie le savons... » dit M. Wolston.

Et voici ce que raconta M. Wolston, — un écit souvent interrompu par les sanglots de ses éditeurs.

La descente, depuis la pointe du pic jusqu'au <ied de la chaîne, s'était effectuée en deux leures... Le premier arrivé, Jack abattit quelque Ibier aux abords de la sapinière... On soupa levant la grotte, on laissa le feu allumé au ehors, on se retira au dedans... L'un veillait ^ouverture, tandis que les deux autres dormaient à poings fermes...

La nuit ne fut troublée que par les hurlements lointains des bêtes fauves.

Le lendemain, M. Wolston et les deux frères g mirent en marche dès l'aube.

Du haut du pic, Ernest avait remarqué que i forêt semblait séclaircir vers l'est, et, sur sa imposition, tous trois se dirigèrent de ce côté. >Q cheminement s'opérerait plus vite, et la

SKCONDK patrie.

route ne serait allongée que d une lieue à pein entre la chaîne et la vallée de Griinthal.

À onze heures, on fit halte... Le déjeune achevé, tous trois se dirigèrent au milieu de c* futaies moins serrées, où la circulation était pli facile. <

Vers deux heures, un tumulte de lourd piétinements se fit entendre, et, en mêm temps, passèrent entre les arhres de grand soufilcs d'une sonorité claironnante...

Il n'y avait pas à s'y méprendre... Une troup d'éléphants traversait la sapinière.

Une troupe?... non... Seulement trois de ce pachydermes se montrèrent, dont deux énormes le père et la mère, l'autre, un éléphanteau qi les suivait...

On ne Ta pas oublié, le plus vif désir de .Tac' avait toujours été de capturer un de ces ani maux et de le domestiquer. Le hardi garçoi ' voulut profiter do l'occasion qui s'offrait, et e|j fut ce qui causa sa perte.

En prévision d'une attaque, M. Wolston, Er nest et Jack s'étaient mis sur la défensive, leur armes en état, très peu rassurés, en somme, su l'issue d'une lutte avec ces formidablesl)êtes.

Lorsque les trois éléphants furent arrivés ai débouché de la clairière, ils s'arrêtèrent. De là apercevant trois hommes, ils s'engagèrent ver: la gauche, sans presser le pas, et s'enfoncèren dans les profondeurs de la futaie.

Tout danger avait donc cessé, lorsque Jack

emporté par son irrésistible passion, disparut î la suite des éléphants, suivi de son chien Falb.

« Jack... Jack!... cria M. Wolston.

— Reviens... Jack... reviens!... » cria Ernest. Ou l'imprudent n'entendit pas, ou — ce qui est plus probable — il ne voulut pas entendre.

Une fois encore on l'entrevit à travers les halliers, puis on le perdit de vue.

Très inquiets, M. Wolston et Ernest se jetèrent sur ses traces, et, en quelques instants, iils eurent atteint la clairière...

Elle était déserte...

A ce moment, le bruit de piétinement se reproduisit en cette direction, mais aucune détonation ne se lit entendre...

Jack n'avait-il pas encore voulu se servir de son fusil, ou ne l'avait-il pu?...

En tout cas, il serait difficile de le rejoindre, et il était impossible de retrouver l'empreinte de ses pas sur ce sol semé de branches mortes et de feuilles sèches...

Alors le tumulte se tut peu à peu dans l'cloi- .gnement, quelques branches qui s'étaient agitées redevinrent immobiles, et rien ne troubla plus le silence de la foret.

M. Wolston et Ernest fouillèrent jusqu'au soir les alentours de la clairière, ils se glissèrent au plus épais des fourrés, ils appelèrent Jack à toute voix... Le malheureux avait-il été victime de son imprudence?... N'avait-il pu éviter

SF.CONDK PATRIE.

l'attaque des éléphants?... ("lisait-il, sans mou vement, sans vie, en quelque coin de l'obscur :

futaie?...

Aucun cri, aucun appel ne retentit aux oreille de M. Wolston et d'Ernest... Des coups de fusil qu'ils tirèrent à plusieurs reprises, demeurèren sans réponse...

La nuit faite, tous deux, épuisés de fatigue accablés d'inquiétude, tombèrent au pied d'ui arbre, écoutant toujours, cherchant à sur prendre le moindre bruit. Us avaient allum* un grand feu, avec l'espoir que Jack, se uni dant sur les lueurs du foyer, parviendrait à les rejoindre, et ils ne fermèrent pas l'œil jusqifai

jour. j jH

Et, pendant ees longues heures, des hurlements ne cessèrent d'indiquer la présence de fauves à une distance assez rapprochée. La pensée vint alors que si Jack n'avait pas eu à se défendre contre les éléphants, il avait pu succomber dans une attaque plus dangereuse, contre des tigres, des lions, des pumas...

