RAPPORT PARTICULIER AU MIKÏSTRE SUR L'ÉTAT DE L'ARMÉE DE CHALOBS
Stuttgard, 13 septembre 1870.
-< Monsieur le ministre,
• Jusqu'à présent, tous ies journaux qui ont fait le récit des derniers combats soutenus par l'armée de* Châlonsetde la capitulation de cette armée à Sedan, ont indiqué pour l'effectif des troupes françaises des chiffres fort exagérés, qu'il me paraît indispensable de rectifier dans l'intérêt de l'honneur de nos armes.
• Cet effectif est généralement évalué par des gazettes de cent quarante ou cent cinquante mille hommes, chiffre déjà supérieur à celui de cent vingt mille hommes, que le ministre m'avait donné approximativement, à mon départ de Paris. Or, cette indication elle-même était portée au-dessus de la réalité.
» Il m'est difficile de fournir des données exactes, car je n'ai pris le commandement du 5 e corps que la veille de la bataille de Sedan, et celui de l'armée tout entière que le jour même de la bataille, alors que l'action était déjà engagée. Cependant j'ai pu recueillir quelques renseignements, soit pendant, soit après la lutte.
» J'ai vu en outre, de mes propres yeux, les troupes en ligne sur le terrain, et je crois pouvoir donner, comme presque certains, les chiffres ci-après :
• J'estime que, y compris les renforts reçus au camp
de Giflions, et déduction faite des nombreux malades et écloppés, traînards laissés sur toute la route depuis Fresehwiller par les l", 5 e et I e corps, ou évacués sur Paris, ainsi que des troupes du 5" corps restées avec le maréchal Bazaine, j'estime, dis-je, que l'armée ne comptait pas plus de cent mille hommes en partant de Ghûlons.
. A Reims, à Rethel, il fallut procéder â de nouvelles et très-fortes évacuations. Plusieurs mille hommes quittèrent ainsi l'armée.
• A Beaumont, à Mouzon, à Carignan, l'effectif s'affaiblit encore d'une manière très-sensible. Beaucoup de soldats furent lues, blessés ou pris, ou se dispersèrent et furent perdus pour l'armée. On perdit aussi plusieurs pièces de canon. Des corps tout entiers ne reparurent plus depuis la journée de Beaumont et passèrent en Belgique : par exemple, la brigade de cavalerie de Septeuil et la division de cavalerie du 5 U corps, réduite à deux régiments, et que je n'ai vue ni le 31 août ni le i" septembre.
• En évaluant à dix mille le nombre des hommes entrés en Belgique, à deux mille le nombre des autres hommes perdus par l'armée depuis le départ de Châlons, à cinq mille le nombre des non-valeurs, j'arrive à conclure que soixante-cinq mille combattants tout au plus ont pu être mis en ligne le i" septembre contre deux cent vingt mille hommes composant, d'après la déclaration de M. de Moltke lui-même, les armées allemandes.
• Pendant la bataille, quinze mille hommes ont été
tués ou blessés, dix ou quinze millo ont été faits prisonniers. Il n'est donc resté dans l'enceinte de Sedan que trente-cinq ou quarante mille hommes.
■ La différence entre ce chiffre et celui donné par l'ennemi ainsi que par les divers journaux doit provenir de ce que ce dernier comprend sans doute, non pas seulement les soldats pris dans la ville elle-même de Sedan, mais le total des hommes faits prisonniers pendant la période de la campagne qui a commencé au combat de Buzancy, notamment le jour de l'affaire Beaumont-Mouzon. »
Cependant l'Empereur Napoléon III avait obtenu pour séjour la résidence royale de "Wilhemshôhe près Gassel. Ce château était celui que son oncle le roi Jérôme, pendant son court règne en "Westphalie (de 1807 à 1813), avait affectionné et dont il avait fait disposer les jardins dans le genre do ceux de Versailles, sur une petite échelle.
Là, au milieu du luxe, et avec une cour quasi souveraine, l'ex-souverain de la France avait réuni autour de. sa personne beaucoup de ses anciens officiers, généraux, aides de camp, etc.
Sa Majesté eut la pensée de faire venir auprès d'elle tous les généraux ayant commandé en chef ses armées ou ses corps d'armée; j'en reçus l'invitation, mais je ne m'y rendis pas. Le maréchal de Mac-Mahon, m'at-on assuré, suivit la même ligne de conduite.
Vers le milieu de septembre, je reçus du comte Reille la lettre suivante :
Château do Wilholmshôlie, près Gassel, 12 septembre 1870.
• Mon généra!,
» L'Empereur ayant appris par les journaux, que vous étiez a Stultgard, me charge de vous écrire pour vous prier de nous donner de vos nouvelles et quelques indications sur les officiers que vous avez près de vous. Vous comprenez le désir de Sa Majesté de savoir ce que chacun est devenu; aussi, seriez-vous trèsaimable de faire connaître ce que vous avez pu apprendre sur le sort de ceux que vous avez rencontrés.
» Je me félicite de cette mission près de vous, car vous m'avez répété souventque vous n'avez pas oublié votre vieux camarade qui vous assure de ses sentiments respectueux et dévoués.
• Comte Rbille. ■
En recevant cette lettre, je m'empressai d'écrire au général Faure pour lui demander les détails que désirait avoir l'Empereur. Cet officier général me répondit de Goblentz le 17 septembre :
- Mon général,
* Suivant vos instructions , je suis resté a Sedan jusqu'à l'entière évacuation des troupes, et je suis parti le 11, avec le dernier convoi d'officiers.
» Après la bataille, l'armée était tellement désorganisée que les corps n'ont pu fournir aucun renseignement même approximatif sur leurs pertes. J'ai recueilli dans les ambulances intérieures et extérieures, et auprès du service de l'intendance, les noms des officiers tués sur le champ de bataille, de ceux qui sont morts de leurs blessures et enfin des officiers blessés. Je vous adresse ces listes que vous jugerez sans doute utile de faire parvenir au ministre de la guerre. Elles sont encore fort incomplètes, mais c'est tout ce que j'ai pu me procurer.
■ D'après les renseignements qui m'ont été fournis par nos ambulances et les ambulances internationales, le chiffre des tués serait de trois mille et celui des blessés de dix mille environ.
» Les troupes ont été réparties par petits paquets dans les diverses forteresses de la Prusse.
- Les officiers ont été tous dirigés de Pont-à-Mousson sur Coblentz., et placés ensuite dans les villes de la Prusse rhénane qui avaient des garnisons prussiennes de Mayence à Bonn.
» Le maréchal de Mac-Mahon s'est fait transporter le 5 dans un château près de Sedan à Pourru-aux- Bois; sa blessure va bien.
» Les généraux Douay et Lebrun sont internés à Coblentz. Le général Ducrot s'est sauvé de Pont-à- Mousson, déguisé en paysan.
J'ai lu, dans l'Indépendance belge Au 15, un récit de la bataille de Sedan qui m'a paru très-exact, et, quant à la capitulation, il ne se trouvera personne de
bonne foi qui songe à la blâmer. Le général Pellé, qui n'a pas craint de la traiter de bonteuse et de protester dans une lettre écrite à sa famille et publiée dans les journaux, a été mandé à Coblentz devant une réunion de généraux. Le général Douay l'a très- vertement traité et lui a reproché, avec raison, de vouloir se poser sur un piédestal et faire blanc de son épée aux dépens de ses camarades.
> Je vous adresse également sous ce pli la liste des officiers qui sont rentrés en France, après avoir donné leur parole de ne pas servir contre la Prusse pendant la campagne.
» Quelques propositions de récompenses m'ont été également fournies pour vous être remises; mais je ne vois pas trop à quoi peuvent servir des propositions dans ce moment-ci. Je vous les renverrai cependant, si vouslejugezconvenable.
- J'ai choisi Coblentz pour résidence.
» Veuillez, etc.
» Le général de brigade, * Faure. »
Il était assez difficile que le refus de l'Empereur de se mettre au milieu de ses troupes à Sedan, comme je le lui avais demandé, n'amenât pas une sorte de controverse. — Tout mauvais cas est niable.
Une lettre, insérée dans la Patrie du 1 1 septembre, lettre que je ne connus que plus tard, a laquelle j'étais par conséquent parfaitement étranger, mais à la-
Digitizod by Cooglt:
quelle je donne mon entier assentiment, mit le feu aux poudres.
A Wilhemshôho on était à l'affût de ce que les feuilles publiques pouvaient dire sur le drame de Sedan, d'autant que déjà en France les noms de : l'homme de Sedan, de l'homme fatal, avaient été donnés à l'Empereur.
L'article de la Pairie souleva l'indignation de la petite cour impériale de Cassel et les généraux aides de camp de Napoléon III, prince de la Moseowa, Caslelnau, de Vaubert de Genlïs, comte Reille, vicomte Pajol publièrent, dans Y Indépendance belge du 10 septembre 1870, la lettre ou protestation ci-dessous :
« La lettre qui a paru dans la Patrie du 1 1 septembre, attribuée a un officier de l'état-major du général de Wimpffen, implique d'une manière trop grave et trop injuste la responsabilité de l'Empereur dans la catastrophe de Sedan, pour qu'il soit permis aux officiers qui ont eu l'honneur de rester auprès de Sa Majesté de ne pas rétablir les faits dans leur exactitude.
» Lorsque les différents commandants de corps d'armée vinrent prévenir l'Empereur que leurs troupes étaient repoussées, dispersées et en partie refoulées dans la place, l'Empereur les renvoya au général en chef, pour qu'il fût mis, par eux, au courant de la situation ; en môme temps le général envoyait à l'Empereur deux officiers de son état-major porteurs d'un billet par lequel il proposait à Sa Majesté non pas de sauver l'armée, mais de sauver sa personne, en la
plaçant au milieu d'une forte colonne avec laquelle, disait-il, on tâcherait d'atteindre Carignan,
. L'Empereur refusa de sacrifier encore un grand nombre de soldats pour se sauver, et d'ailleurs, disaitil, Carignan est occupé par les Prussiens. En même temps que la réponse de l'Empereur parvenait au général en chef, celui-ci faisait part au général Lebrun, commandant du 12" corps, de son projet de rassembler deux ou trois mille hommes et de se mettre à leur lête et de faire une trouée dans les lignes prussiennes. Le général Lebrun lui répondit : Vous ferez tuer trois mille hommes de plus et vous ne réussirez pas; mais si vous voulez essayer, je veux bien aller avec vous.
