‹ SedanChapitre 15 sur 26 · DE WIMPFFEN. DE MOLTKE · texte numérisé non relu

DE WIMPFFEN. DE MOLTKE

Mon pénible et triste devoir accompli, je remontai à cheval et revins à Sedan, la mort dans l'âme. 11 était midi. Je remarquai qu'une grande partie de nos soldats n'avaient point encore la conscience du malheur qui nous frappait et qui allait avoir un retentissement si imprévu et si douloureux dans toute la France.

Les hommes des armes spéciales paraissaient plus affectés et ne se préparaient pas à livrer avec résignation leur matériel et les quelques projectiles encore disponibles.

Les officiers étaient tristes et s'apprêtaient à donner à leurs soldats l'exemple de la résignation après leur

avoir donné la veille celui du courage et du dévouement.

Je n'entendis aucune parole acerbe sur mon passage; tout le monde, au contraire, semblait apprécier ma conduite et saluait avec respect ce général en chef désespéré qui accomplissait le plus pénible devoir. Je pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer Tordre et obtenir que chacun se conduisît avec dignité en présence d'un ennemi qui devait ses succès à l'écrasante supériorité numérique de ses armées et à sa formidable artillerie.

De justes accusations ont pu être portées contre quelques-uns des chefs des troupes françaises ayant combattu à Freschv^iller et à Sedan.

Il serait de la dernière iniquité de faire peser sur nos braves soldats la responsabilité des fautes commises.

A Freschwiller le 1^^ corps a été admirable. Il n'a pas hésité à se sacrifier pour combattre et arrêter un adversaire qui, par le nombre seulement, devait l'écraser. Nos beaux régiments venus d'Afrique ont à peine laissé quelques survivants pour raconter les exploits de leurs frères d'armes tombés sur ce champ de bataille.

A Beaumont, ces troupes à peine reconstituées, surprises, ont battu en retraite ; mais à peine reformées à Sedan, elles ont, au nombre de soixante-cinq à soixantedix mille, n'ayant qu'une artillerie inférieure à celle de l'ennemi, tenu tête, de quatre heures du matin à six heures de l'après-midi, à plus de deux cent vingt mille Allemands.

Que ceux qui ont accusé si légèrement Tarmée de Sedan cherchent dans Thistoire militaire de tous les peuples l'exemple d'une lutte plus longue, plus glorieuse, plus héroïque.

Nos soldats, bien conduits, n'ont jamais été indisciplinés. Toutes les fois qu'ils ont pu avoir ce qui leur était absolument indispensable pour vivre et pour combattre, ils n'ont jamais hésité à prodiguer leur force, leur sang, leur existence pour la patrie.

Résolu à ne pas séparer mon sort de celui de l'armée que j'avais eu l'honneur de commander la veille, je crus devoir lui adresser la proclamation suivante :

« Sedan, le 2 septembre 1870.

» Hier, vous avez combattu contre des forces trèssupérieures. Depuis le point du jour jusqu'à la nuit vous avez résisté à l'ennemi avec la plus grande valeur et brûlé jusqu'à votre dernière cartouche. Epuisés par cette lutte, vous n'avez pu répondre à l'appel qui vous a été fait par vos généraux et par vos officiers pour tenter de gagner la route de Montmédy et de rejoindre le maréchal Bazaine. Deux mille hommes seulement ont pu se rallier pour tenter un suprême effort. Ils ont dû s'arrêter au village de Balan, et rentrer dans Sedan, où votre général a constaté avec douleur qu'il n'existait ni vivres ni munitions de guerre.

» On ne pouvait songer à défendre la place, que sa situation rend incapable de résister à la nombreuse et puissante artillerie de l'ennemi.

y> L'armée, réunie dans les murs de la ville, ne pouvant ni en sortir, ni la défendre ; les moyens de subsistance manquant pour la population et pour les troupes, j'ai dû prendre la triste détermination de traiter avec Tenue mi.

» Envoyé au quartier général prussien, avec les pleins pouvoirs de l'Empereur, je ne pus d'abord me résigner à accepter les clauses qui m'étaient imposées. Ce matin seulement, menacé d'un bombardement auquel nous n'aurions pu répondre, je me suis décidé à de nouvelles démarches, et j'ai obtenu des conditions, dans lesquelles nous sont évitées, autant qu'il a été possible, les formalités blessantes que les usages de la guerre entraînent le plus souvent en pareilles circonstances.

» Il ne nous reste plus, officiers et soldats, qu'à accepter avec résignation les conséquences de nécessités contre lesquelles une armée ne peut lutter : manque de vivres et manque de munitions pour combattre.

» J'ai, du moins, la consolation d'éviter un massacre inutile et de conserver à la patrie des soldats susceptibles de rendre encore dans l'avenir de bons et brillants services.

» Le général commandant en chef, » De Wimpffen. »

Le 3 septembre, au moment de quitter la ville de

Sedan, je fis les adieux de Tarmée aux habitants par les quelques mots ci-dessous :

« Le général commandant les troupes dans les journées du l^'* et 2 septembre, vous remercie de l'hospitalité sans limites que vous leur avez accordée. Vous vous êtes imposé les plus dures privations pour satisfaire aux exigences d'hommes blessés, épuisés ou malades par suite de luttes successives.

» Vous laissez dans le cœur de tous un sentiment de reconnaissance qu'il était de mon devoir ds vous exprimer.

» De la part de tous merci,

» Le général de division , » De AVimpffen. »

Le même jour, 3 septembre, ne voulant pas rester plus longtemps sur le lieu témoin de notre glorieux désastre, j'écrivis au général de Moltke :

« Monsieur le comte,

» J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que, général en chef d'une armée aujourd'hui prisonnière, je crois devoir suivre le sort qui lui est destiné. Je prie donc Votre Excellence de vouloir bien me considérer comme prisonnier de guerre, appelé à me rendre sur tel point du territoire allemand qu' Elle jugera à propos de me désigner. Si nous devons être répartis dans les

différents États de F Allemagne, je vous demanderai la faveur d'être envoyé dans le royaume de Wurtemberg.

» Je pense que vous voudrez bien permettre à quatre officiers attachés à ma personne d'être mes compagnons d'infortune.

» Ces officiers sont :

» MM. le comte d'Ollone, capitaine commandant au 12® chasseurs de France; Daram, lieutenant au 92^ régiment d'infanterie ; Desgrandschamps, lieutenant au 6® hussards; Le marquis de Laizer, officier dans la garde mobile, auditeur au Conseil d'Etat.

* Chacun de ces officiers serait accompagné d'un domestique militaire, depuis longtemps leur serviteur. Quant à moi, j'ai un secrétaire et un domestique également militaires.

» Je demande à Votre Excellence de vouloir bien me faire savoir les mesures qu'Elle compte me prescrire au sujet de mon voyage, ainsi que de celui des personnes de ma suite. Il n'a pas été spécifié dans la convention que les officiers pourraient conserver leurs chevaux qui sont leur propriété ; mais je crois devoir vous signaler que, moi particulièrement, j'ai deux vieux chevaux qui ont été mes compagnons de fatigue en Italie et dernièrement encore en Afrique et en France. Ce sont des bêtes hors d'âge, incapables de faire un bon service de guerre, et je désirerais les conserver. Je prie Votre Excellence de vouloir bien me faire savoir

si je puis les garder, et si mes officiers peuvent emmener un cheval leur appartenant^ pour un service particulier auprès de ma personne.

» J'ai l'honneur de vous remercier de la bienveillance que vous n'avez cessé de me témoigner dans mes rapports avec vous et qui étaient pour moi des plus douloureux.

» Aussitôt que je connaîtrai vos intentions, je prendrai toutes les mesures me permettant de m'y conformer.

» Veuillez agréer, monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.

» Le général de division^ » De Wimpffen. »

Le même jour 3 septembre, M. de Moltke me répondit du quartier général de Donchérj ;

« Monsieur le général,

» Je m'empresse de vous informer, en réponse de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser aujourd'hui ce 3 septembre^ que je suis heureux de pouvoir accorder toutes vos demandes.

» Rien ne s'oppose par conséquent à ce que messieurs le comte d'Ollone, les lieutenants Daram, Desgrandschamps et le marquis de Laizer accompagnent Votre Excellence dans le séjour que vous avez choisi

et qu'ils conservent leurs bagages, voitures et chevaux qui sont leur propriété particulière.

» Permettez-moi d'ajouter^ qu'il dépendra de vous de suivre la marche des échelons ou de prendre la route par la Belgique avec vos officiers. Dans ce dernier cas. je vous prie seulement de vous engager par écrit à vous rendre à Aix-la-Chapelle avec vos officiers et de vous constituer prisonnier de guerre auprès des autorités militaires de cet endroit.

» Tout en vous remerciant des paroles si obligeantes pour moi que vous avez bien voulu ajouter à votre lettre, je prie Votre Excellence d'être persuadée que je sens profondément ce que les événements des derniers jours ont eu de pénible pour un général dont la longue carrière militaire m'inspire une haute estime.

» Veuillez agréer^ monsieur le général, l'assurance de ma haute considération,

» VoN MOLTKE. »

A cette lettre étaient joints les deux billets ci-dessous :

« Me fondant sur la lettre ci-jointe du général de l'infanterie baron de Moltke, chef d'état-major général des armées allemandes, il est commandé à tous les commandants allemands de laisser librement suivre son chemin au général de division de WimptTen, commandant de l'armée française à Sedan, accompagné des officiers de son état-major particulier et de ses

domestiques^ qui se rend en Allemagne comme prisonnier de guerre.

» Le général major, » De Sghultze. »

« Il est ordonné, à partir de ce commandement, de laisser passer librement Son Excellence le général de Wimpffen qui se rend de Sedan à Stuttgard comme prisonnier de guerre, avec quatre officiers de sa suite et ses domestiques, en passant par la Belgique et Aix-la- Chapelle, et de ne lui faire éprouver aucune espèce de difficultés en chemin.

» Le chef d^étaUmajor général de V armée,

>» VoN MOLTKE. »

Je quittai Sedan le 4 septembre avec les officiers attachés à ma personne et je dois dire que, grâce au billet de M. de Moltke, je fus accueilli partout, sur mon passage en Allemagne, avec une considération extrême, tant le nom du célèbre chef d'état-major de l'armée allemande inspire de respect.

Je m'arrêtai le 5 septembre au petit village belge Fays-sur-Veneurs, à la frontière, pour rédiger mon rapport sur la bataille et Texpédier à Paris. Ainsi que je l'ai dit, j'en envoyai une copie à mon ami, avec une lettre qu'on a lue plus haut.

Ceci terminé, je pris la route d'Aix-la-Chapelle où je séjournai le 6. J'écrivis de là une nouvelle lettre à

mon ami. Elle renferme quelques notions qui peuvent la rendre utile, je la donne ci-dessous :

« Aion cher ami,

» J'ai chargé de te remettre une lettre et

mon rapport sur la bataille du l^*" septembre. Je vais voir à compléter les renseignements fournis par quelques autres pièces. Je ne puis me faire à notre défaite et encore moins à notre impossibilité de nous défendre dans ce pot de chambre qu'on nomme Sedan et dont l'ennemi occupait les bords avec une artillerie qu'il nous était impossible de contrebattre.

» J'ai renoncé, je crois avec raison^ à faire massacrer les quarante mille hommes qui nous restaient, sans espérance défaire le moindre mal aux Allemands. Du reste, cette masse et la population se seraient soulevées après une heure de bombardement et auraient exigée dans des conditions encore moins favorables, une capitulation.

» Je serai accusé par des ignorants, par des gens manquant de vigueur qui ont été les causes de ce qui m'est advenu, mais les gens honnêtes et de valeur me rendront justice. Après la déroute de Beaumont on ne devait toucher à Sedan que pour prendre des vivres, laisser les malades et les écloppés dans la place, et continuer le mouvement de retraite en s' éloignant de cette ville vers midi ou une heure. Nous avions alors quatre ou cinq heures d'avance sur nos ennemis courant pour nous barrer la route, ce qu'ils exécutaient

le 31, à cinq heures du soir, avec un corps de quatrevingt mille hommes.