On ne pouvait l'abandonner cependant. Toute la journée suivante fut employée à recherche* ses traces à travers la sapinière. Ce fut peine inutile. M. Wolston et Ernest reconnurent bien, en relevant quelques pesantes foulées sur le sol, le passage des éléphants, des herbes piétinées , des basses branches rompues , des broussailles écrasées. Mais, de Jack, rien, ni aucun des objets dont il était porteur, ni son

fusil, ni son carnier... rien non plus indiquant qu'il eût été blessé... pas une trace de sang, pas une empreinte qui eût permis de se mettre sur sa piste.

Alors, après ces vaines tentatives, quelque déchirante que fût la pensée de revenir sans lui, il fallut prendre un parti. M. Wolston essaya de faire comprendre à Ernest que, dans l'intérêt même de son frère, il était indispensable de retourner à Fels&nhcim, d'où l'on reviendrait afin de recommencer ces recherches dans des conditions plus favorables...

Ernest n'aurait pas eu la force de discuter... il sentait bien que M. Wolston avait raison, et il le suivit presque inconscient de ce qu'il faisait...

Tous deux parcoururent une dernière fois cette portion de la sapinière qu'ils eurent franchie le soir même... Ils cheminèrent toute la nuit et toute la journée... Au matin, ils étaient arrivés à l'entrée du défilé de Cluse...

« Mon fils... mon pauvre fils !... » avait maintes fois répété M mu Zermatt.

Puis ces mots s'échappèrent encore do ses lèvres, lorsqu'elle retomba entre les bras de M" 10 Wolston et de sa fille, agenouillées près d'elle.

M. Zermatt et Ernest, abimés dans leur douleur, ne pouvaient pins prononcer une parole.

« Voici ce qu'il faut faire sans perdre une

heure, » dit enfin M. Wolston d'un ton résolu.

M. Zcrmatt alla vers lui.

« Quoi?... demanda-t-il.

— Nous allons regagner Felsenheim, et nous en repartirons aujourd'hui nirine pour retrouver les traces de Jack... J'ai bien réfléchi à tout cola, mon cher Zcrmatt, et je vous supplie d'adopter nia proposition... »

Oui ! on s'en rapporterait h M. Wolston. Lui seul avait conservé assez de sang-froid pour donner un sage conseil, et il n'y aurait qu'à le suivre aveuglement.

« C'est dans la partie de la forêt voisine du littoral que Jack a disparu, reprit-il. Donc, c'est de ce côté que nous devrons nous diriger tout d'abord, et par le plus court... lîcprcndrc la route au delà du défilé de Cluse, ce serait trop long!... Embarquons dans la pinasse... Lèvent est favorable pour doubler le cap de l'Est, et, ensuite, la brise du large nous déhalera le long du littoral... En partant dès ce soir, nous atteindrons avant le jour l'embouchure de la Montrosc, nous la dépasserons, et nous irons relâcher sur la partie de la côte où s'appuie l'extrémité de la chaîne!... C'est dans celte direction, en traversant la sapinière," que Jack a disparu... A nous y rendre par mer, nous aurons gagne; deux jours !... »

La proposition fut acceptée sans discussion. Puisqu'elle offrait l'avantage d'économiser le temps, il n'y avait pas à hésiter, si l'on

voulait profiter du vent qui, en doux ou trois bordées, mettrait YElisabetli par le travers du cap de l'Est.

I Les deux familles remontèrent donc dans le chariot, et l'attelage fut si vivement mené qu'il s'arrêta une heure et demie après à l'entrée de Felsenheim.

Le premier soin fut de mettre la pinasse en état de prendre immédiatement la mer en vue d'un voyage de plusieurs jours auquel se joindraient M mo Zermatt, M M Wolston et Annah.

Elles eussent refusé de rester à Felsenheim, et M. Zermatt n'eut même pas la pensée de le leur proposer.

Dans l'après-midi, la nourriture des animaux i étant assurée pour une semaine, la pinasse allait partir, lorsqu'un malheureux contretemps l'en empêcha.

