LIVRE V
Mes prévisions au sujet du mauvais emplacement des corps d'armée. — Ma lettre au comte de Palikao. — Ordre de départ.
— Manifestation des habitants d'Oran. — Arrivée à Paris.
— Mes rapports avec le ministre de la guerre. — Proposition de m'opposer au général Trochu. — Mon refus. — Voyage à Soissons. — Ma proclamation à Rethel, état des esprits, des autorités et de la population. — Manière de voir d'un préfet.
— Arrivée à Beaumont. — Désastre de Beaumont. — Arrivée à Sedan le 31 août. — Mes rapports avec l'Empereur et le maréchal de Mac-Mahon.
Je m'arrête ici pour revenir à ce qui me concerne, ayant rejoint l'armée le lendemain 30 août.
Lorsque je connus remplacement de nos corps d'armée échelonnés le long de la frontière, depuis Strasbourg jusqu'à Sarrebourg, je ne cessai de répéter à mes officiers, et particulièrement à mon aide de camp, le commandant Déaddé, la tête pleine de victoires que l'armée française devait remporter^ je n'augure rien de bon de notre manière de procéder. Les Prussiens ont prouvé leur habileté en 1866, et si leurs
généraux n'ont pas perdu toutes les qualités militaires qu'ils ont déployées pendant cette campagne, ils sauront profiter de nos mauvaises dispositions et concentrer leurs troupes, qui doivent être considérables, de façon à pouvoir attaquer et écraser, soit le corps du général Frossard formant notre aile gauche, soit le centre, division Abel Douaj. Je désignais plus particulièrement Wissembourg comme le point le plus vulnérable. Mais, tout en prévoyant une partie de ce qui est arrivé, j'étais loin de penser que l'Empereur et ses maréchaux ne sauraient pas comprendre des choses aussi simples et qui sautaient aux regards des hommes du métier.
Apprenant que nos troupes étaient en retraite sur Metz et sur Ghâlons, j'écrivis au nouveau ministre de la guerre, le comte de Palikao, pour offrir mes services. Ma mauvaise étoile me poussait à vouloir payer au plus vite de ma personne dans les circonstances critiques qui se déroulaient en quelque sorte d'une façon vertigineuse. Si j'avais mis moins d'insistance à me jeter en avant, j'eusse été appelé sans doute après le désastre de Sedan, auquel mon nom n'eût pas été mêlé, et peut-être aurais-je pu être alors plus utile à mon pays que dans une catastrophe dont tous mes efforts ont été impuissants à maîtriser les terribles conséquences.
Le comte de Palikao me répondit une lettre aimable, comme il sait les écrire, mais sans rien préciser. Je commençais à me résigner à rester à mon poste^ lorsque le 22 août^ à huit heures trente- cinq minutes du
soir, je reçus une dépêche télégraphique me prescrivant de me rendre sans nul retard à Paris pour y prendre mes instructions et rejoindre l'armée de Ghâlons, afin d'y remplacer le général de Failly au commandement en chef du 5^ corps.
Le premier bateau en partance chauffait le 24. J'eus donc deux jours seulement pour faire mes préparatifs. Dès que la nouvelle de ma nomination se fut répandue à Oran, je devins de la part de la population l'objet d'ovations qui me causèrent, je l'avoue, une satisfaction d'autant plus vive que ces démonstrations me vengeaient en quelque sorte des dénis de justice dont j'avais été la victime après mon expédition de rOued-Guir. Évidemment, les ovations des habitants du chef-lieu de la division s'adressaient surtout au chef qui avait assuré la tranquillité dans la province par une pointe hardie vers le sud. La chambre de commerce m'offrit un banquet qui fut décidé et organisé instantanément. Des discours empreints du plus pur patriotisme y furent prononcés. Le soir, les convives me reconduisirent à mon hôtel. Tout le monde, sur mon passage, se découvrit et me salua des plus chaleureuses acclamations.
Pour pouvoir se rendre bien compte de la portée de ces manifestations, il faudrait connaître Thostilité à laquelle l'autorité militaire était en butte à Oran^ avant mon arrivée.
Je quittai le commandement de la province le 23 août.
Ma traversée fut heureuse : j'arrivai à Marseille
— lisle 27, et à onze heures du matin, sans perdre un seul instant, je gagnai le chemin de fer de Paris, où j'arrivai le dimanche 28 à huit heures du matin.
La première personne que je vis à mon entrée à l'hôtel du Louvre fut l'ami dont j'ai parlé et qui, prévenu par un télégramme de Marseille, m'attendait avec une vive impatience. 11 me mit en quelques mots au fait de ce qu'il connaissait de la situation générale^ puis à neuf heures, je me rendis chez le ministre de la guerre.
Le comte de Palikao, retenu dans différentes commissions à l'Assemblée législative, ne fut libre qu'à midi. Je déjeunai avec lui ■ et sa famille vers une heure. Avant, pendant et après le repas, il m'exposa trèsnettement l'état du pays et des choses, me fit part des tergiversations du maréchal de Mac-Mahon. Il ne me dissimula pas ses craintes de voir la jonction manquée par les retards imprimés à la marche de l'armée de Ghâlons.
Il prétendait que le maréchal, vigoureux sur le champ de bataille, se laissait aller trop facilement aux suggestions de Sa Majesté et de son entourage.
Je crois pouvoir, sans commettre d'erreur, rapporter ici quelques-uns des fragments les plus importants de cette conversation.
— Les dépêches du maréchal de Mac-Mahon, après Freschwiller, me dit le comte de Palikao, démontrent un trouble extrême. — J'ai trouvé tout ce qui concerne les services de la guerre dans le plus incroyable désarroi. — Rien n'était suffisamment prêt pour parer
au moindre revers, — En dehors de Farmée régulière, aucune ressource n'était prévue pour augmenter les effectifs par un appel aux armes.
Je lui demandai pourquoi Ton n'avait pas laissé une quarantaine de mille hommes à Belfort, point sur lequel on pouvait si facilement arrêter la marche des armées allemandes.
