Séduction
Le personnel domestique du collège communal de Condé-le-Chàtel était sur les dents ; on procédait à l'installation et à l'aménagement du nouveau principal, M. Margueritte, qui venait d'être nommé, et comme il n'y avait plus que quatre jours avant le premier lundi d'octobre, cette date fatale qui a fait verser tant de larmes aux mères et aux enfants, il ne fallait pas perdre de temps pour que tout fût prêt.
Comme si ce n'était pas assez des travaux que nécessitait cette installation précipitée, M. Margueritte avait encore compliqué les choses en commandant un déjeuner de gala pour cette journée de mercredi ; il attendait sa mère ainsi que l'une de ses tantes, chez laquelle celle-ci demeurait depuis de longues années, à Bezu-Bas, un gros et riche village à trois lieues de Condé, et il tenait à les fêter en les recevant de son mieux.
C'était donc un remue-ménage général dans les vieux bâtiments du collège. De la cave au grenier, de la cuisine au parloir, des dortoirs aux études, dans les escaliers so-
nores, dans les longs et sombres corridors, on rencontrait, des gens de service, des peintres, des menuisiers, des tapissiers qui allaient et venaient d'un air affairé, car tout . devait se faire en même temps, Tinstallation du nouveau principal et le nettoyage des pièces à l'usage des élèves.
Et au milieu des travailleurs M. Margueritte circulait du matin au soir, un trousseau de clefs à la main, qu'il balançait avec un bruit de tintenelle, annonçant de loin son arrivée.
Le plus souvent c'était seul qu'il parcourait ainsi son collège, donnant à chacun et à chaque chose le coup d'oeil du maître, faisant ses observations ; mais quelquefois aussi il était accompagné d'une grande et belle jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans, — mademoiselle Hélène Margueritte.
Lorsqu'on les voyait ensemble il n'y avait pas besoin de les connaître pour deviner les liens de parenté qui les unissaient, tant ils se ressemblaient.
Le père, haut de stature, souple malgré ses cinquante ans, dispos, bon pied, bon œil, bien bâti, bien découplé, en tout un superbe échantillon du >'ormand de pure race : pommettes un peu saillantes, nez droit, lèvres charnues, œil bleu, cheveux blonds, teint rosé, charpente osseuse, solide et bien proporli innée. Sur un seul point ce type se démentait : on trouvait en lui trop de raideur, trop de compassé. Mais il y avait la évidemment une déforma ion due au métier ; le professeur avait modifié l'homme; l'éducation, la convention, la volonté, l'habitude avaient enlaidi la nature.
La fille, de taille élancée comme le père; blonde de cheveux avec des reflets dorés ; la peau fine et transparente, d'une carnation rosée vraiment admirable; les yeux bleus, mais dune nuance plus claire que chez le père ; le regard franc et droit, timide cependant, velouté, pénétrant, lumineux; la figure d'un ovale parfait avec le f. ont élevé, le nez droit, les lèvres en arc; très riiince de la taille, elle avait un port de tète qui la grandissait encore, mais pourtant sans donner rien de grave à l'expression habituelle de ses traits et de son sourire, qui était la duoceur et la candeur.
Quand Hélène venait ainsi rejoindre sou père, ce n'était point pour lui parler des choses du collège, dont elle ne soccupail en rien, mais c'était pour le consulter sur leur installation personnelle et surtout sur celle de sa grand'mère.
Elle la connaissait très peu cette grand'mère, car ayant jusqu'à ce jour habité le nord et l'est de la France, elle n'était que rarement venue à Condé-le-Chàtel et à Bezu- Bas, que la bonne femme n'avait jamais quitté ; niais elle savait quelles étaient les intentions de son père, et cela suffisait pour qu'elle eût à cœur de veiller a ce qu'elles fussent exactement réalisées.
— Il faut que la brave femme trouve dans la dernière partie de sa vie le r 'pos et le bien-être qui lui ont par malheur si complètement manqué dans la première, avait dit M. Margueritte, et je compte sur toi pour les lui assurer.
Bien que sa grand'mère fût une vieille paysanne de soixante-treize ans, qui avait toute sa vie travaillé à la terre et qui n'avait aucune idée de ce qu'était le bien-être bourgeois, Hélène avait voulu que la chambre qu'elle lui organisait fût aussi confortable et aussi élégante que celle qu'elle se faisait arranger pour elle-même ; — confortable et élégance bien modestes, il est vrai : faïence pour la toilette, merisier pour le meuble, cretonne pour l'étoffe; mais enfin considérables encore pour quelqu'un qui, depuis quarante ans, se débarbouillait à la pompe et n'avait pas de rideaux à sa lucarne.
Si M. Margueritte en avait e-i la liberté, il aurait attendu quelques jours encore pour recevoir sa mère chez lui, car au milieu des embarras de son installation et de la rentrée des classes, il ne trouverait guère le temps d'être à elle comme il l'aurait voulu; mais cette liberté il ne l'avait point eue.
Le lendemain de son arrivée à Condé il avait été à Bezu-Bas pour voir sa mère et lui annoncer son désir de l'avoir désormais avec lui. Et, en route, il avait préparé le discours conforme aux règles de la rhétorique qu'il lui adresserait : exorde qui éveillerait son attention, narration qui exposerait le sujet, confirmation qui prouverait la
vérité et la justesse des faits avancés, réfutation qui irait au devant des objections probables, enfin péroraison qui récapitulerait ce discours en appuyant surtout sur le bonheur de la vie de famille.
Mais, à sa grande surprise, elle ne l'avait point laissé aller jusqu'à la confirmation. Il avait cru qu'il ne pourrait que difficilement la décider à quitter les champs où elle avait toujours vécu: jeune fille auprès de ses parents, mariée auprès de son mari, veuve auprès de son frère, qui l'avait recueillie, et voilà qu'à peine il était arrivé à la fin de sa narration, elle avait accepté son offre avec empressement et avec joie.
— Certainement, mon fils, que je serai heureuse de vivre avec toi et avec ma petite-fille, et je te remercie bien de ta proposition que j'accepte de bon cœur. Si tu n'avais point été si loin d'ici et toujours en changement de pays, il y a longtemps que je t'aurais demandé ça moi-même, le jour précisément où tu as perdu ta défunte femme, et depuis aussi vraiment plus d'une fois.
Chose curieuse, au moins pour lui, les objections à sa proposition étaient venues précisément de celle qui, croyait-il, devait être la dernière à en faire, c'est-à-dire de sa tante, madame Françoise, qui vingt fois, cent fois, avait laissé entendre qu'elle ne gardait sa belle-sœur chei: elle que par générosité, par bonté, par amour de la famille et aussi par amitié pour son mari, son brave François, qui était très attaché à sa sœur.