Vers trois heures, le vent, qui avait molli, ; après avoir halé l'est, souffla bientôt en grande 1 brise. Cependant, bien que la mer dût être forte dehors, Y Elisabeth n'aurait pas hésité à se risquer au delà du cap de l'Est. Mais comment : s'élever jusqu'à ce cap contre les violentes liâmes qui venaient du large?. . . Rien que pour ; quitter son mouillage, elle aurait d'extrêmes difficultés, et dépasser l'ilot du Hoquin lui eût été sans doute impossible.

Ce fut désespérant!... Attendre, attendre, quand du moindre retard résulterait peut-être l'insuccès des recherches!... Et si ces vents

B - I. % * ■ • * 1 1' : g i - j ÉKâiÉ 21 *

SKCONJ>E PAT1MK.

contraires persistaient, si, clans la soirée, si dans la nuit, l'état atmosphérique ne se modifiait pas, s'il empirait même...

« Eh bien! dit M. Wolston en répondant à ces questions qui venaient à l'esprit de tous, ce que nous ne pourrons tenter par mer, nous le tenterons par terre... Le chariot au lieu de la pinasse!... Tenons-le prêt à reprendre la route d'Eberfurt. »

On fit les préparatifs en vue de cette éven-jj tualitc. Si le voyage s'effectuait avec le clia riot, il y aurait lieu de se diriger vers le sud est, afin de contourner la sapinière. L'attelage n'aurait pu y pénétrer, du moins dans la partie que M. Wolston et Ernest avaient explorée en avant de la chaîne. Dès lors, on chercherait à gagner l'extrémité orientale de la futaie, c'està-dire le point où devrait accoster l'Elisabeth) si un changement do vent lui permettait d'appareiller. Par malheur, le retard serait d'au moins trente-six heures, mais comment l'éviter?... 1

L'espoir d'un changement de temps ne se réalisa pas. La brise ne cessa de souffler du nord-est en fraîchissant toujours. Le soir venu, de grosses lames battaient les grèves de Felsenheim. La nuit menaçait d'être mauvaise, et, devant cet état de choses, le projet de navigation dut être abandonné.

M. AVolston lit donc décharger les provisions qui avaient été mises à bord, et on les trans-

SfCCONDK PATiîlK.

porta sur le chariot. En morne temps, les derniers soins furent donnés aux deux buffles et i\ l'onagre en vue d'un départ dès l'aube.

M mu Zermatt faisait pitié, et ses lèvres ne s'entr'ouvraient que pour laisser échapper quelques mots :

" Mon fils... mon pauvre fils! »

Tout à coup, vers huit heures, les chiens Turc et Braun commencèrent à montrer certains signes d'agitation. M. Wolston, qui les observait, fut très frappé en les voyant courir devant la galerie à travers l'enclos. Braun, surtout, ne pouvait tenir en place.

Deux minutes après, un aboiement lointain se fit assez distinctement entendre.

« C'est Falb!... » s'écria Ernest.

Falb... le chien de Jack!... Braun et Turc le reconnurent aussi, car ils lui répondirent à pleine voix.

M. et M ,nc Zermatt, M mo Wolston, Annah, tous s'élancèrent hors de la galerie...

Presque aussitôt, Jack apparaissait à la porte d'entrée et se précipitait dans les bras de sa mère.

« Oui... sauvé.,, s'écria-t-il, mais peut-être n grand danger nous mcnace-t-il!...

— Un danger?... lequel?... demanda M. Zermatt, en attirant son fils, en le serrant sur sa

oitrine.

— Les sauvages... répondit Jack, des sau- 'ages qui ont débarqué sur l'île ! »

SKCONDE PATRIE

Ru. it -le Jack. — Perdu dans la forêt. — Les sauvages sur nie. — Inquiétudes croissantes. — Le retard de la LU corne. — Trois semaines d'attente. — A la petite chapelle de Felsenheim.

Les deux familles rentrèrent dans la salle à manger, le cœur débordant de joie, en dépit de la très inquiétante nouvelle apportée par Jack!... On ne songeait qu'à ceci : Jack était de retour! i

Et pourtant aurait-on pu imaginer un événement plus grave!... Des sauvages fréquentaient la côte de la Nouvelle-Suisse!... Et, ainsi qu'il y eut lieu de le reconnaître, cette légère vapeur entrevue par M. Wolston, lorsque la pinasse avait quitte lembouchure de la rivière Montrose, puis, lorsqu'il se trouvait à la cime du pic, c'était la fumée d'un campement établi sur cette partie du littoral...