» Ils partirent en effet, et moins d'une demi-heure après le général convint que sa tentative était irréalisable et qu'il ne restait d'autre parti que celui de déposer les armes.
- Lo général de Wimpffon rentra dans Sedan et considérant qu'il était dur pour lui, qui n'avait pris le commandement que par intérim, de mettre sou nom à la suite d'une capitulation, il envoya sa démission â l'Empereur dans les termes suivants (voir ma lettre dans l'ouvrage). L'Empereur la refusa; il fallait en effet que celui qui avait eu l'honneur du commandement pendant la bataille, assurât autant que possible le salut de ce qui restait de l'armée. Le général ooffi-, prit ces raisons et retira sa démission ; il était neuf heures du soir et le feu avait cessé à la chute du jour.
■ Il est complètement faux de dire que le général
avait été combattu par l'Empereur dans ses idées et dans les ordres qu'il a pu donner, car Sa Majesté ne le rencontra qu'un instant sur le champ de bataille entre neuf et dix heures. Le général venait de Balan et l'Empereur lui demanda comment allait la bataille de ce côté. Le général répondit : Les choses vont aussi bien que possible et nons gagnons du terrain.
» Sur l'observation que lui fit Sa Majesté qu'unofficier venait de le prévenir qu'un corps ennemi considérable débordait notre gauche, le général répondit : Eh lien, tant mieux, il faut le laisser faire, nous le jetterons à la Meuse et nom gagnerons la victoire. Voilà les seuls rapports que l'Empereur ait eus avec le généra! de Wimpffen pendant l'action et iî est également faux de dire qu'il y ait eu entre l'Empereur et le général la moindre altercation, et lorsqu'ils se séparèrent, l'Empereur embrassa le général avec effusion.
» Les généraux aides de camp de V Empereur. *
Ayant eu connaissance de cette protestation, je ne crus pas devoir la laisser sans réponse, et j'adressai immédiatement au comte Reillc avec lequel, ainsi qu'on l'a vu , je me trouvais en relation, la lettre suivante et la copie de celle que j'envoyais à Y Indépendance belge, en réponse à celle des aides de camp.
. Mon cher Reille, » J'ai vu avec peine la protestation signée par les
généraux aides de camp de l'Empereur et insérée dans Y Indépendance belge du 10 septembre.
• Je n'ai pas cru devoir la laisser passer sans y répondre, et je vous envoie ci-joint la déclaration que j'adresse au directeur de ce journal en le priant de l'insérer dans un de ses prochains numéros. Je vous transmets en même temps la copie du rapport officiel sur la bataille do Sedan que j'ai expédié au ministre de la guerre.
• Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sentiments affectueux,
- De Wimpffen. '
- Un grand nombre de journaux viennent de publier une lettre des généraux aides de camp de l'Empereur a laquelle le général de WimplTen se voit, avec regret, obligé de répondre. ,
• Le billet porlé à l'Empereur par les capitaines d'étal-major de Saint-Haouen et de la Nouvelle, contenait ce qui suit :
- Sire,
» Je donne l'ordre au général Lebrun de tenter une » trouée dans la direction de CarignaD, et je le fais * suivre par toutes les troupes disponibles. Je prescris » au général Ducrot d'appuyer ce mouvement, et au » général Douay de couvrir la retraite.
> Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de
» ses troupes. Elles tiendront a honneur de lui ouvrir . un passage. »
• En adressant cette invitation à Sa Majesté, le but du général était de lui éviter le profond chagrin de se voir prisonnier, et d'user du prestige de sa personne sur l'armée pour déterminer un mouvement d'ensemble, sans lequel une trouée était impossible.
» L'Empereur n'accueillit point cette proposition et fit arborer, à l'insu du général de Wimpffen, le drapeau blanc à la citadelle, en même temps qu'i! envoyait un officier de sa maison en parlementaire.
• Le drapeau blanc fut maintenu, malgré les protestations du général et son refus de négocier ; les parlementaires ennemis furent reçus au quartier impérial.
• Tous ces actes qui sont du ressort du commandement en chef, ont nui à l'exécution des derniers mouvements offensifs.
• 11 n'est donc pas exact de dire que le général n'a pas été combattu dans ses idées et dans les ordres qu'il a pu donner.
• C'est un sentiment de haute convenance qui l'empêcha, dans sa lettre de démission, de spécifier que tel était le motif de son refus de signer l'armistice. Il ne se résigna au rôle de négociateur qu'après avoir lu la réponse honorable de Sa Majesté.
• Les généraux aides de camp ont raison d'affirmer qu'il n'y a jamais eu, entre l'Empereur et ie général, la moindre altercation, et ce n'est pas sans une vive
émotion que lo général a reçu au quartier général prussien le dernier embrasse ment de Sa Majesté.
» Le seul document que le général de Wimpffen ait fait rédiger sur les opérations de la guerre, est ie rapport officiel sur la bataille, qui a été adressé au ministre, et qui a été reproduit a peu près textuellement par divers journaux. •
Voilà ce que je me bornai alors à répondre. Aujourd'hui, je crois devoir revenir sur la protestation des généraux aides do camp et je me permettrai , dans l'intérêt de la vérité historique, de la combattre plus énergiquement. Je la reprends donc.
1° J'ignore si, en effet, l'Empereur me renvoya les différents commandants de corps d'armée. Ce que je sais bien, c'est que je ne vis que l'un deux, le général Lebrun, à quatre heures et demie du soir, à la porte Balan; ce que je sais encore, c'est que la rentrée eu ville des commandants de corps les empêcha de recevoir mes ordres pour la trouée à faire, et nuisit a l'opération suprême que je voulais tenter.
2° La lettre des généraux aides de camp modifie le sens de mon billet à l'Empereur. Il n'est nullement question de sauver seulement l'Empereur, mais d'opérer un grand mouvement offensif pour faire une trouée et sauver l'honneur des armes. Si Sa Majesté s'est méprise sur mon intention, je ne puis que le regretter pour sa gloire. Il est fort heureux pour moi, que le billet même porté au souverain ait été retrouvé. ■
Aujourd'hui, les signataires de la protestation me
permettront de leur opposer le propre factum attribué à l'Empereur lui-même, et qui donne pour raison de ce que Sa Majesté n'est pas venue me rejoindre, qu'on ne pouvait sortir a cheval de Sedan.
3° Lorsque le général Lebrun me trouva vers quatre heures et demie, j'avais déjà repris Balan avec deux à trois mille hommes que j'étais parvenu à ramener de Sedan. La facilité avec laquelle les Bavarois cédèrent devant nos efforts, me fit espérer que même avec peu de monde nous pourrions passer. Qu'eût-ee donc été si l'armée entière entourant le souverain se fût précipitée tête baissée sur l'aile gauche des Allemands aux cris de : Vive l'Empereur ! Quelle page toute française . . . dans les annales militaires du monde t.. .
4° Les projets d'un général en chef peuvent être combattus non-seulement par des paroles., mais aussi par des faits. Ce n'est point une raison parce que j'ai échangé deux mots avec l'Empereur, a dix heures du matin, pour que dans le cours de la journée Sa Majesté n'ait pas mis d'entraves à mes résolutions. Avais-je, oui ou non, l'intention de tenter une trouée? l'Empereur m'en a-t-il, oui ou non, ôté la possibilité en refusant de se joindre à moi et surtout en faisant arborer a moninsulo drapeau parlementaire?
5° Pourquoi les généraux aides de camp changentils le sens de mes paroles a l'Empereur le matin de la bataille, sur le terrain ? J'ai dit que je voulais essayer de jeter les Bavarois à la Meuse, et avec toute l'armée combattre ensuite l'aile droite des Allemands,
ce qui est bien différent de ce que ces messieurs me font dire.
Mon rapport, dont j'avais envoyé copie au générai Iteille, déplut a l'Empereur, car Sa Majesté me fit l'honneur de m'écrire le 3 octobre de Wilhemshôhe :
« Général,
» J'ai lu votre rapport officiel sur la bataille de Sedan. 11 contient deux assertions que je dois relever.
» Si je n'ai pas répondu à votre appel pour faire une trouée vers Carignan, c'est qu'elle était impraticable, commel'expériencc vous l'a prouvé, et la tentative, jo le prévoyais, ne pouvait avoir d'autre résultat que de coûter la vie à un grand nombre de soldais.
» Je n'ai consenti à faire arborer le drapeau blanc, que lorsque, de l'avis de tous les chefs de corps d'armée, toute résistance était devenue impossible. Je n'ai donc pas pu contrarier vos moyens d'action.
■ Croyez, général, à mes sentiments.
» Napoléon. »
Je me permettrai de rester en contradiction avec Sa Majesté, et je prétends que le l pr septembre, do deux heures à trois heures, moment où j'attendais le souverain, un vigoureux coup de collier, ce qu'on appelle en termes militaires un coup de chien de l'armée ayant à sa tête son Empereur et son général en chef, était chose périlleuse, mais d'un succès quasi certain. Du
côté où je voulais opérer, c'est-à-dire a l'aiîe gauche ennemie, les Bavarois étaient harassés par la lutte, et les autres corps de l'armée du prince de Saxe avaient commencé déjà à s'étendre vers leur droite pour nouscerner complètement.
La dernière phrase de la lettre de Sa Majesté a pour moi une double importance.
1° Elle prouveque les chefs de corps d'armée étaient autour du souverain lorsque le général en chef combattait sur le terrain ;
2° Elle prouve que c'est bien l'Empereur qui a fait arborer le drapeau parlementaire contrairement à tout droit, puisqu'il ne commandait plus l'armée.