— Il n'est pas admissible, ajoutai-je, que Tennemi n'eût pas cherché à contenir un corps menaçant à la fois ses communications avec sa base d'opération et les provinces d'Allemagne. — Une des armées ennemies aurait été forcée de s'y arrêter.
— J'ignore, me répondit-il, qui a ordonné le mouvement de retraite du 7^ corps, mais je n'ai rien prescrit à cet égard, et le mouvement a eu lieu sans ma participation.
Il est bon de dire que depuis l'entrée au ministère du comte de Palikao, cet oflâcier général, des plus capables, dirigeait les affaires militaires, aidé d'un comité spécial.
Il m'expliqua que le maréchal de Mac-Mahon, sous la pression sans doute de l'Empereur, voulait ramener ses cent vingt mille hommes sous Paris pour y attendre et y combattre l'armée du prince de Prusse, tandis que lui, d'accord avec le comité, croyait plus urgent, plus avantageux de porter secours au maréchal Bazaine, de le débloquer, de se réunir à lui pour opérer contre les armées allemandes.
Quel était le meilleur de ces plans ? C'est une question qui sera controversée par les stratégistes. En tous
cas, la raison la plus plausible que pourront donner ceux qui soutiendront l'avis du duc de Magenta, c'est celle-ci : le maréchal devait être plus à même que qui que ce fût de connaître la valeur de ses troupes et de savoir ce qu'il avait à attendre d'elles. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que ses troupes se sont bien battues à Sedan et que la plus mauvaise de toutes les résolutions à prendre était celle que Ton a prise, d'hésiter, de tâtonner, de faire des marches et des contre-marches, pour se laisser gagner de vitesse et aboutir à la souricière de Sedan. — Le plus grand embarras, me dit encore le ministre, est aujourd'hui causé par l'Empereur, dont la situation était d^s plus fausses. Ce prince a quitté l'armée de Bazaine pour rejoindre celle de Mac-Mahon, mais à quel titre s'y trouve-t-il ? Ne voulant pas revenir à Paris, où l'Impératrice exerce la régence, et ne veut pas qu'il rentre, peut-il, comme il s'y est engagé, se borner à rester Thôte incommode du maréchal de Mac-Mahon, sans faire sentir son influence, ne fût-ce que dans les conseils ?
— Ce rôle impossible à un souverain et qu'il s'est donnée il ne peut le conserver, me dit le ministre, cela est positif; et la preuve de ce fait résulte des correspondances échangées entre nous *.
Ce que me dit le comte de Palikao ne m'étonna nullement, et je compris que de cette position fausse de l'Empereur devaient découler les hésitations qui se fai-
1. Ces correspondances ont été publiées depuis par le gouvernement de la Défense nationale, et ce qu'on a pu lire cor-^ robore les paroles du comte de Palikao.
saient remarquer dans la marche de l'armée de Ghâlons et dans ses opérations. Le duc de Magenta, d'après le calcul du ministre de la guerre, pouvait gagner quarante-huit heures sur l'armée du prince royal de Prusse si les ordres eussent été exécutés à temps, pour la marche sur Metz. Le maréchal ne trouvait alors que l'armée du roi, inférieure à la sienne et dispersée pour vivre. Il lui était facile de la combattre avec avantage et de pousser vigoureusement sur Metz. Le maréchal Bazaine, prévenu de cette opération, attaquait alors le prince Frédéric-Charles de front, tandis que lui Mac- Mahon l'attaquait par derrière.
Voilà une partie de ce que me dit le comte de Palikao.
Il est clair que ce projet adopté, pour qu'il pût réussir, il était nécessaire qu'on mît dans l'exécution de l'entrain, de la vigueur et surtout pas la moindre hésitation. Malheureusement, tout semblait conspirer contre nous. L'hésitation dans les ordres de marche ; les lenteurs dans les mouvements des corps d'armée ; les ordres et les contre-ordres se croisant sans cesse, forçant les troupes à voyager souvent la nuit par les plus mauvais temps, ont amené des retards considérables. A cela il faut ajouter l'absence de renseignements exacts donnés sur l'ennemi, par les autorités locales et par les reconnaissances, enfin la pénurie des vivres qui manquèrent constamment.
De ces fautes sont résultées l'absence de confiance des soldats dans leurs chefs et l'indiscipline. Des traînards en grand nombre n'ont jamais rejoint leurs
corps et les deux journées d'avance que l'armée de Ghâlons avait, dans le principe, sur celle du prince royal étaient perdues le 30 août.
Je reviens à ma conversation avec le comte de Palikao.
Cet officier général, abordant avec moi un autre ordre d'idées, commença à m'entretenir d'un projet, qui consistait à me faire renoncer à mon commandement du 5^ corps, pour prendre celui du 14® corps en formation à Paris.
Une fois sur ce chapitre il insista vivement.
— Il est possible, me dit-il, que le général Trochu cherche trop à grandir sa personnalité et qu'il agisse au détriment de l'ordre établi. 11 est possible qu'il devienne un homme embarrassant; dans ce cas, votre valeur nous permettrait de vous confier sa place.
Il fut alors évident pour moi que le projet de me garder à Paris avait été discuté dans les conseils du gouvernement et que quelque chose en avait transpiré déjà, puisque le matin même, l'ami dont j'ai parlé m'avait prévenu qu'il était fortement question de me mettre à la tête du 14® corps. La pensée de me voir en opposition avec un officier général, un compagnon d'armes, et de pouvoir lui nuire, me détermina à réclamer plus vivement encore le poste qui m'avait été alfecté à l'armée du maréchal de Mac-Mahon.
Je n'ai jamais eu de tendance à jouer un rôle politique. Ma carrière a été trop spéciale pour que j'aie cherché à en sortir. Je crus voir, dans ce que me proposait le ministre de la guerre, des intrigues de la Cour
se méfiant d'an nouveau Lafayette. J'étais résolu à tout, pour éviter de prendre parti pour ou contre.