Jack tombait d'inanition. Il dut d'abord se

rc l'aire dus forces en prenant place à la table où tous s'étaient assis, et voici en quels termes il raconta ses aventures :

« Mes chers parents, je vous demande pardon du chagrin que je vous ai causé... je me suis laissé entraîner par l'envie de capturer un jeune éléphant... je n'ai écouté ni M.Wolston ni Ernest, qui me rappelaient, et c'est miracle que je sois revenu sain et sauf!... Mais mon imprudence aura eu cela de bon, du moins, qu'elle va nous permettre d'organiser une sérieuse défense pour le cas où ces sauvages s'avanceraient jusqu'à la Terre-Promise et découvriraient Felsenheim...

« Je m'étais donc enfoncé au plus épais de la sapinière à la poursuite des trois éléphants, sans trop savoir, je l'avoue, comment je parviendrais à m'emparer du plus petit. Le père et la mère marchaient tranquillement, s 'ouvrant passage entre les buissons, et ne s'apercevaient pas que je les suivais. Il est vrai, je me dérobais du mieux possible à leur vue et j'allais, ne songeant guère à me demander en quelle direction ils m'entraînaient avec Kalb, non moins

fou que moi, ni comment s'effectuerait mon retour!... Une force irrésistible me poussait en avant, et je continuai ainsi de m'éloigner pendant plus de deux heures, cherchant. en vain le moyen d'attirer l'éléphanteau à l'écart.

« En effet, si j'eusse essayé d'abattre le père et la mère, combien cîe balles m'aurait-il fallu

SECOND!'. IMT U I K

user avant d'y parvenir, et le seul résultat n'eût-il pas été de mettre les deux betes en fureur... de les tourner contre moi?...

« Cependant je m'enfonçai de plus en plus dans les profondeurs de la sapinière, ne tenant compte ni du temps écoulé, ni de la distance parcourue, ni des difficultés que j'aurais pour rejoindre M. Wolston et Ernest, ni — qu'ils ne m'en veuillent pas trop — de l'embarras où je les mettais s'ils se lançaient à ma recherche.

« J'estime que je dus faire ainsi deux grandes lieues vers l'est et pour rien.,. Peut-être alors le sentiment de la situation me revint-il?... Cette sagesse me venait un peu tard; mais, puisque les éléphants ne manifestaient point l'intention de s'arrêter, je me dis que le mieux serait de rebrousser chemin.

« Il était quatre heures environ. Autour de moi, la forêt était moins épaisse... les arbres s'espaçaient, ménageant entre eux de larges clairières. Et, pour le noter en passant, mon opinion est qu'il convient de se diriger franchement vers le sud-est, lorsqu'il s'agit d'atteindre le pic Jean-Zermatt...

— Oui... le billet d'Ernest nous l'a appris... vous lui avez donné mon nom... dit M. Zermatt. ■ j

— Père, répondit Ernest, c'est sur la proposition de M. Wolston que nous l avons fait...

— N'est-il p;i* naturel, mon ami, ajouta M. Wolston, que le plus haut sommet de la

SKCONDE PATU1K.

Nouvelle-Suisse ait reçu le nom du chef de la famille?...

— Va donc pour le pic Jean-Zermatt, répondit M. Zermatt, en serrant la main de M. Wolston. Mais que Jack continue son récit et nous parle des sauvages...

— Ils ne sont pas loin... affirma Jack.

— Pas loin?... s'écria M" ,e Wolston.

— Dans mon histoire... dans mon histoire, chère mère, car, en réalité, ils doivent encore être éloignés de Felsenheim d'une bonne dizaine

■ [j de lieues. »

Cette réponse était rassurante dans une cerj taine mesure, et Jack reprit en ces termes : « Je me trouvais alors devant une assez vaste éclaircie de la sapinière, et j'allais faire halte, bien résolu à ne pas aller au delà, lorsque les éléphants s'arrêtèrent également. Aussitôt je retins Falb qui voulait s 1 élancer sur eux.

« Était-ce donc là, en cette partie de la futaie, ([lie ces animaux gîtaient d'habitude? Justement en cet endroit, un rio coulait entre les hautes fherbes... Les miens... — je dis les miens! — commencèrent à s'y désaltérer en puisant l'eau avec leurs trompes.