» Le lendemain, l^*" septembre, ce mouvement terminé, ils nous attaquaient sur notre droite afin de nous pousser sur des troupes fraîches, attendant notre descente du plateau pour déployer toutes leurs forces.

» 11 est à remarquer que si nous avions eu de rartillerie en état de lutter, dans cette campagne, avec celle des Prussiens, leurs succès auraient été moins grands; mais lorsque nos projectiles éclataient à 2,000 ou 2,400 mètres, les leurs portaient 1,000 mètres plus loin. Il arrivait ceci, que les artilleurs prussiens tiraient comme à un polygone et rectifiaient leur tir de manière à briser une partie quelconque de notre matériel. Nos ennemis, certains de la supériorité de cette arme, en ont inondé nos champs de bataille, et ce n'est généralement qu'après nous avoir écrasés de projectiles qu'ils faisaient marcher leur infanterie.

» Au bois de la Garenne, j'avais fait placer trois batteries, et je dus les faire retirer en raison de l'impuissance de leur feu et de leur désorganisation par celui de Tennemi. On était sûr de voir nos pièces atteintes en trois coups. Du reste, ce qui fait une des forces de Tarmée allemande, c'est que tout le monde ajuste, tandis que chez nous le soldat met une grande précipitation dans son tir et ne fait feu qu'au hasard, sur un point présumé plutôt que reconnu.

» Il y a enfin plus de discipline et par conséquent d'obéissance dans les troupes prussiennes que chez nous. Elles manœuvrent avec ordre et dévient rare-

ment des lignes qui leur sont tracées. Les surprises qui ont eu lieu à l'égard de notre armée s'expliquent à peu près en ce qu'ils ont une autre manière de marcher que nous. Leurs troupes longent les routes par portions peu considérables, mais très-répétées, et toutes à égales distances. C'est, sur une grande échelle, la formation des compagnies d'un bataillon en bataille marchant par le flanc.

* 11 est peut-être plus fatigant de marcher ainsi dans des terres labourées ou autres, mais il y a compensation parce qu'il n'y a pas d'à-coups. Les routes restent libres, soit pour l'artillerie, soit pour les bagages.

» Je ne sais comment ils font pour leurs vivres, mais leur administration semble satisfaire à tous leurs besoins. Ce service chez nous a beaucoup laissé à désirer, et encore, quand il y avait possibilité de faire des distributions, les troupes, par corvées, étaient-elles forcées, malgré les distances, de se rendre à un point central où, en raison de la multiplicité des demandes, il y avait presque toujours lenteur et désordre. L'intendance devrait, là où des distributions sont présumées, avoir des moyens de transport pour porter au moins à chaque corps d'armée ce qui lui est nécessaire.

» Je crois que, malgré ses échecs, la France peut encore avoir raison de nos ennemis, mais cela sans livrer de grandes batailles. A Paris, il faut des pièces de marine et de siège partout, entre les forts et un peu en arrière, des ouvrages en crémaillère, ayant des feux de position.

» Il importe surtout, dans les premiers jours, d'é-

loigner le bombardement le plus possible de la capitale ; il faut que ses habitants s'y façonnent.

» Des corps de troupe peu considérables répartis sur les flancs de l'ennemi venant en aide aux guérillas, pas assez forts pour livrer de grands combats, en état d'écraser de petits corps, de passer entre les lignes de nos adversaires, détruisant les chemins de fer, faisant sauter les ponts partout où ils se trouvent, détruisant les fourrages^ enlevant chevaux et voitures pour les concentrer en arrière de nos propres opérations. Mon absence me fait plus que jamais désirer le succès de nos armes, devrais-je pour cela rester deux années exilé.

» Si l'Empereur avait répondu à mon appel, il est plus que probable qu'une partie au moins de l'armée ne serait pas prisonnière, et moi je n'aurais pas eu cette tache d'une capitulation. »

Je ne tardai pas à arriver à Stuttgard, lieu fixé pour ma résidence. Je m'occupai aussitôt à rassembler les matériaux nécessaires pour faire connaître les faits que je viens d'exposer. Je pensai que je devais aider à l'histoire si triste de cette époque, par une page véridique.

J'avais envoyé depuis six jours mon rapport officiel, je crus de mon devoir d'adresser au ministre de la guerre un rapport particulier, je le fis le 12 septembre. Le voici :

RAPPORT PARTICULIER AU MINISTRE SUR l'ÉTAT DE l'armée de GHALONS.

Stuttg-arJ, 12 septembre 1870.

« Monsieur le ministre,

» Jusqu'à présent, tous les journaux qui ont fait le récit des derniers combats soutenus par l'armée de Ghâlons et de la capitulation de cette armée à Sedan, ont indiqué pour l'effectif des troupes françaises des chiffres fort exagérés, qu'il me paraît indispensable de rectifier dans l'intérêt de l'honneur de nos armes.

» Cet effectif est généralement évalué par des gazettes de cent quarante ou cent cinquante mille hommes, chiffre déjà supérieur à celui de cent vingt mille hommes, que le ministre m'avait donné approximativement, à mon départ de Paris. Or, cette indication elle-même était portée au-dessus de la réalité.

» Il m'est difficile de fournir des données exactes^ car je n'ai pris le commandement du 5^ corps que la veille de la bataille de Sedan, et celui de l'armée tout entière que le jour même de la bataille, alors que l'action était déjà engagée. Cependant j'ai pu recueillir quelques renseignements, soit pendant, soit après la lutte.

» J'ai vu en outre, de mes propres yeux, les troupes en ligne sur le terrain, et je crois pouvoir donner, comme presque certains, les chiffres ci-après :

» J'estime que, y compris les renforts reçus au camp

de Châlons, et déduction faite des nombreux malades et écloppés, traînards laissés sur toute la route depuis Freschwiller par les l^'', 5*^ et 7® corps, ou évacués sur Paris, ainsi que des troupes du 5® corps restées avec le maréchal Bazaine, j'estime, dis-je, que l'armée ne comptait pas plus de cent mille hommes en partant de Châlons.

» A Reims, à Rethel, il fallut procéder à de nouvelles et très-fortes évacuations. Plusieurs mille hommes quittèrent ainsi l'armée.

» A Beaumont, à Mouzon, à Carignan, l'effectif s'affaiblit encore d'une manière très-sensible. Beaucoup de soldats furent tués, blessés ou pris^ ou se dispersèrent et furent perdus pour l'armée. On perdit aussi plusieurs pièces de canon. Des corps tout entiers ne reparurent plus depuis la journée de Beaumont et passèrent en Belgique : par exemple, la brigade de cavalerie de Septeuil et la division de cavalerie du 5^ corps, réduite à deux régiments, et que je n'ai vue ni le 31 août ni le 1^^ septembre.

» En évaluant à dix mille le nombre des hommes entrés en Belgique, à deux mille le nombre des autres hommes perdus par l'armée depuis le départ de Châlons, à cinq mille le nombre des non-valeurs, j'arrive à conclure que soixante-cinq mille combattants tout au plus ont pu être mis en ligne le 1®^ septembre contre deux cent vingt mille hommes composant, d'après la déclaration de M. de Mollke lui-même, les armées allemandes.

» Pendant la bataille, quinze mille hommes ont été

tués ou blessés, dix ou quinze mille ont été faits prisonniers. Il n'est donc resté dans l'enceinte de Sedan que trente-cinq ou quarante mille hommes.

» La diiférence entre ce chiffre et celui donné par Tennemi ainsi que par les divers journaux doit provenir de ce que ce dernier comprend sans doute, non pas seulement les soldats pris dans la ville elle-même de Sedan, mais le total des hommes faits prisonniers pendant la période de la campagne qui a commencé au combat de Buzancy, notamment le jour de l'affaire Beaumont-Mouzon. »

Cependant l'Empereur Napoléon III avait obtenu pour séjour la résidence royale de Wilhemshôhe près Gassel. Ce château était celui que son oncle le roi Jérôme, pendant son court règne en Westphalie (de 1807 à 1813), avait affectionné et dont il avait fait disposer les jardins dans le genre de ceux de Versailles, sur une petite échelle.

Là, au milieu du luxe, et avec une cour quasi souveraine, l'ex-souverain de la France avait réuni autour de sa personne beaucoup de ses anciens officiers, généraux, aides de camp, etc.

Sa Majesté eut la pensée de faire venir auprès d'elle tous les généraux ayant commandé en chef ses armées ou ses corps d'armée ; j'en reçus l'invitation, mais je ne m'y rendis pas. Le maréchal de Mac-Mahon, m'at-on assuré, suivit la même ligne de conduite.

Vers le milieu de septembre, je reçus du comte Reille la lettre suivante :

Château de Wilhelmshôhe, près Gassel, 12 septem]3re 1870.

« Mon général,

» L'Empereur ayant appris par les journaux que vous étiez à Stuttgard, me charge de vous écrire pour vous prier de nous donner de vos nouvelles et quelques indications sur les officiers que vous avez près de vous. Vous comprenez le désir de Sa Majesté de savoir ce que chacun est devenu ; aussi , seriez-vous trèsaimable de faire connaître ce que vous avez pu apprendre sur le sort de ceux que vous avez rencontrés.

» Je me félicite de cette mission près de vous, car vous m'avez répété souvent que vous n'avez pas oublié votre vieux camarade qui vous assure de ses sentiments respectueux et dévoués.

» Comte Reille. »

En recevant cette lettre, je m'empressai d'écrire au général Faure pour lui demander les détails que désirait avoir l'Empereur. Cet officier général me répondit de Gobîentz le 17 septembre :

« Mon général,

» Suivant vos instructions , je suis resté à Sedan jusqu'à l'entière évacuation des troupes, et je suis parti le 11, avec le dernier convoi d'officiers.

» Après la bataille, l'armée était tellement désorganisée que les corps n'ont pu fournir aucun renseignement même approximatif sur leurs pertes. J'ai recueilli dans les ambulances intérieures et extérieures, et auprès du service de l'intendance, les noms des officiers tués sur le champ de bataille, de ceux qui sont morts de leurs blessures et enfin des officiers blessés. Je vous adresse ces listes que vous jugerez sans doute utile de faire parvenir au ministre de la guerre. Elles sont encore fort incomplètes, mais c'est tout ce que j'ai pu me procurer.

» D'après les renseignements qui m'ont été fournis par nos ambulances et les ambulances internationales, le chifPre des tués serait de trois mille et celui des blessés de dix mille environ.

» Les troupes ont été réparties par petits paquets dans les diverses forteresses de la Prusse.

» Les officiers ont été tous dirigés de Pont-à-Mousson sur Goblentz^ et placés ensuite dans les villes de la Prusse rhénane qui avaient des garnisons prussiennes de Mayence à Bonn.

» Le maréchal de Mac-Mahon s'est fait transporter le 5 dans un château près de Sedan à Pourru-aux- Bois ; sa blessure va bien.

» Les généraux Douay et Lebrun sont internés à Coblentz. Le général Ducrot s'est sauvé de Pont-à- Mousson, déguisé en paysan.

» J'ai lu, dsiUsV Indépendance helgeàw. 15, un récit de la bataille de Sedan qui m'a paru très-exact , et, quant à la capitulation, il ne se trouvera personne de

bonne foi qui songe à la blâmer. Le général Pelle, qui n'a pas craint de la traiter de honteuse et de protester dans une lettre écrite à sa famille et publiée dans les journaux, a été mandé à Goblentz devant une réunion de généraux. Le général Douay Ta très- vertement traité et lui a reproché, avec raison, de vouloir se poser sur un piédestal et faire blanc de son épée aux dépens de ses camarades.

» Je vous adresse également sous ce pli la liste des officiers qui sont rentrés en France, après avoir donné leur parole de ne pas servir contre la Prusse pendant la campagne.

» Quelques propositions de récompenses m'ont été également fournies pour vous être remises; mais je ne vois pas trop à quoi peuvent servir des propositions dans ce moment-ci. Je vous les renverrai cependant, si vous le jugez convenable.

» J'ai choisi Goblentz pour résidence.

» Veuillez, etc.