— Croyez-vous que c'est prudent, mon neveu, d'emmener à la ville une personne d'âge qui est habituée aux champs ; ça va bien la dérouter ; sans compter le deuil que ça fera à mon François, qui est si affectionné à sa sœur pour l'avoir eue depuis si longtemps avec lui. Et puis il y a nos dindes.
Ce mot avait été un trait de lumière qui avait éclairé la situation : dans cette maison où on la gardait par générosité et par amour de la famille, sa mère était une servante à laquelle on tenait d'autant plus qu'on ne la payait point.
Or, ce devait être un dur métier que celui de servante chez madame Françoise ou plutôt madame Tou cha.
comme on l'appelait familiùrement, parce qu'elle avait l'habitude, lorsqu'elle promenait quelqu'un aux environs de sa ferme, de dire avec un geste circulaire, la tète haute et le regard orgueilleux : « Vous voyez tout cha, eh bien, c'est à nous tout cha, et puis encore tout cha. »
Maintenant qu'il voyait et comprenait, il n'était pas homme a abandonner sa mère; il avait parlé en maître.
— Eh bien, alors, je vous mènerai ma sœur le jour dt la foire Saint-Michel, ava t dit la tante Tout cha.
— J'irai bien à pied, répondit la bonne femme.
— Ça serait du propre, vraiment, que vous partiez de chez nous à pied; je vous conduirai en menant les dindes à la foire. Faut bien que je les vende, puisque vous les abandonnez.
C'était la Saint-Michel, c'est-à-aire le grand jour de fête pour Coudé, la foire la plus importante de l'année.
Toute la nuit les rues de la ville, ordinairement calmes et silencieuses, avaient été pleines de mouvement et de tapage.
Ce tapage avait été particulièrement assourdissant pour les habitants du collège, qui n'est séparé du champ de foire que par un de ces hauts murs de dimensi ns démesurées qu'on construisait autrefois pour le.s couvents.
Vers le matin il était devenu tel que .M.. Margueritte et sa fille, ne pouvant plus dormir, s'étaient levés plus tôt que de coutume, tout en se disant cependant que la tante Tout cha ayant trois lieues à faire pour venir à Gondé, n'arriverait pas dès le matin.
Mais en raisonnant ainsi, M. Marguerilte se trompait.
Dès six heures la sonnette avait retenti et presque aussitôt la grande porte avait roulé lourdement en grinçant sur ses gonds rouilles. Et jetant son fouet et les guides à sa belle-sœur, la t.nte Tout cha descendait de voiture assez léger ment, mais avec précaution cependant pour ne pas salir sa belle robe de sloff couleur bleu du roi contre le marchepied ou la roue.
— Bonjour, mon neveu ; bonjour, ma nièce.
Tout en parlant, elle arrangeait sa toilette fripée par le voyage : sa robe à taille courte qu'elle lissait avec le plat de la main ; son fichu à plis régulièrement étages qu'elle tirait en avant ; sa grosse chaîne d'or qu'elle replaçait symétriquement sur ses épaules, car elle avait mis ses atours de cérémonie autant pour faire honneur à son neveu, « M. le principal du collège », qwe pour qu'on n'osât pas lui marchander ses dindes en voyant qu'elle était une femme cossue qui ne vendait point ses élèves sous le coup du besoin et qui pouvait attendre.
Près d'elle, madame Margueritte, beaucoup plus simplement habillée, plus que simplement même, se tenait immobile, n'ayant pas de chaîne d'or à relever et ne pensant pas à arranger sa robe de droguet qui, datant de douze ou quinze ans, ne gardait ses plis que trop facilement, et pendant que sa belle-sœur parlait, elle la regardait presque ciaintivement, en tous cas avec une attention soumise comme si elle attendait un ordre ; elle res tait là les bras ballants, et l'on voyait se détacher sur It gris éteint de sa vieille robe ses mains rouges, ridées par les ans, tannées et encroûtées parle travail.
— Allons, ma sœur, dit la tante Tout cha, défaisons nos cages et portons-les au champ de foire.
Instantanément, presque automatiquemeiit, comme si elle obéissait à un ressort, madame Margueritte s'était avancée vers la voiture, mais son fils la retint et, s'adressant à sa tante :
— Je vais vous donner quelqu'un pour vous aider.
— Ne faites point perdre le temps à vos gens, mon neveu; ma sœur et moi, nous viendrons bien a bout de porter nos cages, ça nous connaît.
Mais M. Margueritte étendit la main avec un geste de dignité :
— Pardon, dit-il, je désire que ma mère ne soit pas vue au champ de foire portant des dindons.
La tante Tout cha resta un moment interloquée, le regardant ; mais ce mouvement de respect instinctif dura peu, elle reprit vite son assurance.
— Après m'avoir obligée à vendre mes dindes, allezvous m'en empêcher maintenant? dit-elle.
Sans perdre de temps, elle avait pris une cage d'ua côté tandis qu'un domestique du collège la prenait de l'autre, et elle était partie pour le champ de foire.
— Pourquoi n'as-lu pas voulti me laisser avec sœur Françoise? dit madame Marpueritte à son fils, quand la tante se fut éloignée ; ça l'a fâchée.
— Parce que tu n'as été que trop longtemps sa servante et que je ne veux plus que tu la sois, même pour une heure, même pour une minute. Pardonne-moi, maman.
— Te pardonner ! Et que veux-tu que je te pardonne, mon garçon ?
Il avait pris sa mère par la main et il la conduisait, accompagnée d'Hélène, à la chambre qu'ils avaient préparée pour elle.
— Ce que je veux que tu me pardonnes, dit-il, c'est d'avoir été aveugle et de mètre imaginé que tu pouvais être heureuse dans la maison de madame Tout cha parce que tu gardais tes habitudes de jeunesse et que tu étais chez Ion frère. Tu étais chez la belle-sœur, non chez ton Irère, je m'en aperçois aujourd'hui. C'est cela qu'il faut que tu me pardonnes, car mon aveuglement est cause qu'on a fait de toi une servante.
— Je ne t'ai pas adressé de plaintes...
— Non; lu as >oufTerl «n silence; mais, enfin ta peine va cesser, pauvre maman : nous allons vivre ensemble désormais, et, ma fille et moi, nous nous appliquerons à le faire oublier le passé. Si par malheur je venais à te manquer, Hélène serait là, et elle ne te laisserait pas retomber en esclavage.
Sans répondre, Hélène mit la main dans celle de son père et la lui serra.
Ils étaient arrivés devant la porte de la chambre que la vieille femme devait habiter:
— Voilà ta chambre, dit M. Margueritte.
Elle regarda autour d'elle d'un air ébahi, et un sourire éclaira son visage placide.