« Que voulez-vous, lorsque je les vis immobiles et sans défiance, mes instincts reprirent le dessus... Une irrésistible envie me vint d'isoler le petit, après avoir abattu les deux autres, dussé-je brûler jusqu'à ma dernière cartouche... D'ailleurs peut-être suffirait-il de

SECONDE l'Ai Kl K.

deux balles, si elles frappaient au bon endroit, et quoi est le chasseur qui ne croit pas aux coups heureux y... Quant à la question de cap-

turer l'éléphanteau, après la mort du mâle et de la femelle, quant à me demander comment je parviendrais à le conduire à Felsenlieim. je n'y songeais même pas... J'armai mon fusil qui était chargé à balles... Une double détonation retentit, et, si les éléphants furent touchés, ce ne fut paà grièvement, parait-il, car ils se contentèrent de secouer leurs oreilles, et de se verser une dernière gorgée d'eau dans le gosier... A « Bref, ils ne se détournèrent même pas pour voir de quel côté le coup était parti, et ne s'inquiétèrent aucunement des aboiements de Falb... Avant que j'eusse pu tirer une seconde fois, ils s'étaient remis en marche, et, cette fois, d'un pas si rapide, presque le galop d'un cheval, que je dus renoncer à les suivre...

« Pendant une minute, ces masses se montrèrent entre les arbres, par- dessus les broussailles, leurs trompes redressées brisant les basses branches, puis ils disparurent.

« Il s'agissait, à présent, de revenir sur mes pas, et, tout d'abord, de déterminer quelle direction il convenait de prendre. Le soleil déclinait rapidement, et l'obscurité ne tarderait pas à envelopper la sapinière. Qu'il fallût marcher vers le couchant, cela allait de soi, mais que ce fût plutôt à gauche qu'à droite, rien'

&ËCON0K PATRIE. ' • j2Q

ne pouvait me l'indiquer... Je n'avais point la boussole d'Ernest ni cette sorte de sens de l'orientation dont il est doué... comme un véritable Chinois... Donc, grand embarras...

« Enfin peut-être ne me serait-il pas impossible de découvrir quelques traces de mon passage, ou plutôt celles des éléphants. Il est vrai, ce qui devait rendre cette reconnaissance très difficile, c'est que la forêt s'assombrissait peu à peu. D'ailleurs, de nombreuses foulées se croisaient de toutes parts. En outre, j'entendais au loin certains appels de clairon, et, sans doute, c'était sur les bords de ce ruisseau que le troupeau des éléphants se réunissait chaque soir. , , ■

« Je compris que je ne parviendrais point à retrouver mon chemin avant le retour du soleil, et Falb lui-même, malgré son instinct, ne s'y reconnaissait plus.

« Pendant une heure, j'errai ainsi au hasard, ne sachant pas si je me rapprochais du littoral ou si je m'en éloignais... Oh! chère mère, croisle bien, je me blâmais de mon imprudence, et, ce qui me causait grande peine, c'était de penser que M. Wolston et Ernest, n'ayant pu se résoudre à m'abandonner, me cherchaient en ^vain!,.. Ce serait moi qui aurais retardé leur rentrée à Felsenheim, et que pénseriez-vous de ce retard?... Quelles inquiétudes vous éprouveriez , en ne nous voyant pas revenir dans les délais indiqués par le billet d'Ernest?... Enfin

SECONDE PATRIK.

il y aurait encore de nouvelles fatigues pour M. Wolston et lui, et tout cela par ma faute...

— Oui. . . ta faute, mon enfant, dit M. Zermatt, et si tu n'avais pas songé à toi } en les quittant, tu aurais du songer à eux... et à nous...

— C'est entendu, répondit M 1,10 Zermatt en embrassant son fils, il a commis une grosse imprudence... elle aurait pu lui coûter la vie... Mais puisqu'il est là, pardonnons-lui...

« J'arrive maintenant, reprit Jack, à la partie de mes aventures, où la situation s'est aggravée. J

« Certainement, jusqu'alors, je n'avais couru aucun dan ire r sérieux... Avec mon fusil, j'étais certain do pourvoir à ma nourriture, dussé-je mettre une semaine à retrouver le chemin de Felsenheim... Rien qu'en suivant la côte, j'y serais arrivé tôt ou tard... Quant aux fauves, qui doivent être nombreux dans cette partie de l'île, j'espérais, en cas d'attaque, avoir raison des plus redoutables, comme cela s'est fait en mainte occasion déjà...

« Non!... ce qui m'irritait contre moi-même, c'était de penser que M. Wolston et Ernest se désespéraient à chercher inutilement ma piste... Ils devaient, selon moi, avoir pris direction à travers cette portion orientale de la forêt qui était moins épaisse... En ce cas, il se pouvait qu'ils ne fussent point éloignés de l'endroit où je venais de m'arrèter... Le pire, c'est que la nuit ne tarderait pas à se faire. Je pensai alors

|ue le mieux serait de camper à cette place, ouis d'y allumer un feu, d'abord, parce que M, Wolston et Ernest pourraient l'apercevoir, ensuite parce que sa clarté servirait à éloigner ; es animaux dont les hurlements retentissaient lans le voisinage.. .