Si, dans cette circonstance, j'agis avec une certaine délicatesse, on ne me rendit pas la pareille quelques jours plus tard, ainsi qu'on le verra plus loin, lorsqu'il sera question de mon rapport sur la bataille de Sedan.
On se plaignait à Paris, chez le ministre, du duc de Magenta; on blâmait, ainsi que je l'ai dit, sa marche trop lente, ses indécisions. Le comte de Palikao m'en ayant encore reparlé, j'en profilai pour lui dire :
— Puisqu'il en est ainsi, raison de plus pour m' envoyer à son armée; j'y apporterai la hardiesse, la décision que vous voulez bien me reconnaître.
Le ministre de la guerre n'insista pas davantage et me remit mon ordre de service. Je pris congé de lui et rentrai à mon hôtel. On me donna un rouleau de cartes ; je les montrai à mon ami qui m'attendait dans mes appartements. Nous fûmes fort étonnés en les déroulant, l'un et l'autre, de voir que ces cartes, au lieu d'être du quatre-vingt millième, n'étaient qu'à l'échelle du trois cent vingt millième. A quoi pouvaient donc servir les beaux travaux du corps d'état major dont le dépôt de la guerre devait regorger, si on ne pouvait disposer d'un exemplaire de ces cartes en faveur d'un ofiîcier général ayant un commandement en chef et appelé à faire agir ses troupes dans des contrées qui "pouvaient lui être inconnues?
Mon ami avait heureusement une collection du >auatre- vingt millième entoilé; il s'empressa d'aller
me la chercher pour remplacer celles qui m'avaient été données.
Je voulus partir le soir même pour Mézières, mais mes cantines manquaient d'une foule d'objets nécessaires, et, en outre, mes chevaux ne devaient arriver d'Oran que le soir à dix heures. Je me décidai donc, bien à contre-cœur, à passer la nuit à Paris.
Le lendemain matin, de bonne heure, je me rendis au chemin de fer afin de partir pour Rethel, un de& points sur lesquels l'armée s'était dirigée.
Au moment de monter en wagon, un aide de camp du ministre de la guerre m'apporta la lettre suivante :
« Paris, le 29 août 1870:
» Mon cher général,
^ Dans le cas où il arriverait malheur au maréchal de Mac-Mahon^ vous prendrez le commandement des troupes placées actuellement sous ses ordres. Je vous enverrai une lettre de service régularisant cette situation et dont vous ferez usage au besoin.
» Recevez^ etc. »
Ainsi donc^ j'étais doublement commandant en chef de Tarmée de Ghâlons^ si le maréchal quittait le commandement, et par droit d'ancienneté et par droit de lettre de service.
Le 29 août, à huit heures du matin, j'étais en route
avec un officier que j'avais amené d'Afrique, le capitaine Daram, alors lieutenautt au 92^ de ligne et détaché auprès de moi en qualité d'officier d'ordonnance, et un jeune mobile qui était venu, la veille, à mon passage à Paris, m'offrir ses services. Ce dernier, le marquis de Laizer, attaché au conseil d'Etat, se trouvait être à la fois plein d'intelligence et d'activité, ce qu'on appelle en style du métier un débrouillard, c'està-dire n'étant jamais embarrassé.
Arrivé à Soissons, j'appris que le convoi du chemin de fer s'arrêtait quelques instants ; j'en profitai pour écrire à la hâte, sur le bureau affecté au service du télégraphe^ une proclamation aux habitants du département de l'Aisne dans lequel je suis né et où j'ai encore quelques parents. Cette proclamation^ que j'envoyai aux autorités, fut affichée. Elle. a été reproduite par plusieurs journaux. La voici :
« Habitants du département de l'Aisne!
» Un de vos enfants arrivé hier à Paris, venant du fond de l'Algérie^ ne s'accorde même pas la satisfaction de voir sa famille avant d'aller à l'ennemi.
» Il se rappelle au souvenir des siens et au vôtre, et vous engage à vous montrer les dignes descendants de ceux qui, en 1814 et 1815, se joignaient à nos soldats pour combattre l'invasion. L'ennemi ne pourra, je l'espère, arriver jusqu'à vous avec les masses qui ont envahi les provinces de l'Est; mais des fractions de corps, quelques cavaliers peuvent venir insulter vos villes et vos villages. C'est à vous à les repousser et à leur faire payer cher leur audace. Que chaque haie.
que chaque fossé, que ch'aque maison soient utilisés pour votre défense.
» Aux armes, braves habitants de mon département, et prouvez que partout . les envahisseurs de la France seront certains de trouver d'énergiques ad versaires. »
J'arrivai à Reims vers le milieu du jour. La gare était occupée militairement par des troupes, et j'appris que des coureurs ennemis se montraient dans les environs. Je me trouvai un peu isolé avec mes deux officiers. Il n'était pas très-prudent à moi de continuer ma route ainsi, au risque de me faire enlever par quelques éclaireurs allemands. Je faisais ces réflexions^ lorsqu'en portant mes regards autour de moi je remarquai plusieurs wagons occupés par des hussards. C'était un détachement de vingt -cinq cavaliers commandé par le lieutenant Desgrandschamps, du 6® régiment, se rendant à Paris. Je fis venir Tofficier et liîi donnai l'ordre formel^ à sa grande stupéfaction^ de me suivre avec son détachement.
On attacha ses wagons aux miens et nous partîmes. Bien m'en prit, comme on va le voir.
A la station de Buzancourt, à quelques lieues de Reims, sur la Suippe, j'aperçus un certain nombre d'hommes, de femmes et d'enfants fuyant les uns à cheval^ les autres en voiture. On disait les villages à droite de la voie ferrée pillés et incendiés. Le mécanicien qui montait la locomotive de mon convoi me parut un peu émotionné des récits que Ton nous faisait. Je cherchai à le rassurer et ayant placé deux hommes
armés près de lui, nous continuâmes notre voyage jusqu'à Rethel.
