RAPPORT ALLEMAND
« Pour le 31 août, le roi avait ordonné que l'armée du prince royal de Saxe eût à empêcher l'aile gauche ennemie de s'échapper dans la direction de Test, entre la frontière belge et la Meuse.
» La 3*^ armée, sous le commandement supérieur du prince royal de Prusse, devait continuer sa marche en avant, attaquer l'ennemi s'il se plaçait de ce côté-ci de la Meuse, et opérer à la fois contre le front et le flanc droit, de telle sorte que Tarmée française fût resserrée dans l'espace étroit compris entre la Meuse et la frontière de Belgique.
» On était suffisamment renseigné sur l'ennemi, avec lequel on était continuellement en contact.
» De Bemillj, l'artillerie du 1^^ corps d'armée bavarois avait eu l'occasion de tirer avec efficacité sur les colonnes françaises qui se retiraient sur Sedan.
» Cette retraite devint de plus en plus précipitée. Enfin l'on vit de fortes colonnes fuir en pleine déroute^ abandonnant tous les bagages.
» Dans cette occurrence, on conçut la crainte que l'ennemi, par une marche de nuit, ne réussît, par une fuite rapide^ à nous empêcher d'obtenir un grand résultat pour le jour suivant.
» On pouvait encore prévenir cette manoeuvre. En conséquence le roi ordonna que, pendant la nuit même du 3i au l^^ la Meuse fût franchie auprès de Donchéry et de Dom-le-Mesnil par un corps et demi, afin de pouvoir, au point du jour, diriger une attaque sur un front déployé, vers la route de Sedan à Mézières.
» Il fut donné connaissance de ces dispositions au prince royal de Saxe.
» Jetons maintenant un regard sur les emplacements respectifs occupés par les corps le soir du 31 août et dans la nuit du 31 au 1^^ septembre.
» L'armée de Son Altesse Royale le prince royal de Saxe formait l'aile droite et occupait les positions ciaprès :
» Le corps de la garde était près de Garignan, sur la rive droite de la Ghiers.
» Le 12^ corps, à Mairy. Les avant-gardes des deux corps faisaient front à l'est et au nord, et s'étendaient de Pourru-aux-Bois jusqu'à Pourru-Saint-Rémy, ainsi que de la Foulerie à Douzy. Les patrouilles touchaient l'ennemi et s'approchaient jusque devant Francheval; on savait qu'il y avait un camp français à Villers-Gernay.
» Le 4^ corps occupait la rive gauche de la Meuse, près de Sedan.
» Les emplacements, pour la 3^ armée, étaient, le 31 août au soir :
> Le 1^^ corps d'armée bavarois à Remilly; le 2^ corps d'armée bavarois à Raucourt ; le 5^ corps à Ghémery ; le 11^ corps à Donchéry; la division wurtembergeoise à Boutancourt. Le 6^ corps ne put, le même soir, atteindre que Semuy et Attigny. Il se tint prêt, dans le cas où l'ennemi tenterait réellement de faire une marche de nuit, à se transporter encore plus loin à l'ouest, pour le forcer à s'arrêter.
» Une modification fut encore apportée à cette disposition de la 3^ armée en tant que la division wurtembergeoise commença, pendant la même nuit, la construction d'un pont, près de Dom-le-Mesnil, et ensuite le passage de la rivière,
» Le 1 1^ corps avait déjà, le 31, jeté deux ponts près
de Donchéry ; et il se trouvait, au point du jour, sur la rive de la Meuse.
» En conséquence des indications qui avaient été données par le roi pour les opérations des deux armées, le prince royal de Saxe arrêta les dispositions suivantes :
» Les corps prendront les armes immédiatement. La marche en avant du 12^ corps et de la garde aura lieu à cinq heures du matin sur trois colonnes partant de Douzy, Pourru-Saint-Remy et Pourru-aux-Bois, Elle sera dirigée vers la ligne de Mon celle à Givonne. La 7^ division reste en réserve près de Mairy.
» La 8^ division et l'artillerie de réserve du 4^ corps vont à Bazeilles pour soutenir le l^'' corps bavarois.
» Le prince royal de Prusse^ en ce qui concerne son armée, prit les décisions suivantes :
» Le 1^^ corps bavarois passe la Meuse près de Remilly et attaque Bazeilles ;
» Le 2^ corps bavarois va à Wadelincourt et Frénois.