« Mais, auparavant, j'appelai à plusieurs reprises, en me tournant en tous les sens...

« Aucune réponse.

« Restait la ressource de tirer quelques coups de fusil, et je le fis par deux fois...

« Aucune détonation ne me répondit.

« Toutefois, il me sembla entendre, sur la droite, une sorte de glissement qui se produisait entre les herbes... J'écoutais et fus sur le point de crier... Mais la réflexion me vint que ce m'étaient ni M. Wolston ni mon frère qui veinaient de ce côté... Ils m'eussent appelé, et nous aurions été déjà dans les bras les uns des autres.

« 11 y avait donc là des animaux qui s'approchaient... des carnassiers... peut-être quelque serpent...

« Je n'eus pas le temps de me mettre sur la défensive... Quatre corps surgirent dans l'ombre... quatre créatures humaines... non des singes, comme je le crus au premier instant... En bondissant sur moi, ils vociféraient en une langue que je ne pouvais comprendre, et il ne fut que trop certain que j'avais affaire à des sauvages.

« Des sauvages sur notre île!... En un instant, je fus renversé, et je sentis deux genoux s'appuyer sur ma poitrine... Puis, on me lia les mains, on me fit relever, on me tint par les épaules, on me poussa en avant, et il me fallu marcher d'un pas rapide.

« Un de ces hommes s'était emparé de mon fusil, l'autre de ma gibecière... 11 ne semblait pas qu'on en voulût à ma vie... à cette heure du moins... J « Toute la nuit, nous allâmes ainsi... En quelle direction, je ne parvenais pas à m'en rendre compte... Ce que je remarquai seulement. c'est que la futaie s'éclaircissait de plus en plus... La lumière de la lune arrivait jusqu'au sol, et, assurément, nous devions nous rapprocher de la côte... | « Ah! je ne songeais guère à moi, mes chers parents, mes chers amis!... Je songeais à vous, aux dangers qui résultaient de la présence de ces naturels sur notre île!... Ils n'auraient qu'à remonter le littoral jusqu'à la Montrose et à la franchir pour atteindre le cap de l'Est, et redescendre à Felsenheim !... S'ils y arrivaient avant que la Licorne fût de retour, vôus ne seriez pas en force pour les repousser!... \

— Mais ne viens-tu pas de dire, Jack, demanda M. Zermatt, que ces naturels devaient être fort éloignés de la Terre-Promise?... î

— En effet, mon père, à cinq ou six lieues au, sud i\o la Montrose... donc à une dizaine d'ici...

SECONDE PATRIF. 333

Eh bien, avant quinze jours, avant huit peut-être, la Licorne sera mouillée dans la baie du Salut, fit observer M. Zermatt, et nous n'aurons plus rien à craindre... Mais achève ton récit. »

I Jack continua en ces termes :

I « Ce fut dans la matinée seulement, après une longue étape, sans avoir pris un instant de repos, que nous arrivâmes aux falaises qui dominent la côte.

« Au pied était établi un campement occupé par une centaine de ces coquins d'un noir d'ébène... rien que des hommes à demi nus, blottis dans les grottes creusées au bas de la falaise... C'étaient des pêcheurs, — je l'imaginai, du moins, — qui avaient dû être entraînés vers notre ile par les vents d'est, et dont les pirogues étaient tirées sur le sable... Tous accoururent au-devant de moi... Ils me considéraient avec autant de surprise que de curiosité, comme si c'était la première fois qu'ils voyaient un blanc. . . D'ailleurs, il n'y a pas à s'en étonner, puisque les navires d'Europe ne traversent guère cette partie de l'océan Indien.

a Au surplus, après m'avoir examiné de très près, ils reprirent l'indifférence qui leur est naturelle... Je ne fus pas maltraité... Ou me donna quelques poissons grillés que je mangeai avidement, car je mourais de faim, et je calmai ma soif avec l'eau d'un rio qui descendait de la falaise.

« J'éprouvai une certaine satisfaction ero voyant que mon fusil, dont ces sauvages nei connaissaient pas l'usage, et ma gibecière qu'ils avaient laissée intacte, avaient été déposés au pied d'une roche... Aussi, je me promis bien, si l'occasion s'en présentait, de régaler ces moricauds de quelques coups de feu... Une circonn stance inattendue ne devait pas tarder à changer la situation. 1

« Vers neuf heures du soir, sur la lisière de la forêt, qui confinait aux falaises, se produisit un grand tumulte qui eut bientôt jeté répouvante parmi les naturels... Et quelle fut ma sur prise en reconnaissant que ce tumulte était dû à l'arrivée d'une troupe d'éléphants, — une trentaine à tout le moins, — qui suivaient d'un pas tranquille le lit du rio vers la plage.