» Le général de brigade, » Faure. »

Il était assez difficile que le refus de l'Empereur de se mettre au milieu de ses troupes à Sedan, comme je le lui avais demandé^ n'amenât pas une sorte de controverse. — Tout mauvais cas est niable.

Une lettre, insérée dans la Patrie du 11 septembre, lettre que je ne connus que plus tard, à laquelle j'étais par conséquent parfaitement étranger, mais à la-

quelle je donne mon entier assentiment, mit le feu aux poudres.

A Wilhemshôlie on était à Taffût de ce que les feuilles publiques pouvaient dire sur le drame de Sedan, d'autant que déjà en France les noms de : V homme de Sedan, de V homme fatal, avaient été donnés à TEmpereur.

L'article de la Patrie souleva l'indignation de la petite cour impériale de Gassel et les généraux aides de camp de Napoléon III, prince de la Moscowa, Gastelnau, de Vaubert de Genlis, comte Reille, vicomte Pajol publièrent, dans Y Indépendance heïge du 16 septembre 1870, la lettre ou protestation ci-dessous :

« La lettre qui a paru dans la Patrie du 11 septembre, attribuée à un officier de l'état-major du général de Wimpffen, implique d'une manière trop grave et trop injuste la responsabilité de l'Empereur dans la catastrophe de Sedan, pour qu'il soit permis aux officiers qui ont eu l'honneur de rester auprès de Sa Majesté de ne pas rétablir les faits dans leur exactitude.

» Lorsque les différents commandants de corps d'armée vinrent prévenir l'Empereur que leurs troupes étaient repoussées, dispersées et en partie refoulées dans la place, l'Empereur les renvoya au général en chef, pour qu'il fût mis, par eux, au courant de la situation ; en même temps le général envoyait à l'Empereur deux officiers de son état-major porteurs d'un billet par lequel il proposait à Sa Majesté non pas de sauver ï armée ^ mais de sauver sa personne^ en la

plaçant au milieu d'une forte colonne avec laquelle^ disait-il, on tâcherait d'atteindre Carignan,

» L'Empereur refusa de sacrifier encore un grand nombre de soldats pour se sauver, et d'ailleurs, disaitil, Carignan est occupé par les Prussiens. En même temps que la réponse de l'Empereur parvenait au général en chef, celui-ci faisait part au général Lebrun, commandant du 12^ corps, de son projet de rassembler deux ou trois mille hommes et de se mettre à leur tête et de faire une trouée dans les lignes prussiennes. Le général Lebrun lui répondit : Vous ferez tuer trois mille hommes de plus et vous ne réussirez pas; mais si vous voulez essayer, je veux bien aller avec vous.

» Ils partirent en effet, et moins d'une demi-heure après le général convint que sa tentative était irréalisable et qu'il ne restait d'autre parti que celui de déposer les armes.

» Le général de Wimpffen rentra dans Sedan et considérant qu'il était dur pour lui, qui n'avait pris le commandement que par intérim, de mettre son nom à la suite d'une capitulation, il envoya sa démission à l'Empereur dans les termes suivants (voir ma lettre dans l'ouvrage). L'Empereur la refusa; il fallait en effet que celui qui avait eu l'honneur du commandement pendant la bataille, assurât autant que possible le salut de ce qui restait de l'armée. Le général comprit ces raisons et retira sa démission ; il était neuf heures du soir et le feu avait cessé à la chute du jour.

>> Il est complètement faux de dire que le général

avait été combattit par V Empereur dans ses idées et dans les ordres qu'il a pu donner, car Sa Majesté ne le rencontra qu'un instant sur le champ de bataille entre neuf et dix heures. Le général venait de Balan et l'Empereur lui demanda comment allait la bataille de ce côté. Le général répondit : Les choses vont aussi bien que possible et nous gagnons du terrain.

» Sur l'observation que lui fit Sa Majesté qu'un officier venait de le prévenir qu'un corps ennemi considérable débordait notre gauche, le général répondit : Eh lien, tant mieux, il faut le laisser faire, nous le jetterons à la Meuse et nous gagnerons la victoire. Voilà les seuls rapports que l'Empereur ait eus avec le général de Wimpffen pendant l'action et il est également faux de dire qu'il y ait eu entre l'Empereur et le général la moindre altercation, et lorsqu'ils se séparèrent, l'Empereur embrassa le général avec effusion .

» Les généraux aides de camp de V Empereur. »

Ayant eu connaissance de cette protestation, je ne crus pas devoir la laisser sans réponse, et j'adressai immédiatement au comte Reille avec lequel, ainsi qu'on l'a vu, je me trouvais en relation, la lettre suivante et la copie de celle que j'envoyais à V Indépendance belge, en réponse à celle des aides de camp.

« Mon cher Reille, » J'ai vu avec peine la protestation signée par les

généraux aides de camp de l'Empereur et insérée dans V Indépendance belge du 16 septembre,

* Je n'ai pas cru devoir la laisser passer sans y répondre, et je vous envoie ci-joint la déclaration que j'adresse au directeur de ce journal en le priant de l'insérer dans un de ses prochains numéros. Je vous transmets en même temps la copie du rapport officiel sur la bataille de Sedan que j'ai expédié au ministre de la guerre.

» Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sentiments affectueux,

» De Wimpffen. »

« Un grand nombre de journaux viennent de publier une lettre des généraux aides de camp de l'Empereur à laquelle le général de Wimplfen se voit, avec regret, obligé de répondre.

» Le billet porté à l'Empereur par les capitaines d'état-major de Saint-Haouen et de la Nouvelle, contenait ce qui suit :

« Sire,

» Je donne l'ordre au général Lebrun de tenter une » trouée dans la direction de Garignan^ et j e le fais » suivre par toutes les troupes disponibles. Je prescris » au général Ducrot d'appuyer ce mouvement, et au » général Douay de couvrir la retraite.

» Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de

» ses troupes. Elles tiendront à honneur de lui ouvrir » un passage. »

» En adressant cette invitation à Sa Majesté, le but du général était de lui éviter le profond chagrin de se voir prisonnier, et d'user du prestige de sa personne sur l'armée pour déterminer un mouvement d'ensemble, sans lequel une trouée était impossible.

» L'Empereur n'accueillit point cette proposition et fit arborer^ à l'insu du général de WimpfFen, le drapeau blanc à la citadelle, en même temps qu'il envoyait un officier de sa maison en parlementaire.

» Le drapeau blanc fut maintenu, malgré les protestations du général et son refus de négocier; les parlementaires ennemis furent reçus au quartier impérial.

» Tous ces actes qui sont du ressort du commandement en chef, ont nui à l'exécution des derniers mouvements offensifs.

» Il n'est donc pas exact de dire que le général n'a pas été combattu dans ses idées et dans les ordres qu'il a pu donner.

» C'est un sentiment de haute convenance qui l'empêcha, dans sa lettre de démission, de spécifier que tel était le motif de son refus de signer l'armistice. Il ne se résigna au rôle de négociateur qu'après avoir lu la réponse honorable de Sa Majesté.

» Les généraux aides de camp ont raison d'affirmer qu'il n'y a jamais eu, entre l'Empereur et le général, la moindre altercation, et ce n'est pas sans une vive

émotion que le général a reçu au quartier général prussien le dernier embrassement de Sa Majesté.

> Le seul document que le général de VVimpifen ait fait rédiger sur les opérations de la guerre, est le rapport officiel sur la bataille^ qui a été adressé au ministre, et qui a été reproduit à peu près textuellement par divers journaux. »

Voilà ce que je me bornai alors à répondre. Aujourd'hui, je crois devoir revenir sur la protestation des généraux aides de camp et je me permettrai , dans rintérêt de la vérité historique, de la combattre plus énergiquement. Je la reprends donc.

1^ J'ignore si, en effet, l'Empereur me renvoya les différents commandants de corps d'armée. Ce que je sais bien, c'est que je ne vis que l'un deux, le général Lebrun, à quatre heures et demie du soir, à la porte Balan; ce que je sais encore, c'est que la rentrée en ville des commandants de corps les empêcha de recevoir mes ordres pour la trouée à faire^ et nuisit à l'opération suprême que je voulais tenter.

2^ La lettre des généraux aides de camp modifie le sens de mon billet à l'Empereur. Il n'est nullement question de sauver seulement l'Empereur, mais d'opérer un grand mouvement offensif pour faire une trouée et sauver V honneur des armes. Si Sa Majesté s'est méprise sur mon intention, je ne puis que le regretter pour sa gloire. Il est fort heureux pour moi, que le billet même porté au souverain ait été retrouvé. Aujourd'hui, les signataires de la protestation me

permettront de leur opposer le propre factum attribué à l'Empereur lui-même, et qui donne pour raison de ce que Sa Majesté n^est pas venue me rejoindre, qu'on ne pouvait sortir a cheval de Sedan,

3^ Lorsque le général Lebrun me trouva vers quatre heures et demie, j'avais déjà repris Balan avec deux à trois mille hommes que j'étais parvenu à ramener de Sedan. La facilité avec laquelle les Bavarois cédèrent devant nos efforts, me fit espérer que même avec peu de monde nous pourrions passer. Qu'eût-ce donc été si l'armée entière entourant le souverain se fût précipitée tête baissée sur l'aile gauche des Allemands aux cris de : Vive l'Empereur ! Quelle page toute française . . . dans les annales militaires du monde ! . . .

4^ Les projets d'un général en chef peuvent être combattus non-seulement par des paroles^ mais aussi par des faits. Ce n'est point une raison parce que j'ai échangé deux mots avec l'Empereur, à dix heures du matin, pour que dans le cours de la journée Sa Majesté n'ait pas mis d'entraves à mes résolutions. Avais-je, oui ou non, l'intention de tenter une trouée? l'Empereur m'en a-t-ii, oui ou non, ôté la possibilité en refusant de se joindre à moi et surtout en faisant arborer à mon insu le drapeau parlementaire?

5^ Pourquoi les généraux aides de camp changentils le sens de mes paroles à l'Empereur le matin de la bataille^ sur le terrain ? J'ai dit que je voulais essayer de jeter les Bavarois à la Meuse, et avec toute l'armée combattre ensuite l'aile droite des Allemands,

ce qui est bien différent de ce que ces messieurs me font dire.

Mon rapport^ dont j'avais envoyé copie au général Reille, déplut à l'Empereur, car Sa Majesté me fit l'honneur de m'écrire le 3 octobre de Wilhemsbôhe :

« Général,

» J'ai lu votre rapport officiel sur la bataille de Sedan. Il contient deux assertions que je dois relever.

» Si je n'ai pas répondu à votre appel pour faire une trouée vers Garignan, c'est qu'elle était impraticable, comme l'expérience vous l'a prouvé, et la tentative, je le prévoyais, ne pouvait avoir d'autre résultat que de coûter la vie à un grand nombre de soldats.

» Je n'ai consenti à faire arborer le drapeau blanc, que lorsque, de l'avis de tous les chefs de corps d'armée, toute résistance était devenue impossible. Je n'ai donc pas pu contrarier vos moyens d'action.

» Groyez, général, à mes sentiments.

» Napoléon. »

Je me permettrai de rester en contradiction avec Sa Majesté, et je prétends que le 1^^ septembre, do deux heures à trois heures, moment où j'attendais le souverain^ un vigoureux coup de collier, ce qu'on appelle en termes militaires un coup de chien de l'armée ayant à sa tête son Empereur et son général en chef, était chose périlleuse, mais d'un succès quasi certain. Du

côté où je voulais opérer, c'est-à-dire à l'aile gauche ennemie, les Bavarois étaient harassés par la lutte, et les autres corps de l'armée du prince de Saxe avaient commencé déjà à s'étendre vers leur droite pour nous cerner complètement.

La dernière phrase de la lettre de Sa Majesté a pour moi une double importance.

1^ Elle prouve que les chefs de corps d'armée étaient autour du souverain lorsque le général en chef combattait sur le terrain ;

2^ Elle prouve que c'est bien l'Empereur qui a fait arborer le drapeau parlementaire contrairement à tout droit, puisqu'il ne commandait plus l'armée.

