PENDANT LA BATAILLE
Marche de l'armée de Sedaa contre celle du roi Guillaume. — Concentration sur Sedan. — Je prends le commandement du 5e corps. — Examen de l'emplacement des troupes. — Mes mesures en prévision d'une attaque par lUy. — Mes préoccupations au sujet de la situation de notre armée. — Attaque de notre aile droite. — Reconnaissance faite par les troupes du général Margueritte. — Description topographique du champ de bataille. — Blessure du maréchal de Mac-Mahon.
— Le général Ducrot prend le commandement. — Retraite.
— Je me décide à modifier le mouvement prescrit par le général Ducrot et à prendre le commandement en chef. — Examen de la probabilité d'une retraite sur Mézières ou sur la Belgique. — Mon billet au général Ducrot. — Mon billet au général Lebrun. — Mon projet de jeter les Bavarois à la Meuse. —Ma rencontre avec l'Empereur. — Mots échangés. ~ Situation des corps de notre armée. — Le 7e corps au bois de la Garenne. — Armée et artillerie ennemies. — Absence de l'état-major du maréchal. — Dispositions que j'ordonne pour percer la ligne sur Garignan et culbuter les Bavarois.
— Mon billet à l'Empereur à une heure et un quart. — Je ; marche vers les hauteurs avec quelques troupes. — Ma
dernière lutte dans le faubourg de Balan. — L'Empereur et le drapeau parlementaire. — Réllexions.
L'armée de Ghâlons avait-elle le temps, avant de rencontrer celle du prince royal, d'arriver sur le ter-
rain où se trouvait l'armée du roi? Telle est la question capitale qui se présente d'abord. Je réponds sans hésiter : oui^ si une marche plus rapide avait été imposée aux troupes. Si on avait fait appel à leur dévouement, nul doute qu'elles eussent supporté plusieurs étapes de 7 à 8 lieues avec joie. La distance de Reims à là Meuse pouvait donc être facilement franchie en quatre jours, en n'exigeant même qu'un parcours moyen de 6 lieues ou 24 kilomètres.
L'armée de Ghâlons, partant de Gourcelles (près Reims) le 23, pouvait être au delà de Sedan le 26 ou le 27; or, son arrière-garde (le 5® corps), malgré les marches forcées faites par Farmée du prince royal, n'a été inquiétée que le 29, et sérieusement attaquée que le 30 août à Beaumont.
De Reims à Mézières, il y a 80 kilomètres ou 20 lieues, une grande et belle route et une voie ferrée.
De Reims à Sedan par Vouziers, Le Ghesne et Mouzon, il y a 100 kilomètres ou 25 lieues.
Enfin, de Reims à Dun sur la Meuse, point indiqué au maréchal de Mac-Mahon, par le ministre de la guerre, pour effectuer le passage de la rivière et tourner l'armée du roi, on compte 100 kilomètres en passant par Vouziers, Grand-Pré, etc.
En présence des difficultés que présente la marche de plusieurs corps^ si on voulait ne faire, en moyenne, que des marches de 20 kilomètres ou de 5 lieues, on dépassait encore facilement les points signalés sur la Meuse, le 27 ou le 28 au plus tard.
Le comte de Palikao, ministre de la guerre, avait
donc calculé juste, et il avait raison d'affirmer que l'armée de Ghâlons pouvait conserver au moins quarante-huit heures d'avance sur celle du prince royal ; qu'elle pouvait franchir la Meuse et couper les ponts, puis se jeter sur l'armée du roi.
Celle-ci battue, les troupes du prince Frédéric assiégeant Bazaine étaient forcées de se replier pour éviter de se trouver dans une position aussi fausse que le fut la nôtre à Sedan.
Si la jonction eût été faite, que fût-il arrivé? Je le demande à tous les militaire?.
Le 31 août, au point du jour, c'est-à-dire vers cinq heures^ la ville de Sedan se remplit de voitures plus ou moins chargées, parmi lesquelles un certain nombre complètement vides, qui toute la journée s'agglomérèrent, encombrant les rues, rendant de plus en plus difficile la circulation. Aucun ordre ne fut donné pour leur classement ; personne ne pensa à diriger sur Mézières celles qui, ne portant rien, ne pouvaient être que gênantes. Les soldats couraient partout cherchant à rallier leurs régiments; un grand nombre frappaient à toutes les portes pour avoir du pain. Vers midi, cependant, un certain ordre s'établit et des distributions commencèrent, mais toujours avec l'obligation d'un déplacement plus ou moins considérable. De nombreuses corvées étaient obligées de se rendre du camp en ville, pour toucher des rations. Parfois on les faisait attendre plusieurs heures et elles se retiraient, n'ayant qu'une partie de ce dont les corps avaient besoin, de ce qui leur était dû. Il eût été si simple et si
facile cependant de faire porter les vivres par les voitures qui ne servaient qu'à encombrer la ville !
Des officiers de tous grades, dépourvus de bagages et des moyens de subsister, couraient les hôtels et les restaurants, s'occupant peu, durant cette période accordée à une nécessité absolue, du placement de leur troupe.
Après m'être occupé dès le matin des hommes que je devais commander, je rentrai en ville pour voir le maréchal : il allait monter à cheval, il était environ neuf heures. Je ne pus que le prier de me mettre à Tordre de l'armée, afin de me donner le droit de remplacer, au 5® corps, le général de Failly. Le duc de Magenta me promit que je serais mis à Tordre pour midi. A une heure, voyant qu'il n'en était encore rien, je me rendis aux bivouacs de mes troupes. Je m'entretins avec les officiers et avec les soldats, leur faisant connaître que j'étais leur chef.