« Oui ! ce fut de l'épouvante !... Il n'était pas douteux que les sauvages se trouvaient pour la première fois en présence de ces énorme animaux... des bétes avec des nez d'une Ion gueur... et une sorte de main au bout...

« Et lorsque les trompes se relevèrent, s recourbèrent, s'entrechoquèrent, lorsqu'il s'e échappa des éclats de trompette, il y eut un sauve-qui-peut général... Les uns détalèrent à travers les roches, les autres essayèrent de remettre à flot leurs pirogues, tandis que les éléphants assistaient bonassement à toute cette débandade... j

« Moi, je ne vis là qu'une occasion dont il y

SHCONDE PAIUIE.

avait urgence à profiter, et, sans demander mon reste, sans chercher à savoir ce qu'il adviendrait de cette rencontre entre les éléphants et les naturels, je courus vers la falaise, je remontai le ravin, et je me lançai sous bois, où je rencontrai mon brave Falb qui errait en m'attendant. .. Il va de soi que je m'étais emparé de mon fusil et de ma gibecière, qui devaient m' être de première utilité.

■ « Je marchai toute la nuit, toute la journée suivante, chassant pour vivre, ne m'arretant que pour préparer et dévorer mon gibier, et c'est après vingt- quatre heures que j'atteignis la rive droite de la rivière Montrosc, non loin du barrage...

I « Alors je savais où j'étais... je descendis jusqu'au ruisseau dont mon père et moi nous avions remonté le cours... Il y eut des plaines et des bois à franchir dans la direction de la vallée de Grùnthal, où j'arrivai aujourd'hui même dans l'après-midi... Je passai le défilé de Cluse, et quel eût été mon chagrin, mes chers parents, mes chers amis, si vous eussiez été déjà partis à ma recherche en suivant le littoral... si je ne vous avais pas retrouvés à Felsenheim ! »

Tel fut le récit assez circonstancié que fit Jack, — récit qui avait provoqué deux ou trois interruptions, dont il convenait de tenir compte.

I Et, d'abord, quels étaient ces naturels?... D'où venaient-ils?... Évidemment de la cote

SKCONDK

PATRll.

occidentale de r Australie, la plus rapproché en ces parages, — à moins qu'il n'existât quel que groupe d'ilcs aussi inconnues en cette por tion de l'océan Indien que l'était la Nouvelle Suisse avant l'arrivée de la corvette anglaise. .. Si ces sauvages étaient des Australiens, s'il appartenaient à cette race placée au demie degré de l' échelle humaine, on s'expliquait difficilement qu'ils eussent accompli une traversé de trois cents lieues à bord de leurs pirogues... à moins que des mauvais temps les eussen entraînés à une telle distance...

Et maintenant ils avaient rencontré Jack, ils savaient que l'ilc était habitée par des hommes dune autre race que la leur. .. Que feraient-ils?... Devait-on craindre que leurs pirogues ne reprissent la mer en longeant le littoral, qu'ils finissent par découvrir la baie du Salut et la demeure de Felsenhcim?.,.

11 est vrai, l'arrivée do la Licorne ne devait plus tarder... Dans une ou deux semaines au plus tard, ses canons se feraient entendre... Et, lorsqu'elle serait mouillée à quelques encablures, aucun danger à redouter...

1 En effet, à cette date du 5 octobre, prés d'un an s'était écoulé depuis le départ de la corvette. Or, il avait été convenu que son absence ne se prolongerait pas au delà d'une année. Aussi, chaque jour, s'attendait-on à la voir apparaitre au large, et la batterie de l'îlot du Requin se tenait prête à répondre aux saluts que le lieu-

SECONDE-: PATRIK

tenant Littlestone adresserait an pavillon arboré sur la pointe du pic Zermatt.

Il semblait donc que des préparatifs de défense contre une attaque des sauvages ne s'imposaient pas immédiatement. Il sè pouvait, en outre, que, dans cet effroi causé parla vue des éléphants, ils se fussent rembarqués, afin de regagner la côte australienne ou toute autre île de ces parages. Dans ces conditions, il n'y avait rien à changer aux habitudes des deux familles, et on se contenterait de surveiller la mer au large de Felsenheim.