J'espérais que là se bornerait l'espèce de polémique fâcheuse entre la cour de Wilhemshôhe et moi , il n'en fut rien : je lus bientôt dans un autre journal l'article ci-dessous :

« M. le général français Lebrun, prisonnier de guerre à Aix-la-Chapelle, nous adresse les observations suivantes au sujet de la bataille de Sedan :

« Dans un billet que le général de Wimpifen a fait y porter à l'Empereur pendant la bataille de Sedan, » billet dont la reproduction a été livrée à la publicité » par divers organes de la presse, le général en chef )» de l'armée française, le troisième que nous ayons eu » dans cette fatale journée du 1^^ septembre, s'expri- » mait dansles termes suivants^ que j'extrais àeVÉtoile » belge : « Je donne au général Lebrun l'ordre de

» tenter une trouée dans la direction de Garignan. Je

» le ferai suivre par toutes les troupes disponibles. Je

» prescris au général Ducrot d'appuyer le mouvement

» et au général Douay de couvrir la retraite. »

» Mon intention n'était point de relever ce que cette assertion du général de AVimpffen m'a paru contenir d'inexact ou d'aller au-devant d'interprétations équivoques auxquelles elle peut donner lieu en ce qui me concerne, afin de me donner la satisfaction de mettre celles-ci à néant. Tout sentiment personnel, me semblait-il, devait se taire en présence de l'immensité des malheurs qui nous accablent. Le moment viendra toujours assez tôt où, dans l'intérêt de la vérité ou bien pour sauvegarder Thonneur de certaines individualités, ce sera un devoir que d'exposer sincèrement au pays et à l'armée les divers incidents de la bataille de Sedan. Si je romps aujourd'hui le silence que je m'étais imposé, c'est que je suis mis dans l'impossibilité de me taire. On m'interroge, en effet, et l'on veut savoir de moi si le général de Wimpffen m'a donné réellement l'ordre dont il est question dans le billet qu'il a fait porter à l'Empereur (sans indication d'heure). En d'autres termes, et si je comprends bien toute la portée de la demande qui m'est adressée, on désirerait savoir ce que j'ai fait de l'ordre dont il s'agit, à supposer qu'il m'ait été donné, ou bien enfin quels ont été les motifs qui ont mis obstacle à ce qu'il fût exécuté et à ce que la fameuse trouée sur Garignan fût faite; puisqu'il en est ainsi, je réponds catégoriquement et

j'afiSrme publiquement ici que^ dans les trois circonstances seules où j*ai vu le général de Wimpffen, pendant les treize heures qu'a duré la bataille de Sedan : à dix heures, à une heure, à quatre heures et demie ou cinq heures, je n'ai point reçu de lui l'ordre de tenter, avec les troupes que je commandais, le mouvement dont il est parlé dans son billet à l'Empereur. Dans les deux premières entrevues que j'ai eues avec lui, le général m'a parlé de la retraite de l'armée, qui pouvait devenir nécessaire, et il paraissait disposé à faire opérer cette retraite, lorsqu'il la jugerait indispensable, dans la direction de Garignan à Montmédy, plutôt que dans celle de Mézières, par llly et Floing. Bien loin de m'ordonner un mouvement immédiat sur Garignan, il m'encourageait alors à continuer de tenir fermement dans les positions que je défendais depuis le commencement de la bataille avec le 12® corps. Il est très-possible que, se trouvant de sa personne sur un point du terrain autre que celui où j'étais moi-même, lorsqu'il écrivait le billet qu'il destinait à l'Empereur, le général en chef ait eu l'intention de me donner ou de me faire porter l'ordre qu'il indiquait dans ce billet, mais, dans ce cas, j'affirme encore qu'il s'en est tenu à cette seule intention. Je puis admettre, et tous ceux qui ont vu la guerre admettront avec moi, qu'au moment de traduire son intention en fait, le général a pu se raviser, mis en présence de l'un de ces incidents, si fréquents sur le champ de bataille, où celui qui commande se voit tout à coup forcé de modifier ou de mettre à néant des dispositions

précédemment arrêtées dans sa pensée. Je serais d'autant mieux autorisé à considérer comme une réalité ce que j'indique ici comme pure hypothèse, que c'est pour moi le seul moyen que je trouve pour expliquer comment il s'est fait que, dans son rapport officiel sur la bataille, adressé au ministre de la guerre, le général de Wimpifen n'ait pas dit un seul mot d'un ordre qu'il m'aurait donné de tenter avec le 12^ corps une trouée dans la direction de Garignan. Sur ma troisième entrevue avec le général en chef, j'ai besoin d'être très-explicite. Je ne supposerai jamais que le général de Wimpifen ait pu considérer comme un ordre qu'il me donnait de tenter une trouée sur Garignan, la proposition qu'il vint me faire au centre du village de Balan, où je me trouvais, de reprendre l'offensive avec les deux à trois mille hommes que nous pouvions alors réunir autour de nous. Il était à ce moment quatre heures et demie à cinq heures; depuis plus de deux heures tout espoir de ne pas succomber était perdu pour nous ; plus des deux tiers de notre armée s'étaient déjà irrésistiblement et inconsciemment précipités dans la souricière de Sedan, — qu'on me pardonne l'expression triviale qui rend le mieux ma pensée. Le général de Wimpifen a dû conserver dans ses souvenirs les quelques paroles avec lesquelles j'accueillis, non point Tordre, mais bien la proposition qu'il m'apportait : « Nous sacrifierons ici deux à ^ trois mille hommes, mais sans résultat utile. Mais, si » vous le voulez, marchons. » Nous marchâmes, en effet, sans qu'un seul mot fût échangé entre lui et moi.

Nous n'avions pas franchi un espace de 200 mètres, nous n'étions pas ^'arrivés à la sortie du village (dans la direction de Garignan) que, jetant un coup d'oeil en arrière et constatant que nous n'étions pas suivis, le général en chef tournait bride, me déclarant qu'il n'y avait pas à insister plus longtemps et me prescrivant de faire opérer la retraite sur Sedan.

» Non, dans cette dernière entrevue du général en chef avec moi^ dans ce dernier épisode de la bataille, il ne s'agissait point, il ne pouvait s'agir d'une tentative de trouée sur Garignan, non plus que d'un passage à ouvrir de ce côté pour la personne de l'Empereur. Ce que j'ai pensé, et ce que je pense encore aujourd'hui, de la proposition faite par le général de Wimpffen dans le moment que j'ai indiqué, c'est qu'il n'était pas possible d'y voir autre chose qu'un dernier appel désespéré et irréfléchi adressé à une poignée de soldats impuissants à y répondre. Qui sait? Le général en chef, obéissant à un mouvement instinctif que d'autres pouvaient assurément partager avec lui, espérait peut-être trouver là une occasion de ne pas voir, après le désastre de la journée, un second désastre qui lui apparaissait déjà menaçant et bien autrement épouvantable que la perte de la bataille : la capitulation du lendemain !

» Aix-la-Chapelle, le 20 octobre 1870.

» Général Lebrun. »

Je répondis immédiatement :

« \J Étoile belge publie, à la date du 26 octobre courant, un article signé : Général Lebrun.

» Cet officier général déclare obéir, en rédigeant cet article, à la pression d'une volonté étrangère.

« Je suis mis, dit -il, dans l'impossibilité de me » taire. On m'interroge en effet et l'on veut savoir » de moi si le général de Wimpffen m'a donné réel- » lement Tordre dont il est question dans le billet » qu'il a fait porter à l'Empereur. »

» Et affirme n'avoir pas reçu de moi l'ordre de tenter avec ses troupes une trouée dans la direction de Garignan.

» Sans m'arrêter à chercher quelle est cette volonté impérieuse à laquelle le général Lebrun, aide de camp de l'Empereur, se voit dans la nécessité de se soumettre , je veux répondre simplement à l'espèce de démenti qui m'est infligé , et pour cela il me suffit de citer textuellement un passage du rapport officiel que le général Lebrun, commandant le 12® corps^ m'a remis, avant de quitter Sedan, sur les opérations de ses troupes pendant la journée du 1^^ septembre.

« Toutefois, mon général, voyant que mes troupes tenaient toujours bon sur le plateau de Moncelle et la route de Stenaj, dans le village de Bazeilles, vous fûtes d'avis que le seul parti à prendre était de forcer le passage par cette dernière route , afin de gagner Garignan et de là Montmédj.

» Bientôt cette dernière porte de salut nous fat fermée complètement >»

» J'ajouterai que je n'ai pas seulement parlé au

général de mon intention d'opérer une retraite sur Garignan. Je lai ai donné verbalement moi-même, entre une et deux heures, l'ordre positif de commencer le mouvement, en même temps que j'expédiais des officiers aux 1^^ et 7^ corps pour faire soutenir le 12®. C'est peu de temps après que mon billet a été porté à l'Empereur. Je pourrais, au besoin, m' appuyer du témoignage des officiers de mon état-major, qui nous entourait en ce moment.

» J'ai lieu de penser que lorsqu'il s'agira d'écrire l'histoire de cette campagne , on s'en rapportera plutôt au rapport officiel écrit par le général Lebrun au lendemain de la bataille , qu'à des notes rédigées par lui après coup , et dans des vues auxquelles la politique peut ne pas être étrangère.

» En ce qui concerne le retour offensif que j'ai essayé à Balan à cinq heures du soir, c'était bien un appel désespéré, mais non pas irréfléchi , adressé à la troupe. Je venais de faire répondre une seconde fois à l'Empereur que je refusais de parlementer avec l'ennemi.

» J'ai voula tenter un dernier et suprême effort, afin de sauver du moins l'honneur de nos armes, et cette tentative eût réussi peut-être, si l'on n'avait pas arboré malgré moi le drapeau blanc ; si, vers quatre heures^ le général Lebrun lui-même ne s'était pas fait suivre de ce drapeau à travers les rues de la ville en revenant de chez l'Empereur.

î> Il m'est d'autant plus pénible d'avoir à me défendre contre les assertions peu bienveillantes du gé-

néral Lebrun, que j'ai toujours considéré cet officier général comme un bon camarade , et que je me suis plu à rendre bommage au talent et à la fermeté avec lesquels il a conduit ses troupes le 1^^ septembre , et a su résister pendant treize heures aux elforts de l'ennemi. »

Quelques jours plus tard le général Lebrun, pour un motif ou pour un autre , adressa à V Etoile helge et fit insérer dans ce journal la nouvelle lettre ci-dessous.

« Monsieur le Directeur,

» Dans les observations dont j'ai eu l'honneur de vous faire demander l'insertion dans le numéro de V Étoile helge du 26 octobre dernier, j'avais cru qu'il n'était sorti de ma plume aucune parole qui pût paraître accuser un sentiment malveillant envers le général de AVimpifen. Je m'étais attaché à me montrer bienveillant à l'excès en fournissant loyalement au général une occasion de reconnaître loyalement aussi que, par suite de circonstances qui m'étaient demeurées ignorées, il n'avait pu, pendant la bataille de Sedan, me donner l'ordre indiqué par lui dans un billet adressé à l'Empereur. Je m'étais, paraît-il, singulièrement abusé.

» Le général de Wimpffen, à ma grande stupéfaction, affirme aujourd'hui qu'il m'aurait donné positivement l'ordre dont il s'agit, entre une et deux heures. Il appuie ou est prêt à appuyer son affirmation du té-

moignage des officiers de son état-major. — J'affirme de nouveau, de mon côté, qu'à Theure qu'il indique, le général s'est borné à faire diriger sur la droite du 12® corps, et vers le point que je lui indiquais comme celui où un renfort pouvait être utile, la division Goze du 5® corps d'armée. Il ne m'a pas dit un seul mot qui indiquât pour moi l'ordre de tenter une trouée sur Garignan, ni qui me fît connaître que mes collègues des l®'", 5® et 7® corps eussent reçu l'ordre d'appuyer ce mouvement.

» En vérité, ce serait à croire, si le général de WimpiFen n'obéit pas simplement au trouble de ses souvenirs et de ses idées, que jamais il n'a su de quelle manière et dans quels termes se donne un ordre sur un champ de bataille.