■J'espérais que là se bornerait l'espèce de polémique fâcheuse entre la cour de "Wilhemshijlie et moi , il n'en fut rien: je lus bientôt dans un autre journal l'article ci-dessous :
• M. le général français Lebrun, prisonnier de guerre à Aix-la-Chapelle, nous adresse les observations suivantes au sujet de la bataille de Sedan :
* Dans un billet que le général de Wimpffen a fait » porter a. l'Empereur pendant la bataille de Sedan,
• billet dont la reproduction a été livrée à la publicité
* par divers organes de la presse, le général en chef » de l'armée française, le troisième que nous ayons eu » dans cette fatale journée du 1 er septembre, s'expri- « mait dansles termes suivants, que j'extrais deY Étoile « belge : * Je donne au général Lebrun l'ordre de
• tenter une trouée dans la direction de Carignan. Je
* le ferai suivre par toutes les troupes disponibles. Je ■ prescris au général Ducrot d'app*uyer le mouvement » et an général Douay de couvrir la retraite. -
* Mon intention n'était point de relever ce que cette assertion du général de Wimpffen m'a paru contenir d'inexact ou d'aller au-devant d'interprétations équivoques auxquelles elle peut donner lieu en ce qui me concerne, afin -de me 'donner la satisfaction démettre celles-ci à néant. Tout sentiment personnel, me semblait-il, devait so taire en présence de l'immensité des malheurs qui nous accablent. Le moment viendra toujours assâjZ tôt où, dans l'intérêt de la vérité ou bien pour sauvegarder l'honneur de certaines individualités, ce sera un devoir que d'exposer sincèrement au pays et à l'armée les divers incidents de la bataille de Sedan. Si je romps aujourd'hui le silence que je m'étais imposé, c'est que je suis mis dans l'impossibilité de me taire. On m'interroge, en effet, et l'on veut savoir de moi si le général de Wimpffen m'a donné réellement l'ordre dont il est question dans le billet qu'il a fait porter à l'Empereur (sans indication d'heure). En d'autres termes, et si je comprends bien toute la portée de la demande qui m'est adressée, on désirerait savoir ce que j'ai fait de l'ordre dont il s'agit, à supposer qu'il m'ait été donné, ou bien enfin quels ont été les motifs qui ont mis obstacle à ce qu'il fût exécuté et à ce que la fameuse trouée sur Carignan fût faite; puisqu'il en est ainsi, je réponds catégoriquement et
j'affirme publiquement ici que, dans les trois circonstances seules où j'ai vu le général de Wimpffen, pendant les treize heures qu'a duré la bataille de Sedan : à dix heures, à une heure, à quatre heures et demie ou cinq heures, je n'ai point reçu de lui l'ordre de tenter, avec les troupes que je commandais, le mouvement dont il est parlé dans son billet à l'Empereur. Dans les deux premières entrevues que j'ai eues avec lui, le général m'a parlé de la retraite de l'armée, qui pouvait devenir nécessaire, et il paraissait disposé à faire opérer cette retraite, lorsqu'il la jugerait indispensable, dans la direction de Carignan à Montmédy, plutôt que dans celle de Mézières, par Illy et Floing. Bien loin de m'ordonner un mouvement immédiat sur Carignan, il m'encourageait alors à continuer de tenir fermement dans les positions que je défendais depuis le commencement de la bataille avec le 12 e corps. Il est très-possible que, se trouvant de sa personne sur un point du terrain autre que celui où j'étais moi-même, lorsqu'il écrivait le billet qu'il destinait à l'Empereur, le général en chef ait eu l'intention de me donner ou de me faire porter l'ordre qu'il indiquait dans ce billet, mais, dans ce cas, j'affirme encore qu'il s'en est tenu à cette seule intention. Je puis admettre, et tous ceux qui ont vu la guerre admettront avec moi, qu'au moment de traduire son intention en fait, le général a pu se raviser, mis en présence de l'un de ces incidents, si fréquenis sur le champ de bataille, où celui qui commande se voit tout a coup forcé de modifier ou de mettre à néant des dispositions
précédemment arrêtées dans sa pensée. Je serais d'autant mieux autorisé à considérer comme une réalité ce que j'indique ici comme pure hypothèse, que c'est pour moi le seul moyen que je trouve pour expliquer comment il s'est fait que, dans son rapport officiel sur la bataille, adressé au ministre de la guerre, le général de Wimpuen n'ait pas dit un seul mot d'un ordre qu'il m'aurait donné de tenter avec le 12° corps une trouée dans la direction de Carignan. Sur ma troisième entrevue avec le général en chef, j'ai besoin d'être très-explicite. Je ne supposerai jamais que le général de Wimpffen ait pu considérer comme un ordre qu'il me donnait de tenter une trouée sur Carignan, la proposition qu'il vint me faire au centre du village de Balan, où je me prouvais, de reprendre l'offensive avec les deux à trois mille hommes que nous pouvions alors réunir autour de nous. Il était à ce moment quatre heures et demie à cinq heures; depuis plus de deux heures tout espoir de ne pas succomber était perdu pour nous ; plus des deux tiers de notre armée s'étaient déjà irrésistiblement et inconsciemment précipités dans la souricière de Sedan, — qu'on me pardonne l'expression triviale qui rend le mieux ma pensée. Le général de Wimpffen a dû conserver dans ses souvenirs les quelques paroles avec lesquelles j'accueillis, non point l'ordre, mais bien la proposition qu'il m'apportait : « Nous sacrifierons ici deux à » trois mille hommes, mais sans résultat utile. Mais, si * vous le voulez, marchons. » Nous marchâmes, en effet, sans qu'un seul mot fût échangé entre lui et moi.
Nous n'avions pas franchi un espace de 200 mètres, nous n'élions pas ^arrivés à la sortie du village (dans la direction de Carignan) que, jetant un coup d'œil en arrière et constatant que nous n'étions pas suivis, le général en chef tournait bride, me déclarant qu'il n'y avait pas à insister plus longtemps et me prescrivant de faire opérer la retraite sur Sedan.
• Non, dans cette dernière entrevue du général en chef avec moi, dans ce dernier épisode de la bataille, il ne s'agissait point, il ne pouvait s'agir d'une tentative de trouée sur Carignan, non plus que d'un passage à ouvrir de ce cOté pour la personne de l'Empereur. Ce que j'ai pensé, et ce que je pense encore aujourd'hui, de la proposition faite par le général de Wimpffen dans le moment que j'ai indiqué, c'est qu'il n'était pas possible d'y voir autre chose qu'un dernier appel désespéré et irréfléchi adressé à une poignée de soldats impuissants a y répondre. Qui sait? Le général en chef, obéissant à un mouvement instinctif que d'autres pouvaient assurément partager avec lui, espérait peut-être trouver là une occasion de ne pas voir, après le désastre de la journée, un second désastre qui lui apparaissait déjà menaçant et bien autrement épouvantable quo la perte de la bataille : la capitulation du lendemain !
• Aïx-la-ChapcIlo, lo 80 octobre 1870.
» Général Lebrun. •
Je répondis immédiatement :
« L'Étoile belge publie, à la date du 26 octobre courant, un article signé : Général Lebrun.
- Cet officier général déclare obéir, en rédigeant cet article, à la pression d'une volonté étrangère.
« Je suis mis, dit-il, dans l'impossibilité de me
• taire. On m'interroge en effet et l'on veut savoir
• de moi si le général de Wimpffen m'a donné réel- » lement l'ordre dont il est question dans le billet
• qu'il a fait porter à l'Empereur. »
» Et affirme n'avoir pas reçu de moi l'ordre de tenter avec ses troupes une trouée dans la direction de Carignan.
» Sans m'arrêter à chercher quelle est cette volonté impérieuse à laquelle le général Lebrun, aide de camp de l'Empereur, se voit dans la nécessité de se soumettre, je veux répondre simplement à l'espèce de démenti qui m'est infligé , et pour cela il me suffit de citer textuellement un passage du rapport officiel que le générai Lebrun, commandant le 12° corpsj m'a remis, avant de quitter Sedan, sur les opérations de ses troupes pendant la journée du 1 er septembre.
« Toutefois, mon général, voyant que mes troupes » tenaient toujours bon sur le plateau de Moncelle et
- la route de Stenay, dans le village de Bazeiiles,
- vous fûtes d'avis que le seul parti à prendre était
• de forcer le passage par cette dernière route , afin
- de gagner Carignan et de là Montmédy.
» Bientôt cette dernière porte de salut nous fut fer-
» mée complètement *
» J'ajouterai que je n'ai pas seulement parlé au
général do mon intention d'opérer une retraite sur Carignan. Jo lui ai donné verbalement moi-môme, sntre une et deux heures, l'ordre positif de commencer le mouvement, en même temps que j'expédiais des officiers aux: 1 er et I e corps pour faire soutenir le 12 e . C'est peu de temps après que mon billet a été porté à l'Empereur. Je pourrais, au besoin, m'appuyerdu témoignage des officiers de mon état-major, qui nous entourait en ce moment.
■ J'ai lzeu de penser que lorsqu'il s'agira d'écrire l'histoire de cette campagne , on s'en rapportera plutôt au rapport officiel écrit par le général Lebrun au lendemain de la bataille , qu'a des notes rédigées par lui après coup , et dans des vues auxquelles la politique peut ne pas être étrangère.
• En ce qui concerne le retour offensif que j'ai essayé a Balan à cinq heures du soir, c'était bien un appel désespéré, mais non pas irréfléchi, adressé à la troupe. Je venais de fairo répondre une seconde fois à l'Empereur que je refusais de parlementer avec l'ennemi.
• J'ai voulu tenter un dernier et suprême effort, afin de sauver du moins l'honneur de nos armes, et cette tentative eût réussi peut-être, si l'on n'avait pas arboré malgré moi le drapeau blanc ; si, vers quatre heures, le général Lebrun lui-môme ne s'était pas fait suivre de ce drapeau à travers les rues de la ville en revenant de chez l'Empereur.
» Il m'est d'autant plus pénible d'avoir à me défendre contre les assertions peu bienveillantes du gé-
néral Lebrun, que j'ai toujours considéré cet officier général comme un bon camarade, et que je me suis plu à rendre hommage au talent et à la fermeté avec lesquels il a conduit ses troupes le 1 er septembre , et a su résister pendant treize heures aux efforts de l'ennemi. ■
Quelques jours plus tard le général Lebrun, pour un motif on pour un autre, adressa à l'Étoile belge et fit insérer dans ce journal la nouvelle lettre ci-dessous.
