RAPPORT DU GÉNÉRAL LEBRUN (12^ CORPS
« Mon général,
» Je ne pourrai vous adresser aujourd'hui, comme j'aurais voulu le faire, un rapport circonstancié sur les affaires dans lesquelles le 12^ corps s'est trouvé engagé le 30 août à Mouzon, le 31 du même mois et le 1^^ septembre sous les murs de Sedan, à partir du moment où mes têtes de colonne quittant, au village de Bazeilles, la grande route de Mouzon à Sedan par Douzy, prenaient position sur les hauteurs de la Moncelle.
» Les rapports particuliers que j'ai demandés aux officiers généraux sous mes ordres, ceux qu'eux-
mêmes ils ont réclamés aux chefs de corps, n'ont pas encore été tous établis, et je crains qu'ils ne. puissent l'être jamais, en raison des préoccupations qui nous dominent en ce moment et qui sont la suite inévitable du désastre affreux que nos armes ont subi dans la journée du 1®^ septembre.
» Quoi qu'il en soit, mon général, je ne veux pas quitter Sedan pour aller partager avec nos malheureux soldats le sort rigoureux que les lois de la guerre nous imposent, sans vous donner au moins un exposé succinct des opérations auxquelles le 12^ corps a participé ces jours derniers.
» Le 27 août, le 12® corps, parti de Tourteron le matin, s'établissait au Ghesne. Dans la journée, je recevais de M. le maréchal commandant en chef l'ordre de le porter le 28 à Vendresse dans la direction de Mézières. Mon mouvement était commencé, ma cavalerie s'était mise en marche à deux heures du matin, quand un contre-ordre me parvenant une heure après, m'obligea à changer de direction.
» Le maréchal me prescrivait de marcher sur Stenay par les Grandes- Armoises et Stonne; je devais aller prendre position à la Besace et observer Beaumont à 9 kilomètres en avant de moi. Le temps était affreux, la marche fut des plus pénibles ; la 3® division (Vassoignes) arrivait au bivouac à midi, la division Lacretelle y débouchait vers une heure ; quant à la division Grandchamp, elle dut s'arrêter à Stonne vers cinq heures, ne pouvant pousser plus en avant. Mes réserves d'artillerie des 6® et 12® corps arrivèrent à la Besace à
sept heures et demie; je poussai les divisions de cavalerie sous mes ordres (généraux Fénélon et Lichtlin) jusqu'à Beaumont, avec ordre de m'éclairer sur Stenay et vers la droite et la gauche, du côté de Belval et Mouzon.
> Ce même jour 28 août, à quatre heures et demie, le maréchal m'appelait à Stonne où était son quartier général^ pour me donner Tordre de ne pas prolonger mon mouvement sur Stenay, mais de marcher le lendemain 29 sur Mouzon. Ma mission était d'aller m'emparer du passage de la Meuse sur ce point et de l'occuper coûte que coûte, si, comme on le supposait, l'ennemi s'y était déjà établi.
> J'ai pu arriver à Mouzon sans rencontrer aucun corps prussien et j'ai pris position sur la droite de la rivière, en avant de la ville. Vers onze heures, les troupes s'installaient sur les hauteurs, la droite à la route de Stenay, la gauche à cheval sur la route de Carignan. Le général Margueritte qui, pendant la route, avait éclairé mon flanc gauche, avait passé la Meuse à gué à Villers^ et s'était porté sur la route de Stenay en avant de Moulins et de Vaux, poussant des éclaireurs en avant de moi et à ma droite; il se reliait à la division Lacretelle, au moyen du 4^ chasseurs d'Afrique que j'avais mis à cet effet à la disposition de ce dernier officier général,
» Les renseignements qui me furent donnés par les gens du pays me signalèrent l'ennemi comme ayant un parti au village de Martincourt, sur la route de Stenay. Le 30 au matin, j'envoyai un escadron en reconnaissance dans la direction de ce village, et j'appris
qu'un régiment de cavalerie prussienne y était effectivement venu.
» J'allais pousser dans cette direction et en avant du centre de ma ligne des reconnaissances plus fortes, lorsque, vers midi, j'entendis distinctement le canon dans la direction de Beaumont. Il était dès lors évident pour moi qu'il y avait de ce côté un engagement sérieux entre les troupes prussiennes et le 5® corps (général de Failly) que je savais en marche pour venir se réunir à Mouzon au 12® corps. Je crus devoir, dans cette circonstance, prendre des mesures pour faire repasser la Meuse à une partie de mes forces, et l'envoyer au-devant du général de Failly, aiîn de faciliter son mouvement.