» Le général s'appuie du témoignage de ses officiers ; je ne puis lui répondre que sur le témoignage tout aussi respectable de ceux qui se trouvaient à mes côtés, entre autres par celui du général Gresley, mon chef d'état-major général. Ces officiers sont d'accord, avec moi, pour certifier qu'à l'heure indiquée, c'est-à-dire ejitre une et deux heures, le général de WimpiFen était si peu dans la situation d'un général en chef qui aurait donné, ou qui fût prêt à donner Tordre décisif de faire une tentative de trouée sur Garignan, que, dans ce moment même, et sous mes yeux, il discutait encore avec le général Ducrot la question de savoir s'il allait ordonner la retraite de l'armée dans la direction de Montmédy par Garignan ou dans celle de Mézières par Illy. La discussion était restée sans résultat

et aucune décision n'avait été prise par le général en chef, que Teffondrement des corps d'armée qui occupaient les hauteurs d'IUy se produisait déjà, non loin de nous, à travers le bois de la Garenne, et que, dès ce moment, tout mouvement d'ensemble de Tarmée était devenu impossible.

» Le général de Wimpffen, comme pour démontrer une fois de plus, qu'avec une ligne ou une phrase écrite par l'homme le plus sûr de lui-même, on peut essayer de le compromettre dans l'estime publique, a eu la

pensée , en vue de me mettre en contradiction

avec moi-même, de reproduire un passage du rapport que je lui avais adressé le 2 septembre. Où a-t-il vu, dans ce passage, un mot qui dise que, vers la fin de la bataille, j'ai reçu de lui l'ordre de tenter une trouée vers Garignan? Quand un rapport aura pu être produit, non point par l'extrait qu'en donne le général de Wimpffen, mais in extenso, il sera surabondamment démontré que le passage cité faisait allusion à un mouvement de retraite de toute l'armée dans la direction de Montmédj, mouvement discuté entre lui et moi vers dix heures du matin, et non entre une et deux heures, comme le général l'affirme, et qui pouvait devenir nécessaire ultérieurement, mais non reconnu urgent dans le moment même.

» Pouvait-il être à cette heure de la journée (dix heures du matin) question du mouvement que le général de WimpflPen prétend avoir décidé entre une heure et deux heures, trois heures au moins avant d'avoir fait porter son billet à l'Empereur ?

» A ces détails déjà trop longs pour le but que je m'étais proposé en répondant ici aux dernières allégations du général de Wimpffen, je n'ajouterai plus qu'un mot pour clore une discussion que j'aurais souhaité pouvoir éviter ; mais il faut le dire^ ce mot :

» Je couvre du plus profond dédain les insinuations ayant pour objet, d'où qu'elles puissent venir, de m'attribuer pendant la catastrophe de Sedan ou en ce moment même un rôle politique, alors que mon attitude, dans la journée du 1^^ septembre (et aujourd'hui encore dans la question dont j'ai dû me préoccuper parce que le général de Wimpifen avait publiquement cité mon nom), a été commandée uniquement par un sentiment d'honneur tout militaire. Je n'ai pas voulu qu'on pût jamais supposer que, le général de Wimpffen m'ayant donné l'ordre de faire une tentative de trouée sur Garignan, j'aurais pu un seul instant hésiter, dût cet ordre me paraître inopportun ou même insensé, à faire avec les troupes placées sous mes ordres tout ce qui m'eût paru humainement possible en vue d'en assurer l'exécution.

» Oui, certes, l'histoire vraie se fera un jour quand on pourra rapprocher entre eux les rapports officiels complets du général en chef et des commandants des 1®% 5^, 7® et 12® corps de la malheureuse armée de Sedan.

» Aix-la-Chapelle, le 7 novembre 1870.

» Général Lebrun. »

Choqué da ton de cette lettre et d'une expression que du reste le général a déclaré être une faute typographique, je ne voulus rien répondre.

Aujourd'hui encore je m'en réfère au rapport du commandant du 12^ corps. D'ailleurs, est-il donc nécessaire de remettre un ordre écrit , lorsque , sur le champ de bataille, on donne cet ordre à l'officier chargé de son exécution?

Il est fort possible que je n'aie pas dit, à une heure, au général Lebrun : Marchez et faites une i7^Quée sur Carignan, puisque avant de commencer le mouvement, il fallait le temps nécessaire pour que l'Empereur fût venu nous joindre ; pour que les ordres envoyés par écrit aux commandants des 1^^ et 7*^ corps fussent arrivés à destination; mais il n'en est pas moins vrai que le commandant du \2^ corps connut dès ce moment mon intention formelle d'opérer sur son front et approuva ma résolution. Il l'écrit lui-même.

Le général Lebrun me paraît jouer ici sur les mots et s'attacher plus à la forme qu'au fond des choses. Encore une fois donc, j'en appelle de l'aide de camp de l'Empereur écrivant sa lettre, sous la pression d'une volonté étrangère, au commandant du 12^ corps, rendant compte à son général en chef, le lendemain de la lutte.

Le général Lebrun demande le rapprochement des rapports officiels complets des commandants de corps d'armée. Il doit être satisfait. Si je ne livre pas à la publicité celui du commandant du 1^^ corps, c'est que, comme je l'ai dit, le général Ducrot ne me Ta pas adressé.

Quant au rapport du 5^ corps, il n'a pas été fait, par la bonne raison que cette malheureuse fraction de notre armée de Ghâlons n'existait pour ainsi dire plus à l'état de corps, pendant la bataille, réduite qu'elle était à trois brigades. En effet, la brigade Lapasset de la division L'Abadie d'Aydren était à l'armée de Metz; l'autre, celle du général de Maussion, avait été envoyée au 7® corps (Douay) ; une troisième enfin occupait le bois de la Garenne, et la division de cavalerie avait disparu.

Dans sa seconde lettre, le général Lebrun donne à supposer que l'effet de la lutte avait pu amener du trouble dans mes idées et dans mes souvenirs. Je n'en étais pas à ma première grande bataille. Ces infirmités n'ont, je pense, jamais été remarquées par les commandants d'armée qui m'ont signalé : à l'Aima , à Inkermann, à la Tchernaïa^ à Magenta où je gagnai, l'épée à la main, à la tête de ma brigade de grenadiers, mes étoiles de divisionnaire et le commandement en cbef des troupes de débarquement de l'Adriatique.

Quant à savoir donner des ordres, je répondrai :

Qu'on les communique verbalement, lorsqu'on arrête , au milieu du combat , les dispositions avec le chef appelé à les exécuter et qu'on envoie aux chefs éloignés, autant que possible, plusieurs officiers pour porter au besoin le même ordre en double ou triple expédition ; ce que j'ai fait pour les généraux Douay, Ducrot, ainsi que pour l'Empereur.

J'ai arrêté avec le général Lebrun, vers une heure et demie, des mesures qu'il juge ne pas avoir été assez

catégoriques. Cependant, peu après^ j'allais rallier des troupes et avec elles je gravissais les pentes dominant Bazeilles^ où j'engageais ces braves soldats dans les jardins et le bois qui couvrent ce terrain, dans le but d'en chasser les Bavarois. C'est alors que je suis descendu au faubourg de Balan dans Fespérance de compléter ce mouvement par l'emploi d'autres troupes qui, là, étaient rentrées en ville. C'est sur ce point, et un peu plus tard, qu'est venu me rejoindre le général Lebrun qui revenait du quartier impérial, accompagné d'un drapeau blanc.

Quant à ma marche sur les hauteurs occupées par l'ennemi, ce qu'ignore peut-être le général Lebrun, il pourra se convaincre facilement qu'elle a eu lieu; car, avec le 45^ de ligne et le 3® zouaves, se trouvaient des régiments d'infanterie de marine appartenant à son corps d'armée.

Au commencement d'octobre, je reçus à Stuttgard une lettre qui me dédommagea un peu de celles que les aides de camp de l'Empereur avaient fait paraître : la voici; elle répond à une autre adressée par moi au comte de Palikao.

« Spa, hôtel d'Irlande, le 29 septembre 1870.

* Mon cher général,

* J'ai quitté ce matin Namur pour venir m'installer provisoirement à Spa avec ma famille.

» M. Corre, président du tribunal de commerce

d'Oran, m'a remis votre lettre et les pièces qui Tac compagnaient. Inutile de vous dire que vous n'avez rien à justifier à mes yeux ; que la fatalité, qui a présidé à tout ce qui s'est passé , vous a frappé comme tout le monde et que votre dévouement ne pouvait rien sauver; il était trop tard : toutes mes combinaisons ont échoué devant l'indécision qui a tout perdu, indécision dont les causes me sont connues. Je causerai avec vous de tout cela dans des temps plus heureux, s'il peut encore en exister pour notre patrie.

» En attendant, mon cher général, il faut supporter nos maux avec résignation et courage, et moi, avec le regret de vous avoir appelé à une position que j'espérais pouvoir vous être utile par les services que vous y auriez rendus, s'il n'eût été trop tard.

» J'avais compté avec raison sur votre énergie et vos talents militaires; les circonstances ne vous ont pas permis d'en faire usage, mais l'histoire vous tiendra compte de vos efforts et aura des jugements sévères sur tous ceux qui ont amené cette douloureuse catastrophe. Adieu, mon cher général; comptez toujours sur moi en toutes circonstances, et écrivez-moi quand vous en aurez le loisir.

» Ma famille entière, qui m'accompagne, me charge de compliments pour vous^ et moi je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments affectueux.

» Tout à vous, » Général comte de Palikao. »

Voyant que j'étais l'objet d'attaques qui pouvaient se reproduire plus violentes encore, je résolus de consacrer le temps de ma captivité à rassembler des souvenirs, hélas ! trop terribles et trop récents pour pouvoir être vagues. Je me décidai à coordonner tous les documents que j'avais entre les mains, pour présenter, avec preuves à l'appui, l'histoire vraie du rôle que j'avais joué dans la lutte courte et néfaste de Sedan.

Je priai mon ami de me renvoyer les lettres que je lui avais écrites, ce qu'il fit. Je trouvai dans l'une d'elles le long passage suivant :

« Quel était le but du maréchal en plaçant ainsi ses troupes? Je continue de l'ignorer. Pensait-il pouvoir livrer une bataille heureuse, le l^'' septembre, à des forces bien supérieures aux siennes? ce n'est pas probable. Il me paraît avoir supposé ne devoir être attaqué, le l®'' septembre, que par des corps ennemis évalués à soixante ou soixante-dix mille hommes, et après les avoir repoussés, grâce à la concentration de ses troupes, être encore en mesure de battre en retraite. C'est la supposition la plus raisonnable; car battre autrement en retraite c'était livrer de nouveau à l'ennemi, voitures de l'administration, fourgons, matériel des troupes, qui pouvaient encore, dans la journée du 31, prendre la route de Mézières, et qui ont tant entravé le mouvement des corps dans Sedan.

» L'excuse à faire valoir en faveur du maréchal, le 31, dans la matinée, est donc qu'il ne croyait pas l'ennemi en état d'agir par grandes masses contre son

armée; mais dans l'après-midi du 31, le g*énéral Douay (voir le rapport) le prévenait que des ennemis nombreux se portaient sur la route de Mézières, et le général de Wimplfen, vers cinq heures du soir, faisait conduire au quartier général par un de ses officiers d'ordonnance, le marquis de Laizer, un maire de village précisant que les Prussiens passaient en masses considérables la Meuse à Donchéry et à Dom-le- Mesnil. Cependant rien ne fut changé aux dispositions prises.

» Ainsi, le 1^^ septembre, les troupes étaient aux emplacements arrêtés par le maréchal^ et par conséquent dans les conditions les plus désavantageuses, en présence d'armées allemandes assez nombreuses pour oser se placer entre nous et notre véritable ligne de retraite. J'en reviens aux commandants de corps d'armée.

» Le l®"* septembre, à quatre heures et demie du matin, le 12^ corps était vivement attaqué et résistait avec succès; mais, pour moi, dès ce moment, le véritable danger n'était pas là, les renseignements de la veille me disaient que l'orage à redouter viendrait du côté du corps Douay : aussi m'inquiétai-je de suite de ce qui s'y passait.