« Monsieur le Directeur,
• Dans les observations dont j'ai eu l'honneur de vous faire demander l'insertion dans le numéro de YÉtoile belge du 26 octobre dernier, j'avais cru qu'il n'était sorti de ma plume aucune parole qui pût paraître accuser un sentiment malveillant envers le général de Wimpffen. Je m'étais attaché à me montrer bienveillant à l'excès en fournissant loyalement au général une occasion de reconnaître loyalement aussi que, par suite de circonstances qui m'étaient demeurées ignorées, il n'avait pu, pendant la bataille de Sedan, me donner l'ordre indiqué par lui dans un billet adressé à l'Empereur. Je m'étais, paraît-il, singulièrement abusé.
» Le général de "Wimpffen, à ma grande stupéfaction, affirme aujourd'hui qu'il m'aurait donné positivement l'ordre dont il s'agit, entre une et deux heures. Il appuie ou est prêt à appuyer son affirmation du té-
moignage des officiers de son état-major. — J'affirme de nouveau, de mon côté, qu'à l'heure qu'il indique, le général s'est borné à faire diriger sur la droite du 12" corps, et vers le point que je lui indiquais comme celui où un renfort pouvait être utile, la division Goze du 5 e corps d'armée. Il ne m'a pas dit un seul mot qui indiquât pour moi l'ordre de tenter une trouée sur Carignan, ni qui me fît connaître que mes collègues des 1 er , 5 e et 7 e corps eussent reçu l'ordre d'appuyer ce mouvement.
• Eu vérité, ce serait a croire, si le général de Wimpffen n'obéit pas simplement au trouble de ses souvenirs et de ses idées, que jamais il n'a su de quelle manière et dans quels termes se donne un ordre sur un champ de bataille.
. • La général s'appuie du témoignage de ses officiers; je ne puis lui répondre que sur le témoignage tout aussi respecfable de ceux qui se trouvaient à mes côtés, entre autres par celui du général Gresley, mon chef d'état-major général. Ces officiers sont d'accord, avec moi, pour certifier qu'à l'heure indiquée, c'est-à-dire entre une et deux heures, le général de Wimpffen était si peu dans la situation d'un général en chef qui aurait donné, ou qui fût prêt à donner l'ordre décisif de faire une tentative de trouée sur Carignan, que, dans ce moment même, et sous mes yeux, il discutait encore avec le général Ducrot la question de savoir s'il allait ordonner la retraite de l'armée dans la direction de Montmédy par Carignan ou dans celle de Mézières par Iliy. La discussion était restée sans résultat
et aucune décision n'avait été prise par le général en chef, que l'effondrement des corps d'armée qui occupaient les hauteurs d'UIy se produisait déjà, non loin de nous, à travers le bois de la Garenne, et que, dès ce moment, tout mouvement d'ensemble de l'armée était devenu impossible.
• Le général de Wimpffen, comme pour démontrer une fois de plus, qu'avec une ligne ou une phrase écrite par l'homme le plus sûr de lui-même, on peut essayer de le compromettre dans l'estime publique, a eu la
pensée ., en vue de me mettre en contradiction
avec moi-même, de reproduire un passage du rapport que je lui avais adressé le 2 septembre. Où a-t-il vu, dans ce passage, un mot qui dise que, vers la Un de la bataille, j'ai reçu de lui l'ordre de tenter une trouée vers Garignan? Quand un rapport aura pu être produit, non point par l'extrait qu'en donne le général de Wimpffen, mais in extenso, il sera surabondamment démontré que le passage cité faisait allusion à un mouvement de retraite de toute l'armée dans la direction de Montmêdy, mouvement discuté entre lui et moi vers dix heures du matin, et non entre une et deux heures, comme le général l'affirme, et qui pouvait devenir nécessaire ultérieurement, maïs non reconnu urgent dans le moment même.
• Pouvait-il être à cette heure de la journée (dix heures du matin) question du mouvement que le général de Wimpffen prétend avoir décidé entre une heure et deux heures, trois heures au moins avant d'avoir fait porter son billet à l'Empereur ?
• A ces détails déjà trop longs pour le but que je m'étais proposé en répondant ici aux dernières allégations du général de Wimpffen, je n'ajouterai plus qu'un mot pour clore une discussion que j'aurais souhaité pouvoir éviter; mais il faut le dire, ce mot :
» Je couvre du plus profond dédain les insinuations ayant pour objet, d'où qu'elles puissent venir, de m'attribuer pendant la catastrophe de Sedan ou en ce moment même un rôle politique, alors que mon attitude, dans la journée du l ir septembre (et aujourd'hui encore dans la question dont j'ai dû me préoccuper parce que le général de "Wiiupifen avait publiquement cité mon nom}, a été commandée uniquement par un sentiment d'honneur tout milifaire. Je n'ai pas voulu qu'on pût jamais supposer que, le général de Wimpffen m'ayant donné l'ordre de faire une tentative de trouée sur Carignan, j'aurais pu un seul instant hésiter, dût cet ordre me paraître inopportun ou môme insensé, à faire avec les troupes placées sous mes ordres tout ce qui m'eût paru humainement possible eu vue d'en assurer l'exécution.
• Oui, certes, l'histoire vraie se fera un jour quand on pourra rapprocher entre eux les rapports officiels complets du général en chef et des commandants des t", 5 P , T u et 12 e corps de la malheureuse armée de Sedan.
i Aix-la-Chapelle, le 7 novembre 1871).
» Général Lebhun. -
Choqué du ton de cette lettre et d'une expression que du reste le général a déclaré être une faute typographique, je ne voulus rien répondre.
Aujourd'hui encore je m'en réfère au rapport du commandant du 12° corps. D'ailleurs, est-il donc nécessaire de remettre un ordre écrit , lorsque , sur le champ de bataille, on donne cet ordre à l'officier chargé de son exécution?
Il est fort possible que je n'aie pas dit, à une heure, au général Lebrun ; Marchez et [ailes une trouée sur Carignan, puisque avant de commencer le mouvement , il fallait le temps nécessaire pour que l'Empereur fût venu nous joindre ; pour que les ordres envoyés par écrit aux commandants des 1 er et 7 e corps fussent arrivés à destination; mais il n'en est pas moins vrai que le commandant du 12* corps connut dès ce moment mon intention formelle d'opérer sur son front et approuva ma résolution. Il l'écrit lui-même.
Le général Lebrun me paraît jouer ici sur les mots et s'attacher plus à la forme qu'au fond des choses. Encore une fois donc, j'en appelle de l'aide de camp de l'Empereur écrivant sa lettre, sous la pression d'une volonté étrangère, au commandant du 12 B corps, rendant compte à son général en chef, le lendemain de la lutte.
Le général Lebrun demande le rapprochement des rapports officiels complets des commandants de corps d'armée. Il doit être satisfait. Si je ne livre pas à la publicité celui du commandant du 1 er corps, c'est que, comme je l'ai dit, le général Ducrot ne me l'a pas adressé.
Quant au rapport du o u corps, il n'a pas été fait, par la bonne raison que cette malheureuse fraction de notre armée de Ghâlons n'existait pour ainsi dire plus à l'état de corps, pendaut la bataille, réduite qu'elle était à trois brigades. En effet, la brigade Lapasset de la division L'Abadie d'Aydren était à l'armée de Metz; l'autre, celle du général de Maussion, avait été envoyée au 7 e corps (Douay) ; une troisième enfin occupait le bois de la Garenne, et la division de cavalerie avait disparu.
Dans sa seconde lettre, le général Lebrun donne à supposer que l'effet de la lutte avait pu amener du trouble dans mes idées et dans mes souvenirs. Je n'en étais pas à ma première grande bataille. Ces infirmités n'ont, je pense, jamais été remarquées par les commandants d'armée qui m'ont signalé : à l'Aima , à Inkermann , à la Tchernaïa , à Magenta où je gagnai , l'épée à la main, à la tête de ma brigade de grenadiers, mes étoiles de divisionnaire et le commandement en chef des troupes do débarquement de l'Adriatique. Quant à savoir donner dos ordres, je répondrai : Qu'on les communique verbalement, lorsqu'on arrête, au milieu du combat, les dispositions avec le chef appelé à les exécuter et qu'on envoie aux chefs éloignés, autant que possible, plusieurs officiers pour porter au besoin le même ordre en double ou triple expédition; ce que j'ai fait pour les généraux Douay, Ducrol, ainsi que pour l'Empereur.
J'ai arrêtéavec le général Lebrun, vers une heure et demie, des mesures qu'il juge ne pas avoir élô assez ie
catégoriques. Cependant, peu après, j'allais rallier des troupes et avec elles je gravissais les pentes dominant Bazeilles, où j'engageais ces braves soldats dans les jardins et le bois qui couvrent ce terrain, dans le but d'en chasser les Bavarois. C'est alors que je suis descendu au faubourg de Balan dans l'espérance de compléter ce mouvement par l'emploi d'autres troupes qui. là, étaient rentrées en ville. C'est sur ce point, et tin peu plus tard, qu'est venu me rejoindre le général Lebrun qui revenait du quartier impérial, accompagné d'un drapeau blanc.
Quant à ma marche sur les hauteurs occupées par l'ennemi, ce qu'ignore peut-être le général Lebrun, il pourra so convaincre facilement qu'elle a eu lieu; car, avec le 45 e de ligne et le 3 8 zouaves, se trouvaient des régiments d'infanterie de marine appartenant à son corps d'armée.
Au commencement d'octobre y je reçus à Stultgard une lettre qui me dédommagea un peu de celles que les aides de camp de l'Empereur avaient fait paraître : la voici; elle répond à une autre adressée par moi au comte de Palikao.
■ Spa, Mtel d'Irlande, le 29 septembre 1871).
» Mon cher général,
» J'ai quitté ce matin Namur pour venir m'installer provisoirement à Spa avec ma famille.