» Le général Grandchamp marcha, d'après mes ordres, avec sa 2® brigade (général Villeneuve) et trois batteries de l'artillerie de réserve. Ses instructions portaient que, suivant les circonstances, il s'avancerait pour aller donner la main au général de Failly, ou bien, si le général de Failly était déjà trop rapproché de Mouzon, il prendrait position à cheval sur la route de Beaumont, en profitant pour cela des premières hauteurs qui se trouvent environ à 2 kilomètres de la Meuse. Le général Grandchamp crut devoir prendre ce dernier parti.
» Au moment où sa tête de colonne traversait Mouzon, il me sembla que le 5® corps ralentissait sa marche et que, la canonnade devenant plus vive, la position du général de Failly pouvait, d'un instant à l'autre, être très-difficile.
» J'ordonnai alors à la brigade Gambriels (division Grandchamp) de suivre le mouvement de la 2^ brigade (Villeneuve), et je prescrivis à toute la cavalerie du corps d'armée (général Fénélon) d'aller sur-le-champ passer la Meuse à gué en aval de Mouzon, afin de protéger le mouvement de l'infanterie.
» C'est à ce moment que le maréchal commandant en chef arriva à Mouzon et que, sur son ordre^ la brigade Gambriels reprit sa position sur les hauteurs.
» Un peu plus tard, vers trois heures, la brigade Villeneuve, au moment où les troupes du général de Faillj arrivaient à sa hauteur, engagea le feu avec l'ennemi. Ce feu devint rapidement assez vif pour que le maréchal jugeât nécessaire de reporter sur la rive gauche de la Meuse, non-seulement la brigade Gambriels, mais une brigade de la division Vassoignes.
» Ge combat dura jusqu'à la nuit tombante et permit au convoi et aux troupes du 5^ corps de passer la Meuse à Mouzon et de gagner, vers ma gauche, le point que ce corps devait occuper sur les hauteurs.
» Pendant l'action, la division Lacretelle avait vu arriver sur sa droite des troupes dont son artillerie avait suffi pour arrêter la marche. A huit heures, le feu de l'ennemi avait complètement cessé, et la division Grandchamp, ainsi que la cavalerie, passaient de nouveau la Meuse, pour reprendre leur première position.
» Ge fut alors que le maréchal donna l'ordre au 12^ corps de diriger ses réserves d'artillerie sur Garignan et de quitter les hauteurs de Mouzon pour
gagner, pendant la nuit, le village d'Amblimont, afin de rejoindre, par Mairy et Douzy, la route conduisant à Sedan.
» Je dus, pour me conformer à ces instructions, mettre mes troupes successivement en mouvement; la 3^ division d'infanterie (Vassoignes) partit à neuf heures du soir, la 1''^ division (Grandchamp) à dix heures et demie, la. 2® division (Lacretelle) à minuit ; celle-ci faisant l'arrière-garde, et étant soutenue par la brigade de lanciers (Savaresse).
» Les ordres verbaux de M. le maréchal commandant en chef me prescrivaient d'aller prendre position avec mon corps d'armée sous Sedan en occupant, à la droite de la route de Sedan à Stenay, les hauteurs de la Moncelle, en faisant face à la Meuse.
» Le terrain sur lequel je devais établir mes troupes est compris dans un triangle dont un côté est la route de Stenay, entre les villages de Bazeilles et de Balan, les deux autres sont la Givonne, de Bazeilles à Daigny, et le chemin de Daigny à Balan.
» Je devais avoir en arrière de moi, le long de la Givonne, le 1^^ corps (général Ducrot); je savais aussi que le 5^ corps (général Wimpffen) devait s'établir à ma droite, dominant les villages de Fond de Givonne, et qu'enfin le général Douay s'établirait au calvaire d'Illy, se liant par la Givonne avec le l^"* corps.
» Le 31 au matin, la tête de colonne da 12® corps dont la marche avait été retardée par les 5® et 1®^ corps qui étaient passés devant elle, à Douzy, venant de Garignan, arrivait près de Sedan au village de Bazeilles.