* L'attaque contre le 12^ corps s'étendit au l^'', et c'est à ce moment, vers sept heures, que le maréchal fut blessé et qu'il remit le commandement au général Ducrot qui se trouvait probablement près de lui. Lui prescrivit-il de battre en retraite par Illy, c'est ce que je n'ai pu éclaircir, mais ce que résolut, d'exécuter ce

nouveau commandant d'armée, sans doute mal renseigné sur ce qui se passait en avant du 7^ corps.

» Là encore le commandant en chef, malgré les observations du général Lebrun, fut trop promptement obéi. Le 12^ corps abandonnait Bazeilles aux Bavarois, et le 1^^" corps exécutait un mouvement général de retraite plus sur le vieux camp et par conséquent vers Sedan que sur lUy; il était alors environ huit heures un quart. C'est à ce moment que certain d'une défaite rapide si ce mouvement continuait, nous voyant poursuivi^ par une armée victorieuse et poussés vers une autre mise en position pour nous barrer le passage, je pris le commandement, décidé à épuiser au moins toutes les chances qu'une lutte prolongée pouvait nous offrir.

» Je donnai Tordre au général Lebrun de reprendre ses positions, ce qu'il se mit à exécuter. Il parvint à faire perdre du terrain h un ennemi qui avançait.

» Le général Ducrot fit reporter ses troupes en avant, mais seulement pour couronner la hauteur aboutissant au bois de la Garenne et non pour reprendre les positions qu'il avait perdues. C'est au début de ces opérations que je me portai rapidement vers les hauteurs qu'occupait le 12^ corps, et que je vis l'Empereur.

» Il y avait donc, en ce moment, une exécution plus ou moins complète des ordres du troisième général en chef.

» Quant au général Douay, il a tenu ses positions avec intelligence, sans conviction d'un résultat favorable, combattant comme il me le disait pour l'hon-

neur. Après avoir examiné avec soin les positions de son corps d'armée et celles de Tennemi, je me résignais à une lutte sur place, à la prolonger le plus longtemps possible, et je revenais plus satisfait de la position en ce moment occupée parle 1^^ corps, comme étant celle d'où pouvaient être envoyés des renforts aux troupes défendant le bois de la Garenne, position d'où devait dépendre le sort plus ou moins rapide de la bataille, point avancé dont nous nous préoccupions déjà le 31 août, le général Douay et moi^ sans nous être entendus pour cela.

» A une heure un quart au plus tard je me retrouvai avec le général Lebrun au vieux camp, et c'est là que je lui exprimai ma volonté bien arrêtée de m'ouvrir un passage de son côté.

» Pendant ce temps, le général Ducrot s'était porté avec une partie de ses troupes dans le bois de la Garenne pour y repousser l'ennemi qui menaçait sérieusement de l'aborder. Cet officier général agissait sagement, et j'ai à regretter seulement qu'il ne m'ait point fait prévenir de sa nouvelle position, car alors les officiers envoyés pour lui communiquer mes ordres l'auraient promptement trouvé et probablement il aurait tenté de se retirer dans la direction que je lui indiquais et qu'occupait encore une partie de son corps d'armée, au lieu de suivre le mouvement des troupes du général Douay.

» Le général Ducrot, non prévenu, battait donc en retraite vers deux heures dans la direction de Floing à Sedan. Use trouva avec un collègue près des remparts

dans une direction opposée à celle que j'occupais. Ces deux généraux délibérèrent entre eux, et trop voisins de l'habitation occupée par l'Empereur, ils préférèrent aller rendre compte à leur souverain de la défaite qu'ils venaient d'éprouv-er. Ils contribuèrent, d'après la brochure attribuée à l'Empereur, à faire arborer le drapeau blanc.

» Mais tout en me rendant compte de l'état critique du 1^^ corps, et, par suite, de la nécessité de mettre à exécution le projet de forcer les lignes occupées par les Bavarois, j'étais loin de m'attendre que le 12^ corps (Lebrun) , auquel j'avais successivement envoyé des renforts, abandonnerait aussi rapidement ses positions pour se retirer en ville en grande partie, en j entraînant leur général en chef. Persuadé du contraire, j'ordonnai à la division Guyot de Lespart, du 5^ corps, de gravir à gauche les pentes en avant du fond de Givonne^ et moi-même, je pris une direction plus à droite, fortement boisée et dominant le faubourg de Balan.

» Je fus surpris, en gravissant les pentes, et en abordant les jardins et les clôtures, de n'y trouver aucune des autres troupes du 12^ corps. J'attribuai cette absence à un effort probablement tenté du côté de Balan. Je m'y rendis et n'y trouvai personne.

» Pour moi, les généraux Ducrot et Douay étaient en ville vers deux heures et demie et le général Lebrun devait y entrer vers trois heures.

» Je ne comprends pas que ce dernier, me sachant au vieux camp et par conséquent près de lui, n'ait pas

usé de tous ses moyens pour ramener toutes ses troupes de mon côté et que toute la division d'infanterie de marine, commandée par le général Vassoignes, s'y soit instinctivement réunie.

>» Il y a donc eu, durant toute la bataille, jusqu'à deux heures environ, obéissance complète de la part des généraux en sous-ordre aux divers commandants en chef. C'est seulement au moment décisif que l'influence de l'action impériale a déterminé ces généraux à en appeler au souverain, plutôt que d'obtempérer aux instructions dont ils avaient connaissance.

» Mais la faute capitale est d'avoir placé une armée, dès le 31, dans des conditions si mauvaises, d'avoir laissé la ville s'encombrer de voitures^ de chevaux, de n'avoir rien prévu pour une retraite en règle et, surtout, de ne s'être pas décidé le 31 au soir, lorsqu'on faisait savoir que des masses passaient la Meuse du côté de Donchéry et de Dom-le-Mesnil^ à choisir un autre champ de bataille, soit dans la direction d'Illy ou tout autre point assurant mieux notre retraite, soit sur Mézières ou Charleville, soit enfin, comme l'indique l'Empereur, comme moyen extrême, dans la direction de la Belgique. »

Du fond de mon exil, je suivais anxieux la lutte héroïque de la France. Je me disais que Bazaine saurait bien sortir de Metz avec ses cent cinquante mille soldats d'élite; que Paris résisterait; que la France soulevée saurait venger nos malheureuses et inégales luttes de Freschwiller et de Sedan; mais, hélas ! toutes

mes illusions se sont envolées les unes après les autres.

Au moment de terminer cette cruelle page d'histoire, un glas funèbre est venu frapper mes oreilles. Nos vainqueurs osent nous imposer ce qu'ils avaient déjà arrêté à Sedan. Ils nous enlèvent deux provinces et exigent des milliards de façon à épuiser les ressources financières, le crédit de notre patrie. — Soyez généreux, leur disais-je le 2 septembre, ne nous demandez que de l'argent : la France, toute disposée à se livrer au commerce, à Tindustrie et trop au luxe, vous en saura gré, et vous vous assurerez ainsi, avec nous, une paix indéfinie.

Si vous nous enlevez au contraire une des plus belles et des plus riches parties de notre territoire, attendezvous à n'avoir qu'une trêve plus ou moins longue. En France, du vieillard à l'enfant, tous apprendront à manier les armes et des millions de soldats vous redemanderont^ soyez-en certains, ce que vous nous aurez pris après de sanglantes luttes.

La guerre que vous nous forcerez d'entreprendre sera telle qu'un des deux peuples, Prusse ou France, y perdra sa nationalité. Si la France veut éviter ce dernier malheur, qu'elle retrouve, non-seulement son esprit guerrier, mais encore qu'elle répande à flots l'instruction dans les masses.

Aujourd'hui, une grande partie de la population ne reconnaît comme patrie que son champ, sa commune^ à peine son département. Il faat, comme chez nos vainqueurs, que tout le monde connaisse la géographie et l'histoire de la patrie ; que parler d'Alsace et de Lor-

raine allemandes, ce soit dire un mensonge ; que nos pères, les Gaulois, après eux les Romains et ensuite nous-mêmes, avions pour digue le Rhin contre les Germains ; que les bouleversements survenus en Europe ont attaché comme fief l'Alsace à la maison d'Autriche^ mais sans être un peuple allemand, et que la Lorraine a toujours été française, même par ses princes ; enfin, que pour l'indépendance de la patrie, son honneur, sa place en Europe, c'est une partie perdue qu'on doit se préparer à recommencer.

Que les gouvernements nouveaux^ quelque nom qu'ils portent, que ceux qui vont se trouver à la tête des affaires de notre patrie, sachent bien que s'ils perdent de vue un seul instant ce but patriotique, ils ne pourront se maintenir.

Au moment où je termine cet ouvrage, je trouve dans le Moniteur universel du 22 juillet 1871, une relation de la bataille de Sedan, signée du général de brigade vicomte Pajol, uu des aides de camp de l'Empereur et son aide de camp de service au 1®^ septembre 1870.

J'éprouve le regret de n'être pas d'accord avec le général Pajol sur plusieurs points de son récit.

Je suis loin de contester, en quoi que ce soit, la froide bravoure personnelle que l'Empereur a pu montrer dans la matinée du 1^^ septembre, depuis l'instant où Sa Majesté est montée à cheval avec les officiers de sa maison militaire. Je sais que l'un d'eux a été tué et deux autres, dont le brave général de Gourson, blessés

près de lui. Le général Pajol n'a pas quitté Napoléon III pendant la visite du champ de bataille faite par ce prince, il est donc plus à même que qui que ce soit de parler des faits et de l'attitude de Sa Majesté. Ceci bien convenu, je présenterai les observations suivantes ; mais, d'abord, je vais reproduire en entier le récit du général aide de camp, pour que l'on ne m'accuse pas de l'avoir tronqué :

« Vous me demandez, mon cher ami, des détails précis sur la fatale journée de Sedan et sur les événements qui l'ont précédée; je suis parfaitement en mesure de vous satisfaire, car mon tour de service m'appelait auprès de l'Empereur, et je n'ai pas quitté un instant Sa Majesté pendant la journée du l^'' septembre.

» L'Empereur avait quitté l'armée de Metz après en avoir confié le commandement au maréchal Bazaine, il se dirigea par Verdun sur Ghâlons, où il devait trouver réunis les débris du 1^^ corps (Mac-Mahon)^ le 5^ (de Failly), le 7^ (Douay), et le 12^ nouvellement formé, sous le commandement du général Trochu. Nous rencontrâmes à Suippe ce dernier qui venait se mettre à la tête de ses troupes; il monta dans le wagon de l'Empereur, prit avec effusion les mains de Sa Majesté, et lui exprima dans les termes les plus chaleureux les sentiments d'un attachement profond et d'un dévouement très-expansif. Je relate ce fait sans malice et non pour l'opposer à ce qui s'est passé depuis, mais, uniquement, pour vous montrer qu'à cette époque nous

étions tous autorisés à faire fond sur la sincérité du général.

» Le lendemain de notre arrivée un conseil de guerre eut lieu. Le général Trochu en a raconté depuis les détails à la tribune de l'Assemblée nationale, mais rien alors ne transpira sur ce qui y avait été arrêté. Seulement nous apprîmes que le commandant du 12^ corps cédait son commandement au général Lebrun et partait immédiatement avec le titre de gouverneur de Paris, emmenant avec lui — et sur sa demande expresse — les dix-huit bataillons de la garde mobile de la Seine. Nous fîmes la réflexion que ces jeunes troupes auraient été un appoint considérable dans Tarmée, déjà faible, tandis qu'ils ne pouvaient et ne devaient être dans Paris qu'une cause de désordres. Ils avaient déjà, vous le savez, donné au camp de Ghâlons des preuves d'une indiscipline qu'ils n'auraient sûrement pas manifestée devant les Prussiens.

» L'Empereur, dès ce jour, avait abandonné la direction suprême des armées. Celle de Metz obéissait au maréchal Bazaine, celle de Ghâlons au maréchal Mac- Mahon; quant à l'Empereur, il suivait ce dernier qui, par suite d'ordres précis émanés du ministre de la guerre, devait marcher au secours du maréchal Bazaine. L'Empereur ne voulut en rien peser sur les plans du duc de Magenta ; il ne prit aucune initiative et ne s'opposa jamais à aucun des mouvements de l'armée, bien que — et j'ai lieu de le croire — il ne les approuvât pas tous.