» M. Corre, président du tribunal de commerce
d'Oran, m'a remis votre lettre et les pièces qui l'ac compagnaieut. Inutile de vous dire que vous n'.avez rien à justifier à mes yeux ; que la fatalité, qui a présidé à tout ce qui s'est passé , vous a frappé comme tout le monde et que votre dévouement ne pouvait rien sauver: il était trop tard : toutes mes combinaisons ont éclioué devant l'indécision qui a tout perdu, indécision dont les causes me sont connues. Je causerai avec vous de tout cela dans des temps plus heureux, s'il peut encore en exister pour notre patrie,
» En attendant, mon cher général, il faut supporter nos maux avec résignation et courage, et moi, avec le regret de vous avoir appelé à une position que j'espérais pouvoir vous être utile par les services que vous y auriez rendus, s'il n'eût été trop tard.
• J'avais compté avec raison sur votre énergie et vos talents militaires; les circonstances ne vous ont pas permis d'eu faire usage, mais l'histoire vous tiendra compte de vos efforts et aura des jugements sévères sur tous ceux qui ont amené cette douloureuse catastrophe. Adieu, mon cher général; comptez toujours sur moi en toutes circonstances, et écrivez-moi quand vous en aurez le loisir.
■ Ma famille entière, qui m'accompagne, me charge de compliments pour vous, et moi je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments affectueux.
• Tout à vous,
- Général comte de Palikao. *
Voyant que j'étais l'objet d'attaques qui pouvaient se reproduire plus violentes encore, je résolus de consacrer le temps de ma captivité à rassembler des souvenirs, hélas ! trop terribles et trop récents pour pouvoir être vagues. Je me décidai à coordonner tous les documents que j'avais entre les mains, pour présenter, avec preuves à l'appui, l'histoire vraie du rOle que j'avais joué dans la lutte courte et néfaste de Sedan.
Je priai mon ami de me renvoyer les lettres que je lui avais écrites, ce qu'il fit. Je trouvai dans l'une d'elles le long passage suivant :
« Quel était le but du maréchal en plaçant ainsi ses troupes? Je continue de l'ignorer. Pensait-il pouvoir livrer une bataille heureuse, le 1 er septembre, à des forces bien supérieures aux siennes? ce n'est pas probable. Il me parait avoir supposé ne devoir être attaqué, le l w septembre, que par des corps ennemis évalués à sDÏxante ou soixante-dix mille hommes, et après les avoir repoussés, grâce à la concentration de ses troupes, être encore en mesure de battre en retraite. C'est la supposition la plus raisonnable; car battre autrement en retraite c'était livrer de nouveau a l'ennemi, voitures de l'administration, fourgons, matériel des troupes, qui pouvaient encore, dans la journée du 31, prendre la route de Mézières, et qui ont tant entravé le mouvement des corps dans Sedan.
» L'excuse à faire valoir en faveur du maréchal, le 31, dans la matinée, est donc qu'il ne croyait pas l'ennemi en état d'agir par grandes masses contre son
armée; mais dans l'après-midi du 31, le général Douay (voir le rapport) le prévenait que des ennemis nombreux se portaient sur la route de Mézières, et le général de Wimpfïen, vers cinq heures du soir, faisait conduire au quartier général par un de ses officiers d'ordonnance, le marquis de Laizer, un maire de village précisant que les Prussiens passaient en masses considérables la Meuse a Donchéry et à Dom-le- Mesnil. Cependant rien ne fut changé aux dispositions prises.
» Ainsi, le 1 er septembre, les troupes étaient aux emplacements arrêtés par le maréchal, et par conséquent dans les conditions les plus désavantageuses, en présence d'armées allemandes assez nombreuses pour oser se placer entre nous et notre véritable ligne de retraite. J'en reviens aux commandants de corps d'armée.
• Le l ur septembre, â quatre heures et demie du matin, le 12 e corps était vivement attaqué et résistait avec succès; mais, pour moi, dès ce moment, le véritable danger n'était pas là, les renseignements de la veille me disaient que l'orage a redouter viendrait du côté du corps Douay : aussi m'inquiétai-je de suite dece qui s'y passait.
• L'attaque contre le 12° corps s'étendît au 1 er , et c'est à ce moment, vers sept heures, que le maréchal fut blessé et qu'il remit le commandement au général Ducrot qui se trouvait probablement près de lui. Lui prescrivit-il de battre eu retraite par llly, c'est ce que je n'ai pu éclaircir, mais ce que résolut d'exécuter ce
nouveau commandant d'armée, sans doute mal renseigné sur ce qui se passait en avant du 7 e corps.
» Là encore le commandant en chef, malgré les observations du général Lebrun, fut trop proniptement obéi. Le 12° corps abandonnait Bazeilles aux Bavarois, et le 1" corps exécutait un mouvement général de retraite plus sur ie vieux camp et par conséquent vers Sedan que sur Illy; il était alors environ huit heures un quart. C'est a ce moment que certain d'une défaite rapide si ce mouvement continuait, nous voyant poursuivis par une armée victorieuse et poussés vers une autre mise en position pour nous barrer le passage, je pris le commandement, décidé à épuiser au moins toutes les chances qu'une lutte prolongée pouvait nous offrir.
» Je donnai Tordre au général Lebrun de reprendre >;r:s positions, ce qu'il se mit a exécuter. Il parvint à faire perdre du terrain a un ennemi qui avançait.
- Le général Ducrot fit reporter ses troupes en avant, mais seulement pour couronner la hauteur aboutissant au bois de la Garenne et non pour reprendre les positions qu'il avait perdues. C'est au début de Ci-s [jpéralionsqueje me portai rapidement vers les hauteurs qu'occupait le I2 a corps, et que je vis l'Empereur.
- Il y avait donc, en ce moment, une exécution plus ou moins complète des ordres du troisième général en chef.
» Quant au général Douay, il a tenu ses positions avec intelligence, sans conviction d'un résultat favorable, combattant comme il me le disait pour l'hon-
neur. Après avoir examiné avec soin les positions de son corps d'armée et celles de l'ennemi, je me résignais à une lutte sur place, à la prolonger le plus long-temps possible, et je revenais plus satisfait de la position en ce moment occupée par le 1 er corps, comme étant celle d'où pouvaient être envoyés des renforts aux troupes défendant le bois de la Garenne, position d'où devait dépendre le sort plus ou moins rapide de la bataille, point avancé dont nous nous préoccupions déjà le ■il août, le général Douay et moi., sans nous être entendus pour cela.
• A une heure un quart au plus tard je me retrouvai avec le général Lebrun au vieux camp, et c'est la que je lui exprimai ma volonté bien arrêtée de m'ouvrir un passage de son coté.
• Pendant ce temps, le général Uucrot s'était porté avec une partie de ses troupes dans le bois de la Garenne poury repousser l'ennemi qui menaçait sérieusement de l'aborder. Cet officier général agissait sagement, et j'ai a regretter seulement qu'il ne m'ait point fait prévenir de sa nouvelle position, car alors les officiers envoyés pour lui communiquer mes ordres l'auraient prompiement trouvé et probablement il aurait tenté de se retirer dans la direction que je lui indiquais et qu'occupait encore une partie de son corps d'armée, au lieu de suivre le mouvement des troupes du général Douay.
' Le général Ducrot, non prévenu, battait donc en retraite vers deux heures dans la direction de Floing a Sedan. Use trouva avec un collègue près des remparts
dans une direction opposée à celle que j'occupais. Ces deux généraux délibérèrent entre eux, et trop voisins de l'habitation occupée par l'Empereur, ils préférèrent aller rendre compte à leur souverain de la défaite qu'ils venaient d'éprouver. Ils contribuèrent, d'après la brochure attribuée à l'Empereur, à faire arborer le drapeau blanc.
• Mais tout en me rendant compte de l'état critique du 1" corps, et, par suite, de la nécessité d'e mettre à exécution le projet de forcer les lignes occupées par les Bavarois, j'étais loin de m'atiendre que le 12 e corps (Lebrun) , auquel j'avais successivement envoyé des renforts, abandonnerait aussi rapidement ses positions pour se retirer en ville en grande partie, en y entraînant leur général en chef. Persuadé du contraire, j'ordonnai à la division Guyot de Lespart, du 5° corps, de gravir à gauche les pentes en avant du fond de Givonne, et moi-môme, je pris une direction plus à droite, fortement boisée et dominant le faubourg de Balan.
» Je fus surpris, en gravissant les pentes, et en abordant les jardins et les clôtures, de n'y trouver aucune des autres troupes du i2" corps: J'attribuai cette absence à un effort probablement tenté du cûtô de Balan . Je m'y rendis et n'y trouvai personne.
• Pour moi, les généraux Ducrot et Douay étaient eu ville vers deux heures et demie et le général Lebrun devait y entrer vers trois heures.
» Je ne comprends pas que ce dernier, me sachant au vieux camp et par conséquent près de lui, n'ait pas
usé de tous ses moyens pour ramener toutes ses troupes de mon côté et que toute la division d'infanterie de marine, commandée par le général Vassoignes, s'y soit instinctivement réunie.
- Il y a donc eu, durant toute la bataille, jusqu'à deux heures environ, obéissance complète de la part des généraux en sous-ordre aux divers commandants en chef. C'est seulement au moment décisif que l'influence de l'action impériale a déterminé ces généraux à en appeler au souverain, plutôt que d'obtempérer aux instructions dont ils avaient connaissance.
» Mais la faute capitale est d'avoir placé une armée, dès le 3i, dans des conditions si mauvaises, d'avoir laissé la ville s'encombrer de voitures, de chevaux, de n'avoir rien prévu pour une retraite eu règle et, surtout, de ne s'être pas décidé le 31 au soir, lorsqu'on faisait savoir que des masses passaient la Meuse du côté de Donchéry et de Dom-Ie-Mesnil, à choisir un autre champ de bataille, soit dans la direction d'tlly ou tout autre point assurant mieux notre retraite, soit sur Mézières ou Charleville, soit enfin, comme l'indique l'Empereur, comme moyen extrême, dans la direction de la Belgique. -
Du fond de mon exil, je suivais anxieux la lutte héroïque de la France. Je me disais que Bazaine saurait bien sortir de Metz avec ses cent cinquante millesoldats d'élite; que Paris résisterait ; que la France soulevée saurait venger nos malheureuses et inégales luttes de Freschwiller et de Sedan; mais, bêlas ! toutes
mes illusions se sont envolées les unes après les autres.