Près du vieux camp, je rencontrai l'officier général que je devais remplacer, et je pris sur moi de le lui faire savoir. Le général de Failly me dit entre autres choses : qu'il prouverait que, particulièrement pour Freschwiller, il avait exécuté ce qui lui avait été ordonné. Après avoir parcouru les divers emplacements de nos troupes, je revins en ville et me rendis chez TEmpereur et chez le maréchal^ ainsi que je Tai énoncé dans le précédent livre. Je fus ensuite prendre un peu de nourriture avec mes officiers, et je regagnai le vieux camp, centre de nos positions. Là, le général Guyot de Lespart et moi, nous décidâmes qu'on en-
verrait une brigade et de l'artillerie au bois de la Garenne, point de jonction des 7® et i^^ corps (Douay et Ducrot).
Ce bois, point culminant de ce qu'on appelle le plateau d'IUy, me parut une clef de position appelée à jouer un grand rôle dans la bataille devenue inévitable pour le lendemain, si on ne se repliait pas pendant la nuit.
La position du bois de la Garenne étant culminante, nous offrait l'avantage de dominer complètement la contrée et de voir au loin les mouvements de l'ennemi. Du sommet du plateau élevé de 293 mètres au-dessus du niveau de la mer, et de cent et quelques mètres audessus de la Meuse et de la Ghiers, à leurconfluent, on découvrait le cours de la rivière et le chemin de fer.
Beaucoup d'officiers de toutes armes, réunis près de moi, me manifestèrent leur étonnement de me voir si préoccupé de ce bois. — C'est, leur répondis-je, parce que j'ai tout lieu de croire que là éclatera l'orage.
Je fis déplacer la division Grandchampdu 12^ corps, qui se trouvait entre ce bois et mes troupes, assez loin de son corps d'armée, et dès le matin je l'envoyai renforcer le 12® corps (Lebrun). Ces dispositions prises, et la nuit venue, je m'étendis sur le sol nu, n'ayant ni tente ni manteau et plongé dans des réflexions fort tristes. Je ne pouvais comprendre la situation singulière et tout exceptionnelle qui m'était faite par le maréchal. En effet, le duc de Magenta, me sachant le plus ancien divisionnaire de l'armée, connaissant sans doute la décision du ministre à mon égard,
ne devait-il pas me mettre au courant du plan général adopté, me faire connaître nos ressources, le fort et le faible des choses ? Ne devait-il pas m'éclairer sur ses intentions? Quoi! un adversaire hardi combine ses mouvements de façon à se placer entre nous et la France, réussit à nous forcer d'accepter le lendemain une bataille défensive dans une position identique à celle où était Mêlas à Marengo, et au moment suprême le duc de Magenta ne daigne rien me dire?
L'esprit plutôt malveillant que bienveillant qui semble avoir porté le maréchal de Mac-Mahon à insister pour qu'on me laissât en Afrique, était-il encore celui qui le portait à ne me pas confier ses projets? ou bien ses projets étaient-ils encore vagues, dans son esprit? Voilà ce que j'ignore; mais j'avais une trop longue expérience de la guerre pour ne m'être pas promptement rendu compte, depuis le 30 août, de la situation désespérée de notre armée. Les fautes commises me sautaient aux yeux ; et bien qu'il ne fût pas possible même à l'homme le plus prévenu contre moi, de m'en attribuer la plus légère partie; bien que j'eusse, dès mon arrivée, cherché, dans les limites du possible, à rétablir Tordre et à parer à certaines éventualités, je ne m'en disais pas moins, à part moi, que jamais je ne m'étais trouvé dans une position pouvant devenir d'un moment à l'autre aussi critique.
Le sommeil fuyait ma paupière ; mon lit, d'ailleurs, n'était pas des plus confortables, le froid était assez vif pour me tenir éveillé. Ce qui me surprenait plus encore que tout le reste, c'est cette apparence de quié-
tude, je dirai presque de satisfaction, que, dans mes deux entrevues avec le maréchal, j'avais remarquée sur ses traits. Puis, je me demandais si la marche de l'ennemi, nous barrant la route de Mézières, n'aurait pas dû nous porter à nous éloigner de Sedan le 31, à chercher un meilleur champ de bataille que celui que nous occupions et qui était beaucoup trop étendu pour notre effectif, ainsi que le général Douaj le constate dans son rapport ; si la courte distance entre nous et Mézières, facilement franchie dans la journée, ne nous aurait pas présenté un terrain plus favorable tant pour la résistance que pour la retraite. Enfin, je vis poindre l'aurore de la triste journée du l^"" septembre. A quatre heures et demie du matin, le bruit d'une vive fusillade dans la direction de Bazeilles se fit entendre. Ma première préoccupation fut de savoir si une attaque ne se prononçait pas vers le bois de la Garenne ou du côté du 7^ corps; mon entourage me répondit négativement.
— Messieurs, dis-je à mes officiers, l'attaque sur Bazeilles contre le corps d'armée Lebran, place l'armée entre nous et une rivière. Cette attaque est tellement contraire à toutes les règles de la guerre que cela ne doit être qu'une diversion. — A six heures, le général Margueritte, commandant la division de cavalerie de réserve, qui, dès le point du jour, avait fait une reconnaissance au nord-est d'illj, vint me dire qu'il n'avait trouvé nulle part trace de l'ennemi. Je lui répondis qu'à mon point de vue le mouvement des Allemands, sur le 12^ corps, n'était point l'opération principale,
mais que des masses considérables devaient être en marche pour nous couper la route de Mézières et attaquer notre aile gauche (7^ corps).
Je l'engageai, en conséquence, à faire une reconnaissance sur Saint -Mengès. Un peu plus tard, il m'apprit qu'en effet il avait vu l'ennemi en grandes forces de ce côté.