— Oh ! non, dit-elle, c'est trop beau pour moi.
La tante Tout cha n'était pas ce qu'on appelle une brave femme, ni commode, ni facile, ni aimable ; non qu'elle lût foncièrement méchante cependant, mais âpre au gain, dure au travail, insensible à la peine, elle voulait que tout autour d'elle: gens, bêtes et choses, concourût à son but, qui était de gagner. « C'est à nous tout cha et puis encore tout cha. >> Mère de huit garçons, elle était le seul tomme de la famille, et c'était d'une main ferme, souvent même leste dans ses mouvements, qu'elle régentait son mari aussi bien que ses fils, qui tous tremblaient également devant elle.
En pensant que son neveu, « monsieur le principal », pouvait l'empêcher de i.'agner sur la vente de ses dindes parce qu'il la pr.vait du concours de sa belle-sœur, elle s'était fâchée, et si la dignité de M. le principal ne lui avait imposé une certaine crainte respectueuse, elle se serait abandonnée à l'un de ses accès de colère où, comme elle le disait elle-même, « tout dansait » ; mais, lorsque, après avoir vendu ses dindes, il se trouva que son bénéfice était supérieur à celui qu'elle s'était lixé d'avance, elle revint au collège de belle humeur, et dans les meilleures dispositions pour faire honneur au déjeuner de son neveu. Il avait eu vraiment bonne idée de se faire nommer principal à Gondé. Cela serait très commode lesjours de marché et de foire, non seulement pour Cocotte et ses poulains, mais encore pour elle. Et puis, tout en déjeunant avec le neveu, on pourrait lui vendre à bon prix la provision de bois, de cidre, de beurre, d'œufs, de pommes de terre, dont il allait avoir besoin pour ses élèves. Elle avait « tout cha».
Lorsqu'elle entra dans la salle à manger et qu'elle vit, sur une table, servie avec un certain luxe de linge et de vaisselle, une grosse truite pour pièce de milieu avec une galantine à un bout et un homard à l'autre, elle gronda son neveu.
— Il ne faut pas de ces prodigalités-là pour m i, dit-
SÉDUCTION y
elle d'un ton de parfaite naïveté, en femme qui n'admet pas l'idée qu'on puisse vouloir fêter une autre personne qu'elle, ou bien vous me mettrez mal à l'aise pour venir vous demander à déjeuner, d'amitié, les jours de marché; c'est trop.
— Quel malheur que mon oncle ne soit pas venu avec vous, dit-il tout à coup.
— Et qui est-ce qui aurait gardé la maison? demanda la tante; mais je vous enverrai vos cousins quelquefois si vous voulez.
— Comment, si je veux!
11 eût été vraiment heureux de les avoir à sa table, ces huit cousins.
C'était une des qualités de la tante Tout cha de ne pas oublier les affaires pour le plaisir. Si sensible qu'elle fiit au déjeuner de son neveu, le meilleur qu'elle eût fait de sa vie, elle ne pensait qu'à son bois, son beurre, ses œufs, en guettant l'occasion d'introduire à propos son offre amicale.
— Quel bon déjeuner vous nous donnez, dit-elle, on n'en ferait pas un pareil chez Mgr Guillemittes.
— Vous trouvez, dit M. Margueritte, enchanté. Et toi, maman ?
— C'est trop bon, dit la vieille femme, qui n'était pas comme sa belle-sœur, sensible à la gourmandise.
— Il n'y a qu'une chose qui n'est pas fameuse, continua la tante, revenant à son sujet, c'est le cidre : faible, pas de corps, pas même de couleur. Qui est-ce qui vous vend ça ?
— Un fermier de Saint-Réau, qui le vendait à mon prédécesseur.
— Saint-Réau, mauvais cru. Je ne dis pas que ce fermier ne soit pas un honnête homme, quoique son cidre, — elle but une gorgée et claqua de la langue, — quoique son cidre me fasse l'effet d'être drogué; mais quand même il ne le droguerait pas, il ne pourra jamais vous fournir rien de bon. Si vous voulez, je vous ferai votre provision, moi, mon neveu. Vous savez que B' zu-Bas est le premier cru de la contiée, et puis ça serait en famille, lu cours du jour bien entendu. C'est important, le bon
cidre pour des jeunes gens : ça leur fait l'estomac ; et puis, quand on boit quelque chose de bonne qualité, on mange moins.
— C'est entendu, ma tante, j'accepte avec reconnaissance.
— C'est comme pour votre provision de bois, je vous la ferai si vous voulez. Vous les chauffez, n'est-ce pas, ces jeunes gens?
— Sans doute.
— Eh bien, vous savez mieux que moi qu'il y a bois et bois : celui de Bezu-Bas, qui ne pousse pas dans des terres humides, est sec et dur ; ça résiste au feu et ça chauffe.
— J'accepte votre bois, ma tante.
— Et des pommes de terre, il vous en faut aussi, hein ?
Après les pommes de terre vinrent les œufs, le beurre, le lait, « du bon lait pur sans une goutte d'eau pour ces pauvres enfants », les noix, le fromage, les haricots ; elle émit même l'idée que son neveu aurait intérêt à lui acheter le blé nécessaire à la nourriture des élèves, il le ferait moudre, il donnerait la farine au boulanger; ce serait très économique.
Cependant, si bien disposé que fût M. Margueritte à tout accepter, il repoussa cette idée.
Elle ne lui en voulut pas, et même elle trouva des paroles aimables pour le complimenter, elle qui n'avait jamais que bousculé les gens.
Pour madame Margueritte, elle ne parlait pas, mais elle s'oubliait de temps en temps à regarder son fils avec une curiosité émue, comme si elle se disait : « Est-ce possible? Est-ce bien mon enfant que je retrouve dans M. le principal ? »
Et lui, voyant ce regard et en comprenant l'expression, sentait son cœur se remplir de joie en même temps que d'orgueil : sa famille était fière de lui ; alors, se comparant à ce qu'il avait été et à ce qu'il était maintenant, mesurant le chemin parcouru depuis le jour où il était entré dans ce collège, petit écolier boursier, fils d'une
pauvre veuve, jusqu'à ce moment où il y rentrait M. le principal, il était lier de lui aussi.
On était au dessert : il quitta li table en disant qu'on continuât, qu'il allait bientôt revenir.
Ce bientôt se prolongea assez longtemps; mais enfin la porte se rouvrit, et il apparut en grande tenue, dans son costume de principal : robe noire, avec bandes jaunes moirées, ceinture jaune, épitogo jaune avec hermine, et toque jaune à bande de velours noir.
l,es deux campagnardes restèrent interdites^ le contemplant avec admiration.
— 0 mon tils ! dit madame Margueritte, que tu es beau !
11 avait voulu se montrer dans sa gloire.