Au moment de terminer cette cruelle page d'histoire, un glas funèbre est venu frapper mes oreilles. Nos vainqueurs osent nous imposer ce qu'il?; avaient déjà arrêté â Sedan. Ils nous enlèvent deux provinces et exigent des milliards de façon à épuiser les ressources financières, le crédit de notre patrie. — Soyez généreux, leur disais-je le 2 septembre, ne nous demandez que de l'argent : ia France, toute disposée a se livrer au commerce, à l'industrie et trop au luxe, vous en saura gré, et vous vous assurerez ainsi, avec nous, une paix indéfinie.
Si vous nous enlevez au contraire une des plus belles et des plus riches parties de notre territoire, attendezvous à n'avoir qu'une trêve plus ou moins longue. En France, du vieillard à l'enfant, tous apprendront à manier les armes et des millions de soldats vous redemanderont, soyez-en certains, ce que vous nous aurez pris après de sanglantes luttes.
La guerre que vous nous forcerez d'entreprendre sera telle qu'un des deux peuples, Prusse on France, y perdra sa nationalité. Si la France veut éviter ce dernier malheur, qu'elle retrouve, non -seulement son esprit guerrier, mais encore qu'elle répande à Ilots l'instruction dans les masses.
Aujourd'hui, une grande partie de la population ne reconnaît comme patrie que son champ, sa commune, à peine sou département. Il faut, comme chez nos vainqueurs, que tout le monde connaisse la géographie et l'histoire de la patrie; que parler d'Alsace et de Lor-
raine allemandes, ce soit dire un mensonge; que nos pères, les Gaulois, après eux les Romains et ensuite nous-mêmes, avions pour digue le Rhin contre les Germains; que les bouleversements survenus en Europe ont attaché comme fief l'Alsace à la maison d'Autriche, mais sans être un peuple allemand, et que la Lorraine a toujours été française, même par ses princes; enfin, que pour l'indépendance de la patrie, son honneur, sa place en Europe, c'est une partie perdue qu'on doit se préparera recommencer.
Que les gouvernements nouveau^ quelque nom qu'ils porleut, que ceux qui vont se trouver à ia tête des affaires de notre patrie, sachent bien que s'ils perdent de vue un seul instant ce but patriotique, ils ne pourront se maintenir.
Au moment où je termine cet ouvrage, je trouve dans le Moniteur universel du 22 juillet 1871, une relation de la bataille de Sedan, signée du général de brigade vicomte Pajol, un des aides de camp de l'Empereur et son aide de camp de service au 1 er septembre 1870.
J'éprouve le regret de n'être pas d'accord avec le général Pajol sur plusieurs points de son récit.
Je suis loin de contester, en quoi que ce soit, la froide bravoure personnelle que l'Empereur a pu montrer dans la matinée du i"' septembre, depuis l'instant où Sa Majesté est montée à cheval avec les officiers de sa maison militaire. Je sais que l"un d'eux a été tué et deux antres, dont le brave général de Coursou, blessés
près de lut. Le général Pajol n'a pas quille Napoléon III pondant la visite du champ do bataille faite par OB prince, il est donc plus à même que qui que ce soit de parler des faits et de l'attitude de Sa Majesté.
Ceci bien convenu, je présenterai les observations suivantes; mais, d'abord, je vais reproduire en entier le récit du général aide de camp, pour que l'on ne m'accuse pas de l'avoir tronqué :
« Vous me demandez, mon cher ami, des détails précis sur la fatale journée de Sedan et sur les événements qui l'ont précédée; je suis parfaitement eu mesure de vous satisfaire, car mon tour de service m'appelait auprès de l'Empereur, et je n'ai pas quitté un instant Sa Majesté pendant la journée du l l ' r septembre.
» L'Empereur avait quitté l'armée de Metz après en avoir confié le commandement au maréchal Eazaine, il se dirigea par Verdun sur Chalons, où il devait trouver réunis les débris du l or corps (Mac-Manon), le 5 e (de Failly), le 7 e (Douay), et le 12 e , nouvellement formé, sous le commandement du général Trochu. Nous rencontrâmes à Suippe ce dernier qui venait se mettre à la tête de ses troupes ; il monta dans le wagon de l'Empereur, prit avec effusion les mains de Sa Majesté, et lui exprima dans les termes les plus chaleureux les sentiments d'un attachemeut profond et d'un dévouement très-expansif. Je relate ce fait sans malice et non pour l'opposer à ce qui s'est passé depuis, mais, uniquement, pour vous montrer qu'à cette époque nous
étions tous autorisés à faire fond sur la sincérité du général.
» Le lendemain de notre arrivée un conseil de guerre eut lien. Le général Trochu en a raconté depuis les détails à la tribune de l'Assemblée nationale, mais rien alors ne transpira sur ce qui y avait été arrêté. Seulement nous apprîmes que le commandant du 12 e corps cédait son commandement au général Lebrun et partait immédiatement avec le titre de gouverneur do Paris, emmenant avec lui — et sur sa demande expresse — les dix-buit bataillons de la garde mobile de la Seine. Nous fîmes la réflexion que ces jeunes troupes auraient été un appoint considérable dans l'armée, déjà faible, tandis qu'ils ne pouvaient et ne devaient être dans Paris qu'une cause de désordres. Us avaient déjà, vous le savez, donné au camp de Ghàlons des preuves d'une indiscipline qu'ils n'auraient sûrement pas manifestée devant les Prussiens.
• L'Empereur, dèsce jour, avait abandonné la direction suprême des armées. Celle de Metz obéissait au maréchal Bazaine, celle de Chalons au maréchal Mac- Mahon ; quant a l'Empereur, il suivait ce dernier qui, par suite d'ordres précis émanés du ministre de la guerre, devait marcher au secours du maréchal Bazaine. L'Empereur ne voulut en rien peser sur les plans du duc de Magenta ; il ne prit aucune initiative et ne s'opposa jamais a aucun des mouvements de l'armée, bien que — et j'ai lieu de le croire — il ne les approuvât pas tous.
- L'armée de Chalons manquait de cohésion . 11 serait
trop long ici de relater toutes les causes d'indiscipline et de faiblesse qu'elle emportait avec elle et comme à la semelle do ses souliers, tandis que l'armée do Metz avait pu conserver la solidité et la confiance qui sont nécessaires dans les grandes actions de guerre. Nous avions trop de régiments découragés par la défaite de "Wœrth; d'autres étaient composés de jeunes militaires sans instruction, et enfin quelques-uns, a leur passage clans Paris, avaient subi l'influence pernicieuse du découragement politique qui travaillait la nation. Les marches difficiles de Châlons à Beaumont les avaient encore désagrégés, lorsque le 5 e corps eut à supporter l'attaque de forces prussiennes considérables auxquelles il ne put résister.
» Cejour-là, 30 août, l'armée cnliêre devait se réunir entre Mouzou et Carignan ; déjà le 12 e corps était établi sur les hauteurs qui dominent la rive droite de la Meuse, où se trouvaient l'Empereur et le maréchal. Le général Douay (7 e corps), venant de Stonno, gêné par un convoi très-considérable qui le fit dévier de sa route, dut traverser la vallée de Raucourt, passer la Meuse a Remilly et non à Villiers, comme il en avait reçu l'ordre.
» Le général Ducrot, parti le matin de Raucourt, avait fait un long détour pour arriver à Carignan où il avait traversé la Meuse sur un pont dont le peu de largeur avait allongé sa marche.
» Dans cette malheureuse journée, le général de Failly fut surpris par un ennemi très-supérieur et rejeté en désordre sur Mouzon où des troupes du 1 2 e corps
ne purent le secourir efficacement. Dans la soirée, on acquit la certitude qu'on était en présence de la pins grande partie de l'armée ennemie venant de Stenay ; il fallait donc renoncer a la marche sur Metz, et le maréchal prescrivit aux troupes de se mettre en retraite sur Sedan. Le quartier général devait être à Carignan, l'Empereur y arriva dans la soirée, le maréchal le fit prévenir de ce qui se passait et l'engagea a gagner Sedan qui devenait le centre de ralliement de l'armée.
» Nous y arrivâmes à onze heures ; on proposa alors à Sa Majesté de continuer sa route jusqu'à Méziôres où sa personne eût été hors des atteintes do l'ennemi, et d'où à. la télé du 13 e corps, aux ordres du général Vinoy, il pouvait rétrograder sur Paris. Mais il s'y refusa; il n'avait pas voulu gêner les plans des généraux en chef, il ne voulait pas non plus porter le découragement dans l'armée par son départ à l'heure suprême de la lutte ; il entendait partager les dangers et le sort de l'armée.
- Bien que Mouzon et Carignan soient peu éloignés de Sedan, les [roupes, ne pouvant suivre que doux routes, employèrent toute la nuit du 30 au 31 à leur concentration. Le 12 e corps, qui formait l' arrière-garde, soutint, pendant toute la marche, les feux de l'ennemi qu'il contint énergiquement ; il no s'établit a son bivouac qu'à dix heures du matin le 31. C'est seulement à cinq heures du soir que l'artillerie d'un corps bavarois, en position sur la rive gauche de la Meuse, cessa de le harceler.
p Les quatre corps d'armée français étaient placés de façon à entourer la ville, la rive gauche de la Meuse restant libre. Le 12 e corps avait sa droite à la rivière en amont, le 1" sa gauche à la même rivière en aval; le 1 er et le 5 e entre le 12 e et le I e . Cette disposition était malheureuse, puisqu'elle laissait à une partie de l'armée ennemie la possibilité de contourner la ville par la rive gauche. Il est probable qu'on espérait, au moyen de l'inondation de la presqu'île d'Iges, tenir l'ennemi à distance; mais c'était un faux calcul que venait renverser la portée nouvelle de l'artillerie de campagne. D'ailleurs, nous avons pu constater que les pièces de rempart de Sedan étaient insuffisamment approvisionnées.