» L'armée de Ghâlons manquait de cohésion. Il serait

trop long ici de relater toutes les causes d'indiscipline et de faiblesse qu'elle emportait avec elle et comme à la semelle de ses souliers, tandis que l'armée de Metz avait pu conserver la solidité et la confiance qui sont nécessaires dans les grandes actions de guerre. Nous avions trop de régiments découragés par la défaite de Woerth; d'autres étaient composés de jeunes militaires sans instruction, et enfin quelques-uns, à leur passage dans Paris, avaient subi l'influence pernicieuse du découragement politique qui travaillait la nation. Les marches difficiles de Ghâlons à Beaumont les avaient encore désagrégés, lorsque le 5^ corps eut à supporter l'attaque de forces prussiennes considérables auxquelles il ne put résister.

» Ce jour-là, 30 août, l'armée entière devait se réunir entre Mouzon et Garignan ; déjà le 12^ corps était établi sur les hauteurs qui dominent la rive droite de la Meuse, où se trouvaient l'Empereur et le maréchal. Le général Douay (7^ corps), venant de Stonne, gêné par un convoi très-considérable qui le fit dévier de sa route, dut traverser la vallée de Raucourt, passer la Meuse à Remilly et non à Villiers, comme il en avait reçu l'ordre.

» Le général Ducrot, parti le matin de Raucourt, avait fait un long détour pour arriver à Garignan où il avait traversé la Meuse sur un pont dont le peu de largeur avait allongé sa marche.

» Dans cette malheureuse journée, le général de Failly fut surpris par un ennemi très-supérieur et rejeté en désordre sur Mouzon où des troupes du 12^ corps

ne purent le secourir efficacement. Dans la soirée, on acquit la certitude qu'on était en présence de la plus grande partie de l'armée ennemie venant de Stenay ; il fallait donc renoncer à la marche sur Metz, et le maréchal prescrivit aux troupes de se mettre en retraite sur Sedan. Le quartier général devait être à Garignan, l'Empereur y arriva dans la soirée, le maréchal le fit prévenir de ce qui se passait et l'engagea à gagner Sedan qui devenait le centre de ralliement de l'armée.

» Nous y arrivâmes à onze heures ; on proposa alors à Sa Majesté de continuer sa route jusqu'à Mézières où sa personne eût été hors des atteintes de l'ennemi, et d'où à la tête du 13^ corps, aux ordres du général Vinoy, il pouvait rétrograder sur Paris. Mais il s'y refusa ; il n'avait pas voulu gêner les plans des généraux en chef, il ne voulait pas non plus porter le découragement dans l'armée par son départ à l'heure suprême de la lutte; il entendait partager les dangers et le sort de l'armée.

» Bien que Mouzon et Garignan soient peu éloignés de Sedan, les troupes, ne pouvant suivre que deux routes, employèrent toute la nuit du 30 au 31 à leur concentration. Le 12® corps, qui formait l' arrière-garde, soutint, pendant toute la marche, les feux de Tennemi qu'il contint énergiquement ; il ne s'établit à son bivouac qu'à dix heures du matin le 31. G'est seulement à cinq heures du soir que l'artillerie d'un corps bavarois, en position sur la rive gauche de la Meuse, cessa de le harceler.

» Les quatre corps d'armée français étaient placés de façon à entourer la ville, la rive gauche de la Meuse restant libre. Le 12® corps avait sa droite à la rivière en amont, le 7® sa gauche à la même rivière en aval; le 1^' et le 5® entre le 12® et le 7®. Cette disposition était malheureuse, puisqu'elle laissait à une partie de Tarmée ennemie la possibilité de contourner la ville par la rive gauche. Il est probable qu'on espérait, au moyen de l'inondation de la presqu'île d'Iges, tenir l'ennemi à distance ; mais c'était un faux calcul que venait renverser la portée nouvelle de l'artillerie de campagne. D'ailleurs, nous avons pu constater que les pièces de rempart de Sedan étaient insuffisamment approvisionnées.

» Deux corps bavarois et prussiens s'établirent alors sur la rive gauche de la Meuse et nous coupèrent tout espoir de retraite par ce côté; ils bombardèrent la ville qui eut beaucoup à souffrir de leurs feux. Le pont de Donchéry, qui est à 3 kilomètres, avait été conservé, l'ennemi y fit passer pendant la nuit une partie de son armée. Le reste venant de Mouzon et Montmédy par les hauteurs qui dominent la Meuse eut bientôt à son tour contourné nos positions.

» C'est à cinq heures du matin qu'eut lieu la première attaque du côté de Bazeilles. vigoureusement défendu par le 12® corps. A cinq heures, le maréchal fit prévenir l'Empereur que le canon grondait en amont de Sedan. Sa Majesté monta à cheval et, suivie de son état-major, prit la direction de Bazeilles; elle rencontra immédiatement le maréchal qu'on ramenait

blessé; quelques paroles furent échangées entre eux.

» Sous les feux de l'ennemi, TEmpereur arriva au milieu de cette belle division d'infanterie de marine commandée par le général de Vassoignes. Sa Majesté s'entretint quelques instants avec le général; le combat était vif, car la garde royale prussienne et un corps bavarois s'acharnaient à l'attaque du village dont l'infanterie de marine serait peut-être restée maîtresse sans les ordres de retraite dont je parlerai plus loin. Après être demeuré une demi-heure au milieu de cette troupe, l'Empereur, voyant que les obus et les balles arrivaient de tous les côtés à la fois, ordonna au groupe d'officiers qui l'accompagnait de rester auprès d'un bataillon de chasseurs à pied, qui, abrité derrière un mur, attendait le moment d'entrer en ligne.

» L'Empereur, délivré de son escorte qui attirait trop l'attention de l'ennemi placé fort près et voulant voir par lui-même les positions, s'avança encore plus en avant accompagné seulement de son aide de camp de jour qui était moi, de l'officier d'ordonnance le capitaine d'Hendecourt qui fut tué, du premier écuyer Davilliers et du docteur Gorvisart. Puis Sa Majesté se dirigea sur un point culminant où étaient les batteries du commandant Saint-Aulaire et y demeura pendant près d*une heure au milieu d'une grêle de projectiles ennemis.

» Le maréchal, blessé à six heures du matin, avait fait appeler le général Ducrot pour lui remettre le commandement. Celui-ci, croyant que les dispositions prises ne pouvaient amener de bons résultats, voyant

les forces de l'ennemi s'agglomérer dans la direction du calvaire d'Illj, voulant à tout prix empêcher le mouvement tournant qui, dans chacune des affaires, nous fut si fatal, et en même temps conserver la seule ligne de retraite qui nous restât, la route de Mézières, disposa aussitôt sur les hauteurs de Floing deux divisions du 7^ corps, leur artillerie faisant face à Mézières. En même temps, il donnait l'ordre au commandant du 12® corps de prononcer son mouvement de retraite en échelons par brigade , mouvement qui s'exécuta fort habilement et toujours en combattant.

» Pendant ce temps, le général de Wimpffen, arrivé de l'avant- veille à l'armée, et qui n'avait pas encore pris le commandement du 5® corps auquel il était destiné, visitant les avant-postes, vit la belle attitude du 12® corps (Lebrun) et son énergique résistance du côté de Bazeilles, il put croire à un succès qui déciderait du sort de la journée. Il était alors neuf heures du matin. Depuis trois heures le général Ducrot commandait, lorsque le général de Wimpffen vint lui présenter une lettre de service signée du ministre de la guerre en vertu de laquelle il réclamait, au lieu et place du maréchal, empêché, la direction du combat. Le général Ducrot remit aussitôt le commandement au général de Wimpffen, en lui expliquant les dispositions qu'il avait prescrites et les motifs qui l'avaient guidé ; le nouveau commandant en chef n'en tint aucun compte, il ne voyait dans le mouvement de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie.

» L'Empereur, désirant gagner les hauteurs plus

éloignées qui semblaient être la clef de la position, fît rappeler son état-major, et nous descendîmes dans le fond de Givonne où nous rencontrâmes le général Goze et sa division. — Un officier de chasseurs à pied, dont je regrette de ne pas savoir le nom, s'approcha de Sa Majesté et lui dit :

« Sire, je suis du pajs, je le connais parfaitement ; » si on laisse tourner le bois de la Garenne, l'armée » sera entourée et se trouvera dans une position des » plus critiques. »

» Sa Majesté allait envoyer un officier de son étatmajor porter au général en chef ces renseignements importants et qui justifiaient bien les craintes du général Ducrot, lorsque, dans le chemin creux qui conduit à Givonne, il rencontra le général de WimpfFen, auquel il rapporta les paroles de l'officier de chasseurs :

« Que Votre Majesté ne s'inquiète pas; dans deux » heures, je les aurai jetés dans la Meuse! » Telle fut la réponse textuelle faite, à l'Empereur par le général de WimpfFen. Le général Gastelnau, près duquel je me trouvais, me prit la main et me dit : « Plaise à » Dieu que ce ne soit pas nous qui y soyons jetés ! »

» Il pressentait juste et nous percevions tous l'imminence du péril suprême. Le terrain occupé par l'Empereur et son état-major était labouré, à chaque instant, par des obus venant de toutes les directions. Des troupes se concentraient déjà dans les ravins qui entourent la ville, et les chemins qui y aboutissent étaient encombrés de voitures du train et d'artillerie,

de régiments de cavalerie ; tout ce monde espérait se placer en dehors des atteintes du feu et, au contraire, le plus grand nombre tombait sous ses ravages.

» Le changement opéré dans les ordres donnés le matin portait ses fruits. A une heure, un effondrement se produisit entre le l^'" et le 5^ corps; les généraux essayèrent de rétablir l'ordre de bataille en se portant en avant; tout fut inutile^ les troupes se rabattirent sur Sedan dans un tel désordre, que le commandant du 12^ corps envoya l'ordre de fermer-, sur-le-champ, les portes de la ville. Précaution- inutile, car les soldats montaient sur les remparts avec des cordes et des échelles qui leur étaient tendues de l'intérieur.

» Dès onze heures du matin, l'Empereur s'était rendu compte de la situation ; pendant cinq heures, il s'était trouvé au plus fort de l'action sous le feu croisé de la mitraille; les projectiles éclataient autour de sa personne et de son état-major, le général de Gourson et le capitaine de Trécesson avaient été gravement blessés près de lui; en se retirant les troupes d'infanterie l'obligèrent à rétrograder, et il se trouva, pour ainsi dire, acculé aux murs de la place. Lorsque à onze heures et demie il les franchit, il y avait déjà plus de trente mille hommes entassés dans les rues^ pêle-mêle, sans ordre ; les obus tombaient au milieu d'eux comme sur le champ de bataille et y faisaient les mêmes ravages. Sur le pont un obus éclata à deux pas de l'Empereur et tua deux chevaux à côté de lui; il est extraordinaire qu'il n'ait pas été tué là !

» L'Empereur se rendit d'abord chez le maréchal,

puis voulut remonter à cheval, mais Fencombrement était tel qu'il dut y renoncer et attendre à la sous-préfecture la fin du drame qui se déroulait. Bientôt les chefs de corps arrivèrent, déclarèrent que leurs troupes étaient refoulées en désordre dans les rues de la ville et que toute résistance était devenue impossible; on tomba d'accord qu'il fallait arrêter l'effusion du sang et arborer le drapeau parlementaire. Le général Pelle qui, le lendemain, vota contre la capitulation, vint aussi et adressa à l'Empereur ces paroles que je ne puis oublier :

« Sire, je ne suis qu'un soldat, je voudrais sauver >» Votre Majesté, mais elle ne peut en ce moment sor- » tir des remparts, toute tentative serait inutile. »

y* L'Empereur répondit qu'il n'entendait paS; pour sauver sa personne, sacrifier la vie d'un seul soldat, et qu'il était décidé à partager le sort de l'armée. — > Après avoir scrupuleusement interrogé les officiers généraux sur l'état des choses, l'Empereur chargea le général Lebrun d'aller trouver le général de Wimpfien et de lui conseiller, puisque la lutte était désormais inutile, de demander un armistice. Au bout d'une heure, d'une grande heure pendant laquelle le nombre des victimes augmentait dans une proportion effrayante, sous un feu multiple auquel l'artillerie française ne répondait même plus, aucune réponse n'étant parvenue, l'Empereur prit sur lui de faire arborer le drapeau blanc au haut de la citadelle. Aussitôt le roi de Prusse envoya un de ses aides de camp demander la reddition de la place. L'Empereur , persuadé qu'en

livrant, sa personne il obtiendrait de meilleures conditions pour l'armée et pour la France, envoya à son tour un aide de camp au roi Guillaume pour lui dire qu'il remettait son épée entre ses mains.