Au moment où j'atteignis cette ville, les habitants étaient fort inquiets. Ils venaient d'apprendre que la voie ferrée avait été coupée par l'ennemi dans le voisinage de Faux, à quelques kilomètres au nord de leur cité. L'ennemi, ce. jour-là, s'était en effet rapproché beaucoup de la ligne des Ardennes, puisqu'il avait livré combat au 5^ corps à Boult-aux-Bois, entre Vouziers et Buzancj.
Si j'avais pu connaître alors la position de l'armée et surtout celle du corps que j'allais commander et qui n'était pas à plus de 25 kilomètres de moi, je l'aurais rejoint à cheval. Malheureusement j'ignorais complètement où se trouvaient les diverses fractions de l'armée et le quartier général. Or, d'après ce qui m'avait été dit par le ministre, à Paris, je devais supposer le maréchal sur la rive droite de la Meuse. J'ignorais que le comte de Palikao avait déjà de grandes difficultés à se procurer des nouvelles de l'armée de Ghâlons, les coureurs ennemis coupant les fils du télégraphe et interceptant les communications.
On m'affirma à Rethel qu'un escadron de dragons allemands avait été vu à Faux. C'était la vérité. L'officier de hussards et huit de ses hommes montèrent en wagon pour faire une reconnaissance sur le village indiqué. Ils ne tardèrent pas à revenir me rendre compte du départ de l'escadron allemand. Trois cavaliers ennemis seulement étaient restés. L'un d'eux avait été tué.
Je m'efforçai de rassurer la population en lui faisant savoir qu'il n'y avait plus de Prussiens à Faux et qu'on rétablissait la voie. Les habitants de Rethel vinrent alors me demander des armes pour se défendre contre les maraudeurs. Le sous-préfet, me dirent-ils, n'avait pas voulu leur distribuer une centaine de fusils cachés dans son hôtel, et j'appris que le maire avait fait publier au son du tambour (en ayant bien soin de ne pas l'afficher) une petite proclamation par laquelle il engageait ses chers administrés à bien recevoir l'ennemi.
J'allais me mettre à table, lorsqu'on m'annonça l'arrivée de uhlans. Je m'applaudis alors de la précaution que j'avais prise d'avoir avec moi mes hussards. J'en fis monter quelques-uns à cheval. Aidés des habitants, ils mirent en fuite les cinq cavaliers allemands qui s'étaient approchés de la ville. Ces cinq cavaliers avaient pour mission de s'informer s'il y avait à Rethel des troupes françaises. Je risquais donc, dès mes premiers pas, et avant d'avoir rejoint l'armée, d'être enlevé par quelque parti, si je n'avais pas eu avec moi mes hussards.
Sachant ne pouvoir aller jusqu'à Mézières en chemin de fer, je résolus de faire à cheval le reste de la route, environ 40 kilomètres. Il me fallait pour le lendemain une voiture pouvant transporter mes bagages. Je dus presque employer la force pour l'obtenir d'un aubergiste, le sous-préfet et le maire n'ayant pu m'en procurer. En prenant ce véhicule, il me fallut signer une pièce constatant mon acte d'autorité, afin qu'en cas
d'accident au cheval ou à la voiture^ le propriétaire pût avoir recours contre moi. Les Prussiens ont éprouvé moins de difficultés pour leurs réquisitions.
Je partis pour Mézières le 29 août au soir, à sept heures, avec mon escorte et mes officiers. J'espérais en voyageant la nuit éviter plus facilement les batteurs d'estrade, ne me doutant pas que pour parer à un danger problématique, j'allais en affronter un très-réel.
En effet j j'avais à peine parcouru quelques kilomètres, précédé par mes hussards, qu'en arrivant à l'entrée d'un bois dans lequel s'engage la route de Rethel à Mézières, près d'un village nommé Signy-l' Abbaye, je reçus successivement deux décharges de coups de fusil, tirés à bonne portée. Mon détachement avait été pris pour prussien par des braconniers qui, à l'instigation du maire de la localité, s'étaient embusqués dans le bois pour tuer les coureurs allemands.
Mes hussards d'avant-garde, pour la première fois au feu, se croyant en face de l'ennemi, reviennent à fond de train sur moi et me culbutent dans le fossé de la route, me laissant me tirer d'affaire comme je pourrai, moi et mon cheval, sans chercher à me débarrasser.
Lorsque je me fus dégagé, je donnai à haute voix mes instructions aux deux cavaliers qui devaient nous précéder, leur indiquant la conduite à tenir en cas de nouveaux coups de feu; mes ordres furent ensuite répétés par le lieutenant à ses hommes et entendus par les braconniers qui comprirent leur erreur. Aussi, pûmes-nous franchir le bois sans encombre, au grand trot.
Arrivé chez le maire, vieillard énergique à la figure intelligente, je lui racontai mon aventure et lui demandai des explications. Il m'avoua que le véritable coupable était lui ; qu'ayant déjà assisté à la double invasion de 1814 et de 1815, il était persuadé que les habitants des villages et des villes devaient aider l'armée à défendre le pays. C'était donc lui qui avait organisé une troupe de braconniers pour attaquer les uhlans et autres coureurs ennemis.
Je serrai la main à ce brave homme, lui adressai les plus chaleureuses félicitations; et je trouve, en effet, sa conduite d'autant plus belle qu'en agissant comme il Ta fait, il avait à craindre la ruine d'une fort belle propriété, sans compter les autres dangers pour lui et pour les siens.
Nous quittâmes ce village à cinq heures du matin ; j'y étais entré à une heure. Je laissai au brave maire, si énergique, un cheval de hussard blessé par ses francstireurs. Vers huit heures du matin, j'atteignis Mézières. Je descendis à la gare, sans entrer dans la ville, et je demandai immédiatement qu'on mît à ma disposition un train spécial pour moi, mes officiers, mon escorte et un certain nombre de militaires de tous grades, rejoignant l'armée. J'attachai à mon état-major un jeune et vaillant capitaine, le comte d'Ollone^ du 12^ de chasseurs à cheval, lequel, à peine pansé d'une grave blessure au visage, reçue à Buzancy la veille, me demanda de retourner à l'ennemi. Cet officier, pendant le peu de jours qu'il resta auprès de moi, déploya la plus grande activité, une admirable énergie, fit
preuve de véritables qualités militaires et me fut d'une grande utilité.