■ Deux corps bavarois et prussiens s'établirent alors sur la rive gauche de la Meuse et nous coupèrent tout espoir de retraite par ce cûlé; ils bombardèrent la ville qui eut beaucoup à souffrir de leurs feux. Le pont de Donchéry, qui est à 3 kilomètres, avait été conservé, l'ennemi y fit passer pendant la nuit une partie de son armée. Le reste venant de Mouzon et Montmédy par les hauteurs qui dominent la Meuse eut bientôt à son tour contourné nos positions.
» C'est à cinq heures du matin qu'eut lieu la première attaque du coté de Bazeillcs, vigoureusement défendu par le 12 e corps. A cinq heures, le maréchal lit prévenir l'Empereur que le canon grondait en amont de Sedan. Sa Majesté monta à cheval et, suivie de son état-major, prit la direction de Bazeilles; elle rencontra immédiatement le maréchal qu'on ramenait
blessé; quelques paroles furent échangées entra eux.
» Sous les feux de l'ennemi, l'Empereur arriva au milieu de cette belle division d'infanterie de marino commandée parle général de Vassoïgnes. Sa Majesté s'entretint quelques instants avec le général ; le combat était vif, car ia garde royale prussienne et un corps bavarois s'acharnaient à l'attaque du village dont l'infanterie de marine serait peut-être restée maîtresse sans les ordres de retraite dont je parlerai plus loin. Après être demeuré une demi-lieure au milieu de cette troupe, l'Empereur, voyant que les obus et les balles arrivaient de tous les cotés à la fois, ordonna au groupe d'officiers qui l'accompagnait de rester auprès d'un bataillon de chasseurs à pied, qui, abrité derrière un mur, attendait le moment d'entrer en ligne.
» L'Empereur, délivré de son escorte qui attirait trop l'attention de l'ennemi placé fort près et voulant voir par lui-même les positions, s'avança encore plus en avant accompagné seulement de son aide de camp de jour qui était moi, de l'officier d'ordonnance le capitaine d'IIendecourt qui fut tué, du premier écuyer Davilliers et du docteur Cor visart. Puis Sa Majesté se dirigea sur un point culminant où étaient les batteries du commandant Saint-Aulaire et y demeura pendant près d'une heure au milieu d'une grêle de projectiles ennemis.
» Le maréchal, blessé à six heures du matin, avait fait appeler le général Ducrot pour lui remettre le commandement. Celui-ci, croyant que les dispositions prises ne pouvaient amener do bons résultats, voyant
les forces de l'ennemi s'agglomérer dans la direction du calvaire d'Illy, -voulant a tout prix empêcher le mouvement tournant qui, dans chacune des affaires, nous fut si fatal, et en même temps conserver la seule ligne de retraite qui nous restât, la route de Méziori?*, disposa aussitôt sur les hauteurs de Floing deux divisions du 7 e corps, leur artillerie faisant face à Mézières. En même temps, il donnait l'ordre au commandant du 12 e corps de prononcer son mouvement de retraite en échelons par brigade , mouvement qui s'exécuta fort habilement et toujours en combattant.
» Pendant ce temps, le général de Wimpffen, arrivé de l'avant- veille à l'armée, et qui n'avait pas encore pris le commandement du 5° corps auquel il était destiné, visitant les avant-postes, vit la belle attitude du 12 e corps (Lebrun) et son énergique résistance du côté de Bazeilles, il put croire à un succès qui déciderait du sort de la journée. Il était alors neuf heures du matin. Depuis trois heures le général Dacrot commandait, lorsque le général de Wimpffen vint lui présenter une lettre de service signée du ministre de la guerre en vertu de laquelle il réclamait, au lieu et place du maréchal, empêché, la direction du combat. Le général Duc-rot remit aussitôt le commandement au général de Wimpffen, en lui expliquant les dispositions qu'il avait prescrites et les motifs qui l'avaient guidé; le nouveau commandant en chef n'en tint aucun compte, il ne voyait dans le mouvement de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie.
• L'Empereur, désirant gagner les hauteurs plus
éloignées qui semblaient être la clef de la position, fit rappeler son état-major, et nous descendîmes dans le fond de Givotine où nous rencontrâmes le général Goze et sa division. — Un officier de chasseurs a pied, dont je mgreite de ne pas savoir le nom, s'approcha de Sa Majesté et lui dit :
■ Sire, je suis du pays, je le connais parfaitement ;
> si on laisse tourner la bois de la Garenne, l'armée
> sera entourée et se trouvera dans une position des » plus critiques. »
» Sa Majesté allait envoyer un officier de son étatmajor porter au général en chef ces renseignements importants et qui justifiaient bien les craintes du général Dncrot, lorsque, dans le chemin creux qui conduit à Givonne, il rencontra le général deAVimpifen. auquel il rapporta les paroles de l'officier de chas-
« Que Votre Majesté ne s'inquiète pas; dans deux » heures, je les aurai jetés dans la Meuse! - Telle fut la réponse textuelle faite à l'Empereur par le général de Wimpflen. Le général Gastelnau, près duquel je me trouvais, me prit la main et me dit : « Plaise a • Dieu que ce ne soit pas nous qui y soyons jetés ! ?
• 11 pressentait juste et nous percevions tous l'imminence du péril suprême. Le terrain occupé par l'Empereur et son état-major était labouré, à chaque instant, par des obus venant de toutes les directions. Des troupes se concentraient déjà dans les ravins qui entourent la ville, et les chemins qui y aboutissent étaient encombrés de voitures du train et d'artillerie,
de régiments de cavalerie ; tout ce monde espérait se placer en dehors des atteintes du feu et, au contraire, le plus grand nombre tombait sous ses ravages.
» Le changement opéré dans les ordres donnés le matin portait ses fruits. A une heure, un effondrement se produisit entre le l'' r et le 5^ corps; les généraux essuyèrent de rétablir l'ordre do bataille en se portant en avant; tout fut inutile, les troupes se rabattirent sur Sedan dans un tel désordre, que le commandant du 12* corps envoya l'ordre de fermer, sur-le-champ, les portns do la ville. Précaution inutile, car les soldais montaient sur les remparts avec des cordes et des échelles qui leur étaient tendues de l'intérieur.
» Dès onze heures du matin, l'Empereur s'était rendu compte de la situation ; pendant cinq heures, il s'était trouvé au plus fort de l'action sous le feu croisé de la mitraille; les projectiles éclataient autour de sa personne et de son état-major, le général de Gourson et le capitaine de Trécesson avaient été gravement blessés près de lui; en se retirant les troupes d'infanterie l'obligèrent a rétrograder, et il se trouva, pour ainsi dire, acculé aux murs de la place. Lorsque à onze heures et demie il les franchit, il y avait déjà plus de trente mille hommes entassés dans les rues, pêle-mêle, sans ordre ; les obus tombaient au milieu d'eux comme sur le champ de bataille et y faisaient les mômes ravages. Sur le pont un obus éclata à deux pas de l'Empereur et tua deux chevaux à côté de lui; il est extraordinaire qu'il n'ait pas été tué là !
' L'Empereur se rendit d'abord chez le maréchal,
puis voulut remonter à cheval, mais l'encombrement était tel qu'il dut y renoncer et attendre a la sous-préfeefure la fin du drame qui se déroulait. Bientôt les chefs de corps arrivèrent, déclarèrent que leurs troupes étaient refoulées en désordre dans les rues de la ville et que toute résistance était devenue impossible ; on tomba d'accord qu'il fallait arrêter l'effusion du sang et arborer le drapeau parlementaire. Le général Pellé qui, le lendemain, vota contre la capitulation, vint aussi et adressa à l'Empereur ces paroles que je ne puis oublier :
■ Sire, je ne suis qu'un soldat, je voudrais sauver - Votre Majesté, mais elle ne peut en ce moment sor- ■ tir des remparts, toute tentative serait inutile. »
* L'Empereur répondit qu'il n'entendait pas. pour sauver sa personne, sacrifier la vie d'un seul soldat, et qu'il était décidé à partager le sort de l'armée. — Après avoir scrupuleusement interrogé les oificiers généraux sur l'état des choses, l'Empereur chargea le général Lebrun d'aller trouver le général de Wimpffen et de lui conseiller, puisque la lutte était désormais inutile, de demander un armistice. Au bout d'une heure, d'une grande heure pendant laquelle le nombre des victimes augmentait dans une proportion effrayante, sous un feu multiple auquel l'artillerie française ne répondait même plus, aucune réponse n'étant parvenue, l'Empereur prit sur lui de faire arborer le drapeau blanc au haut de la citadelle. Aussitôt le roi de Prusse envoya un de ses aides de camp demander la reddition de la place. L'Empereur , persuadé qu'en
livrant sa personne il obtiendrait de meilleures conditions pour l'armée et pour la France, envoya à son tour un aide de camp au roi Guillaume pour lui dire qu'il remettait son épée entre ses mains.
- Le lendemain, sous la présidence du général de Wimpffen, un conseil de guerre, composé de trente officiers généraux, reconnut que la capitulation était inévitable. Deux généraux seulement votèrent contre la capitulation; il ne m'appartient pas d'examiuer quel mobile les porta à celte abstention.
• Ce que je veux constater, cher ami, parce que cela est la vérité, c'est que l'Empereur est resté absolument étranger aux dispositions stratégiques qui ont conduit l'armée de Chàlous a Mouzon, et de Mouzon à Sedan. Rendre Napoléon III militairement responsable de la capitulation de Sedan est une injustice, puisque le maréchal a été libre de ses mouvements. La personne de l'Empereur a été fatalement attachée au naufrage de notre armée ; il ne pouvait qu'essayer de sauver l'équipage du bâtiment dont il n'était plus le capitaine, c'est ce qu'il a fait en donnant l'ordre à trois heures d'arborer le drapeau blanc. Une demi-heure plus tard on l'eût arboré sur l'ordre d'un général quelconque, mais plusieurs milliers de soldats de plus auraient péri.