» Le 11^ corps se rend, par Vrigne-aux-Bois, à Saint- Mengès.
» Le 5^ corps et la 4^ division de cavalerie suivent ce mouvement.
» La division wurtembergeoise reste en soutien , vers Mézières, et en même temps laisse à Donchéry des réserves prêtes à marcher. »
« Au point du jour^ le roi se transporta de Vendresse à Frénois, à l'ouest de Sedan, et choisit pour point de
station la hauteur au sud de ce village, immédiatement à Test de la chaussée.
» Déjà, depuis six heures du matin, on pouvait entendre tonner le canon dans, la direction de Test, vers Bazeilles.
» Le 1^^ corps bavarois avait commencé de bonne heure le combat contre l'ennemi qui tenait ferme.
» Le 11^ corps, à l'extrémité de l'aile gauche, était à ce moment à Vrigne-aux-Bois^ et n'avait pas encore heurté l'ennemi.
» Gela prouvait déjà clairement que l'ennemi avait pris la résolution de renoncer à une marche sur Mézières, et d'accepter la bataille près de Sedan. D'ailleurs cette marche^ à cette heure, ne semblait plus être à redouter.
» Il était peut-être encore possible pour lui de s'échapper par la frontière de Belgique. Le chef de Tarmée française prit cependant l'honorable détermination de ne point recourir à cette extrême ressource, mais de livrer la bataille.
» En raison de la supériorité numérique des deux armées allemandes, et de la direction de marche qui avait été assignée aux corps séparés, cette dernière issue devait être aussi fermée dans l'espace de peu d'heures, et une catastrophe inouïe était imminente.
» Voyons un peu comment elle se produisit.
» Près de Bazeilles, le 1^^ corps bavarois rencontra une très- vive résistance. La division Walter, du 2® corps, fut envoyée pour soutenir son aile gauche, sur la rive droite de la Meuse, et après un combat opiniâtre
soutenu des deux côtés avec une bravoure extrême, l'ennemi fut, dans le courant de la journée, rejeté de Bazeilles et de Balan vers Sedan.
» Pendant ce temps, vers six heures et demie du matin, déjà le prince royal de Saxe était entré en action avec sa tête de colonne près de Lamicourt et de la Moncelle. Il avait en face de lui le 1^^ corps français, occupant fortement Monvillers, la Moncelle, Daigny, aussi bien que les hauteurs à Test de ces points. Tout d'abord, la 4^ division réussit à repousser l'ennemi assez loin pour qu'il devînt possible de se déployer entre la Moncelle et Daigny.
> Sur son aile gauche , cette division s'était bientôt rejointe au 1*^^ corps bavarois ; là, le 1^^' corps français prit l'offensive contre elle. Ce choc fut accompagné d'un violent feu de mitrailleuses et de canons. Toutes ces vives attaques furent repoussées, de telle façon qu'après neuf heures et demie, elles ne se reproduisirent plus lorsque la 23^ division arriva et enleva la Moncelle à l'ennemi.
» Le corps de la garde, qui avait le plus long chemin à parcourir, arriva à huit heures à Villers-Gernay, trouva le 12^ corps déjà dans une position de combat favorable, et reçut en conséquence du commandant de l'armée l'ordre de remonter la vallée vers Fleigneux, dès que la portion de Givonne àDaigny serait enlevée. Le 12^ corps devait suivre ce mouvement, à la gauche.
» Déjà vers neuf heures, des batteries séparées, de l'aile gauche, ouvraient leur feu près de la garde vers Villers-Gernay, pendant que sur son aile droite, l'ar-
tillerie de réserve soutenait la marclie en avant de la 1^^ division de la garde sur Givonne, et plus tard, par les fonds, sur lUy.
» La 2^ division de la garde se tourna, vers onze heures, contre Daignj et Hoybes. Daignj même fut enlevé vers midi parle 12^ corps.
» La 23^ division de ce même corps s'avança alors en remontant la vallée et chassa Tennemi de ses fortes positions, pendant que la garde, en marche sur Illj, tournait de plus en plus son flanc. L'intervalle, devenant trop grand jusqu'au corps bavarois, fut alors rempli par la 8® division.