Je ne m'étais donc malheureusement pas trompé; et, si l'on veut lire attentivement le rapport prussien sur les journées du 31 août et du l^*" septembre, rapport qu'on trouvera au livre suivant; si l'on veut jeter un coup d'oeil sur le plan du champ de bataille joint ici, on reconnaîtra que la retraite sur Mézières nous était fermée le 1^^ septembre au matin par plus de quatre-vingt mille hommes; que les corps bavarois nous barraient le chemin sur Garignan, et que la garde prussienne manœuvrait pour nous fermer la seule voie encore ouverte à ce moment, celle de la Belgique.
Le terrain sur lequel a été livrée la bataille de Sedan, le l^'' septembre 1870, est situé au nord de la ville.
Le périmètre des positions occupées le 1®^ au matin, par nos troupes, s'étendait (de la droite à la gauche) : des hauteurs couronnant le village de Bazeilles au sudest et à quelques pas de la rive droite de la Meuse, aux villages de Givonne et d'Illy au nord-ouest, sur une étendue de 5 à 6 kilomètres en ligne courbe.
A l'extrême droite, au-dessus de Bazeilles et de Balan, le 12^ corps (Lebrun) ; à sa gauche, au-dessus du fond de Givonne, en avant des bois de la Garenne, le
1®^ corps (Ducrot); à la gauche tenant la route de Bouillon (Belgique) et Illy^ et s'appuyant au bois de la Garenne, le 7^ corps (Douay). En arrière, en seconde ligne, au vieux camp, près de la ville et dans le bois de la Garenne, le 5® corps diminué de la brigade Lapasset et n'ayant plus sa division de cavalerie.
La surface circonscrite par ce périmètre pouvait avoir un diamètre de 5 kilomètres de Test à Touest et de 4 du sud au nord.
Ce terrain est tourmenté, coupé d'un grand bois, de bouquets d'arbres, de baies, de murs de clôture, de maisons, etc. Il est donc favorable à l'action de l'artillerie et de l'infanterie, nullement à celle de la cavalerie. Au centre est le bois de la Garenne, placé au point culminant et courant du nord au sud, sur une bande de terrain d'une longueur de 2 kilomètres, sur une largeur de 700 mètres environ.
Le point le plus élevé du champ de bataille (293 mètres au-dessus du niveau de la mer) est dans une petite clairière à l'est du bois et à hauteur de son centre. De ce point à la vallée de la Meuse, à celle du ruisseau de Givonne à l'est et à celui de Floing à l'ouest (affluents de la Meuse l'un et l'autre) le terrain va s'abaissant par une pente douce à l'ouest sur Illy et Floing, pour se relever sur la berge opposée vers Fleigneux et Saint-Mengès. A l'est, au contraire, la pente sur le ruisseau de Givonne, sur les villages de Givonne, Daigny et la Moncelle, est des plus abruptes. Cette première ligne de défense, au-dessus du ruisseau, de la droite à la gauche était excellente ; aussi les troupes
des 12® et 1^^ corps s y sont-elles facilement maintenues; elles n'en eussent pas été aisément rejetées, et l'ennemi n'a pu s'en emparer, en partie, qu'après son abandon par l'ordre du général Ducrot. Voilà précisément une des raisons qui me forcèrent bien malgré moi à prendre le commandement une heure après la blessure du maréchal, comme on le verra plus loin. Sans ce malheureux mouvement, nous n'eussions pas été victorieux sans doute, mais nous eussions culbuté facilement les Bavarois devant Bazeilles.
Les différences de niveau du point culminant aux autres points du champ de bataille sont assez considérables.
La cote la pi as élevée est de 293 mètres, elle est de 191 au plateau de la Moncelle, de 160 au bas de la pente et à Balan, de 164 à 168 sur la route de Garignan, entre Douzj et Bazeilles.
Sur le versant occidental, les cotes sont de 274 au calvaire d'IUy, de 174 dans la vallée du ruisseau de Floing et de 288 sur le plateau qui couronne le village de ce nom.
Or, si Ton veut jeter un coup d'oeil sur la carte que je donne ici et qui contient l'indication précise, d'après le rapport allemand, de l'arrivée des corps ennemis autour de Sedan, on verra :
Que le 5® corps allemand, occupant le plateau de Floing, le 1®^ septembre à huit heures du matin, dominait le vieux camp (cote 242) de 46 mètres et se trouvait presque à la hauteur des élévations du bois de la Garenne ; que le 11® corps à Saint-Mengès, à huit heures
da matin, à Fleigneux ensuite, était dans une position aussi élevée que celle que nous occupions à lUy; que sur la rive gauche du ruisseau de Givonne, le 12^ corps à Villers-Gernaj, celui du prince de Saxe à Rubécourt, étaient à la même cote que la Garenne et la Moncelle»
Trois routes pouvant servir de lignes de retraite coupent le champ de bataille ou viennent y aboutir.
Une le traversant du sud au nord, passant à Givonne et se rendant de Sedan à Bouillon (Belgique)^ libre au moment où la bataille a commencé, mais vers laquelle convergeaient, dès le matin, les 12®, 11® corps prussiens et la garde royale.
Une à l'est, de Sedan à Garignan, sur la rive droite de la Meuse, occupée par le 2® corps bavïirois, et par où commença l'attaque de Tennemi, mais qui, j'en ai' la conviction, pouvait être franchie de deux heures à quatre heures, vu la fatigue des Bavarois à ce moment de la bataille.
Une enfin, à l'ouest sur Mézières, complètement interceptée dans la nuit du 31 août au i®^ septembre par les 5® et 11® corps et par la 4® division de cavalerie, ainsi que par les Wurtembergeois.
C'est précisément cette dernière circonstance qui ne paraît pas avoir été saisie, surtout en ce qui concerne les communications avec Mézières, par le maréchal de Mac-Mahon, quoique le 31 août le général Douay et moi l'ayons prévenu du passage de la Meuse, à l'ouest, par les Allemands, et quoique ce mouvement fût connu dans les divers corps de l'armée (ce que prouve un
passage du rapport du 3^ de zouaves du corps Ducrot (note G). Le général Ducrot, successeur de fait du maréchal, pendant quelques instants, au commandement en chef, ne croyait évidemment pas encore qu'il en fût ainsi lorsqu'il ordonna, le 1^^ septembre, à sept heures et demie, le mouvement sur lUj.