.M. Margueritte avait repris sa place à table, et c'était la toque sur la tète, les manches de sa robe retroussées, qu'il dégustait son café, voluptueusement, béatement, grisé pur le bonheur, le sien- propre, comme celui des trois personnes qui l'entouraient et le regardaient avec des yeux émus ou souriants :
Sa mère, glorieuse de son fils et confiante dans l'avenir, elle qui, depuis soixante ans, avait vécu dans la crainte du lendemain :
Sa fille, heureuse et attendrie de la joie de son père :
La tante Toutcha enfin, calculant gaiement les bénéfices qu'elle allait faire sur ses fournitures de cidre, de bois, de beurre, d'œufs, de lait, de fromage, de pommes de terre, tout en digérant un bon déjeuner qui ne lui avait rien coûté.
— Eh bien, maman, dit M. Margueritte, après un temps assez long de cette douce béalilude, aurais-tu cru cela, quand tu me cousais ma première veste de drap que tu avais taillée dans l'habit de mon pauvre père pour m'cnvoycr au collège décemment vôtu ?
— M'a-t-elle donné du mal, cette veste-là! Je voulais que tu fusses comme tes camarades, et, dame ! c'était là Je difficile pour nous.
— C'est justement parce que je ne pouvais pas être comme les autres que j"ai voulu être plus qu'eux par le travail, puisque j'étais moins qu'eux soustant de rapports ; et c'est peut-être ce sentiment qui m'a fait ce que je suis; j'ai plus d'une fois souffert de ma veste râpée et de mes souliers rapiécés ; mais quand on donnait les places le mardi et que le principal disait: «Premier, Augustin Margueritte », j'oubliais ma veste et mes souliers. Je l'ai portée longemps, cette pauvre veste, et c'est peut-être pour cela que j'ai cédé tout à l'heure à un sentiment de vanité naïve qui m'a fait revêtir ce costume. Enfin, les mauvais jours sont passés, les bons commencent.
Il y avait une pensée qui tourmentait la tante Tout cha depuis qu'elle avait engagé ses marchés pour ses différentes fournitures. Quelle était lasolvabilité de son neveu? Comment serait-elle payée ?... M. le principal, c'est bien; mais l'argent comptant ou des sûretés, c'est mieux. Elle crut le moment favoi abl^ pour poser la question qui déjà plusieurs fois lui était venue aux lèvres :
— Alors, mon neveu, les affaires ont bien marché ? ditelle.
— Elles vont marcher.
— Je veux dire : vous avez mis de l'argent de côté.
— J'ai vécu ; j'ai élevé ma famille.
— Et les économies.
— Je n'en ai point fait.
— Ah!
Et une contraction plissa son visage épanoui.
— Je n'en ai pas pu faire, ma tante, car ce que gagnent les professeurs est peu de chose.
— Oh ! mon neveu, ce n'était pas pour vous blâmer, mais par amitié; vous savez, je ne demande pas à connaître vos affaires.
— Elles sont bien simples et je n'ai pas de raisons pour les cacher, à vous surtout. Je n'ai rien, car, ainsi que je vous le disais, ce que j'ai gagné jusqu'à ce jour nous a fait vivre. Je n'aurais même pas pu obtenir cette place de
principal à Condé, qui était mon ambition, si un de mes amis n'était pas venu à mon aide.
— Alors, mon neveu, vous espérez faire fortune?
— J'ai cinquante ans. Si je travaille encore quinze ans, je peux prendre ma retraite avec deux cent milli; francs de capital. J'en donnerai cent mille à ma chère tille, et avec les cent mille qui me resteront je vivrai parfaitement heureux jusquau jour où je n'aurai plus besoin de rien.
— Tu es un bon garçon, dit la vieille mère.
— Un bon garçon, maman, parce que je dis que je donnerai cent mille francs à Hélène ; il n'y a pas de bonté à donner à ses enfants, on se fait plaisir à soi-même. C'est tout naturel. Et je voudrais précisément pouvoir faire quelque chose d'extraordinaire pour elle ; un sacrifice, quelque chose de grand qui soit digne d'elle.
Se levant vivement, Hélène vint à son père et tendrement elle l'embrassa en lui mettant la main sur la bouche» par un geste d'enfant gâté.
— Veux-tu bien ne pas parler ainsi, dit-elle. Mais cela ne l'arrêta pas :
— Vous ne la connaissez pas, ma chère fille, dit-il, vous ne savez pas comme elle est bonne, affectueuse, tendre, dévouée, douce, docile.
— Avec toi peut-être, dit Hélène en souriant, et il n'y pas grand mérite à être dévouée avec un aussi bon père,, d'être docile pour t'obéir.
— Quand je pense, continua M. Margueritte, qu'avant qu'elle fût née je voulais un garçon.
— Pour l'appeler Homère, Virgile ou Nestor, interrompit Hélène sur le ton d'une douce raillerie.
— Et que j'ai été désolé quand le médecin m'a crié i « Une fille ! » Je n'ai commencé à me consoler qu'en voyant qu'elle était blonde.
— Ce qui t'a permis de m'appeler Hélène.
— Cela était bien imprudent, car rien ne disait alors que tu deviendrais la belle fille que tu es devenue.
C'était l'habitude d'Hélène de plaisanter quand son père lui adressait des compliments qui la mettaient mal à l'aise.
— Si j'avais été un monstre, cela n'aurait rien été pour
moi, n'est-ce pas? Mais pour u Hélène aux bras blancs i quel déshonneur !
La vieille mère et la tante les écoutaient en les regar-l dant, se demandant sans aucun doute qu'elle était cettfl « Hélène aux bras blancs. «
— Une parente du côté de votre femme, mon neveu? demanda la tante Tout cha, qui aimait à aller au fond de? choses et qui n'avait jamais peur de poser une question.
— Justement, dit M. Margueiitte avec enjouement; c'est d'elle que ma tille descend ; elle lui ressemble.
— Alors c'était pour sur une belle personne, dit la tante Tout cha, d'un air entendu et convaincu.