» Toutes les batteries disponibles furent amenées sur les hauteurs enlevées. Environ 100 pièces furent là mises en action, à l'aile droite.
» A trois heures, la garde donna la main au 5^ corps à Illy.
» Revenons maintenant au corps de l'aile gauche des armées alliées. Nous avions vu le 11^ corps près de Briancourt, suivi du 5^ corps et de la 4^ division de cavalerie.
» Son Altesse Royale le prince royal de Prusse avait prescrit de se diriger sur Saint-Mengès. A huit heures et trois quarts, l'avant-garde du 11^ corps vint se heurter contre l'ennemi qui avait pris position au sudouest, sur la rive gauche du ruisseau qui passe près de Saint-Mengès. Il se livra un combat court, mais trèsopiniâtre, lequel se termina par l'évacuation de Mengès par Tennemi. Celui-ci se retira sur de fortes positions dominantes entre Floing et Illy.
» Notre adversaire s'était formé là sur un éperon se prolongeant bien à Fouest, pour se protéger contre les attaques qui étaient déjà dirigées du nord vers ses derrières.
» A ce point de vue spécial, la position était forte, mais déjà en ce moment, il devenait palpable pour Tennemi qu'il était complètement cerné, car il recevait des batteries bavaroises placées sur la rive gauche de la Meuse, au nord et à l'est de Frénois, des projectiles dans son flanc et sur ses derrières. En outre, l'artillerie du 11^ corps, employée d'une manière excellente pour préparer l'enlèvement de ces hauteurs, prit ensuite avec deux batteries de la tête de colonne une position au nord de Floing, des deux côtés d'un jardin clos de murs, et fut alors soutenue par le 5^ corps. Celui-ci avait pris son artillerie de réserve en tête, et passa, pendant ce temps, avec elle, le ruisseau près de Fleigneux. C'est au sud de ce village que les batteries prirent leur première position pour battre la position ennemie. Vers onze heures s'était ouvert sur toute la ligne de cette aile un violent feu d'artillerie qui dura plusieurs heures sans interruption.
» Vers une heure environ, s'avancèrent l'infanterie du 11 c corps et la 19^ brigade de l'aile droite du 5^ corps pour attaquer dans la direction de Floing.
» L'ennemi se défendit avec le courage du désespoir. Mais, malgré ses efforts, l'infanterie, soutenue très-fortement par ses batteries, réussit à occuper la portion de terrain située devant Floing.
» Plusieurs retours offensifs, surtout faits par la ca-
Valérie, et dont la vivacité donnait à supposer l'intention de faire une trouée, vinrent échouer devant le calme inébranlable des bataillons du 11^ corps et des fractions du 5® corps qui les appuyaient. Les attaques furent reçues : partie en carré, partie en ligne , et furent toutes repoussées par un feu calme, bien ajusté, qui coucha à terre la plus grande partie des assaillants et rejeta le reste dans Sedan.
» Le combat des deux corps fut, après la grave blessure du commandant par intérim du 11^ corps, conduit par le général lieutenant de Kirchbach.
» Après la fuite de la cavalerie, l'infanterie française ne tint plus.
» A trois heures de l'après-midi, l'ennemi était déjà sur divers points en pleine retraite sur la forteresse.
» Le 5® corps avait, pendant ce temps, efficacement préparé par son artillerie de réserve l'attaque générale contre Illy et la position dominante qui y touche. Elle était parfaitement secondée par une troisième batterie de réserve du 3® corps qui avait pris position à Test deFloing.
» Un violent combat embrassa les hauteurs au sud d'illy et les parcelles de bois qui s'y trouvent. A trois heures il s'éteignit. L'ennemi se trouvait là aussi en retraite à travers le bois de la Garenne sur la forteresse.
* Ainsi, à ce moment de l'après-midi , on avait achevé de cerner complètement l'armée française en rase campagne.
* Successivement les colonnes prussiennes, se préci-
pitant de tous les côtés, firent rétrograder sur Sedan toutes les fractions ennemies qui tenaient encore; beaucoup d'entre elles, déjà coupées, durent déposer les armes et se rendre, car il ne leur restait aucune issue.