Le feu ne tarda pas à s'étendre sur toute la ligne qui, partant de la rive droite de la Meuse, aboutit aux fonds de Givonne. Je m'étais placé à peu près au centre de la position occupée par le 5^ corps dont j'avais pris le commandement et au milieu duquel j'avais bivouaqué.
Vers sept heures et un quart, je fus informé que le maréchal de Mac-Mahon venait d'être blessé d'un éclat d'obus et quittait le champ de bataille, remettant le commandement de l'armée au général Ducrot.
J'étais le plus ancien officier général, je l'ai dit; j'avais en outre un ordre formel pour prendre le commandement en chef dans le cas qui se présentait. Mon droit, quoiqu'on ait pu l'écrire dans quelques journaux, n'était donc pas contestable, et je ne comprends pas encore que, contre tout droit, le maréchal ait cru pouvoir choisir son, successeur. Je n'eusse pas été à l'armée de Ghâlons, que le commandement en chef, à moins d'ordre contraire du ministre, revenait au général Félix Douay avant de revenir au général Ducrot, ce dernier étant moins ancien de grade que le commandant du 7^ corps.
Je résolus cependant de laisser agir le général Ducrot, pensant que, plus heureux que moi, il avait la
pensée du maréchal et connaissait le plan auquel le duc de Magenta s'était arrêté pour la bataille.
Au bout d'une heure, je remarquai un mouvement de retraite prononcé de la droite sur le centre et sur la gauche. Le général Ducrot faisait exécuter ce mouvement pour se replier sur Mézières.
Cette opération, qu'il eût été à peine permis de tenter la veille au soir, me parut des plus dangereuses à ce moment pour plusieurs raisons militaires que l'on trouvera déduites dans mon rapport officiel.
Je crus donc qu'il était pour moi d'un impérieux devoir de m'y opposer, comptant sur les péripéties de la bataille pour trouver une combinaison moins désastreuse, et qui ne livrerait pas l'armée à l'ennemi avant d'avoir au moins épuisé tout ce qu'on peut espérer des chances d'une lutte héroïque. Les généraux ennemis ont déclaré : que cette retraite, commencée à sept heures et demie , leur avait donné à espérer d'avoir V armée française prisonnière vers neuf heures du matin ; qu'ils avaient été fort surpris de notre retour offensif et surtout de notre résistance prolon^ gée jusqu'à la nuit. . . Est-ce clair ?
La retraite sur Mézières était praticable avant le passage de la Meuse à Dom-le-Mesnil et à Donchéry par les quatre-vingt mille hommes qui avaient franchi cette rivière ; elle était absolument impossible à exécuter après le mouvement des corps ennemis sur la rive droite. Si l'on eût persisté à abandonner les positions qu'occupait notre armée pour suivre les routes partant d'illy, notre armée se fût brusquement arrêtée
ayant en tôte les Wurtembergeois, les 5^ et 11^ corps allemands, la 4^ division de cavalerie ; sur son flanc droit, le 12^ corps ainsi que la garde royale; en queue, les corps bavarois, d'autant plus ardents à la poursuite qu'ils auraient été en droit de se considérer comme victorieux. Les troupes françaises en retraite ne pouvaient qu'opérer lentement dans un terrain difficile ou tomber presque de suite dans le plus complet désordre ; elles auraient été refoulées partie dans la place, partie sur la Meuse, et faites prisonnières au début de la journée.
Malheureusement, ce mouvement fatal commencé malgré moi et lorsque je m'y attendais le moins; ce mouvement, condamné parle commandant du 12^ corps, ainsi qu'on le verra dans le rapport du général Lebrun, eut le résultat fâcheux de nous priver de quelques troupes excellentes.
En effet, la perturbation qu'amena cette retraite dès le début, fit abandonner une partie du 3^ de zouaves sur les hauteurs au-dessus de Givonne. Ces braves gens, se voyant coupés du l^"" corps par les troupes allemandes qui s'étaient portées en avant pour suivre nos divisions se retirant sur Illy, prirent la résolution de chercher à s'échapper en suivant une ligne divergente.
En effet, se jetant sur la route de Bouillon, au-dessus de Givonne, avant que le 12^ corps prussien eût encore coupé cette communication, ils pénétrèrent sur le territoire belge, parvinrent à en sortir et à gagner Rocroy et Ligny-le-Petit, par des routes de traverse. De là, ils revinrent à Paris ainsi que les troupes qui,
avant le passage de la Meuse par les Allemands, se trouvant en dehors des lignes de concentration de l'ennemi, ne prirent aucune part à la bataille de Sedan et concoururent à la défense de la capitale. ^
J'aurai à revenir sur ce double fait qui diminua sensiblement l'effectif des combattants à la bataille du i^^ septembre.
Au point du jour, il était possible (avant huit heures) d'opérer une retraite par Bouillon, de passer en Belgique et de sauver ainsi au moins une partie de l'armée, mais alors les troupes- se constituaient prisonnières sans avoir combattu. Qui ne sait d'ailleurs combien est lente, difficile la marche d'une armée pourvue de son matériel de guerre, ne disposant que d'une grande route et de sentiers à travers bois? Or, dès huit heures du matin, le 12® corps prussien était dans le voisinage de la route conduisant à Bouillon, la garde royale à 1 ou 2 kilomètres en arrière; le 11® corps, dès cinq heures du matin, était près de Fleigneux, de l'autre côté de la route et à 2 kilomètres; enfin, les corps bavarois dans des conditions à attaquer et à poursuivre vigoureusement les l®'" et 12® corps français à la sortie de leurs lignes.