» La politique, et cela est dans la logique des événements, a voulu rejeter toute la responsabilité de Sedan sur l'Empereur, à qui elle aurait certainement contesté le bénéfice d'une victoire, niaisle maréchal de Mac-Mahon, dont la noble simplicité et le caractère
loyal sont connus de tous, écrivait, en octobre dernier, à l'Empereur, une lettre datée de Pourru-aux- Bois, dans laquelle il disait: »
» L'Empereur peut être persuadé que je n'aurai - jamais ia pensée de dénaturer, dans un but de dé- ' fense personnelle, l'exactitude des événements dont » j'ai été témoin dans la dernière campagne. •
* Ces paroles font honneur au duc de Magenta et laissent à chacun la responsabilité de ses actes.
» Voici donc, cher ami, la narration exacte de cette bien triste journée. J'ai été sobre de détails; ne voulantque dire la vérité, je n'ai dit que ce que j'ai vu; vous me connaissez assez pour savoir que je ne transige pas avec l'honneur, et que ce que je vous écris ici, je puis le signer.
■ .16 juillet 1871.
» Voire ami,
. Général V. Pajol. -
i" Le général Pajol affirme que l'Empereur ne prit aucune initiative ( dans la marche de Chàlons sur Sedan) et ne s'opposa jamais à aucun des mouvements de l'année.
Le général ne joue-t-il pas ici sur les mots, et oserait-il dire également que : par son influence, l'Empereur ne pesa pas sur les déterminations du maréchal ï
Je renvoie le lecteur, a cet égard, à ma conversation avec le comte de Palikao (page 119) et au comte de Palikao lui-même. Ce dernier, dans sa lettre au générai
Trochu, fait pressentir qu'il ne lardera pas à lever le voile sur cette question.
2° Le général Pajol explique : que le 30 août après l'affaire de Beaumont, il fallait renoncer à la marche sur Metz et gagner Méziêres; soit, mais pourquoi s'eston engouffré à Sedan, au lieu de prolonger le mouvement sur Méziêres? A qui la faute?
3° L'Empereur, dit le général aide de camp, ne voulut pas se diriger seul sur Mézières et quitter l'armée, comme le conseil lui en a été donné.
Ce fut un tort, dirai-je à mon tour. Un prince, au milieu d'une armée, lorsqu'il ne commando pas et n'a qu'un rôle passif, est un embarras, rien de plus. — Si je pouvais aller moi-même en Sicile, écrivait Napoléon I er à son frère Joseph, lorsqu'il lui prescrivit de faire cette expédition, ma présence vaudrait quinze mille hommes; vous, n'y allez pas, vous ne feriez que gêner celui qui commandera. Le maréchal Bugeaud, en Afrique, demandait surtout qu'on ne lui envoyât pas des jeunes princes pour assister à ses expéditions.
4° Un peu plus loin, le général Pajol dit : Le pont de Donchéry, qui est à trois kilomètres (de Sedan), avait été conservé, l'ennemi y fît passer pendant la nuit une partie de son armée (nuit du 31 août au 1 er septembre). Le reste, venant de Mouzon à Montmédy, par les hauteurs qui dominent la Meuse, eut bientôt contourné nos positions.
D'accord ; mais, si nos positions étaient contournées à l'ouest, dans la nuit du 31 au 1 er , par la partie de l'armée allemande ayant franchi la Meuse au pont de Donchérj, comme je reconnais la chose véritable, la
ROUTE DE MÉZIÈRES ETAIT DONC COUPÉE DANS CETTE MÊME NUIT, PAR UNE PARTIE DE L'ARMÉE ALLEMANDE.
Le mouvement de retraite sur Mézières ordonné par le général Ducrot, le 1 er au matin, ne pouvait donc plus avoir d'autre résultat que celui de jeter toute l'armée française aux mains de l'ennemi, à moins que cette armée ne parvint à passer sur le corps des quatre- vingt mille hommes de troupes fraîches établies sur nos derrières et à cheval sur les communications avec Mézières ?
Le général Pajol, qu'il me permette de le lui faire observer, me paraît donc titre en contradiction avec lui-même, lorsqu'il dit un peu plus bas :
Le général Ducrot voulant conserver la seule ligne de retraite qui nous restât, la route de mézières, etc.
Comment cette ligne de retraite nous restait-elle le l eT septembre au matin (d'après le général Pajol), puisque, d'après le même général Pajol, cette ligne avait été coupée dans la nuit précédente, par une portion de l'armée allemande franchissant la Meuse sur le pont deDonchéry?
Explique qui pourra cette contradiction. Je ne suis pas assez habile pour le faire.
Revenons au récit delà bataille.
5° - Pendant ce temps, dit le général Pajol, le
général de WîmpfFen arrivé de l'avant- veille a l'armée, et qui n'avait pas encore pris le commandement du 5 e corps, auquel il était destiné, visitant les avantpostes, vit la belle attitude du 12" corps (Lebrun) et son énergique résistance du côté de Bazeilles; ilput croire à an succès qui déciderait du sort de la journée. II était alors neuf beures du matin . Depuis trois heures le général Ducrot commandait lorsque le général de Wimpffen vint lui présenter une lettre de service signée du ministre de la guerre, en vertu de laquelle il réclamait, au lieu et place du maréchal empêché, la direction du combat. Le général Ducrot remit aussitôt le commandement au générai de Wimpffen, en lui expliquant les dispositions qu'il avait prescrites et les motifs qui l'avaient guidé; le nouveau commandant eu chef n'en tint aucun compte, il no voyait dans le mouvement de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie. *
Reprenons le paragraphe que, dans son récit, le général Pajol veut bien me consacrer.
6° J'avais pris le 31 le commandement du 5" corps, donné des ordres et bivouaqué au milieu de mes troupes.
A neuf heures du matin, le 1 er septembre, j'avais pris le commandement on chef, et je ne visitais pas les avant-postes, mais bien les positions des 1 er et 12" corps.
J'ai trop l'expérience de la guerre, j'avais trop bien compris le mouvement tournant qui s'effectuait depuis
la veille, sur Mézières, par une partie de l'armée allemande pour croire âun succès définitif, mais j'espérais que nous pourrions nous maintenir jusqu'au soir.
Le général Ducrot ne commandait pas depuis trois heures, lorsque je lui écrivis, mais à peine depuis une heure.
Pour le reste du paragraphe, je m'en réfère à ce que j'ai écrit pages 158 et 159. Je dirai seulement que je ne puis comprendre où le général Pajol a pu puiser la pensée que je ne voyais dans les mouvements de l'ennemi que des manœuvres de cavalerie. L'honorable général de cavalerie Pajol me paraît faire ici peu do cas de ma perspicacité. Tout cela est pour amener sans transition, probablement, les paroles que j'aurais dites a l'Empereur sur le champ de bataille. Voyons donc ces paroles.
7° * Que Votre Majesté* ne s'inquiète pas, aurais-je dit, dans deux heures je les 'aurai jetés dans la Meuse. »
■T'aurais jeté qui, les deux cent quarante mille Allemands que nous avions à combattre? la partie de l'armée ennemie ayant passé la Meuse à Donehéry et a Dom-le-Mesnil?ou bien encore les Bavarois?.
Le général Pajol ne s'explique pas à cet égard, de qui ai-je parlé en m'avançant ainsi?
La-dessus le général Gastelnau aurait exprimé la crainte que nous ne fussions jetés a la Meuse ; soit, mais il faudrait que MM. les aides de camp de l'Empereur s'entendissent lorsqu'ils écrivent sur le môme sujet.
Dans leur lettre collective insérée dans Y Indépendance belge du 16 septembre 1870, ces messieurs (parmi lesquels les généraux Pajol et Castelnau) me font dire à l'Empereur, en parlant de l'ennemi (p. 271 de ce volume) : — Eh bien, tant mieux, il faut les laisser faire, nous les jetterons à la Meuse et nous gagnerons la victoire.
Ici il n'est plus question de deux heures: et je parle seulement du corps considérable qui débordait notre gauche.
Lesquelles de mes paroles, de celles d'après Y Indépendance ou de celles d'après la relation du générai Pajol, sont les vraies? Il faut opter. Moi qui suis un peu intéressé à me rappeler ce que j'ai dit, j'affirme m'être exprimé ainsi :
— « Nous allons d'abord nous occuper de jeter les Bavarois à la Meuse, puis avec toutes nos troupes nous ferons face à notre nouvel ennemi. •
Voilà trois versions, que le lecteur choisisse, mais qu'il veuille bien observer que les deux premières, celles des généraux aides de camp , non-seulement diffèrent, mais qu'elles sont en complète contradiction avec le plan plus ou moins bon que je venais d'adopter en m' opposant au mouvement du général Ducrot. Il eût été contraire au bon sens, de ma par!, de vouloir jeter à la Meuse le corps qui nous tournait du côté d'Illy, et il était tout naturel que, profitant de la belle
— air —
attitude dû 12 e corps, je voulusse essayer de battre d'abord la gauche de l'ennemi, les Bavarois, pour revenir ensuite avec toute l'armée française contre sa droite.
8° ■ En se retirant (écrit le général Pajol, en parlant du retour de l'Empereur à Sedan), les troupes d'infanterie l'obligèrent à rétrograder, et il se trouva, pour ainsi dire, acculé aux murs de la place. *
J'avoue que je ne saisis pas ce que le général a voulu dire ici, pour excuser sans doute le retour de l'Empereur et de son état-major à Sedan.
Du récit du général Pajol, il ressort bien clairement, bien nettement encore, selon moi :
Que sans le mouvement de retraite ordonné par le général Ducrot, la division Vassoignes serait peut-être restée maîtresse de ses positions;
Que l'Empereur ne remonta pas à cheval, cmpccni! par l'encombrement; — cependant plusieurs de ses officiers et le général Lebrun purent me rejoindre sur le champ de bataille et à cheval, sortant de la ville;
Que les commandants des corps étaient à Sedan auprès de Sa Majesté, sans mon ordre, sans qu'ils m'eussent fait prévenir, sans que j'eusse connaissance de leur démarche;
Que c'est bien l'Empereur qui, à mon insu, et contrairement a ma volonté formelle, a fait arborer le drapeau parlementaire.
Je conclus :
Que les fautes ayant amenô la bataille de Sedan, que les conséquences de la capitulation retombent donc sur ceux qui ont commis les fautes et rendu la capitulation inévitable.
Suum cuique.