» L'armée du prince royal de Saxe fit pendant la bataille onze mille prisonniers. Il avait, en outre, entre les mains : sept mitrailleuses, vingt-cinq canons, deux fanions et une aigle; les 5^ et 11^ corps livrèrent plus de dix mille hommes.
» Si on compte, en outre, les prisonniers faits par les troupes bavaroises, le chiffre total s'élève à environ vingt-cinq mille hommes qui, pendant la bataille seulement, tombèrent dans nos mains.
» La première position ennemie faisait front vers l'est. Déjà le matin de bonne heure, le maréchal de Mac-Mahon avait été grièvement blessé par un des premiers obus. Le général qui prit sa place avait formé le projet de s'ouvrir une trouée vers l'ouest. Vers midi, le général de Wimpffen prit le commandement et tenta encore une fois de se frayer un passage dans la direction opposée, où les Bavarois eurent encore à soutenir une lutte très-vive, mais parvinrent cependant à repousser victorieusement leurs adversaires.
» Les pertes de l'ennemi, particulièrement causées par notre artillerie, furent très-considérables; les nôtres, au contraire, surtout en comparaison avec les batailles livrées précédemment, furent très-faibles.
» En dernier lieu, le feu de quatre à cinq cents bouches à feu avait été concentré contre l'armée enne-
mie, qui se défendit longtemps avec une grande bravoure, mais qui à la fin fut rejetée dans une déroute complète sur Sedan.
» L'Empereur se tint de sa personne, pendant le combat, près de Tarmée ; dans le commencement de l'après-midi, il rentra à Sedan, dans l'enceinte fortifiée, et de là envoya par écrit au roi, par l'intermédiaire du général Reille^ qui apporta la lettre, l'offre de rendre son épée. Cette offre fut acceptée.
» Successivement le combat d'artillerie s'éteint sur toute la ligne. Toutes les hauteurs qui environnent Sedan étaient en la possession des troupes allemandes.
» Complètement cernée par des troupes deux fois supérieures en nombre, sans possibilité de s'ouvrir une issue ou d'opposer une plus longue résistance, l'armée française n'avait plus qu'à parlementer pour une capitulation.
» Les négociations eurent lieu dans le courant de la nuit à Doncbérj ; et les conditions furent stipulées par les Prussiens. Si elles n'avaient point été acceptées, les hostilités auraient recommencé le lendemain matin.
» Après que l'Empereur Napoléon se fut présenté le 2, de bonne heure, aux avant-postes qui étaient de ce côté, les conditions de la capitulation furent vers midi signées au château de Bellevue, près Frénois, par le général de Moltke et le commandant en chef de l'armée française. Aux termes de cette convention, l'armée ennemie était prisonnière de guerre, et en même temps la forteresse de Sedan ouvrait ses portes. Les détails furent réglés avec tous les égards que le vain-
queur pouvait observer envers une armée brave et malheureuse.
» En dehors des vingt-cinq mille hommes environ pris le jour de la bataille, quatre-vingt-trois mille hommes furent faits prisonniers de guerre par suite de la capitulation. Quatorze mille blessés français furent retrouvés dans Sedan ou aux alentours.
» Plus de quatre cents pièces de canon (j cornpris soixante-dix mitrailleuses), cent quatre-vingt-quatre pièces de rempart, et un immense matériel de guerre furent remis entre les mains du vainqueur.
» Environ trois mille hommes réussirent à s'échapper en Belgique.
» Si l'on ajoute les pertes de la bataille de Beaumont du 30 août, l'effectif total de l'armée de Mac-Mahon s'élève à près de cent cinquante mille hommes.
» Dans l'espace de trois jours, cette armée avait cessé d'exister. »
Il est donc bien positif et il ressort clairement de ce rapport de nos ennemis :
Que le 31 août au soir, F armée du prince royal de Saxe marchait pour nous couper la route de Mézières ;
Que toute la crainte des généraux allemands (auxquels l'écrasante supériorité numérique de leurs forces et de leur artillerie assurait la victoire) était que nous ne nous dérobions par une marche de nuit sur Mézières ou sur la Belgique ;
Que pendant la nuit du 31 août au 1^^ septembre, la Meuse fut franchie à Donchéry et à Dom-le-Mesnil
par un corps et demi, tandis que la division wurtembergeoise se portait plus à Touest pour nous forcer à combattre si nous tentions d'opérer notre retraite ;
Que le 1®^ septembre, au point du jour, le 11® corps, le 5®, la 4® division de cavalerie allemande, établis sur la rive droite de la Meuse avec leurs batteries, nous barraient avec quatre-vingt mille hommes la route de Mézières.