Etait-il ensuite bien honorable pour une armée française de soixante-cinq à soixante- dix mille hommes de se jeter sans combat sur un territoire neutre et d'y déposer ses armes ?. . .
Personne, je le crois, dans notre armée, n'a eu la pensée de recourir à ce moyen extrême, lorsqu'on pouvait tenter le sort des combafs.
Du reste, que n'a-t-on pas dit au sujet des difficultés d'une retraite en face de Tennenrii, depuis celle de Xénophon jusqu'à celle de Moreau ! Aucune^ certes, ne s'est présentée dans des conditions aussi désavantageuses et même aussi désespérées que celles sur Mézières et sur Bouillon.
Que n'a-t-on pas écrit sur Timpressionnabilité du soldat français dans ces sortes d'opérations !
Ne valait-il pas mieux, après avoir cherché à gagner une bataille défensive, tenter une surprise, par un retour offensif et général, sur les corps bavarois, les plus maltraités de l'armée allemande, et les forcer à nous laisser reprendre la route de Garignan que les mouvements opérés contre nous avaient dégarnie de troupes ennemies? Telle a été ma pensée, et je suis convaincu que j'étais dans le vrai, en manœuvrant pour atteindre ce but.
A la vue du mouvement de retraite que nos troupes exécutaient et exécutaient mal, dès son début, je résolus de tout tenter pour éviter l'affreux malheur que je prévoyais. J'écrivis à huit heures et demie du matin au général Ducrot le billet suivant :
« L'ennemi faiblit sur notre droite, je ne pense pas que dans cette condition, il y ait lieu de songer à battre en retraite ; j'envoie la division Grandchamp à Lebrun. Usez de toute votre énergie et de tout votre savoir pour remporter la victoire sur un ennemi dans des positions désavantageuses. J'ai une lettre du ministre de la guerre qui me nomme commandant de l'armée, nous en parlerons après la bataille. »
En même temps, j'écrivis au général Lebrun :
« Je vous envoie des troupes en grand nombre, j'espère que si vous avez perdu des positions, vous pourrez les reprendre. »
En agissant ainsi, je le répète, dans la situation où se trouvaient les troupes françaises, prises entre deux armées^ acculées à une place dominée et indéfendable, je fis acte d'abnégation^ de patriotisme et non d'ambition^ comme m'en a accusé le général Ducrot. En un mot, je n'écoutai que la voix du devoir, et ma conviction étant que l'opération de retraite par 111 j offrait une prompte défaite, j'ordonnai au contraire un mouvement oifensif, vigoureux en avant sur notre droite. J'espérais pouvoir écraser la gauche de l'ennemi formée des deux corps bavarois, puis les ayant battus et jetés à la Meuse, revenir avec les 12® et l^'* corps vers les 5® et 7® pour combattre, avec toute l'armée réunie, l'aile droite des Allemands.
Malheureusement, je suis forcé de le dire encore, le mouvement de retraite prescrit par le général Ducrot eut naturellement pour conséquence immédiate de faire abandonner au 12® corps les hauteurs de Bazeilles où le général Lebrun se maintenait énergique ment^ et au 1®^ corps les hauteurs au-dessus de Givonne.
Il était difficile de reprendre ces fortes positions, sur lesquelles l'ennemi s'établissait.
Voyant néanmoins que le 1®^ corps, en exécution de mes ordres, se portait en avant, je suivis le fond de Givonne pour me rendre auprès du général Lebrun.
Au moment de gravir la berge, je me trouvai tout à coup en présence de l'Empereur.
— Sire^ lui dis-je, les choses vont bien, nous regagnons du terrain. — L'Empereur m'ayant fait observer que l'ennemi montrait des forces considérables sur notre gauche, je répondis :
— Nous allons d'abord nous occuper de jeter les Bavarois à la Meuse, puis avec toutes nos troupes, nous ferons face à notre nouvel ennemi.
L'Empereur lui-môme n'ignorait donc pas, à ce moment, que la route de Mézières était interceptée par des masses ennemies.
Je le savais, moi, depuis la veille au soir, et j'avais vainement cherché à le faire comprendre ; je voyais que notre situation était à peu près désespérée. Cependant je comptais encore un peu sur l'étoile de la France et sur la vigueur de nos braves soldats. Si nous parvenons à culbuter les Bavarois, peut-être, me disais-je, pourrons -nous nous maintenir jusqu'à la nuit. Le pis-aller, selon moi, car je ne m'arrêtais pas alors à la pensée d'une capitulation, était de nous lancer, tous et tête baissée, sur la gauche des Allemands pour opérer une trouée à Test.
Or, je ne doutais pas que dans ce dernier acte, digne des descendants des fiers Gaulois, l'Empereur ne fût heureux et fier de me prêter son concours.
Il était dix heures.
Je ne fis qu'échanger ces quelques paroles avec l'Empereur qui reprit la route de Sedan.
J'étais pressé de me retrouver au centre de mes
troupes pour mieux juger de leur situation et en même temps pour mettre à exécution le plan que les circonstances m'avaient déterminé à adopter. A dix heures et un quart, les généraux Ducrot et Lebrun vinrent me trouver. Le premier tenait toujours à son mouvement de retraite.
Je ne laissai pas ignorer à ces deux officiers généraux que si nous ne pouvions nous maintenir victorieusement sur le terrain, en gagnant une bataille défensive, il ne nous resterait plus d'autre ressource que de nous ouvrir un passage sanglant, dans la direction de l'est, vers Carignan et Montmédj.
Toutefois, en ce moment, comme je l'ai dit, j'espérais encore me maintenir sans désavantage sur nos positions et réussir à exécuter mes opérations successives contre l'armée allemande.