Des batteries prussiennes, établies sur la gauche de la Meuse^ se démasquèrent alors et ouvrirent leur feu. La 3® division prit position à droite de la route en même temps que des batteries s'établissaient sur la gauche de cette route pour répondre au feu des Prussiens. Je rejoignis en ce moment ma tête de colonne et me jetai immédiatement sur les hauteurs de la Moncelle où je m'établis, faisant face à la Meuse,
» Pendant que ce mouvement s'effectuait^ la brigade Gambriels (division Grandchamp) qui, dès le débuts avait occupé Bazeilles pour couvrir nos batteries et empêcher l'ennemi de déboucher par le pont du chemin de fer, avait à lutter contre des troupes qui devenaient, de moment en moment, plus nombreuses.
» Je la fis soutenir par la brigade Martin des Pallières (division Vassoignes) qui dut plusieurs fois se servir de la baïonnette pour refouler l'ennemi qui s'avançait par le pont.
» Le maréchal commandant en chef avait ordonné que ce pont fût coupé par le service du génie, et j'avais prescrit au général Vassoignes, qui marchait avec la brigade de sa division, de prêter à l'oflâcier du génie chargé de l'opération son concours le plus efficace : à l'heure qu'il est, j'ignore encore par suite de quelles circonstances cette opération n'a pas eu lieu.
> La brigade des Pallières resta au village de Bazeilles où elle s'établit solidement, et le 31 au soir, tout le 12® corps, qui avait été rejoint par les réserves d'artillerie venant de Garignan, occupait les plateaux entre la Moncelle et le fond de Givonne, ayant fait sa
jonction avec les 1®^, 5" et 7^ corps établis en arrière de lui.
» La nuit du 31 août au 1^^ septembre fut tranquille dans tous les bivouacs, aux grand'gardes et aux avantpostes. Sur toute la ligne des sentinelles, rien absolument ne vint donner l'éveil sur les mouvements que fit alors l'ennemi. Malgré ce calme apparentée savais que l'ennemi pouvait apparaître en avant de moi, et toutes mes troupes étaient sur pied à quatre heures du matin. Je ne tardai pas à reconnaître que j'avais eu raison de ne pas leur accorder tout le repos qu'on me demandait pour elles, sous prétexte qu'elles étaient fatiguées par les marches des journées précédentes; car à quatre heures et demie, une forte fusillade s'engageait près de Bazeilles, et V ennemi passait la Meuse sur le pont du chemin de fer.
» Un instant après, de nombreuses batteries établies sur la rive gauche de cette rivière, le long du chemin qui va de Remillj à Wadelincourt, et sur les hauteurs de la Marfée, ouvrirent un feu des plus vifs sur Finfanterie de marine du général Vassoignes qui, malgré cela, combattait avec un avantage marqué l'infanterie ennemie qu'elle avait devant elle. Il fut bientôt évident pour moi que ce n'était pas un ou deux corps seulement , mais bien une armée tout entière qui venait nous attaquer dans notre position, armée sur les forces de laquelle nous étions mal renseignés. Le maréchal commandant en chef, dans un entretien que j'avais eu avec lui à Stonne, croyait pouvoir porter de soixante à soixante -dix mille hommes la
masse totale des forces ennemies qui pouvaient lui être opposées, de ce côté de la Meuse.
» A cinq heures et demie, je fis savoir à M. le maréchal commandant en chef que l'engagement sur ma droite prenait des proportions considérables, qu'une nombreuse artillerie s'établissait au delà du ruisseau de Givonne, ouvrant le feu contre nous, et qu'enfin, sans demander dès ce moment l'appui du 1®^ corps, je croyais qu'il était prudent de le mettre en mesure de me soutenir, si cela devenait nécessaire plus tard. Je distinguai alors parfaitement sur notre gauche, dans le lointain, de fortes .colonnes ennemies débouchant par Francheval et Villers-Gernay, et paraissant se diriger sur le village de La Chapelle à travers les bois, afin de tourner le 5^ corps à llly et Fleigneux K
» M. le maréchal commandant en chef ayant été blessé, M. le général Ducrot prit le commandement de l'armée, et, voyant les mouvements de l'ennemi^ émit alors l'avis que, si celui-ci ne faisait aucun effort considérable devant les 12^ et 1^^ corps et se contentait de les écraser par le feu de ses batteries soutenues par ses tirailleurs, c'est qu'il voulait tourner le 1^^ corps par sa gauche. Il pensait que, dans cette circonstance, il ny avait pas à hésiter un instant, et qu'il fallait replier la droite du 12® corps sur-le-champ, de manière à lui faire traverser le fond de Givonne et le bois de la Garenne pour se joindre au 7® corps. Le 1^^ et le 5® corps devaient successivement et par échelons suivre ce mouvement.