Donc conséquence forcée :
Le mouvement de retraite sur Mézières ordonné par le général Ducrot à sept heures et demie du matin, le 1^^ septembre, possible la veille à six heures du soir, fort difficile dans la nuit, était devenu absolument impraticable au moment où il fut prescrit et commencé^ ainsi que le général Lebrun et moi nous le pensâmes, chacun de notre côté.
De ce rapport il résulte encore :
Que le 1^^ septembre au matin, nous ne pouvions plus nous échapper que par la frontière belge, ce que l'ennemi appréhendait.
Le rapport allemand attribue la prise des hauteurs au-dessus de Givonne, occupées primitivement par le 1®^ corps français, à la valeur de sa 4® division ; mais il ne dit pas que la prise de possession du terrain par cette division ennemie fut le résultat de l'abandon de ce terrain par le corps Ducrot obéissant au désastreux mouvement de retraite qui lui était prescrit par son chef. Enfin il est évident, d'après ce même rapport, qu'à trois heures, au moment où j'espérais faire un effort suprême sur la droite de notre ordre de bataille, nous
n'avions devant nous que les Bavarois harassés par onze heures de lutte, et que les principales forces de l'armée ennemie étaient vers Fleigneux, Illy et le bois de la Garenne.
En admettant donc que le 7^ corps fortement engagé n'eût pu suivre mon mouvement offensif, tout me permet de croire que les autres corps, en tout ou en partie, seraient parvenus à passer sur le ventre des Bavarois.
Le rapport allemand commet de graves erreurs dans renonciation du nombre des prisonniers restés aux mains de nos ennemis. Nous allons rectifier les erreurs commises à cet égard.
L'armée du maréchal de Mac-Mahon s'élevait, à Ghâlons, à environ cent dix mille hommes. Pendant les marches ou les contre- marches de Reims à Sedan plus de six mille restèrent en arrière. La bataille de Beaumont lui coûta en tués, blessés, prisonniers ou entrés en Belgique près de vingt-cinq mille hommes, dont une division de cavalerie et des portions de corps non campées dans les lignes de Sedan. Trois mille hommes environ d'après le rapport prussien, six mille d'après d'autres renseignements, ne prirent point part à la bataille et parvinrent à s'échapper soit en prenant la direction de la Belgique, soit en se rendant à Paris. Total en moins sur le champ de bataille de Sedan une trentaine de mille hommes.
Il reste à ajouter à ce détail les non-valeurs, ordonnances, employés de toutes sortes, malades, restés dans Sedan, chiffre que l'on peut porter sans exagération à
une dizaine de mille hommes. On voit donc que nous ne pûmes mettre en ligne sur ce champ de, bataille défectueux plus de soixante-dix mille combattants réels qui eurent près de vingt mille hommes dont vingt généraux mis hors de combat avant de cesser la lutte. Voici maintenant mon propre rapport :
« Belgique^ Fays-les-Veneurs, 5 septembre 1870.
» Monsieur le ministre,
» J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à Votre Excellence mon rapport sur la journée du 1®^ septembre dans laquelle j'ai pris le commandement de l'armée de Ghâlons, vers neuf heures du matin, par suite de la blessure reçue par le maréchal de Mac-Mahon.
» Le 31 août, j'avais visité dans leurs emplacements les troupes du 5® corps d'armée qui venait d'être placé sous mes ordres. Elles occupaient l'ancien camp retranché, la ville et les hauteurs qui dominent au sudest le fond de Givonne.
» Le 12^ corps occupait la Moncelle, la Platinerie, la Petite Moncelle.
» Le l^'" corps s'étendait de la Petite Moncelle à Givonne tenant Daigny.
» Le 7^ corps, au nord-ouest de la ville, campait depuis Floing jusqu'au calvaire d'illy.