» Le lendemain, sous la présidence du général de WimpfFen, un conseil de guerre, composé de trente officiers généraux^ reconnut que la capitulation était inévitable. Deux généraux seulement votèrent contre la capitulation; il ne m'appartient pas d'examiner quel mobile les porta à cette abstention.

» Ce que je veux constater, cher ami, parce que cela est la vérité, c'est que l'Empereur est resté absolument étranger aux dispositions stratégiques qui ont conduit l'armée de Ghâlons à Mouzon^ et de Mouzon à Sedan. Rendre Napoléon III militairement responsable de la capitulation de Sedan est une injustice, puisque le maréchal a été libre de ses mouvements. La personne de l'Empereur a été fatalement attachée au naufrage de notre armée; il ne pouvait qu'essayer de sauver l'équipage du bâtiment dont il n'était plus le capitaine, c'est ce qu'il a fait en donnant l'ordre à trois heures d'arborer le drapeau blanc. Une demi-heure plus tard on l'eût arboré sur l'ordre d'un général quelconque, mais plusieurs milliers de soldats de plus auraient péri.

» La politique, et cela est dans la logique des événements, a voulu rejeter toute la responsabilité de Sedan sur l'Empereur, à qui elle aurait certainement contesté le bénéfice d'une victoire, mais le maréchal de Mac-Mahon, dont la noble simplicité et le caractère

loyal sont connus de tous, écrivait, en octobre dernier, à l'Empereur, une lettre datée de Pourru-aux- Bpis, dans laquelle il disait : »

« L'Empereur peut être persuadé que je n'aurai » jamais la pensée de dénaturer, dans un but de dé- » fense personnelle, Texactitude des événements dont » j'ai été témoin dans la dernière campagne. »

» Ces paroles font honneur au duc de Magenta et laissent à chacun la responsabilité de ses actes.

» Voici donc, cher ami, la narration exacte de cette bien triste journée. J'ai été sobre de détails; ne voulant que dire la vérité, je n'ai dit que ce que j'ai vu; vous me connaissez assez pour savoir que je ne transige pas avec l'honneur, et que ce que je vous écris ici, je puis le signer,

y> 16 juillet 1871.

» Votre ami,

» Général V. Pajol. »

1° Le général Pajol affirme que l'Empereur ne prit aucune initiative ( dans la marche de Ghâlons sur Sedan) et ne s'opposa jamais à aucun des mouvements de l'armée.

Le général ne joue-t-il pas ici sur les mots^ et oserait-il dire également que : par son influence , l'Empereur ne pesa pas sur les déterminations du maréchal ?

Je renvoie le lecteur, à cet égard, à ma conversation avec le comte de Palikao (page 119) et au comte de Palikao lui-même. Ce dernier, dans sa lettre au général

Trochu, fait pressentir qu'il ne tardera pas à lever le voile sur cette queslion.

2^ Le général Pajol explique : que le 30 août après l'affaire de Beaumont, il fallait renoncer à la marche sur Metz et gagner Mézières; soit, mais pourquoi s'eston engouffré à Sedan, au lieu de prolonger le mouvement sur Mézières? A qui la faute?

3^ L'Empereur, dit le général aide de camp, ne voulut pas se diriger seul sur Mézières et quitter l'armée, comme le conseil lui en a été donné.

Ce fut un tort, dirai-je à mon tour. Un prince, au milieu d'une armée, lorsqu'il ne commande pas et n'a qu'un rôle passif, est un embarras, rien de plus. — Si je pouvais aller moi-même en Sicile, écrivait Napoléon P^ à son frère Joseph, lorsqu'il lui prescrivit de faire cette expédition, ma présence vaudrait quinze mille hommes ; vous, n'y allez pas, vous ne feriez que gêner celui qui commandera. Le maréchal Bugeaud, en Afrique, demandait surtout qu'on ne lui envoyât pas des jeunes princes pour assister à ses expéditions.

4^ Un peu plus loin, le général Pajol dit : Le pont de Donchéry, qui est à trois kilomètres (de Sedan), avait été conservé y V ennemi y fit 'passer pendant la nuit une partie de son armée (nuit du 31 août au l®"" septembre). Le reste, venant de Mouzon à Montmédy, par les hauteurs qui dominent la Meuse, eut bientôt contourné nos positions.

D'accord ; mais, si nos positions étaient contournées à l'ouest, dans la nuit du 31 au 1^% par la partie de l'armée allemande ayant franchi la Meuse au pont de Donchéry^ comme je reconnais la chose véritable, la

ROUTE DE MÉZIÈRES ETAIT DONC COUPÉE DANS CETTE MÊME NUIT, PAR UNE PARTIE DE l' ARMÉE ALLEMANDE.

Le mouvement de retraite sur Mézières ordonné par le général Dacrot, le 1®^ au matin, ne pouvait donc plus avoir d'autre résultat que celui de jeter toute l'armée française aux mains de l'ennemi, à moins que cette armée ne parvînt à passer sur le corps des quatre- vingt mille hommes de troupes fraîches établies sur nos derrières et à cheval sur les communications avec Mézières ?

Le général Pajol, qu'il me permette de le lui faire observer, me paraît donc être en contradiction avec lui-même, lorsqu'il dit un peu plus bas :

Le général Ducrot voulant conserver la seule ligne de retraite qui nous restât, la route de mézières, etc.

Gomment cette ligne de retraite nous restait-elle le le'" septembre au matin (d'après le général Pajol), puisque, d'après le même général Pajol, cette ligne avait été coupée dans la nuit précédente, par une portion de l'armée allemande franchissant la Meuse sur le pont de Donchéry ?

Explique qui pourra cette contradiction. Je ne suis pas assez habile pour le faire.

Revenons au récit de la bataille.

5° « Pendant ce temps, dit le général Pajol, le

général de Wimpffen arrivé de Tavant- veille à l'armée, et qui n'avait pas encore pris le commandement du 5^ corps, auquel il était destiné, visitant les avants postes, vit la belle attitude du 12^ corps (Lebrun) et son énergique résistance du côté de Bazeilles; z7^t(^ croire à un succès (^\ déciderait du sort de la journée. Il était alors neuf heures du matin. Depuis trois heures le général Ducrot commandait lorsque le général de Wimpffen vint lui présenter une lettre de service signée du ministre de la guerre, en vertu de laquelle il réclamait, au lieu et place du maréchal empêché, la direction du combat. Le général Ducrot remit aussitôt le commandement au général de Wimpffen, en lui expliquant les dispositions qu'il avait prescrites et les motifs qui l'avaient guidé; le nouveau commandant en chef n'en tint aucun compte, il ne voyait dans le mouvement de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie, »

Reprenons le paragraphe que, dans son récit, le général Pajol veut bien me consacrer.

6^ J'avais pris leZi le commandement du 5^ corps, donné des ordres et bivouaqué au milieu de mes troupes.

A neuf heures du matin, le 1®^ septembre, j'avais pris le commandement en chef, et je ne visitais pas les avant-postes, mais bien les positions des 1®^ et 12^ corps.

J'ai trop l'expérience de la guerre, j'avais trop bien compris le mouvement tournant qui s'effectuait depuis

la veille, sur Mézières, par une partie de l'armée allemande pour croire à un succès définitif, mais j'espérais que nous pourrions nous maintenir jusqu'au soir.

Le général Ducrot ne commandait pas depuis trois heures, lorsque je lui écrivis, mais à peine depuis une heure.

Pour le reste du paragraphe, je m'en réfère à ce que j'ai écrit pages 158 et 159. Je dirai seulement que je ne puis comprendre où le général Pajol a pu puiser la pensée que je ne voyais dans les mouvements de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie. L'honorable général de cavalerie Pajol me paraît faire ici peu de cas de ma perspicacité. Tout cela est pour amener sans transition, probablement, les paroles que j'aurais dites à l'Empereur sur le champ de bataille. Voyons donc ces paroles.

7^ « Que Votre Majesté ne s'inquiète pas, aurais-je dit, dans deux heures je les [aurai jetés dans la Meuse, »

J'aurais jeté qui, les deux cent quarante mille Allemands que nous avions à combattre? la partie de l'armée ennemie ayant passé la Meuse à Donchéry et à Dom-le-Mesnil ? ou bien encore les Bavarois?»

Le général Pajol ne s'explique pas à cet égard, de qui ai-je parlé en m'avançant ainsi?

Là-dessus le général Gastelnau aurait exprimé la crainte que nous ne fussions jetés à la Meuse; soit, mais il faudrait que MM. les aides de camp de l'Empereur s'entendissent lorsqu'ils écrivent sur le même sujet.

Dans leur lettre collective insérée dans Y Indépendance belge du 16 septembre 1870, ces messieurs (parmi lesquels les généraux Pajol et Gastelnau) me font dire à l'Empereur, en parlant de l'ennemi (p. 271 de ce volume) : — Eh bien, tant mieux, il faut les laisser faire, nous les jetterons à la Meuse et nous gagnerons la victoire.

Ici il n'est plus question de deux heures: et je parle seulement du corps considérable qui débordait notre gauche.

Lesquelles de mes paroles, de celles d'après V Indépendance ou de celles d'après la relation du général Pajol, sont les vraies? Il faut opter. Moi qui suis un peu intéressé à me rappeler ce que j'ai dit, j'affirme m'être exprimé ainsi :

— « Nous allons d'abord nous occuper de jeter les Bavarois à la Meuse, puis avec toutes nos troupes nous ferons face à notre nouvel ennemi. »

Voilà trois versions, que le lecteur choisisse, mais qu'il veuille bien observer que les deux premières, celles des généraux aides de camp, non-seulement diffèrent, mais qu'elles sont en complète contradiction avec le plan plus ou moins bon que je venais d'adopter en m' opposant au mouvement du général Ducrot. . Il eût été contraire au bon sens, de ma part, de vouloir jeter à la Meuse le corps qui nous tournait du côté d'IUy, et il était tout naturel que, profitant de la belle

attitude du 12^ corps, je voulusse essayer de battre d'abord la gauche de l'ennemi, les Bavarois, pour revenir ensuite avec toute l'armée française contre sa droite.

8° « En se retirant (écrit le général Pajol, en parlant du retour de l'Empereur à Sedan), les troupes d'infanterie l'obligèrent à rétrograder, et il se trouva, pour ainsi dire, acculé aux murs de la place. »

J'avoue que je ne saisis pas ce que le général a voulu dire ici^ pour excuser sans doute le retour de l'Empereur et de son état-major à Sedan.

Du récit du général Pajol, il ressort bien clairement, bien nettement encore, selon moi :

Que sans le mouvement de retraite ordonné par le général Ducrot, la division Vassoignes serait peut-être restée maîtresse de ses positions;

Que l'Empereur ne remonta pas à cheval, empêché par r encombrement ; — cependant plusieurs de ses officiers et le général Lebrun purent me rejoindre sur le champ de bataille et à cheval, sortant de la ville;

Que les commandants des corps étaient à Sedan auprès de Sa Majesté, sans mon ordre y sans qiCils rrC eussent fait prévenir , sans que f eusse connaissance de leur démarche ;

Que c'est bien l'Empereur qui, à mon insu, et contrairement à ma volonté formelle, a fait arborer le drapeau parlementaire.

Je conclus :

Que les fautes ayant amené la bataille de Sedan, que les conséquences de la capitulation retombent donc sur ceux qui ont commis les fautes et rendu la capitulation inévitable.

Suum cuique.

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