— C'était donc un fils que je voulais, continua M. Margueritte, j'espérais le faire travailler avec moi, lui apprendre ce que je sais, l'élever en camarade et en ami. A cette époque je ne voyais que cela dans la paternité, qui est un sentiment assez faible et très confus quand on ne l'a pas exercé. Ce fut cette enfant qui m'apprit qu'ily avait autre chose. J'avais vu des gens rester en admiration devant le sourire d'un enfant, et cela, je l'avoue, m'avait paru assez ridicule ; mais quand je reçus à montourdans mes yeux le sourire de cette petite, ce fut plus que de l'admiration que j'éprouvai, un attendrissement profond, un mélange de joie orgueilleuse et d'espérance confiante. Il me sembla que l'avenir était assuré et que, quoi qu'il arrivât, tant que j'aurais ma fille, je ne pourrais pas être entièrement malheureux. Et, de fait je ne l'ai pas été... au moins complètement, désespérément. J'ai perdu ma femme cependant, que j'aimais tendrement. J'ai trouvé dans Hélèns la force de supporter ce malheur. Elle était là, près de moi ; sa tendresse m'enveloppait, me soutenait. J'ai eu bien des traverses dans ma vie, bien des souffrances, bien des colères, bien des indignations ; j'ai été, comme tout le monde, exposé au passe-droit, à l'injustice, à la trahison, et je suis rentré plus d'une fois a la maison, indigné et découragé ; mais jamais l'indignation ou le découragement n'ont résisté au sourire de celte enfant. Un garçon aurait produit le même effet sur moi, dijez-vous. Je ne crois pas. Il m'eût distrait, il eût occupé
mon esprit; il ne m'eût peut-être pas ému et rempli le cœur comme cette petite tille, si aflectueuse et si tendre, car c'est par là qu'elle m'a pris, la tendresse ; c'est par là qu'elle me lient, c'est pour sa tendresse que je l'aime si profondément.
Il pariait avec entraînement, avec élan, en homme qui est heureux do. trouver l'occasion longuement attendue de dire enfin ce qu'il a dans le cœur.
Ce l'ut ce qu'il exprima lui-même:
— Il a lonjilemps que je voulais dire tout cela devant Hélène, continua-t-il, ne pouvant le lui dire quand nous sommes en tèlt-à-tèle, et il n'y a jamais eu moment plus propice que celui-ci qui, pour la première fois nous réunit en famille ; c'est ma dette de reconnaissance que je commence à payer.
— Oh! père, peux-tu parler ainsi! s'écria Hélène. N'est-ce pas moi qui te dois tout? Qu'ai-je fait pour toi?
— Tu m'as rendu heureux. N'est-ce rien cela? Et avec des yeux mouillés, il la regarda.
— Mais s'il est juste de commencer à payer ses dettes, continua-t-il, c'est à condition qu'on ira jusqi'au bout, et j'espère que j'irai. C'est pour cela que j'ai si vivement désiré venir à Condé, où, comme je vous le disais, je puis acquérir une petite fortune.
— Vous l'acquerrez, mon neveu, personne ne le souhaite plus que moi, c oyez-le.
— C'est simplement une question de durée: si je vis, les économies s'entasseront toutes seules.
— Çt pourquoi ne vivrais-tu pas, mon garçon? demanda la mère.
— C'est une question que j'émets, maman, ce n'est pas un doute. Pourquoi ne vivrais-je pas encore dix ans .'
— Encore vingt ans, dit la tante Tout cha.
— J'ai soixante-treize ans, dit la mère, et je ne me sens pas prHe à m'en aller, je t'assure. Si ton père p'avait pas été victime d'un accident, il serait encore de ce monde. Mon père et ma mère ont dépassé quatre-vingts ans ; leurs père et mère ont vécu très vieux.
— H n'y a pas besoin de me rassurer, je n'ai aucune inquiétude; je suis solide et la vie que je mène, celle que
j'ai toujours menée ne doivent pas me tuer. Ma santé a toujours été bonne. Et les quelques petits accidents que j'ai éprouvés sont insignifiants,
— Quels accidents ? demanda la mère.
— Rien ou presque rien. J'ai bien quelques douleurs qui courent de ci de là, mais jamais cela n'a été au point de m'aliter. J'ai bien aussi l'humeur un peu changeante, de même j'ai le cœur facile aux palpitations après des excès de travail, des veilles prolongées ou bien des marches forcées, mais cela ne vaut pas qu'on en parle.
— Bien sûr, dit la tante, qui, de sa vie, n'avait eu une seconde d'indisposition, mais qui cependant « par peur de quitter tout cha », se croyait à chaque instant en danger et dépensait largement son argent, auquel elle tenait tant, en visites aux médecins qui arrivaient dans la contrée et en pèlerinages à tous les saints des environs.
— Ce qu'il y a eu de plus grave dans mon état, poursuivit M. Margueritte, si toutefois il est permis de se servir du mot grave à propos de cela, c'a été qu'à plusieurs reprises j'ai senti mon cœur battre comme s'il voulait rompre la poitrine qui l'enserrait, et qu'au lendemain de ces malaises je n'étais plus le même homme : le cœur me manquait, l'aptitude au travail me faisait défaut, j'étais apathique, sans ressort moral, intellectuel et physique ; je me sentais détraqué, je ne digérais plus, je ne dormais guère, mes jambes étaient cotonneuses, ma parole était tramante.
— Tu as consulté ua médecin ? demanda la mère.
— Oh ! assurément, dit Hélène,
— Des attaques légères de rhumatisme, poursuivit M. Margueritte. Mais qui n'a pas des rhumatismes ? Cela ne mérite pas qu'on s'en occupe quand on ne souffre pas, et depuis longtemps je ne souffre pas. Je puis donc espéper ; je dirai plus, je dois espérer que le rêve que j'ai formé se réalisera et que les dix ou quinze années que je demande me seront accordées.
— Nen doutez pas, mon neveu.
— Oh ! je n'en doute pas ; je trouve même qu'elles me sont dues et que je serais volé si je ne les obtenais pas.
Mais je ne le serai point. Et si je n'ai pas les quinze années de mon calcul, j'en aurai toujours quelques-unes sans doute i|ui me permettront de ne pas laisser Hélène dans la misère.
— Oh ! père, ne parlons pas de cela.
— Et pourquoi ? Cela ne fait pas mourir. D'ailleurs quand même je viendrais à mourir demain et à ne te rien laisser par conséquent, puisque présentement je n'ai rien, tu ne serais pas pour cela dans la misère et exposée à souffrir la faim.
Cessant de s'adresser à sa fille pour se tourner vers sa mère :
— Telle que tu vois cette belle fille, maman, qui est assez belle pour n'avoir pas besoin d'autre mérite que sa beauté, c'est une savante. Je l'ai fait travailler, non comme un garçon bien entendu, mais plus que les femmes ne travaillent ordinairement. Elle a tous ses diplômes.
— C'est-à-dire, grand'maman, interrompit Hélène, en souriant, que je pourrais être directrice d'une salle d'asile pour les petits enfants, ou bien directrice d'une école primaire, ou bien institutrice.
— J'espère bien, continua M, Margueritte, qu'elle n'aura pas besoin de cela ; mais enfin; si je venais à disparaître subitement, elle ne serait pas pas perdue : elle a un gagne-pain.
— C"est-là l'essentiel, dit la tante sentencieusement, quand on peut gagner on gagne, c'est la loi de la nature.