» Toutes ces troupes étaient arrivées pendant la nuit du 30 au 31 août ou dans la matinée du 31. Pendant ma visite au camp, je constatai que de nombreuses
colonnes ennemies venaient couronner de leur artillerie les hauteurs qui, de Remilly à Wadelincourt, bordent la rive gauche de la Meuse, attaquaient vivement et coupaient notre convoi qui défilait sur la route de Garignan à Sedan, rive droite de la Meuse.
» Cette forte canonnade donnait lieu de croire que Tennemi voulait détourner notre attention de la route de Mézières, pour opérer de ce côté un mouvement tournant. En conséquence, afin de fermer solidement la trouée qui existait entre les 1®^ et 7® corps, d'IUy à Givonne, je portai dans cette direction la brigade de Fontanges de la division Lespart^ laissant la brigade Abbatucci de la même division^ dans le grand camp avec Tartillerie de réserve en batterie. En même temps, par ordre du maréchal, je fis sortir de la ville l'unique brigade de la division l'Abadie et la portai à Casai pour servir de réserve au 7^ corps.
» Le 1®^ septembre au point du jour, l'ennemi commença son attaque sur le 12^ corps, et la prolongea successivement sur la droite, vers le l^*" corps. A sept heures, le maréchal de Mac-Mahon ayant été blessé, remit le commandement au général Ducrot. Je n'en fus informé qu'environ une demi-heure après, et alors que cet officier général avait déjà donné certains ordres aux commandants de corps d'armée.
» Je crus devoir laisser exécuter ces ordres. Toutefois, vers neuf heures, voyant la gauche du 1^^ corps opérer un mouvement de retraite assez prononcé et se diriger sur le milieu du bois de la Garenne, je me décidai à faire usage de la lettre de commandement
que Votre Excellence m'avait remise. Le généra Ducrot me déclarait que son intention était de se retirer sur Illy; mais ses bataillons, au lieu de suivre cette direction, exécutaient un changement de front en arrière sur l'aile droite et se rapprochaient de l'ancien camp.
» Le mouvement projeté me semblait fort dangereux par divers motifs :
» 1^ La route était difficile à suivre pour plusieurs corps d'armée ;
» 2^ Il fallait parcourir au moins 6 kilomètres, espace fort long pour des troupes déjà fatiguées par cinq heures de lutte.
» 3^ Enfin l'on devait s'attendre à ce que l'ennemi qui était en face et qui prévoyait le mouvement, se jetât sur elles avec d'autant plus d'ardeur, qu'il savait les refouler en arrière sur des troupes nombreuses ayant pris position pour barrer le passage.
» J'ordonnai en conséquence au général Ducrot -de reprendre ses premières positions, et je renforçai sa gauche de la brigade Saurin du 5^ corps, bien qu'il regardât ce secours comme inutile.
» Je me portai alors au centre du 7^ corps pour chercher à me rendre compte de la situation des troupes engagées dans la direction de cette ligne de retraite. Là, j'acquis davantage encore la conviction que la marche de notre armée sur Mézières ne pourrait que difficilement s'opérer pendant le jour, et je résolus de tenir dans mes positions jusqu'à la nuit.
» Je revins me placer vers midi au centre des lignes,
afin de donner plus facilement mes ordres, et de suivre les péripéties de la lutté qui paraissait se soutenir avec succès. Le commandant du 7^ corps ayant témoigné des inquiétudes au sujet des troupes qui occupaient les bois de la Garenne, près de la ferme, et qui étaient exposées à un feu d'artillerie meurtrier^ je portai de ce côté des troupes des trois armes du 5^ et même du 1®^ corps, ainsi qu'une partie de la réserve de cavalerie, et je m'y rendis de ma personne. Je constatai bientôt que les obus lancés par l'ennemi exerçaient d'affreux ravages parmi nos troupes. La cavalerie, l'infanterie elle-même étaient dans Timpossibilité de tenir. Trois batteries d'artillerie mises en position furent désorganisées en dix minutes à peine.
» Il fallut retirer l'artillerie et abriter la cavalerie dans une clairière, au milieu du bois, et faire de grands efforts pour y maintenir l'infanterie.