A Mézières, le général commandant, l'intendant et le préfet vinrent s'entretenir avec moi : le premier, de Tétat de la place, le second, de la situation des vivres, en quantité suffisante, me dirent-ils, pour satisfaire plusieurs jours aux besoins de Farmée de Ghâlons. Enfin le préfet, auquel je racontai les incidents de ma route, me déclara, contrairement à mon opinion, que le brave maire de Signy-l' Abbaye était un brouillon, et les autorités de Rethel des fonctionnaires complets, ne causant aucun tracas à son administration. C'est ainsi qu'étaient appréciés, dans presque toute la France, les 'hommes appelés à la diriger. Plus on arrivait à chloi^oformiser les populations, et plus on avait de mérite. C'est avec cette manière de procéder partout, que notre nation, autrefois si pleine d'initiative, si ardente à la guerre, s'est endormie doucement et vient de se réveiller douloureusement en présence d'un envahisseur qu'elle ne semble plus en état de combattre.
Avant de continuer le récit de ce qui m'est personnel, je crois devoir revenir sur la marche de l'armée de Sedan et raconter la journée funeste du 30 août.
J'ai dit que la veille, 29 août, le 1^^ corps, parti de Stonne, avait fait deux lieues dans sa journée et, au lieu de pousser sur Mouzon, sur Carignan ou sur Sedan, s'était arrêté à Raucourt; que le 12^ avait suivi le mouvement du l^'* sur Raucourt; que le 7^ était à Oches, sur la ligne de Raucourt et de Stonne^ au sud
de ce dernier point, et que le 5^ corps, après avoir livré le combat de Boult-aux-Bois sans désavantage, s'était porté sur Beaumont, à quelques kilomètres de Mouzon, et était arrivé à son bivouac seulement à quatre heures du matin.
Ce 5^ corps se trouvait donc, le soir du 29 août, en avant-garde et aussi près de Mouzon que le 1"" corps. Il était en conséquence fort urgent que son chef, se pénétrant bien de la situation des choses, fît faire bonne garde j le combat du matin ne pouvant lui laisser aucun doute sur la présence et la marche de l'ennemi. Cependant aucune sérieuse précaution ne fut prise. Les régiments, les brigades, les corps arrivèrent à Beaumont, sans ordre, en pleine nuit, s'établirent comme ils purent autour de cette petite ville, comptant les uns sur les autres, sans former de grand'gardes, sans envoyer de reconnaissances de cavalerie, absolument comme si Ton était à cent lieues de l'ennemi, tandis qu'on avait laissé l'avant-garde allemande, on ne pouvait Tignorer, à une dizaine de kilomètres en arrière.
Les bataillons et les régiments des trois divisions, ainsi confondus, s'endormirent paisiblement. Les hommes étaient fatigués de la journée.
Vers huit heures du matin, le rapport annonça une distribution de pain pour une heure de l'après-midi. Il semblait dès lors qu'on ne dût pas bouger jusqu'à ce moment et qu'on n'avait rien à craindre de l'armée allemande. On ne donna pas l'ordre de démonter les armes ; mais les soldats, ayant tiré la veille, les net-
toyèrent, et cela sans que personne eût la pensée de le défendre, tant la quiétude des chefs paraissait à chacun l'indice de la plus parfaite sécurité.
Dans la brochure qu'il vient de publier, le général de Faillj cherche à se disculper de la faute de s'être laissé surprendre à Beaumont. Il prétend que les reconnaissances ne lui signalèrent l'ennemi nulle part. Soit, mais ses troupes avaient-elles, oui ou non, combattu l'armée allemande, la veille, à quelques kilomètres de l'endroit où l'on était? Le général pouvait-il croire que les Allemands, forçant de marche pour nous gagner de vitesse et nous couper, allaient bénévolement s'arrêter pour nous donner le temps de franchir la Meuse? Enfin n'avait-il pas déjà fait la triste et fatale expérience de la manière des Prussiens qui consistait à se replier la nuit, à se poster en arrière, pour attendre, sans se montrer, que les reconnaissances prescrites par notre service en campagne et faites toujours à heure fixe, fussent passées pour reprendre leurs positions ?
L'appel devait être fait à midi dans les régiments. Les rangs étaient ouverts par compagnie, et l'on ne s'attendait à rien. On commandait le service , les officiers inspectaient leurs hommes comme en pleine paix, à la caserne. Les généraux, le général en chef achevaient paisiblement leur déjeuner. Quelques bataillons rompaient les rangs, lorsque tout à coup un obus arrive en plein dans le camp, on ne sait d'où.
Une fois encore, on fut surpris comme on l'avait été âjà en tant d'occasions, depuis le commencement de
la campagne. Or, en cette circonstance, une surprise devait avoir les conséquences les plus désastreuses.
Le 5^ corps se voyant attaqué par l'armée entière du prince de Prusse, l'anxiété y devient générale, chacun comprend que nulle disposition n'est prévue pour le combat. Sur la droite, on aperçoit bientôt des nuages de fumée couvrant les bois de Belle- Volée ; c'est l'artillerie allemande qui ouvre son feu. Les régiments qui se trouvent près de Beaumont se replient et vont occuper les hauteurs en arrière, hauteurs sur lesquelles ils auraient dû être établis, sinon depuis. la veille, du moins depuis l'aurore. Les 11^, 46®, 68^ de ligne et le 4^ bataillon de chasseurs à pied des divisions Goze et de Lespart, campés en avant du village, attendent des ordres qui ne leur arrivent pas et se forment de leur mieux. L'artillerie du 5® corps, placée du côté de l'arrivée des Prussiens, est compromise. Il faut à tout prix défendre le matériel et le mettre en sûreté.