— D'autre part, poursuivit M. Margueritte, Hélène a une dot.
— Ah ! dit la tante.
— Sa beauté. Si, pour l'homme, le don par excellence est l'intelligence, pour la femme ce don est la beauté. Jusqu'où ne monte pas un homme supérieur par l'intelligence ? A quelle position ne peut pas prétondre une femme supérieure par la beauté ?
— Vous comptez sur un beau mariage ? dit la tante. —Je n'y compte pas, mais je dis qu'un beau mariage
serait possible pour Hélène si elle voulait en faire un ; je dis même qu'elle n'aurait qu'à vouloir.
Hélène ne répondit pas ; mais un sourire passa sur son visage, dont l'expression disait clairement qu'elle ne partageait nullement les illusions enthousiastes de son frère e qu'elle ne croyait pas n'avoir qu'à vouloir pour faire ce beau mariage.
— N'allez pas supposer, continua M. Margueritte, que j'ambitionne un beau mariage pour ma fille; la vérité est, au contraire, que, loin de le rechercher ce mariage, je tâcherais de l'éviter s'il se présentait, car je ne crois pas que le bonheur se rencontre sur les sommets. On est exposé là à trop de dangers, et ce que je veux avant tout pour ma fille, c'est le bonheur, c'est qu'elle aime son mari et qu'elle en soit aimée ; c'est qu'ils vivent étroitetement unis, n'ayant pas d'autres désirs et d'autres joies que de se rendre mutuellement heureux. Au reste, puisque nous sommes sur ce sujet, je ne veux pas vous cacher que, bien que rien ne soit arrêté, j'ai en vue ce mari qui doit lui donner le bonheur.
— C'est quelqu'un d'ici ? demanda vivement la tante incapable d'imposer silence à sa curiosité.
— Je vous dis que rien n'est arrêté ; et même les choses sont si peu avancées que je ne peux pas en parler ; il y a un projet, voilà tout ; s'il prend corps, vous serez une des premières, ma tante, a en être informée.
Il fallut que la tante Tout cha, malgré son désir d'en apprendre davantage, s'en tint à cela. Elle voulut, en quittant la table, interroger Hélène ; mais celle-ci se renferma dans ce qu'avait dit son père.
— Au moins est-ce pour bieutôt ? demanda la tante.
— Comment voulez-vous que je vous dise quand cela se fera, puisque je ne sais même pas si cela se fera.
L'heure du départ était arrivée. La tante demanda qu'on attelât Cocotte. Puis, après avoir promis de ne rien oublier de ce qu'elle devait fournir à son neveu, elle monta en char à bancs, et, faisant claquer son fouet mais sans toucher la jument, elle partit grand train.
Lorsque la grande porte fut refermée, madame Mar-
guerilte s'approcha île son fils avec un certain embarras que M. Mar;^'ueritte ne vit pas, mais qu'Hélène remarqua :
— Vou> voulez quelque chose, grand'maraan ? demanda-t-elle.
— C'est à mon fils que je voudrais parler, dit-elle. Hélène fit un pas pour se retirer, mais sa grand'mère
la retint :
— Je peux parler devant toi. ma fille ; ce que j'ai à dire c'est relativement à ta tante, mon garçon, et aux fournitures qu'elle doit te faire. Il faudra être attentif.
— Sois tranquille, les prix seront ceux du cours du jour.
— Ce n'est pas seulement du prix que je veux parler.
— Je veillerai encore à la qualité.
— Il y a aussi... — elle hésita un moment en regardant autour d'elle, — il y a aussi la quantité. Je te dis ça, tu sais, ce n'est pas pour l'accuser ; mais ce ne serait pas bien à moi de ne pas te prévenir.
— P.iuvre maman, dit-il, comme tu as dû souffrir près d'elle, (oi, si droite, si délicate !
— Tu sais, l'intérêt lui trouble l'esprit: sans cela elle ne serait pas méchante femme ; mais quand il s'agit de son intérêt, rien n'existe plus ; il n'y a plus ni parents, ni enfant, ni bon Dieu.
— Eh lien, je me difemlrai et m'arrangerai de façon à lui 1 rouver, des le premierjuur, que j'ai souci de mon intérêt, moi aussi.
H y avait à peu près une heure que la tante Tout cha était partie, et M. Margueritte surveillait ses ouvriers, lorsque le portier vint le prévenir qu'on le demandait.
— Qui ? Des parents ? dit .Margueritte, qui pensait à la rentrée.
— M. Radou. répondit le portier.
Au premier étage, M. Margueritte ouvrit la porte de son appartement où se trouvaient en ce moment sa mère et sa fille.
— Hélène ! cria-t-il, du seuil.
Hélène était avec sa grand' mère dans la chambre de celle-ci ; elle accourut à l'appel de son père.
— Tu as besoin de moi ?
— Radou vient d'arriver.
M. Radou, qui attendait dans le salon où d'ordinaire on recevait les parents des ('lèves, était un beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, très soigné dans sa tenue, peut-être même trop soigné, au moins pour un homme du monde : redingote noire non boutonnée, gilet en cœur laissant voirie plastron de la chemise, pantalon gris mastic, gants de chevreau jaunes, manchettes bien empesées recouvrant la moitié de la main. Pendant tout le temps qu'il était resté seul, au lieu de regarder les livres placés sur la table ou les cadres accrochés aux murs et qui présentaient, les uns, des modèles d'écriture avec entourages d'oiseaux et de feuillages à la plume, les autres des sujet académiques au crayon noir et au fusain, il s'était regardé lai-même dans la glace et, s'étant déganté de la main droite, il avait à plusieurs reprises passé ses doigts dans ses cheveux frisés pour les faire bouffer ; puis à plusieurs réprises aussi il avait élevé, droit au-dessus de la tête, sa main dégantée et l'avait agitée vivement pour faire decendre le sang qui la rougissait. Alors, à mesure qu'elle blanchissait, il l'avait complaisamment admirée.
C'était à cela qu'il s'occupait pour la quatrième ou cinquième fois et toujours avec un plaisir nouveau, lorsque la porte du salon s'ouvrit. S'interrompant aussitôt mais sans se troubler, il vint au-devant de M. Margueritte, sa main droite tendue et la regardant avec un sourire de satisfaction ; elle était blanche.
— Gomment, vous, mon cher Radou, dit M. Margueritte d'un ton affectueux.
— Vous ne m'attendiez pas de sitôt.
— Il est vrai.
— J'ai voulu avoir le temps de m'organiser avant la rentrée. Je ne vous demande pas de vos nouvelles, car je vois à votre mine florissante que vous êtes toujours bien portant; mais mademoiselle Hélène, comment est-elle?
— Très bien ; vous allez la voir, car vous dinez avec nous.