» Je revins au milieu du champ de bataille et remarquai que l'artillerie ennemie avait resserré le cercle de son feu, de manière à couvrir le plateau d'obus lancés dans tous les sens. Le général Douay me fit avertir qu'il lui était impossible de se maintenir plus longtemps et qu'il avait devant lui des forces très-considérables qui ne lui permettaient pas d'opérer une retraite
sur Illy.
» Le 12^ corps se maintenant d'ailleurs toujours avec succès sur les fortes positions qu'il occupait, je crus devoir joindre à ce corps toutes les troupes disponibles du 1*^^ et du 5^ pour jeter une fraction de l'armée ennemie dans la Meuse et me frayer une issue dans la
direction de Garignan. J'écrivis dans ce sens à l'Empereur, en engageant Sa Majesté à venir se placer au milieu de ses troupes qui tiendraient à honneur de lui ouvrir un passage. 11 était environ une heure et demie.
» L'ennemi céda devant notre mouvement offensif, mais en même temps les troupes des 7^ et 1^^ corps restées sur le plateau pour faire Farrière-garde étaient vivement abordées par des forces supérieures et étaient refoulées. Ces troupes, au lieu de suivre le mouvement du 12^ corps en passant entre le grand camp et le bois de la Garenne, se rapprochèrent peu à peu des fortifications de la place qui étaient pour elles un aimant irrésistible et finirent par se ranger sous le canon de la citadelle et dans la ville, dont les portes étaient ouvertes.
» Je me plaçai avec mon état-major à la tête de troupes de tous corps massées autour de la ville, il était environ trois heures, et je marchai sur les traces du 12® corps en suivant la grande route de Givonne et escaladant les hauteurs qui dominent cette route à l'est; mais arrêté par une série de clôtures et de parcs, plus encore que par la défense de Tennemi, je dus prendre un chemin à droite qui me conduisit à la porte Balan.
> C'est à ce moment, quatre heures, qu'un officier m'apporta une lettre par laquelle l'Empereur me prévenait que le drapeau blanc avait été hissé à la citadelle et m'invitait à cesser le feu et à me charger de négocier avec l'ennemi. Je refusai à plusieurs reprises d'obtempérer à cette injonction.
» Malgré les pressantes instances de Sa Majesté, je n'en crus pas moins devoir tenter un suprême effort» et je rentrai en ville pour appeler à moi toutes les troupes qui s'y trouvaient accumulées; mais, soit fatigue provenant d'une lutte de douze heures sans prendre de nourriture, soit instructions mal comprises, soit ignorance des suites dangereuses que pouvait avoir leur agglomération dans une ville impropre à la défense, peu d'hommes répondirent à mon appel, et c'est avec deux mille soldats seulement auxquels se joignirent quelques gardes mobiles et un certain nombre des courageux habitants de la ville de Sedan que je chassai l'ennemi du village de Balan.
» Ce fut le dernier effort de la lutte, Teffectif de ces hommes étant trop peu considérable pour tenter la seule retraite qui fût possible, eu égard à la disposition des forces ennemies.
» A six heures, je rentrai le dernier dans la ville^ encombrée de caissons, de voitures, de chevaux qui arrêtaient toute circulation. Les soldats, entassés dans les rues avec le matériel d'artillerie, étaient exposés aux plus grands périls en cas de bombardement.
» J'apprenais, déplus, qu'il restait un seul jour de vivres dans les magasins de la place, les approvisionnements amenés de Mézières par le chemin de fer ayant été renvoyés vers cette ville au premier coup de canon.
» Dans ces conditions, et sur une nouvelle demande de l'Empereur, je me résignai à aller négocier près de M. le comte de Moltke les conditions d'une capitulation.
». Dès les premiers mots de notre entretien, je reconnus que le comte de Moltke avait malheureusement une connaissance très-exacte de notre situation et de. notre complet dénûment en toutes choses. Il me dit qu'il regrettait de ne pouvoir accorder à l'armée tous les avantages mérités par sa conduite valeureuse, mais, que l'Allemagne était obligée de prendre des mesures exceptionnelles à l'égard d'un gouvernement n'offrant, disait-il, aucune chance de stabilité; qu'en raison des attaques répétées et du mauvais vouloir de la France à l'égard de son pays, il lui était indispensable de prendre des garanties matérielles. En conséquence, il se voyait contraint d'exiger que l'armée fût faite prisonnière.