En un instant, les bois situés en avant de Beaumont vomissent les balles, la mitraille et les obus. Les 11® et 46® de ligne (brigade Grenier) se déploient à la gauche du 68®, de la brigade de Fontanges.
Le 4® de chasseurs à pied se jette en avant et à droite.
Les feux de peloton et à volonté sont ordonnés, car l'ennemi commence à sortir du bois. La hausse est mise à 600 mètres. Les premiers coups portent juste, les Prussiens rentrent dans les bois; mais bientôt ils ressortent en masses profondes et abordent la
ligne française, après avoir mis près de trois quarts d'heure à parcourir les 600 mètres qui les en séparent. Pendant tout ce temps, ils sont sous le feu violent des régiments déployés; mais pendant ce temps aussi, leur artillerie ne cesse de couvrir d'obus notre ligne qu'elle prend d'écharpe.
L'artillerie du 5^ corps, occupée à harnacher et à atteler ses chevaux, n'ayant pas encore pris position, ne peut répondre aux pièces allemandes. Un instant, quelques bataillons se lancent inconsidérément à la baïonnette sur l'ennemi qui continue à marcher en avant. Ils éprouvent des pertes considérables avant d'avoir pu aborder les colonnes d'attaque.
Ces bataillons battent en retraite, abandonnent les positions qu'ils ont quittées et aussitôt le mouvement rétrograde commence par la gauche. L'ennemi en profite pour tourner cette gauche. Alors la retraite devient une déroute. Les hommes se retirent en désordre, les uns sur Beaumont, les autres par la route de la Meuse, dans la direction de Mouzon. Le village est abandonné; les Allemands l'occupent. Le 11^ de ligne laisse sur le champ de bataille trente-cinq officiers tués ou blessés, le 68^ vingt-six. Le 4^ bataillon et le 46^ éprouvent des pertes aussi considérables. Nos soldats avaient épuisé leurs quatre-vingt-dix cartouches. Ils avaient dû faire beaucoup de mal à l'ennemi, tirant à genoux sur des colonnes profondes.
Les corps français que je viens de citer couvrent la retraite tant bien que mal, parviennent jusqu'au sommet de la crête couronnant Mouzon et ne commencent à
être à l'abri des projectiles de l'artillerie prussienne qu'après avoir franchi les deux premiers tiers de la montagne. Ils aperçoivent alors le 7^ corps, qui, au bruit du canon, a marché d'Oches à la Meuse. Ce corps essaie de tenir, mais ne pouvant résister aux masses qui continuent à prononcer vigoureusement leur attaque, les divisions de ce 7^ corps se mettent à leur tour en retraite, franchissent le pont de Mouzon et s'abritent derrière l'infanterie de marine du 12^ corps et derrière l'artillerie du général Lebrun. Ce dernier défend le passage de la rivière avec énergie et intelligence. Le soir du 30 août, toute l'armée reçoit l'ordre de se replier sur Sedan, par Garignan et Brévilly, rive gauche de la Ghiers.
Les débris du 5® corps arrivent à Sedan, le 81 août, à quatre heures du matin.
Telle est la vérité sur le fatal combat de Beaumont.
Pour moi, ainsi que je l'ai dit plus, haut, j'étais arrivé le même jour, 30 août, à huit heures du matin, à Mézières. J'en partis sur un train spécial se dirigeant vers Sedan. Personne, à Mézières, ne put me donner la moindre indication sur la position de l'armée et du quartier général. J'envoyai des télégrammes au ministre de la guerre pour lui faire connaître ce que j'avais vu et les divers renseignements, assez nuls, du reste, qu'il m'avait été permis de recueillir pendant mon voyage. J'attendis mon convoi plus longtemps que je n'aurais voulu, car je brûlais d'impatience de me mettre à la tête de mes troupes.
Je pus quitter enfin Mézières. Le train dépassa Sedan, mais arrivé au village de Bazeilles, dont la position devait être le surlendemain bien défendue par le 12^ corps du général Lebrun, le machiniste me déclara qu'il serait dangereux d'aller plus loin. Je montai à cheval avec ma suite et me portai vers le sud-ouest.
Je ne tardai pas à apercevoir du côté de Remillj, sur ma gauche, et à peu de distance de Bazeilles, des troupes qui paraissaient prendre la direction de la Meuse. On m'assura que le maréchal devait se trouver de ce côté. Les divisions que je voyais au loin étaient celles du l®"* corps dont le commandant en chef, le général Ducrot, se trouvait alors à Garignan. Les régiments se rapprochaient de la rivière pour la franchir. Mais, ne trouvant personne qui pût m'indiquer où était le duc de Magenta, je me tournai vers Douzy, et je m'arrêtai un instant dans ce village.
Là, j'appris enfin que le maréchal avait dû déjeuner à Mouzon. Je m'empressai d'en prendre la route d'autant plus volontiers que, sur ma gauche et de ce côté, je commençais à entendre le canon et, bientôt après, en me rapprochant, une vive fusillade. Je traversai Mairy et bientôt j'arrivai à Aniblimont. Il était environ quatre heures lorsque j'atteignis ce dernier village, d'où je pus assister à une déroute complète de nos malheureux soldats.
Un nombre considérable de fantassins marchaient sans ordre et comme des tirailleurs, en grandes bandes^ occupant une vaste surface. Je me hâtai de descendre dans la plaine pour arrêter ce désordre et
interpeller ces fuyards. J'eus de la peine à m'en faire comprendre. En vain, je leur criais : — Mais, malheureux, regardez donc derrière vous, le canon de l'ennemi est encore loin. Vous n'avez rien à en redouter.