— Mais...
— Pas de mais. Vous arrivez, vous ne connaissez que nous à Condé, vous nous appartenez.
— Alors j'obéis pour la discipline... et aussi pour mon plaisir.
Si la phrase était prétentieuse, la manière dont elle fut dite l'était plus encore; mais M. Margueritte ne fit attention, bien évidemment, qu'au sens même de la réponse. Son invitation était acceptée, cela lui suffisait et le satisfaisait.
— C'est parfait, dit-il, c'est parfait. Vous savez que je suis de Condé; demandez-moi donc tous les renseignements qui peuvent vous être nécessaires.
— Avant de rien demander, je dois commencer pai vous remercier.
— Vous m'avez écrit pour m'envoyer vos remerciements
— Ce n'est point assez : je dois, je veux vous les réitérer de vive voix.
— S'il vous a été agréable de venir à Condé, moi il m'est agréable de vous avoir, et, de plus, cela m'est utile. Où aurnis-je trouvé un professeur de votre valeur? Je veux relever ce collège et n'épargner rien pour que l'enseignement des sciences soit à la hauteur de celui des lycées ; vous êtes donc mon homme, et vous voyez qu'en vousdemandant j'ai eu mon intérêt en vue. Je pourrais m'en tenir là dans ma réponse, mais je ne serais pas complet. A cette raison officielle, s'en joignait une autre personnelle, mon cher Radou...
Disant cela, M. Margueritte tendit la main à son cher Radou... et celui-ci, la lui ayant prise, la serra avec effusion.
I — Lorsqu'il y a trois mois, continua M. Margueritte, ¥0us m'avez fait part de vos intentions...
— De mes espérances, de mes rêves plutôt, interrompit Radou.
^ Je vous ai répondu, continua M. Margueritte, que i plusieurs raisons m'empêchaient de marier ma fille en
ce moment ; son âge d'abord, car c'est chez moi une conviction arrêtée qu'à moins de motifs impérieux il ne faut pas marier une jeune fille trop tôt et qu'il est sage sous tous les rapports qu'elle ait atteint sa vingtième année ; ma situation ensuite, qui ne me permettait pas de faire pour son établissementce que je voulais. Vous avez vousmême reconnu le bien-fondé de ces raisons.
— Je me suis incliné devant votre volonté si formellement exprimée, car, pour moi, ces raisons n'étaient pas déterminantes comme elles l'étaient pour vous, particulièrement celle tirée de votre situation présente.
— Enfin, mon ami, il a été convenu avec vous, n'est-ce pas, que sans repousser votre demande, je ne l'accueillais pas, c'est-à-dire que nous devions attendre ? Pendant ce temps vous pourriez apprendre à mieux connaître ma fille ; vous feriez votre examen de conscience et vous verriez quels sentiments elle vous a inspirés, si vous avez été simplement attirée vers elle par sa beauté, — ce qui n'est guère suffisant quand il s'agit d'une femme qu'on veut épouser, — ou bien si vous éprouvez un amour sérieux, une estime raisonnée, qui sont les seules bases solides d'un bon mariage. De son côté ma fille, qui n'a pour vous que des sentiments de sympathie, apprendrait aussi à vous connaître et puiserait dans cette connaissance cette estime et cette confiance que je veux chez elle comme je les veux chez vous. En un mot, s'il n'y avait pas entre nous ce que les prêtres appellent au prône «promesse de m triage », au moins y avait-il projet de mariage. Mais pour que ce projet pût être mené à bonne fin, il j avait une condition essentielle, qui était que nous pourrions nous voir et vivre dans une certaine inl imité. Or, si vous restiez dans l'Est ou bien si vous alliez dans le Midi, pendant que nous serions dans l'Ouest, cette intimité était impossible. C'est ce qui m'a fait vous demander s'il vous convenait d'être nommé à Condé, et c'est aussi pour cela que j'ai travaillé de toutes mes forces à votre nomination, non seulement comme principal de ce collège, mais encore comme père.
— Et c'est au père plus encore qu'au principal que j'adresse mes remerciements.
— Ne parlons plus de cela. Vous voilà à Condé, nous allons pouvoir mener celte vie d'intimité que je voulais. Si, après un certain temps d'expérience, vous êtes toujours dans les mêmes idées ; d'autre part si Hélène passe de la sympathie à un sentiment plus tendre et plus sérieux, nous reprendrons nos projets de mariage et nous parlerons affaires En ce moment nous sommes au même point, c'esl-a-dire que nous n'avons rien ni l'un ni l'autre et que, pas plus que moi, vous n'avez d'héritage certain à recueillir.
— J'ai ma position qui va s'améliorant.
— Comme j'ai la mienne qui ira s'améliorant aussi, ce qui me permettra de donner une dot à ma fille. Maintenant que l'essentiel est dit et convenu entre nous, je vais appeler Hélène; elle sera heureu-ie de vous voir.
Et pendant que M. Marguerille donnait ses ordres à un domestique, le jeune professeur se regardait dans la ^lace et, après avoir remis en place les mèches de sa chevelure noire, il secouait de nouveau sa main pour la faire pâlir.
Hélène ne tarda pas à arriver, mais si elle fut heureuse de voir celui qui vou ait la prendre pour femme, ce fut d'un bonheur discret qui ne se trahit au dehors par rien de bien caractéristique. Elle lui tendit la main en entrant et ce fut avec un aimable sourire qu'elle répondit aux compliments apprêtés qu'il lui adreâsa; mais ni dans son accent ni dans son regard, il ne se montra rien qui parlât d'amour.
Depuis un mois la rentrée des classes s'était faite et dans la ville on ne parlait qu'avec éloge du nouveau prin cipal.
La vie se présentait sous l'aspect le plu? favorable, et les espérances que M. Margueritte avait caressées en venant à Condé paraissaient devoir se réaliser sûrement.
Le présent disait ce que serait l'avenir.
Les trente anné s d'épreuves qu'il avait si péniblement traversées étaient oubliées ; m^iinlenant, il n'avait
qu'à aller droit son chemin, agréablement, certain d'arriver a son but qui était : laisance acquise et le bonheur de sa fîlie assuré.
Cela lui donnait une tranquillité, une sérénité d'humeur qu'il n'avait jamais eues : il nétait plus Ihomme barométrique qu'il avait si souvent été en ces dernières années» changeant avec le temps, impressionnable et mobile ; maintenant, c'était le sourire aux lèvr s qu'il s'endormait et le sourire aux lèvr s qu'il s'éveillait ; jamais, de mémoire d'élèves et mêmes de professeurs on n'avait rencontré un principal si bon enfant, si facile, si affectueux ; il semblait n'avoir d'autre désir que voir des heureux autour de lui.