J'écrivis en conséquence au général Douay, placé avec son 7^ corps à l'extrême gauche de l'ordre de bataille : — « Je crois à une démonstration sur votre corps d'armée, mais surtout pour vous empêcher de porter secours aux 12^ et 1^^ corps. Voyez si vos positions vous permettent de n'utiliser qu'une partie de vos troupes et d'envoyer le reste au géjiéral Lebrun. Je vous engage à envoyer une partie de votre artillerie et la brigade Labadie dans le bois de la Garenne, pour se joindre au général de Fontanges. >»
Désireux d'éviter le moindre retard, je pris immédiatement moi-même la même direction que l'officier porteur de ce billet, et j'arrivai avant lui près du général Douay.
A peine avais-je adressé la parole à ce dernier, qu'il me déclara que nous ne nous battions plus que pour V honneur de nos armes. — Veuillez me suivre, me dit-il, il vous sera facile de vous en assurer.
Nous parcourûmes alors le front de ses troupes en suivant la crête qui aboutit au bois de la Garenne, et là je vis toute une armée ennemie s'étendant au loin. De formidables batteries envoyaient leurs projectiles au milieu de nos rangs avec une précision que dans toute autre condition j'aurais été le premier à admirer.
Le commandant du 7® corps était fort occupé, non sans raison, du bois de la Garenne. Je lui promis d'y faire soutenir ses troupes par la gauche du 1^^ corps, par une nouvelle brigade du 5® et par de l'artillerie. Je pris la direction de ce bois pour m'assurer de Tétat de défense de ce point que, dès la veille, j'avais signalé comme devant être l'objectif de l'ennemi.
Notre infanterie ne s'y maintenait plus avec assurance; la cavalerie, placée dans une clairière, se retirait, ne s'y trouvant pas assez abritée: je lui fis reprendre sa position. J'adressai la parole à nos fantassins, je les encourageai de mon mieux, les exhortant à se porter jusqu'à la partie extérieure du bois. Je dépassai les soldats les plus avancés pour leur donner l'exemple et pour mieux reconnaître la position des nombreux bataillons allemands couchés ou assis en avant de leurs batteries, et attendant le signal ou le moment favorable pour se précipiter sur nous.
En revenant sur mes pas, j'assistai à l'action impuissante de notre artillerie que les obus prussiens désor-
ganisaient par des coups qu'on rectifiait comme dans un polygone, ainsi que le constate le rapport du général commandant l'artillerie du 5^ corps (note H).
Oh î combien je regrettai alors de n'avoir pas pris le commandement de l'armée aussitôt que je l'avais pu, c'est-à-dire dès que j'avais appris la blessure du maréchal. Oui, je le dis ici en toute sincérité, si j'ai eu un tort, un seul, pendant cette journée néfaste, c'est de n'avoir pas usé immédiatement de mon droit. Peutêtre eût-on pu alors exécuter le plan que notre situation désespérée m'avait inspiré. Peut-être aussi auraisje eu l'avantage d'arriver assez à temps pour réunir autour de moi les officiers de l'état-major général qui, à l'exception de deux capitaines, crurent pouvoir rentrer à Sedan avec le maréchal de Mac-Mahon, comme si les officiers d'un état-major général ou particulier n'étaient pas attachés au commandant, quel qu'il soit, et non à la personne elle-même.
L'absence du général Faure, chef d'état-major général de l'armée de Ghâlons, qui, en cette circonstance^, a oublié son rôle, l'absence des officiers sous sa direction m'a beaucoup gêné, principalement dans les derniers moments de la bataille, où j'eus souvent besoin d'officiers bien montés et intelligents pour faire parvenir mes ordres à toutes les fractions des corps alors disséminés par la lutte.
Je quittai le 7^ corps le cœur navré ; et du bois de la Garenne je me portai au vieux camp, point central pour pouvoir embrasser l'ensemble des opérations de l'ennemi.
Voici quel était à ce moment l'état des choses :
Le corps du général Ducrot, non-seulement n'avait fait aucun progrès vers le fond de Givonne, je le vis bien de suite, mais il s'était concentré vers le bois de la Garenne, point sur lequel la lutte était des plus vives, et en avant du calvaire d'Illy. (Note I.)
Le corps du général Douay tenait de son mieux ses positions, mais il était fortement ébranlé.
Le 5^ corps était dispersé un peu partout, par division et même par brigade, pour soutenir les autres corps.
Seul le 12^ (Lebrun) se maintenait avec énergie et avantage dans ses positions, vers Bazeilles.
Il était une heure de Taprès-midi, ce que j'avais vu à gauche, ce que je voyais au centre, ne me permettait plus de conserver Tespérance d'arriver à nous maintenir jusqu'à la nuit, pour profiter des ténèbres afin d'être moins inquiétés dans notre retraite. Le cercle de feu se rétrécissait de minute en minute autour de nous.
Ma résolution fut prise de nous ouvrir un passage sur Garignan, en bousculant les deux corps bavarois exténués par la belle résistance du 12^ corps et en profitant de l'attitude de ce corps pour préparer l'opération.
Le général Lebrun m'ayant rejoint en cet instant, je lui fis connaître ma résolution de percer les lignes ennemies sur le front de ses troupes^ et je le prévins que je lui envoyais la division Goze du 5® corps.
Le général Lebrun, pendant sa captivité et la mienne^ a contesté la portée de mes paroles.
Au général Lebrun écrivant sous une pression quelconque, et un mois après la bataille, j'opposerai le général Lebrun écrivant à son général en chef le lendemain de la bataille et sans autre préoccupation, à ce moment, que celle de dire la vérité sur ses opérations.
Voici donc la partie de son rapport qui indique ma résolution inébranlable, corroborée du reste par bien d'autres écrits, par bien d'autres faits.