Ils ne m'écoutaient pas dans leur course haletante. Je réussis enfin à en arrêter quelques-uns et à les rassurer tant hien que mal. Peu à peu cet exemple fut suivi. Voyant alors venir à moi le général Conseil - Dumesnil, je l'engageai à prendre des positions favorables en avant d'Amblimont avec un régiment qu'il était parvenu à rallier. J'espérais qu'il pourrait ainsi protéger les hommes en déroute de tous les corps d'armée, qui continuaient à affluer de ce côté. En même temps^ et quoique n'ayant encore d'autre titre dans cette armée pour donner des ordres que mon grade de général de division, puisque je n'avais pas été reconnu officiellement dans le commandement qui m'était attribué, je n'hésitai pas à adresser de vives observations à plusieurs membres de l'intendance qui semblaient attendre qu'on leur indiquât s'ils devaient rester en place ou avancer.
Des voitures de bagages de tous les corps commençaient à s'agglomérer sur la route, ne sachant où se rendre. Je donnai l'ordre à des gendarmes, qui se trouvèrent sous ma main, de les faire marcher le plus rapidement possible. Je les dirigeai, à tout hasard, sur Mairy et Douzy. Au moment où j'étais occupé à mettre un peu d'ordre partout, des équipages de la maison de l'Empereur débouchèrent près de moi, prétendant que tout le monde devait s'arrêter pour leur livrer passage.
Je leur intimai l'ordre formel de profiter de la bonté de leurs attelages pour enfiler bien vite un chemin de traverse sur la droite.
Je reconnus ensuite moi-même une forte position défensive en avant du village de Mairy. J'y dirigeai tous les hommes isolés que je pus atteindre, et je ne tardai pas à avoir là sous mon commandement le 27® de ligne du 5^ corps, le 99^ du 7^ le 58^ du 12% et quelques régiments de cavalerie de la division Ameil du 7^ corps. En outre, quelques centaines d'hommes appartenant à divers régiments du 1®^ corps se joignirent à ces troupes. Chose assez curieuse, ces derniers obéissaient à un officier d'administration dont le nom m'échappe. Tous ces malheureux mouraient de faim, nulle distribution n'ayant été faite. Ils demandaient à grands cris du pain.
Je fis prendre sur les voitures quelques caisses de biscuit qu'on leur distribua. Cette agglomération de soldats de trois corps donnera, mieux que je ne le pourrais faire, l'idée du désordre qui existait dans l'armée, le 30 août, à la suite de l'affaire de Beaumont. J'écrivis et je tentai de faire parvenir au maréchal plusieurs billets pour le prévenir de mon arrivée et lui apprendre qu'ayant pu réunir quelques milliers d'hommes, j'étais en position, à leur tête. Vers neuf heures, on m'apporta l'ordre de battre en retraite sur Sedan.
Mes troupes et moi, nous eûmes beaucoup de peine à atteindre cette ville. La route était^ comme dans la journée, encombrée de voitures. La cavalerie et l'artillerie principalement se trouvaient arrêtées à chaque
pas. Voilà ce qui explique comment il se fait que plusieurs régiments de cavalerie sont entrés ce soir-là en Belgique sans s'en douter, ayant cherché des chemins de traverse et pris de fausses directions pour arriver aux portes de la ville. C'est ainsi que la division de cavalerie Brahaut, restée en dehors des lignes d'investissement des armées allemandes, a pu revenir en partie en France, sans coup férir, moins son général qui a été enlevé; et que la brigade Septeuil du 1^^ corps a pénétré sur le territoire belge, ainsi que d'autres fractions de l'armée française dont le nombre, au dire des habitants de ce pays neutre, ne s'élèverait pas à moins d'une dizaine de mille hommes.
Ce fait a privé l'armée d'un appoint assez considérable à la bataille du i^^ septembre ; il est peu probable toutefois que ces dix mille combattants eussent pu influer sur le sort définitif de la journée.
Pour moi, fort occupé de guider le petit corps que j'avais formé de bric et de broc jusqu'à Sedan, point indiqué pour la concentration, je ne pris aucun souci de mes bagages qui furent enlevés par l'ennemi, ainsi que deux de mes chevaux. Lorsque j'appris la désagréable aventure arrivée à mon domestique et à ma propriété, j'étais tellement inquiet de ce dont je venais d'être le témoin^ je voyais poindre si clairement un désastre plus grand encore que celui que nous venions de subir, que je fis peu d'attention à ce qui m'était personnel.
Une heure du matin sonnait, lorsque je pus pénétrer dans la petite place de Sedan, Il était trop tard
pour tenter de voir le maréchal. Je cherchai un gîte dans un hôtel. Tous étaient encombrés. Enfin, j'obtins à grand'peine à celui de la Groix-d'Or une chambre pour cinq personnes, avec un matelas par terre. Dès six heures, j'étais debout et je me rendais au faubourg de Balan. C'est de ce côté que revenaient les troupes et j'espérai y trouver les divisions de mon 5^ corps. En effet, j'en rencontrai plusieurs fractions auxquelles j'indiquai les points où elles devaient se concentrer. Ce fut là encore que je vis le général Bressolles et mon futur chef d'état-major le général Besson.
A neuf heures, je rentrai en ville et me présentai chez le maréchal de Mac-Mahon, qui me reçut assez froidement. Le duc de Magenta allait monter à cheval. Je n'eus que le temps de lui demander de me mettre à l'ordre pour que je fusse en position de prendre le commandement du 5^ corps, en remplacement du général de Faillj. Ce dernier ne savait pas encore qu'il était relevé de ses fonctions.
J'attendis cet ordre jusqu'à une heure de l'aprèsmidi; ne le recevant pas, je ne m'en rendis pas moins au cantonnement du corps d'armée qui occupait des positions en dehors des remparts. Je parcourus le camp, parlant aux hommes, me faisant reconnaître aux officiers et causant avec eux. Je pris ensuite des mesures pour assurer à la troupe quelques jours de vivres. Je fis chercher en ville des sacs et des musettes pour porter les rations.
Je n'avais pas encore terminé cette sorte de revue, lorsque je rencontrai le général de Faillj, auquel je
fus obligé de faire connaître moi-même que j'étais appelé à le remplacer, et qu'il cessait d'être à la tête du 5^ corps.