Aussi, dès le lendemain, après cette alerte de quelques jours, les travaux furent-ils repris, et particulièrement ceux qui allaient achever la chapelle.

Tout le monde se mit à l'œuvre. Il importait qu'elle fût prête pour l'arrivée de la lAcorne. Les quatre murs s'élevaient déjà à la hauteur du toit, et, au fond, une baie circulaire éclairait le chevet. M. Wolston s'occupa d'installer la charpente, et elle fut recouverte de bambous que les plus violentes averses ne pourraient percer. Quanta l'intérieur, M me Zermatt, M mc Wolston et Annah s'étaient chargées de l'orner comme il convenait, et on pouvait s'en fier à leur bon goût.

I Ces occupations se continuèrent jusqu'au 15 octobre, date à laquelle avait été fixé le retour de la Licorne. Étant donnée la Iongueur de la traversée, si cette date variait de

huit ou quinze jours, il n'y aurait pas lieu d'en conserver quelque inquiétude. De l'impatience, oui! mais rien que de l'impatience! Et, il faut V avouer, elle ne lit que grandir à Felsenheim,

Vint le 19, et aucune détonation n'avait signalé la corvette. Aussi, Jack, montant l'onagre, se rendit-il à Prospect-llill, puis de là au cap de FEspoir-Trompé. \

Il en fut pour son déplacement. La mer était déserte jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.

Cette excursion, renouvelée le 27, ne donna aucun résultat... J

Alors, — qu'on ne s'en étonne pas, — l'inquiétude commença de se substituer à l'impatience.

« Voyons... voyons... répétait M. Zermatt, qui voulait rassurer son petit monde, quinz jours, trois semaines même, ne constituent pa un retard sérieux...

— D'ailleurs, ajoutait M. Wolston, sommes nous certains que la Licorne ait pu quitte l'Angleterre à l'époque convenue?...

— Cependant, remarqua assez ingénumen M" u ' Zermatt, l'Amirauté devait avoir hâte d prendre possession de su nouvelle colonie... >

Et M. Wolston de sourire à cette pensée que l'Amirauté pût jamais être pressée de faire quelque chose !

Néanmoins, tout en observant la mer du coté du cap de l'Espoir-Trompé, on ne négligeait pas de l'observer aussi du côté du cap de l'Est.'

SFCC-NDE PATR1K. 3 3

Plusieurs fois par jour, les longues-vues étaient braquées dans la direction de la baie des Éléphants, — nom qui fut attribué à cette partit 1 de la côte où campaient les sauvages.

Mais, jusqu'alors, aucune pirogue n'avait été aperçue. Si les naturels n'avaient point remis à la voile, il semblait, tout au moins, qu'ils ne s'étaient pas avisés de quitter leur campement. D'ailleurs, si, contrairement à tout espoir, ils se montraient à la pointe du cap de l'Est et se dirigeaient vers la baie du Salut, ne serait-il pas possible de les arrêter avec la batterie de l ilot du Requin et les pièces établies sur les hauteurs de Felsenheim?... Dans tous les cas, mieux valait avoir à se défendre contre eux du côté de la mer que du côté de la terre, et le plus grand danger était qu'ils vinssent de l'intérieur, après avoir forcé le défilé de Cluse.

En effet, l'envahissement d'une centaine tic ces noirs, l'assaut qu'ils eussent donné à Felsenheim, n'auraient probablement pas pu être repousses. Peut-être alors eût-il fallu se réfugier sur l'ilot du Requin, où la résistance pourrait être maintenue jusqu'à l'arrivée de la corvette anglaise.

Et la Licorne qui n'apparaissait pas, et la fin d'octobre qui approchait. Chaque matin, M. Zermatt, Ernest, Jack, s'attendaient à être réveillés par quelques salves d'artillerie. Le temps était superbe. Les transparentes brumes de l'horizon se fondaient dès le lever du soleil.

SF.CONDK PATRIE.

Aussi loin que la vue pût s'étendre au large, les regards cherchaient la Licorne...

Le 7 novemhre, après une excursion h Prospect-! Iill à laquelle tous prirent part, il fallut hien reconnaître que pas une voile ne passait au large de la baie... En vain le regard parcourut-il l'horizon à l'ouest, à l'est, au nord?... N'était-ce pas du côté du cap de l'Espoir- Trompé qu'on al t endait la réalisation des plus vifs désirs, et du coté du cap de l'Est que pouvait venir le désastre?...

Aussi tous demeurèrent-ils silencieux, au sommet de la colline, sous l'empire d'un sentiment où se mélangeaient la c r aiK^ i f / J^Jgs p é -

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