« Il est évident, écrit le général Lebrun, que nous » étions débordés par des forces ennemies beaucoup » plus considérables que celles auxquelles nous avions 5» cru avoir affaire dans la matinée, et que, par con- » séquent^ il était impossible que la lutte se prolon- » geât avec espoir de succès. Toutefois, mon général, * voyant que mes troupes tenaient toujours bon sur le » plateau de la Moncelle et la route de Stenay, dans » le village de Bazeilles, vous fûtes d'avis que le seu^ » parti à prendre était de forcer le passage par cette » dernière route, afin de gagner Garignan et de là » Montmédy. Bientôt cette dernière porte de salut » nous fut complètement fermée; déjà une moitié des » troupes était rentrée dans Sedan, et il devenait im- » possible d'arrêter le flot de celles qui se pressaient » sur leurs pas. »
Cette partie du rapport du brave général explique parfaitement la situation et ma résolution.
Cet oflâcier général partit aussitôt pour rejoindre ses troupes. J'écrivis aux généraux Douay et Ducrot à la même heure : au premier, que je le chargeais de couvrir notre mouvement sur les corps bavarois ; au
second, qu'il eût à marclier avec toutes ses forces dans la direction de la Moncelle et Bazeilles; enfin, au général de division de Lespaft, du 5^ corps, d'exécuter le même mouvement. (Voir la note J.)
Ces préliminaires terminés, il était une heure et un quart, j'écrivis à l'Empereur la lettre suivante, portée en double expédition par MM. les capitaines d'étatmajor de Saint-Haouen et de la Nouvelle :
« Sire, » Je me décide a forcer la ligne qui se trouve
» DEVANT LE GÉNÉRAL LeBRUN ET LE GÉNÉRAL DuGROT,
» PLUTÔT QUE d'Être prisonnier dans la place de > Sedan.
» Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu » de ses troupes, elles tiendront a honneur de lui » ouvrir un passage.
>» 1 heure 1/4. — 1^^ septembre.
» De Wimpffen. »
Je n'avais pas gardé copie de cette lettre écrite du champ de bataille, et si importante; mais je me la rappelai, sinon textuellement, du moins dans son ensemble.
Lors de la discussion que j'eus, pendant ma captivité, avec les aides de camp de l'Empereur, discussion dont je parlerai plus loin, je rappelai cette lettre, mais non tout à fait dans les mêmes termes que celle écrite
réellement. La véritable, qu'on vient de lire, est plus énergique.
Un hasard singulier a fait retrouver l'original même à Sedan. Il m'a été renvoyé au mois de novembre 1870.
Au moment où j'allais expédier ces diverses lettres et ces ordres, je me vis dans un assez grand embarras, par suite de la pénurie d'officiers d'état-major ou d'ordonnance , conséquence forcée de la rentrée à Sedan d'une partie de Tétat-major général de l'armée.
Je n'avais pas ménagé, depuis le matin, ceux qui m'entouraient. Ils étaient hors d'état de fournir de nouvelles courses, tant leurs chevaux étaient fatigués. Plus d'une voix dans mon entourage protesta contre l'abandon inqualifiable de i'état-major général du maréchaldeMac-Mahonqui, nombreux en officiers de tous grades, aurait pu largement satisfaire aux exigences de ce moment critique. 11 était nécessaire alors, en effet, non-seulement de faire parvenir des instructions aux commandants en chef, mais encore de faire un appel à toutes les troupes dont beaucoup, déjà, s'étaient retirées près de la place s'abritant sous ses murs, ou s' apprêtant à y rentrer.
Je fus forcé d'en appeler au dévouement d'un intendant, M. Garie, pour porter mes ordres. 11 revint sans avoir pu remplir sa mission, ayant son cheval blessé. Le lieutenant de mobiles, marquis de Laizer, culbuté avec son cheval par un obus, ne trouva le général Ducrot qu'au moment où ce dernier allait entrer
à Sedan. Le capitaine comte d'Ollone, intrépide et habile cavalier, non-seulement transmit mes instructions au général Douay, mais encore m'apporta sa réponse. Le général me faisait prévenir qu'il ne pouvait tenir plus longtemps, qu'il avait devant lui des forces très-considérables qui ne lui permettaient pas d'opérer sa retraite dans les conditions que je lui indiquais. Lorsque j'écrivis à l'Empereur, il ne me vint pas un seul instant dans l'idée que Sa Majesté refuserait de répondre à l'appel d'un général préférant les chances d'une lutte suprême à une capitulation. Je ne doutais pas que le souverain comprendrait le beau rôle qui lui était réservé. J'espérais de plus que son acquiescement à ma demande ferait venir en masse dans la direction que j'indiquais, généraux et soldats, que sa présence suppléerait, dans ce moment décisif, au manque d'influence que me causaient mon arrivée récente, mon commandement pris à l'improviste.
La réponse du brave général Douay me faisant comprendre que le moment suprême était arrivé, qu'il n'y avait pas deux partis à prendre, je me rapprochai de Sedan pour recevoir l'Empereur. Une heure se passa . Ne voyant venir personne et sentant qu'il était déjà peut-être un peu tard pour agir et aller rejoindre le général Lebrun, j'ordonnai à la magnifique division de marine (général Vassoignes) de se porter en avant. Elle était à ce moment concentrée au vieux camp, ainsi que des bataillons de zouaves et le 47^ de ligne.
Avec ces belles troupes, je marchai vers notre droite et, malgré un feu formidable, nous abordâmes
la hauteur située en avant du fond de Givonne et qui domine la Moncelle, Bazeilles et Balan . Ces braves officiers et soldats, au nombre de cinq à six mille, se jetèrent sans bésiter à travers bois et dans les jardins, où, pendant un certain temps, je cherchai à les suivre. '
Étonné de n'avoir pas rencontré sur ce terrain le reste du 12® corps et la division Goze du 5^, je supposai qu'ils étaient à Balan, et je pris le parti de me diriger de ce côté.