— C'est une grande injustice, me dit cet officier général, et j'ai en main des pièces qui prouveront combien la situation qui m'a été faite depuis le commencement de la guerre est fausse; combien j'ai cherché à obéir à des ordres et à des contre-ordres qui ne devaient aboutir qu'à de fâcheux résultats. Je prouverai qu'en toute circonstance j'ai fait mon devoir.
De retour de mon exploration sur le plateau qui domine Sedan, je fus me présenter à l'Empereur, qui, en me voyant entrer, vint me prendre les mains, les larmes aux yeux, et me dit :
— Mais, général, expliquez-moi donc pourquoi nous sommes toujours battus et ce qui a pu amener la désastreuse affaire de Beaumont?
— Sire, je suppose que les corps d'armée, en présence de l'ennemi, étaient trop loin pour se prêter un mutuel appui, que les ordres ont été mal donnés ou mal exécutés.
— Hélas ! nous sommes bien malheureux.
Passant à un autre ordre d'idées, je demandai à
Sa Majesté la cause pour laquelle j'avais été appelé si tard.
— On m'a déclaré que vous étiez nécessaire à la tranquillité de l'Algérie.
— C'est une raison qui me fait honneur, mais étaitil sage de sacrifier le tout à la partie, c'est-à-dire la France à l'Algérie ? Vous n'aviez pas trop de vos an-
ciens généraux, Sire, pour la lutte formidable que vous avez entreprise,
— C'est vrai, vous avez raison, mais le maréchal de Mac-Mahon a insisté pour que vous restassiez en Algérie.
— Je regrette, Sire, de n'arriver qu'après de trop nombreux désastres, mais vous pouvez compter sur tout ce que je possède d'énergie et de savoir pour aider à les réparer.'
— Je sais que je puis compter sur vous.
Nous nous séparâmes ; il était environ quatre heures. Je me rendis de là chez le maréchal qui me faisait chercher dans le but d'envoyer au général Douay, du 7^ corps, le général de division d'Abadie et la brigade que ce dernier avait sous ses ordres. Le 5^ corps d'armée, ainsi réduit et placé au centre d'une immense circonférence, comme réserve, n'avait plus que deux faibles divisions. C'était un effectif bien insuffisant pour parer aux éventualités d'une bataille. Les autres corps d'armée étaient eux-mêmes sur des lignes trop étendues pour les forces dont ils disposaient, ce qui contraignit le général Douay, malgré des travaux de défense, exécutés le 31, de se porter en arrière, afin d'obtenir une plus grande concentration et de pouvoir se mettre en communication avec le 1®^ corps (Ducrot).
Le rapport du général Douay constate, en outre, que les troupes aïlemsiJiàGS se préparaient, vers trois heures de l'après-midi, le 31, à passer la Meuse à Donchéry et qu'elles allaient par conséquent couper notre ligne de retraite.
Ce fait est important à faire remarquer.
On ne s'entretint pas autour de moi de ce mouvement de l'ennemi et l'attention se porta sur les ponts de Mouzon et de Bazeilles.
Gomment n'a-t-on pas fait sauter ces ponts pour retarder au moins la marche de l'ennemi ? Je l'ignore. Le rapport du général Lebrun, commandant le 12®corps et en position à Bazeilles, ne fait pas connaître les causes qui l'empêchèrent de détruire les ponts et de garnir de troupes jusqu'à la Meuse les rives du cours d'eau descendant par le fond de Givonne ; enfin,, pourquoi Ton n'a point barricadé et rendu impraticable le pont du chemin de fer, ce qui aurait empêché les Bavarois de se porter rapidement au faubourg de Balan et à Bazeilles, pendant que leurs forces principales attaquaient de front ce dernier village.
Le général Lebrun dit seulement dans son rapport :
« A quatre heures et demie , une vive fusillade » s'engageait près de Bazeilles, et l'ennemi passait la * Meuse sur le pont du chemin de fer. »
Les Bavarois avaient trouvé toutes les dispositions prises pour faire sauter le pont^ l'exécution seule avait manqué. (Voir la note G.)
L'Empereur ni le maréchal ne m'exposèrent leur plan de campagne, le premier ignorait sans doute ce que pensait exécuter le commandant en chef, et celuici me paraît encore aujourd'hui n'avoir pas bien connu alors, l'état de son armée ni celui des forces ennemies.
Le général Lebrun dit dans son rapport : *. Le maré- » chai commandant en chef, dans un entretien que » j'avais eu avec lui à Stonne, croyait pouvoir porter » de soixante à soixante-dix mille hommes la masse » totale des forces ennemies qui pouvaient lui être » opposées de ce côté de la Meuse. » Était-il toujours dans cette persuasion après l'avis donné par le général Douaj du mouvement tournant commencé dans la direction de Mézières? Je l'ignore, mais il me paraît difficile qu'il en fût encore de même à cinq heures du soir lorsque j'envoyais à son quartier général un maire des environs, venant prévenir que plus de quatre-vingt mille Allemands passaient la Meuse entre Donchéry et Dom-le-Mesnil.
Il est vrai de dire que mon officier d'ordonnance, le marquis de Laizer, après avoir attendu longtemps dans les bureaux quelqu'un auquel il pût parler, vint me rejoindre très-tard au camp, sans savoir si le maire avait été plus heureux que lui. Le rapport du 3^ de zouaves donne à penser que dans tous les corps d'armée, on savait que Tennemi coupait notre ligne de retraite sur Mézières. (Voir la note G.)
Il est de fait que vers trois heures du matin, le maréchal ayant fait prendre la direction de Mézières à ses équipages, ses chevaux durent s'échapper à travers bois, et que son officier d'ordonnance^ moins heureux, fut fait prisonnier. Cela ne permet-il pas d'admettre que le duc de Magenta, dans la nuit du 31 août au 1^^ septembre, croyait encore la route de Mézières
libre?
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Avant d'aborder le récit de la bataille livrée le 1®^ septembre, un mot encore touchant la marche de Tarmée de Châlons sur Sedan et les conditions dans lesquelles se trouvait l'armée française le 31 août, tant au bivouac qu'en ville.