En le trouvant brave homme, on avait cru tout d'abord qu'on pourrait venir à bout de lui facilement, et on l'avait tàté.
Paimi ceux qui l'avaient ainsi essayé, auiant pour voir ce qu'ils pouvaient faire de lui que pour leur propre plaisir s'était trouvé un vieux professeur d'humanités, nommé Planchât, qui à l'ancienneté était arrivé à être chargé de la classe de septième.
— Bien méritant, le père Planchât! disaient de lui ses collègues, mais en ajoutant tout bas: l'animal le plus insupportable de la terre.
Méritan!, il l'était par le courage avec lequel il avait supporté depuis sa jeunesse une existence de misère et de travail, sans jamais une heure de repos, sans jamais une éclaircie, marié a une femme toujours malade, père de c nq entants, dont deux étaient inlirmes et trois mauvais sujets.
lnsU| portable, il l'était par son caractère grincheux : toujours mécontent de tout et de tous, toujours inquiet, ne prenant les choses que par le mauvais côté, se fâchant lorsqu'on lui faisait une observation, si douce et si juste qu elle fût, se tourmentant lorsqu'on lui adressait un compliment et cherchantce qui pouvait se cacher dessous ; avec cela envieux, jaloux, criant sans cesse au passedroit et a l'injustice, atlaquanl ses collègues, les minant, colportant sur eux, sur leurs femmes ou leurs enfants toutes les médisances qu'il pouvait ramasser ou toutes les
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calomnies qu'il inventait et débitait avec une adresse diabolique; entin. exploitant de toutes les manières la pitié qu'inspirait un lioinnie aussi méritant que lui, aussi malheureux, et en profilant pour faire le bravache, parce qu'il savait qu'on ne voulait pas lui répondre et que si on s'y laissait entraîner, poussé par la colère, on n'allait pas jusqu'au bout.
En voyant les dispositions de son principal, le père Planchât s'était bien promis d'en profiter, non seulement pour démolir ses collègues, mais encore pour dire à quelqu'un qui paraissait d'humeur à ne pas se fâcher, toutes les insolences qui le gonflaient : cela le soulagerait, le vengerait et rétablirait enlin la balance des choses.
Tout d'abord, M. Margueritte ne s'était point lâché et doucement s'était appliqué à ramener le pauvre homme à la modération : il était si malheureux, il fallait bien lui passer quelque chose.
Et il lui en avait passé de toutes les couleurs, de sorte que l'autre s'était montré de plus en plus insupportable, de plus en plus hargneux, de plus en plus insolent ; puisqu'on ne se fâchait pas contre lui, c'était lui qui se fâchait.
Chaque jour c'avait été une scène nouvelle tantôt pour ceci, tantôt pour cela, pour rien, pour le plaisir.
Peu à peu cependant M. Margueritte s'était senti moins patient; bientôt été avec moins de douceur qu'il lui avait répondu, et enfin il en était arrivé à ne pas pouvoir le voir entrer dans son cabinet: encore quelque plainte, quelque méchanceté, quelque dénonciation hypocrite, quelque calomnie; cela ne finirait donc jamais.
De tous ses collègues du collège, il n'y en avait qu'ua que le père Planchât n'avait pas encore attaqué: Radou.
— Qu'est-ce que Radou a donc pu faire au père Planchat ? se demandait-on.
Cela ne pouvait pas durer, et si le vieux professeur d& septième avait épargné son jeune collègue, ce n'était ni par sympathie, ni parce que- celui-ci lui avait fait quelque chose, mais tout simplement parce qu'il voulait préparer son attaque et ne risquer un bon coup qu'avec chance qu'il portât.
Un soir de novembre, en sortant de classe, il était entré dans le cabinet de M. Margueritte, qui, commençant à le bien connaître, n'avait auguré rien de bon de son air souriant, car c'était une remarque que tout le monde avait faite que Planchât ne souriait que quand il avait préparé ou réussi quelque méchancelé bien noire.
— Je suis occupé, dit M. Margueritte, espérant échapper à la scène qu'il prévoyait.
Mais déjà le père Planchât avait refermé la porte et, s'avançant hardiment:
— Je n'ai que quelques mots à vous dire ; ils sont importants.
— Si c'est encore une plainte, je ne veux rien écouter, dit M. Margueritte que la colère gagnait en voyant la façon dont le père Planchât prétendait s'imposer.
— Ce n'est pas une plainte, d'ailleurs je ne me plains jamais, monsieur le principal, ni de rien, ni de personne, ceux qui vous ont dit que je me plaignais m'ont calomnié. Ce qui ne m'étonne pas après tout, j'y suis habitué, — ce n'est donc pas une plainte, c'est un avis que je me permets de vous adresser, si vous le permettez, un avis dicté par l'estime que je professe pour vous... et pour votre famille.
— Alors, au fait, je vous prie; je vous l'ai dit, je suis occupé.
— S'il est un de mes collègues qui m'inspire une extrême sympathie, c'est à coup sûr M. Radou ; charmant jeune homme vraiment, et, ce qui vuut mieux, tout plein de mérite, un ti^ésor pour notre collège. Eh bien 1 Radou...
Depuis que le père Planchât avait commencé son discours, M. Margueritte faisait des efforts évidents pour se contenir: de ses deux mains crispées, il serrait les bras de son fauteuil sur lequel il se tournait et retournait en frappant des pieds; il se mordait les lèvres; sa face s'était bouffie, son front s'était empourpré, ses narines s'étaient dilatées, ses lèvres étaient livides, sa poitrine haletait, et cependant le vieux professeur penché en avant, souriant et dodelinant de la tète, allait toujours, accompagnant ses paroles d'un mouvement de ses deux
mains qu'il levait et abaissait en même temps en les portant tantôt à droite tantôt à gauche, comme Polichinelle.
Tout à coup M. Mari^ueritte se leva brusquement.
— ... Kh bien, Radou, s écria-t-il, je ne veux pas que vous m'en parliez, ni de lui, ni de personne, vous m'entendez, je ne veux pas
— Mais... monsieur le principal.
— J'ai tout fait pour vous ménager et vous avez abusé de ces ménagements pour venir me débiter des calomnies; ce serait lâcheté de ma part de les écouter plus longtemps. Sortez donc.
— .Mais je n'ai rien dit.
— Sortez ou je vous mets moi-même à la porte.
Le père Planchât avait hésité un moment, puis il s'était décidé à sortir en courbant le dos.
Alors M. Margueritte s'étais rassis, mais en se laissant aller sur son fauteuil: une faiblesse venait de le prendre comme s'il se trouvait mal. Cependant, après un instant d'attente, il. avait eu la force d'étendre le bras et de sonner.
Un domestique entra.
— Allez chercher ma tllle, dit-il, qu'elle vienne tout de suite.