Là encore je me trouvai seul devant une des portes de la ville, toute grande ouverte, et par laquelle beaucoup de troupes étaient rentrées, ainsi que le général Lebrun,
Un peu avant quatre heures j'atteignis la porte de Sedan. Là je fus enfin rejoint par un officier de la maison de l'Empereur, M. Pierron, qui, au lieu de m'annoncer l'arrivée du souverain que j'attendais avec une impatience fébrile, me remit une lettre de Sa Majesté et me prévint que le drapeau blanc flottait sur les remparts, que j'étais chargé d'aller parlementer avec l'ennemi.
Cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre, mais ne reconnaissant pas à l'Empereur le droit de faire arborer le drapeau parlementaire, je répondis à son messager :
— Je ne prendrai pas connaissance de la lettre, je refuse de négocier.
En vain, M. Pierron insista ; je pris la lettre de Sa Majesté, et sans l'ouvrir, la tenant à la main, j'entrai
en ville, appelant les soldats au combat, leur disant : — Il faut me suivre pour nous ouvrir un passage, si vous ne voulez pas être dans l'obligation de déposer les armes et de vous rendre prisonniers.
Je parvins ainsi jusqu'à la place de Turenne.
DestJfficiers et des soldats que je ne pouvais entraîner, cberchaient à se disculper de ne pas m'obéir, en me montrant le drapeau blanc qui flottait sur Sedan, par ordre de l'Empereur.
Les moments étaient précieux pour opérer la trouée, je savais des milliers d'hommes aux prises sur les hauteurs. Je revins entraînant environ deux mille soldats de tous les corps, deux bouches à feu. A la tête de cette poignée de braves gens et dans une lutte hors de proportion, je m'emparai de l'ensemble du faubourg, jusqu'au delà de l'église de Balan. Ceci se passait vers cinq heures. Je pus me maintenir quelque temps, sans éprouver de retour offensif de la part des Bavarois.
Ce fait n'est-il pas un indice certain que si l'Empereur, au lieu de faire arborer le drapeau parlementaire, était venu se joindre à moi, nous eussions fait la trouée que je voulais tenter d'opérer?
Mais les commandants de corps d'armée, après deux heures, étaient rentrés en ville et s'étaient rendus chez l'Empereur pour lui exposer la situation et en conférer avec lui ainsi qu'avec son entourage. C'est là qu'ils se trouvaient à mon insu. Tandis que moi, général en chef, j'étais sur le champ de bataille, croyant encore mes lieutenants également sur le terrain et
prêts à exécuter mes ordres, on prenait à Sedan, chez l'Empereur, la résolution de capituler!...
Vers deux heures cependant Napoléon III avait reçu la lettre pressante par laquelle je l'appelais au combat. . . .
A quatre heures et demie le général Lebrun revint à la porte menant à Balan, accompagné d'un homme portant un drapeau parlementaire qu'un de mes officiers d'ordonnance, le comte d'OUone, fit jeter à terre.
Les forces ennemies s'étaient évidemment concentrées vers le plateau dominant la ville, elles luttaient contre les troupes françaises rentrées dans les bois et les jardins. Aucune troupe ennemie ne paraissait donc en état, devant nous, de s'opposer à une attaque sérieuse.
Je fus un instant au bord de la Meuse pour en juger et ne vis rien, jusqu'au pont du chemin de fer, qui pût donner l'idée d'une résistance véritable. A mon retour, près de l'église, où se trouvaient le général Lebrun et une partie des braves qui m'avaient suivi, je remarquai leur nombre amoindri par quelques tués, des blessés, d'autres disséminés sur divers points. Les renforts que j'espérais, et que plusieurs de mes officiers rentrés en ville cherchaient à m'amener, n'arrivaient pas. Je tournai bride en donnant l'ordre de se replier sur Sedan où le général Lebrun et moi rentrâmes les derniers.
Mes détracteurs, et particulièrement ceux qui sont auprès du souverain, ont traité de folie une noble entreprise. Cependant je reste , convaincu que l'effort de
quinze à vingt mille hommes sur la ligne que je faisais attaquer pouvait être couronné d'un succès.
En supposant qu'il n'en dût pas être ainsi, cette entreprise, notre dernière ressource, devait être tentée par l'Empereur pour l'honneur de son nom et comme exemple à donner à la France. Napoléon III, après la bataille perdue, marchant à la tête des débris de l'armée^ plutôt que d'implorer l'ennemi, pris après avoir vu succomber autour de lui soldats, généraux et officiers de sa cour, mort peut-être en combattant, léguait une page glorieuse à son fils. Si la fortune, au contraire, lui avait permis de reparaître à Paris avec une partie de ses troupes, fières de n'avoir été que vaincues, qui peut dire l'accueil que lui aurait réservé le peuple de la capitale, ami des grandes actions et facile à enthousiasmer? Bazaine, à Metz, aurait su trouver une autre solution que celle de capituler, bien des villes auraient autrement supporté les misères d'un ■ siège. La France entière aurait sans doute autrement répondu à Tappel aux armes.
Je pressentais que cette capitulation serait fatale à la France, je ne me préoccupais nullement de ma personne et tous mes eflPorts, durant cette funeste journée, n'ont eu d'autre but que d'éviter cet affreux malheur.
Jean dit le Bon, prisonnier à Poitiers après s'être défendu en héros; François P^, prisonnier à Pavie après avoir fait mordre la poussière à l'élite de la chevalerie de Gharles-Quint et ayant le droit d'écrire le lendemain à sa mère : Madame^ tout est perdu
fors V honneur, Jean II, François P'* sont restés grands et sans tache dans les annales françaises.
Quelle n'eût pas été la gloire de Napoléon III, passant avec son armée sur le corps de Tennemi, ou mourant au milieu de ses soldats pour ne pas rendre l'épée de Solférino à son bon frère de Prusse?
Ah ! je ne puis encore penser à ce moment suprême de l'existence d'un souverain et d'un général en chef sans éprouver des regrets qui ne s'éteindront pas dans mon cœur.