» Je ne crus pas devoir accepter de telles conditions. L'on me prévint que le lendemain matin la ville serait bombardée, et je me retirai avec la menace de voir le bombardement commencer à neuf heures si la convention n'était point arrêtée avec l'ennemi.
» Le 2 septembre au point du jour, les généraux de corps d'armée et de division se réunirent en conseil, et après examen des ressources de la place, il fat décidé à l'unanimité que Ton ne pouvait éviter de traiter avec l'ennemi.
» Gi-joint le procès- verbal de la séance.
» Le même jour à neuf heures, je me rendis au quartier général du comte de Moltke où j'obtins quelques adoucissements aux mesures proposées. Cijoint la convention.
» Je ne connais pas encore le chiffre exact de nos
pertes, mais j'évalue de quinze à vingt mille le nombre des morts et des blessés pour les deux journées de Beaumont et de Sedan.
» L'ennemi assure nous avoir fait trente mille prisonniers dans ces deux mêmes journées. A la bataille livrée sur le plateau d'Illy, nous avions de soixante à soixante-cinq mille combattants.
» M. deMoltke lui-même a reconnu que nous avons lutté contre deux cent vingt mille hommes et que la veille à cinq heures du soir, un corps prussien d'un effectif supérieur à celui de notre armée était déjà placé sur notre ligne de retraite. Une lutte soutenue pendant quinze heures contre des forces très-supérieures me dispense de faire l'éloge de l'armée ; tout le monde a fait noblement son devoir.
5» Je regrette profondément de n'être arrivé à l'armée que le soir d'un insuccès et de n'en avoir pris le commandement que le jour où une grande infériorité numérique et les conditions dans lesquelles étaient placées les troupes, rendaient la défaite inévitable. C'est le cœur brisé, que j'ai apposé ma signature au bas d'un acte qui consacre un désastre pour la France ; sacrifice que mes compagnons d'armes et d'infortune sont peutêtre seuls susceptibles de comprendre.
» J'avais fait connaître tout d'abord au général de Moltke que je ne séparerais pas mon sort de celui de l'armée. Je suis en route pour Aix-la-Chapelle, où je vais me constituer prisonnier, accompagné de mon état-major particulier et de l'état-major général du 5® corps qui, pendant toute la bataille, en l'absence de
l'état-major général du maréclial de Mac-Mahon, a rempli près de moi les fonctions d'état -major général de l'armée.
» D'Aix-la-Chapelle je compte me rendre en Wurtemberg, à Stuttgard, ville qui m'a été accordée pour lieu de mon internement.
» Le général commandant en chef, » De Wimpffen. »
Je n'ajouterai qu'un mot à mon rapport. Je l'écrivis le 5 septembre d'un village belge où je m'arrêtai dans ce but^ et l'expédiai le jour même.
Je devais croire qu'on s'empresserait de le publier, il était assez important pour cela. Mais lorsqu'il arriva à Paris, le gouvernement de la défense nationale avait remplacé celui de l'Empereur. Or, à la tête de ce gouvernement se trouvait le général Trochu. Cet officier général est fort lié avec le général Ducrot qui venait de s'échapper et était arrivé dans la capitale.
Le général Ducrot^ blessé sans doute de ce que dans mon rapport j'avais blâmé son mouvement de retraite sur Illy, obtint du président du gouvernement de la défense nationale, son ami. que mon rapport, contrairement à tous les usages, ne serait pas publié. Il est à présumer que ce rapport ne fut même pas transmis au ministre de la guerre, général Le Flô.
Heureusement, dans la prévision d'un accident, venant à occasionner la perte de mon rapport, j'avais
eu la précaution d'en envoyer une copie parfaitement conforme à mon ami de Paris.
Cette copie lui fut portée et remise par un jeune et brave officier aux éclaireurs à cheval de la Seine, M. Burgues, frère du major commandant ce corps franc, et qui m'avait déclaré vouloir risquer sa vie pour reconquérir sa liberté.
Dans une lettre adressée en même temps à mon ami, je le priai de ne publier ce rapport que dans le cas où cela n'aurait pas lieu par les soins du gouvernement.
Mon ami, au bout de quelques jours, voyant que cet important document historique était oublié, à dessein ou non, crut devoir le faire insérer dans plusieurs journaux.